vendredi 19 octobre 2018

14-18, Albert Londres : «Le nord est toujours le même, c’est-à-dire la patrie de la pluie.»



Encore un coup d’épée

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Front britannique, 14 octobre.
Ils demandent la paix, mais là-haut était le vieux Plumer, le vieux Plumer est toujours là-haut, et ce matin il leur a refait la guerre. Et les Français des Flandres étaient là aussi et Albert Ier n’était pas non plus absent et l’attaque au petit jour s’est déclenchée.
Le nord est toujours le même, c’est-à-dire la patrie de la pluie. Il avait plu jusqu’à ce matin, comme il repleuvra demain, mais ce matin le temps était beau. Le temps l’était, mais non les routes. Lamentables, les routes. Qu’on y avait travaillé, pourtant ! Les Allemands comptaient sur la pluie comme sur Ludendorff. Et comme lui, elle les a trahis.
Pour ce qui est des Anglais, leur attaque s’étendit sur quinze kilomètres, entre Roulers et Comines, direction de Courtrai. Grave opération, dans le flanc de l’armée allemande et, comme nous ne parlons pas en chirurgien, d’autant plus grave qu’elle réussirait. Aussi l’armée qui réclame l’armistice se cramponna de toutes ses dernières forces.
Plumer, qui en a vu d’autres, dit que la résistance fut considérable. C’est à ses mitrailleurs que l’Allemagne a confié sa fortune en désordre. Je ne sais quel ordre du jour elle leur a adressé, mais les termes doivent en être désespérés, mais elle doit se livrer toute pantelante entre leurs mains, car les mitrailleurs allemands ont répondu. Ultime rempart, ils se laissent abattre, mais ne cèdent pas.
Ce sont les collaborateurs les plus directs et les plus urgents de Max de Bade. D’eux dépendent toutes les tentatives impériales de sauvetage. Plus ils tiendront, plus le chancelier aura de temps, et plus il aura de temps plus il pourra risquer de ruses. Ils ont aussi face à Courtrai demandé ce service à un fameux régiment de cavalerie, le sixième. Les tommies, nos amis, ont compris la manœuvre. La preuve c’est qu’ils ont dénommé ces mitrailleurs et ce régiment « War Prolongers » ce qui veut dire « gens qui prolongent la guerre »,
Ce qu’ils ne prolongent pas en revanche, c’est leur vie, puisqu’ils tiennent, on les tue et on passe. Il y a moins de prisonniers et plus de cadavres et ça fait le compte. Compte de jour en jour plus sinistre à force d’additionner comme nous le faisons de la Meuse aux Flandres. C’est sur Courtrai que ce matin nous avons pointé l’épée. Courtrai est placé de telle façon que s’il se met à tomber, il fera le plus grand mal à Tourcoing, Roubaix et Lille. Pour débuter, nous voilà aux portes de Menin, mauvais aussi pour la santé des trois grandes villes françaises, Menin ! et à la station de Roulers. C’est-à-dire qu’une fois de plus on a réussi, que leur ligne est crevée, qu’il est au-dessus des forces de leurs mitrailleurs de collaborer à leurs duperies et qu’où nous le décidons, à notre aise, nous leur fouillons le corps.
Le Petit Journal, 15 octobre 1918.




Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre
Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort
Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes
Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille

jeudi 18 octobre 2018

Flore et Interallié sont dans un bateau...

... Et nombreux sont ceux qui tombent à l'eau: Meryem Alaoui, Inès Bayard, Samuel Benchetrit, Morgane Caussarieu, François-Xavier Delmas et Loulou Robert au Flore (attribution le 8 novembre), David Diop, Olivia de Lamberterie, Alexandre Najjar et Boualem Sansal à l'Interallié (date incertaine, mais pas avant le 12 novembre).
Ce qui nous laisse; au Prix de Flore:
  • Emmanuelle Bayamack-Tam. Arcadie (P.O.L)
  • Mathilde-Marie de Malfilâtre. Babylone Express (Le Dilettante)
  • Nicolas Mathieu. Leurs enfants après eux (Actes Sud)
  • Raphaël Rupert. Anatomie de l'amant de ma femme (L'Arbre vengeur)

Et, au Prix Interallié:
  • Laurence Cossé. Nuit sur la neige (Gallimard)
  • Paul Greveillac. Maîtres et esclaves (Gallimard)
  • Stéphane Hoffmann. Les belles ambitieuses (Albin Michel)
  • Philippe Lançon. Le lambeau (Gallimard) 
  • Camille Pascal. L’été des quatre rois (Plon)
  • Thomas B. Reverdy. L’hiver du mécontentement (Flammarion)

Les échéances se rapprochent...

