lundi 8 octobre 2018

14-18, Albert Londres : «Ils font 4 000 prisonniers et le tout en costume de bain.»



Un haut fait d’armes

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Front britannique, 3 octobre.
Comme on sort parfois un drapeau de