Pierre Guyotat, Prix de la langue française

C'est l'un des prix les plus prestigieux attribués à la Foire du livre de Brive, grand rassemblement au cours duquel se fait, début novembre (du 9 au 11, pour être précis), le bilan d'une rentrée littéraire qui aura, à ce moment, désigné ses héros et héroïnes par les voix des différents jurys qui auront délibéré dans les jours qui précèdent. (On imagine la tête des favoris évincés à la dernière minute et qui, malgré tout, ont été invités à Brive.)
Donc, Pierre Guyotat succède à Jean-Luc Coatalem au palmarès du Prix de la langue française, la décision est tombée hier. Son dernier livre, Idiotie (Grasset), paru à la fin du mois d'août, reste sélectionné pour le Femina et le Renaudot.
Radical, Pierre Guyotat n’a pas cessé de l’être dans son écriture comme dans son attitude devant l’autorité. La fin de la présence française en Algérie, vécue dans l’armée, coïncide avec, comme il le dit, son entrée dans l’âge adulte. Chaos et désir, rébellion et amitié, le sujet est du genre réfractaire. Et toujours prêt à chercher en l’homme (ou la femme) ce qui lui donne ses caractéristiques de vivant. Une tornade de langue et d’émotions.
L'écrivain occupant une place singulière dans la littérature contemporaine, il n'est pas inutile de revenir en arrière pour dire quelques mots de son oeuvre. Je reprends le petit article que j'avais publié, en 1989, à l'occasion d'une émission de télévision, aujourd'hui défunte, qui lui était consacrée.
Et je reviens aussi sur la publication de Coma, beaucoup plus tard.

« Océaniques » (F.R. 3, 1989)
Est-il encore possible de lire Pierre Guyotat ? Son dernier ouvrage, paru en 1984, avait beau s’intituler Le Livre, il décourageait la lecture par une opacité quasi totale de la langue. Alors, pourquoi est-ce que « Océaniques » nous présente, ce soir, un si étrange écrivain ?
Poser la question, c’est déjà y répondre. Même si c’est par d’autres questions. Cet homme au crâne lisse a à nous dire des choses si importantes qu’elles écorchent la bouche et ébranlent la langue. Pour donner un texte dont un début de sens ne peut plus apparaître qu’à la lecture, à haute voix, par Guyotat lui-même, comme il vint le faire à Bruxelles (au Plan K) à la parution du Livre, devenu alors sourde mélopée dans laquelle les sons raclent la gorge, s’enflent parfois comme un cri de colère. D’un livre antérieur, Pierre Guyotat disait un jour ceci, qui pourrait être appliqué au Livre : « C’est écrit pour la scène, pour la voix, la voix sexuelle ».
Comme pour donner un mode d’emploi à cet étrange objet, Pierre Guyotat avait publié en même temps Vivre, un ensemble de textes qui éclairent sa démarche et la situent dans le contexte global d’une œuvre marquée par le séjour de son auteur, en 1960, en Algérie, pendant son service militaire. A travers Tombeau pour cinq cent mille soldats, Éden, Éden, Éden, Prostitution, se lit alors – pour qui peut l’entendre, le comprendre – un message à l’homme : « C’est moins le massacre qui me hante que l’exploitation de l’homme par l’homme, l’esclavage. L’esclavage, c’est lié à la prostitution ». D’où les débordements sexuels d’Éden, Éden, Éden qui fut, en 1970, un mois après sa parution, interdit à l’affichage, à la publicité et aux mineurs, ce qui revenait à empêcher l’existence de ce texte.
Hanté par la folie, Pierre Guyotat est un homme qui a pris tous les risques pour dire, à la manière dont il pense devoir la dire, sa peur devant le monde. Une démarche qu’il qualifie de poétique plutôt que de romanesque et qui se situe à mille lieues de celle des écrivains généralement invités à « Apostrophes ». Pierre Guyotat est rare à la télévision. En raison des difficultés qu’il impose à ses lecteurs, on se dira que c’est, somme toute, assez normal. Mais il serait anormal, en revanche, qu’on ne l’y voie jamais. Il n’y a actuellement en France qu’« Océaniques » pour oser cela, dernier bastion de toutes les recherches…

Coma (2006)
L’œuvre de Pierre Guyotat forme une espèce de bloc compact qui, souvent, décourage la lecture. Il faut ajouter qu’un de ses livres (Eden, Eden, Eden) a été censuré pendant onze ans. Voilà de quoi ranger définitivement l’auteur de Tombeau pour cinq cent mille soldats du côté des écrivains cultes qu’il n’est pas besoin de fréquenter pour dire tout le bien qu’on en pense.
Dommage pour les partisans de cette attitude : leur meilleure excuse vient de tomber avec la publication de Coma, un récit qui entre au cœur même de la fabrique d’écriture où travaille Pierre Guyotat. Le lieu d’un combat acharné avec la langue, au risque d’y laisser sa peau. L’auteur, qui avait toujours pensé ne pas dépasser l’âge de quarante ans (il est né en 1940), a trouvé nécessaire de poursuivre le combat avec ses démons et de fournir, à défaut de mode d’emploi, une image de l’envers du décor.
On entre avec un malaise provoqué par le narrateur lui-même dans le dépouillement de cette simplicité qui met à nu la fragilité du moment : « Le récit qui suit, je le porte en moi depuis que, sortant, au Printemps 1982, d’une crise qui m’avait amené au bord de la mort, je me contraignais à reparler en mon nom personnel. »
Dégoûté par le « je », privé de lui-même, Guyotat commence un parcours vers d’hypothétiques retrouvailles avec la vie, donc avec l’écriture. Il s’agit de poursuivre une intercession entre lui et le monde, sans illusions sur la valeur du talent mais en acceptant la nécessité de la tâche.
Je ne sais d’où vient le don qu’on m’attribue et que j’ai toujours ressenti comme une injustice, je ne sais d’où me vient la force qui me lui fait produire de l’œuvre, je ne me suis jamais donné quelque mérite que ce soit, quelque volonté que ce soit.Comme je n’ai fait que suivre ma pente, exploiter mes penchants naturels, que je n’ai eu d’autre maître que moi-même et nos prédécesseurs, que j’ai toujours travaillé à l’intérieur de moi-même, sans conseil, tout ce qui entoure, ennoblit, construit le peu que je me ressens être – ce noyau, cette origine (le souci premier de toute pensée c’est l’origine) quasi embryonnaire, cet embryon – est de l’ordre du fantôme.
La citation est un peu longue. Mais nécessaire car elle montre l’élan qui conduit tout le livre – et le montre mieux qu’une paraphrase.
Bien sûr, Pierre Guyotat se met en danger : son corps résiste, lui fait entendre que rien n’est innocent dans sa démarche. L’homme vacille, l’écrivain va de l’avant. Et le paradoxe de la création trouve là son explication la plus absolue. D’une part elle dévore l’individu, d’autre part elle est la seule chose qui lui permet de survivre et peut-être même, un jour, de se reconstituer tout entier. A tel point que « si j’arrête, je suis mort, et damné par le Rien. »
La démarche n’est pas devenue moins radicale avec Coma. Au contraire même puisque le retour au « je », si pénible un temps, est libérateur autant pour Pierre Guyotat que pour le lecteur. Il permet de tout dire, d’intégrer les épisodes du quotidien au cœur même de la création, de les articuler dans une compréhension globale du monde. Avec sa violence traduite dans les rapports sexuels, paradoxaux eux aussi puisqu’ils génèrent parfois une vraie douceur.
Ainsi va ce livre, contradictoire jusqu’au déchirement, corde tendue à se rompre mais à laquelle on s’accroche comme à un garde-fou qui aide à la traversée en calmant le malaise du début. D’ailleurs, la fin est presque apaisée. La réconciliation avec soi est proche. Le chemin aura été bordé de quelques images qui ont hanté Pierre Guyotat enfant, ainsi que ses sœurs et frères…

mercredi 17 octobre 2018

La dernière fantaisie d'Arto Paasilinna

76 ans, ça suffit, a dû penser Arto Paasilinna en ne se réveillant pas. Lui qui a mis en scène un certain nombre de Finlandais foutraques est sorti de scène après avoir publié une bonne trentaine d'ouvrages de fiction - surtout des romans, quelques recueils de nouvelles aussi. Promenons-nous, en compagnie de l'ex-bûcheron devenu écrivain à succès, dans les bois et en d'autres lieux de Finlande, grâce à un certain nombre de livres lus au fur et à mesure de leur parution (toutes les traductions originales, le plus souvent par Anne Colin du Terrail, chez Denoël, toutes les rééditions en poche en Folio).


Le lièvre de Vatanen (1989)
Ce roman finlandais d’un auteur qui n’avait, à notre connaissance, jamais été traduit en français, est un souffle d’air frais venu de paysages nordiques où l’on peut encore imaginer qu’un journaliste, sur une impulsion, abandonne tout ce qui faisait sa vie professionnelle, familiale et citadine, pour une existence de vagabond en compagnie d’un lièvre blessé par une voiture. Bien entendu, le lièvre est un prétexte pour Vatanen. Mais peut-être ne serait-il jamais parti s’il ne l’avait pas rencontré. Et ce lièvre devient, dans sa fugue sans retour, un compagnon fidèle.
Il y a quelque chose d’absurde dans la vie de Vatanen. Avant comme après. Mais du moins se laisse-t-il, après, vivre au gré des circonstances, sans trop se poser de questions, alors qu’il était auparavant payé pour cela.
Le retour à la nature du « héros » prend en outre souvent une dimension comique, dans des scènes irréelles et dont on dirait qu’elles ne peuvent être racontées si ce n’était Paasilinna, l’auteur, qui nous en avait fait connaître tout le sel. Le tragique se dégonfle au même rythme que le sérieux, et Vatanen balaie tout sur son passage sans même s’en rendre compte. Il est devenu un joyeux anarchiste dont chaque acte semble autant destiné à son bonheur qu’à déstabiliser la société – mais il ne s’agit généralement que des quelques personnes qui l’entourent, ce qui limite fortement les effets…
Arto Paasilinna ne devrait pas rester inconnu…

Le Fils du dieu de l’Orage (1993)
On a découvert, en français, Arto Paasilinna il y a quatre ans avec un étonnant Lièvre de Vatanen qui n’avait rien à voir avec un coureur à pied, contrairement à ce qu’ont peut-être pensé les amateurs d’athlétisme pour lesquels ce nom évoquait des souvenirs précis. C’était l’histoire d’un journaliste qui, après avoir heurté un lièvre avec sa voiture, découvrait la nature et perdait tout contact avec les règles sociales habituelles, ce qui lui valait d’ailleurs bien des déboires, racontés avec humour et sensibilité, deux ingrédients rarement rassemblés.
On les retrouve dans Le Fils du dieu de l’Orage dont le point de départ est tout aussi invraisemblable. On aura compris que Paasilinna ne craint pas d’obliger son lecteur à accepter un fait quelque peu farfelu, certain qu’il est de lui faire suivre aisément ensuite le fil de son roman. Imaginez donc une grande assemblée des dieux anciens de la Finlande, ceux que l’on ne rencontre plus que dans le Kalevala, les Finnois s’étant largement laissés coloniser par les chrétiens venus de Suède, comme dans une invasion dont on sait, s’agissant de religion, qu’elle n’est pas toujours aussi pacifique que les grands principes pourraient le laisser croire.
Bref, ces dieux, seuls dans leur empire céleste, se sentent abandonnés des hommes et voudraient bien leur faire savoir qu’ils auraient tout intérêt à renouer avec les croyances de leurs ancêtres. Comme ils sont plus organisés qu’ils en ont l’air, ils envoient sur terre celui d’entre eux qui n’a rien à faire, c’est-à-dire Rutja, le fils du dieu de l’Orage. Il débarque en un éclair devant un des rares Finnois restés fidèle au culte ancien, Sampsa Ronkainen. Une fois le compréhensible temps de stupeur passé, Rutja lui explique sa mission : rendre compte en haut lieu (ou faut-il écrire : en Haut Lieu ?) de l’état de la religion en Finlande et essayer, autant que faire se peut, de mettre de l’ordre dans tout cela, c’est-à-dire de rétablir ce qui n’aurait jamais dû disparaître. Pour mener ce difficile travail à bien, Rutja, dont l’aspect est assez impressionnant, a besoin d’apparaître comme un homme normal, et entrer dans le corps de Sampsa lui paraît une bonne solution. Sampsa n’a pas l’habitude de résister à ce qu’on lui propose. N’est-il pas, à la campagne où il vit sur une grande propriété très appauvrie, l’otage de sa sœur, d’une amie de sa sœur et du « frère » (?) de cette amie ? N’est-il pas aussi, à la ville où il exerce la très peu rentable profession d’antiquaire, l’otage d’une vieille fille qui a mis le grapin sur lui il y a quelques années ? N’est-il pas encore exploité par le fermier qui loue ses champs, plutôt que le bénéficiaire de la situation ? Bref, le pauvre Sampsa, qui n’avait d’autre recours à sa misère morale que des incantations rituelles aux dieux, n’a aucune raison de refuser à Rutja le service qu’il lui demande. Et voici donc les deux hommes (le dieu et l’homme) à s’échanger leurs carcasses dans une danse sauvage. Le spectacle est hallucinant, et le résultat ne l’est pas moins.
Tout s’est bien passé, presque trop bien. Rutja, sous les traits de Sampsa, sera évidemment confondu avec lui. Mais le fils du dieu de l’Orage n’a pas pour habitude de courber l’échine devant des femmes ni même des hommes, de simples humains. Pour tout le monde, Sampsa va donc changer profondément, devenir un être dominateur alors qu’il avait toujours été dominé. De quoi, en effet, troubler, puis effrayer son entourage quand celui-ci constatera la présence d’un individu à l’allure effrayante dans la maison. Comment pourrait-on deviner qu’il s’agit du vrai Sampsa ?
La fable est grosse, presque grossière. Tant pis. Ou tant mieux : Arto Paasilinna nous y entraîne comme dans une sarabande qui laisse tout essoufflé tant elle fait parcourir de terrain. Rutja a beau, tout dieu qu’il soit, avoir appris deux ou trois choses sur les hommes. Il a beau, dans le corps de Sampsa, connaître par habitude certaines des nécessités de la condition humaine – de l’usage de la nourriture à l’obligation de déféquer, en passant par la pratique de l’argent et les agréables sensations du vin. Il est quand même sans cesse amené à des découvertes plus surprenantes les unes que les autres. Et ce qui nous paraît, à nous, tristement banal, prend souvent à ses yeux l’intérêt de la pure nouveauté.
Voilà comment un écrivain retourne une donnée de base, transformant la simplification en regard original sur le monde, tout en menant dans le même mouvement un récit rythmé sur le thème de la reconquête de la Finlande par la vraie religion. (Entendez : celle des dieux anciens.) Et en relevant au passage quelques-unes des particularités de son pays, comme le nombre élevé de fous qu’on y rencontre. Argument éminemment romanesque dont Paasilinna ne manque pas de se servir pour asseoir le pouvoir de Rutja. Ajoutons à cela la présence d’une belle inspectrice des impôts, sensible au charme trouble de ce fils de dieu plus qu’humain, ainsi qu’une galerie d’autres personnages qui escortent, tels des acolytes, l’envoyé du ciel sur son chemin semé d’embûches. On tient un roman qui mériterait bien de passer l’été !

Un homme heureux (2005)
Les méthodes de l’ingénieur Jaatinen déplaisent à Kuusmäki. Sur le chantier d’un nouveau pont, il familiarise à l’excès avec ses ouvriers. Il fréquente de trop près deux femmes du village. Il méprise les autorités locales. Un bras de fer s’engage, qui va conduire à une sorte de révolution douce. Par laquelle certains sont renversés. Anarchiste souriant, Arto Paasilinna conjugue l’esprit d’entreprise et les inimitiés personnelles. Rien ne lui résiste.

Le bestial serviteur du pasteur Huuskonen (2007)
Si nous n’avions pas un écrivain de la trempe d’Arto Paasilinna, comment connaîtrions-nous la dose d’excentricité qui fait de la Finlande un pays bien plus souriant qu’on se l’imagine ? Peuplé de personnages comme le pasteur Oskar Huuskonen, capable de sermons tempétueux et d’articles éloignés de l’orthodoxie. Capable aussi d’accepter la présence d’un ours arrivé dans sa vie par un enchaînement d’événements qui ouvre le roman sur une scène d’anthologie.
Belzeb, qui deviendra Belzébuth en grandissant, est d’abord une attachante boule de poils. Puis un objet d’études pour une biologiste elle aussi attachante. Oskar n’est en effet pas de marbre, et que peut-il arriver quand on partage avec une jeune femme la tanière d’un ours en hibernation ?
L’aventure n’est pas seulement au coin de la rue. Elle entraîne Oskar et son ours dans un périple au cours duquel Belzébuth démontre son intelligence en même temps que le pasteur fait preuve d’une belle inconstance. On ne sait pas lequel des deux, l’animal ou l’homme, est le plus croyant, tant le premier imite à s’y méprendre les gestes rituels de la religion (et bien d’autres gestes encore) tandis que le second est plongé dans d’affreux doutes…
C’est à hurler de rire. Un bonheur rare.

Les dix femmes de l’industriel Rauno Rämekorpi (2009)
A soixante ans, Rauno Rämekorpi est un joyeux cavaleur. Le jour de son anniversaire, alors qu’il vient d’apprendre sa nomination comme très officiel conseiller à l’industrie, au lieu de jeter à la décharge les nombreux bouquets de fleurs qu’on lui a offerts – sa femme y est allergique –, il décide de les offrir. Commence alors une folle tournée, de femme en femme et de lit en lit. La virée est mémorable. Aux fleurs s’ajoutent le champagne et les plats fins. Elles sont folles de Rauno – quelques-unes sont employées dans sa florissante entreprise. L’homme porte beau, il est riche et généreux, il s’adapte à toutes les classes sociales. Une soudeuse ou une travailleuse de surface, une chercheuse au Musée national ou une psychologue, la veuve d’un évêque militaire ou une professeure de dessin, une journaliste alcoolique ou sa directrice des relations publiques… La liste s’allonge, les heures passent, la collection n’en finit pas de s’étoffer, avec la complicité active d’un chauffeur de taxi qui se prend au jeu.
Rauno est un salaud. On est bien d’accord. Mais, sur le moment, aucune de « ses » femmes ne semble s’en apercevoir, et encore moins en prendre ombrage. Chacune de ces brèves liaisons est considérée comme un moment unique – et inespéré pour plusieurs partenaires, tandis que d’autres étaient déjà des maîtresses de longue date, au point que Rauno s’est découvert une fille dont il n’avait jamais entendu parler.
Rauno n’est pas un salaud. C’est plus discutable. Du moins tente-t-il sincèrement d’aider celles de ses amantes qui sont dans le besoin. Dans l’urgence, même, quand l’une d’entre elles fait une crise cardiaque au pire instant – ou au meilleur, c’est selon. Taxi, hôpital, Eveliina est sauvée…
Rauno est ce qu’il est. L’acteur principal d’une farce paillarde qui dure un peu plus de vingt-quatre heures avant son retour à la maison et les heureuses retrouvailles avec son épouse Annikki.
Fin du roman ? Non, pas tout à fait. Le chemin que Rauno vient de parcourir, il décide de le reprendre quelques mois plus tard, à l’occasion de Noël. Vêtu comme le Père du même nom, accompagné de son chauffeur de taxi qui fait office de lutin, il achète des cadeaux pour « ses » dix femmes, avec l’espoir de nouvelles libations suivies d’étreintes reconnaissantes.
Là, les choses se gâtent un peu. Et même beaucoup. Ses maîtresses ont, dans l’intervalle, échangé quelques informations. Elles sont plutôt remontées contre Rauno. Auraient même envisagé de le liquider si cela valait la grosse centaine d’années de prison qu’elles auraient à se partager. Et décident finalement de lui faire passer le goût de trousser les jupons.
Il faut dire la vérité : toutes ne résistent pas la seconde fois, certaines se laissent reprendre à ses beaux discours et à sa virilité triomphante, faculté exceptionnelle pour un homme de son âge qui n’abuse pourtant pas du Viagra. Mais, dans l’ensemble, la deuxième tournée est l’envers de la première.
On voit bien ce que Arto Paasilinna, écrivain fantaisiste (et moraliste discret) s’il en est, a voulu faire. Et qu’il a presque réussi. Une irrésistible ascension sur une face du roman, une descente chaotique de l’autre côté. La difficulté consistait à donner autant de plaisir au lecteur dans l’euphorie que dans la débandade. Ce n’est pas tout à fait le cas. Comme si l’écrivain avait lui-même été essoufflé par la première partie et s’était relâché dans la seconde. Qui reste néanmoins émaillée de passages savoureux, à goûter sans regrets.

Sang chaud, nerfs d’acier (2010)
Le 8 janvier 1918, Antti Kokkoluoto naît des mains d’une accoucheuse qui est aussi voyante. Elle lui a prédit une longue et belle vie, ce qui permettra à Antti d’afficher un courage sans risques pendant la guerre. Puis de prospérer, comme prévu. Puisque l’essentiel a été annoncé, seuls les détails peuvent retenir l’attention. Mais l’écrivain finlandais semble avoir oublié l’humour qui fait l’essentiel de son charme. Et on quitte son héros sans regrets.

Les mille et une gaffes de l’ange gardien Ariel Auvinen (2014)
Ariel, professeur de théologie de son vivant, n’était déjà pas très doué pour résoudre des questions pratiques. Cela ne s’arrange pas quand il devient ange gardien, multipliant les initiatives aux conséquences déplorables. Effet comique garanti, jusqu’au moment où un démon, voyant quel talent déploie Ariel pour tout détruire sur son passage, lui propose de travailler plutôt du côté de l’Enfer. Avec de belles perspectives d’avancement.

Le dentier du maréchal, madame Volotinen et autres curiosités (2016)
Valomari Volotinen est un singulier collectionneur. Toute sa vie, il profite de son travail dans les assurances ou les chemins de fer pour glaner, en voyage, des objets rares, anciens et surtout incongrus. Un tire-bouchon lui parle autant que la chapka de Lénine, à condition qu’il ait une histoire. Et ce qui lui arrive, avec sa chère épouse plus âgée que lui, est une succession de piquantes aventures.

mardi 16 octobre 2018

14-18, Albert Londres : «Aujourd’hui c’est le décollage.»




La perte de Drocourt va leur coûter Douai

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Front britannique, 12 octobre.
Il y a quinze jours, c’était la grande danse ; il y a huit jours, c’était la résistance désespérée ; aujourd’hui c’est le décollage. Le fait du jour dans le Nord, face à Douai, c’est l’abandon complet par les Boches de la ligne Drocourt-Quéant. Vieille connaissance que cette ligne ; elle protégeait Cambrai par le bas, c’est-à-dire par Quéant, et Douai par le haut, c’est-à-dire par Drocourt. Quéant leur a coûté Cambrai, Drocourt va leur coûter Douai. Et ça commence.
Le Boche se retire. Il se retire, battu et sans moral. Il ne combat plus qu’avec des mitrailleuses, ses canons étant en train d’accomplir le grand voyage. Il se retire devant la première armée face à Douai, devant la troisième sur Denain, devant la quatrième derrière Le Cateau.
L’armée anglaise est vainqueur. Jamais elle n’a été si belle. Qu’ils descendent du combat ou qu’ils y montent, nos amis se tiennent toujours aussi droit. Leur ténacité, qui fait que l’on dit qu’ils ont des mâchoires carrées, n’a pas flanché depuis les deux mois et demi du fougueux combat. Ce n’est pas comme des Bretons, mais comme des grands Bretons qu’ils sont têtus. Ils poussent sans arrêt.
Ils nous ont ramené, depuis deux jours, 8 000 civils, 4 000 à Bohain, 900 à Inchy, 2 600 à Caudry. C’est une physionomie nouvelle des temps que ces Français qui nous reviennent. En attendant leur transport, ils grouillent sur la ligne de feu. Ils sont tous excités par la joie, les jeunes filles surtout qui, comme des hommes, ont traversé les barrages boches : « Ils ont eu beau sonner l’évacuation, disent-elles, nous voilà ici ! »
Autre signe des temps. Le 8 octobre, 70 Allemands des lignes de Bohain se sont rendus en brandissant un de leurs journaux annonçant la demande d’armistice de leur gouvernement.
Le Petit Journal, 13 octobre 1918.



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lundi 15 octobre 2018

14-18, Albert Londres : «Ce sont des barbares.»




Cambrai !

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Front britannique, 10 octobre.
Ce sont des barbares. Ne cherchons pas d’autres motifs à leurs saletés, il n’y en a pas. Ils ont incendié Cambrai pour rien, uniquement par tradition. Pressés par leur fuite, ils n’ont pu terminer l’ouvrage. Ils ont dû regarder leur montre, compter qu’il ne leur restait que tant de temps et comme ils ne pouvaient pas tout de même manquer à ce point au rythme de leur guerre, comme ils ne pouvaient pas ne pas détruire Cambrai, ils se sont résignés, ils ont choisi un coin, ils ont flambé le centre. La grande place brûle.
J’ai pénétré à Cambrai par les casernes qu’ils avaient baptisées casernes Marwitz. Il n’y a personne à l’entrée de cette ville, personne que des cadavres. Tous les mitrailleurs boches chargés d’en interdire le passage sont flanqués par terre, morts, près des mitrailleuses. Il y en a un qui a gardé la baïonnette anglaise dans l’estomac. Et vous avancez. Les rues sont en désordre, mais existent. Comme en arrivant vous avez aperçu les trois clochers et le beffroi, vous pourriez croire que tout est debout. Vous continuez. Place Thiers, vous constatez, puisque vous n’en voyez plus que le socle, qu’ils ont volé la statue des enfants morts pour la patrie, et soudain alors vous sentez l’incendie. C’est l’odeur qui sera votre guide. Avancez, avancez, venez voir leur signature.

Dans le brasier

La grande place est un brasier déjà essoufflé. Les flammes, comme la dernière nuit, ne s’élèvent plus, c’est que les toits sont consumés et qu’elles en sont au rez-de-chaussée. C’est par la grande rue Saint-Martin que nous nous présentons. L’hôtel de ville, de noble allure, est donc face à nous. Sa carcasse est toute seule à se dresser, autour de ce grand rectangle empli de fumée, de feux bas, de craquements et de ruines chaudes. Vous ne pouvez pas le regarder longtemps, vos yeux piqués par les traînées de l’incendie pleurant et se fermant. Les craquements se multiplient : ce sont toutes les maisons en train de se défaire, puis des bruits plus forts : ce sont les grosses poutres enflammées dégringolant sur les restes. Tout n’est plus que brasier éteint ou en puissance. Mais traversons la place. Qu’a-t-on installé ainsi devant l’hôtel de ville qui porte son énorme enseigne : Kommandantur ? C’est un piano et une chaise placée dans l’attente du joueur.
Par la rue de Noyon, nous avons continué. Le grand foyer en avait allumé de petits. Dans les maisons agissaient de nouveaux feux et elles craquaient. Nous arrivions à la cathédrale. Son clocher ne tient plus que par une arête. Elle est crevée de tout côté. Elle est aussi pillée. Ils ont laissé par terre ce qu’ils n’ont pas voulu ; vous marchez sur des châsses, des ostensoirs, des ciboires, des chasubles dorées pour les jours de fête et des chasubles noires pour les jours des morts, des encensoirs, des nappes d’autel. Ils ont vidé tous les tiroirs.
Nous sortons. Voilà un prêtre. Nous lui disons :
— Ah ! bonjour, monsieur le curé.
Il nous répond :
— Ah ! messieurs, vous n’auriez pas un peu d’alcool ?
Nous en avions. C’était pour deux de ses paroissiennes, les seules qui avaient échappé aux Boches, et pour lui. Il était pâle, en effet, M. le curé. Ce prêtre est l’abbé Thuliez, de la paroisse de Saint-Druon, faubourg de Cambrai.

Un qui a vu !

C’est un brave. Je n’ai rien entendu de plus saisissant que ses déclarations. Il nous a dit :
— Hier, dans la nuit, à minuit exactement, j’ai entendu passer devant ma cave, où j’étais caché, le dernier gros canon allemand. J’étais resté ici parce que je suis de Cambrai et que monseigneur l’archevêque, quand les Allemands l’ont pris, m’a dit : « Thuliez, je vous confie tous les intérêts. » Monseigneur l’archevêque s’appelle Chaulot.
— Il n’avait pas peur, continua l’abbé. Il écrivit une lettre à Guillaume pour protester contre tous les méfaits des autorités. Guillaume trouva cette lettre insolente parce que trop longue. Il envoya deux officiers allemands pour le dire à monseigneur. Monseigneur répondit aux deux officiers : « Est-ce que l’empereur se placerait au-dessus de notre plus grand monarque, de Louis XIV ? Lorsque Louis XIV erra dans sa conduite, Fénelon, mon prédécesseur, n’a pas craint de le lui reprocher et plus longuement encore. »
Le prêtre nous conduisit chez lui, où souffraient ses deux paroissiennes. Il nous dit :
— J’ai été pillé par un prêtre allemand, qui m’a enlevé mes vieux bronzes et mon vin de messe. Je lui ai dit : « Je rougis, mon cher confrère, de votre sacerdoce. » C’était un franciscain de Munich, il avait amené dix gendarmes avec lui pour faire son coup. Il m’a volé également un tableau, prétendant que ce n’était pas un objet religieux. « Comment, lui ai-je crié, un prêtre catholique ne reconnaît plus l’enfant Jésus sur les genoux de sa mère ? »
Le prêtre continua :
— Le 8 septembre, ils ont commencé à évacuer, puis le 12 ; ils n’avaient pas de voitures, les petits enfants de cinq ans, de l’œuvre d’assistance, sont partis à pied. Ils n’avaient pas de voiture, parce qu’ils n’ont plus rien, ils nourrissent leurs chevaux avec des pommes de terre. Ils en ont assez. Ils sont à bout.
Nous sommes arrivés chez le prêtre, c’était dans une cave. Les deux vieilles paroissiennes se plaignaient sous la douleur. Il y avait des milliers de mouches. Frappant sur une table de bois blanc, qui en était noire :
— Voilà mon autel, dit-il, c’est là que je dis la messe, et, messieurs, termina le prêtre, je n’ai plus d’hostie pour demain ; ce matin, j’ai employé ma dernière. Faites-moi la joie de m’en envoyer.
Le Petit Journal, 11 octobre 1918.




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dimanche 14 octobre 2018

14-18, Albert Londres : «Il serait vain de vouloir lire loin dans l’avenir.»




C’est la trouée
De Cambrai à Saint-Quentin, il n’est plus de ligne Hindenburg

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Front britannique, 8 octobre.
Ce soir de victoire, 8 octobre, il n’est plus, en Cambrésis, entre les Allemands et les Britanniques, de fossé Hindenburg. En quelques heures de furieuse bataille, avec une fougue, un esprit de décision et une chance aussi qui rappelle les glorieuses journées d’août, les deux armées Byng et Rawlinson, prolongées par l’armée française de Debeney, viennent d’abattre et d’annihiler la dernière barrière déjà chancelante, où s’appuyait encore pour nous interdire d’entrer dans Cambrai et de nous développer vers Valenciennes, le groupe las, mais toujours acharné des armées von Hutier et von der Marwitz.
Voici comment se fit la chose. Depuis le 27, nous avions, au cours d’âpres et tenaces combats, conquis une à une les tranchées de résistance qui formaient le cœur du rempart Hindenburg. Une ligne restait, la dernière, la décisive : la ligne de soutien Masnières-Beaurevoir. Derrière, c’était la plaine vallonnée du Cambrésis, une province vierge jusqu’à Valenciennes et Mézières. Depuis trois jours, nous nous battons ici sans arrêt pour agrandir les brèches esquissées vers Aubencheul et en avant de Gouy, mais une si forte position ne pouvait se réduire à coups de petits contacts. Il fallait un vrai siège d’envergure, une grande bataille pour écraser l’ennemi dans cette énorme citadelle de près de vingt kilomètres de front ou l’en déloger.

L’assaut de la ligne Masnières-Beaurevoir

Donc, à trois heures de nuit, de forts éléments de l’armée Byng partaient à l’assaut, mais à cinq heures dix, c’est-à-dire au petit jour, tanks et fantassins se ruant en force attaquaient la position principale, à savoir la ligne Masnières-Beaurevoir. Nous avions devant nous dix divisions, dont sept fatiguées. Le haut commandement comptait sur une résistance désespérée.
Est-ce le cran de nos troupes de choc ou la lassitude extrême du Boche ? Dès huit heures, notre premier objectif partout atteint, nous bondissions loin derrière le fossé Hindenburg et prenions l’Allemand à la gorge dans des villages distants de plus de cinq kilomètres des tranchées de départ. Je vous livre des noms de victoire comme ils me parviennent par brefs coups de téléphone : Lesdain, Esnes, Vilers-Outréau, Serain, Prémont.
Nous avons enfoncé la défense allemande sur une moyenne de quatre kilomètres en profondeur. Nous passons à travers des plateaux intacts qui, depuis quatre ans, nous sont interdits. Cambrai débordé ne peut nous être disputé longtemps. Ce n’est pas là un succès éclatant de quelques heures ou d’un jour, mais la victoire, la trouée.
Il serait vain de vouloir lire loin dans l’avenir. Ne retenons de ce jour glorieux qu’un fait : il n’est plus entre Cambrai et Saint-Quentin de ligne Hindenburg. Nous commençons une grande bataille de mouvement. Dès maintenant, tous les plus beaux espoirs nous sont permis. Avant peu nous aurons biffé de la carte de France ce « glacis » en quoi l’ennemi mettait son suprême recours.
Le Petit Journal, 9 octobre 1918.



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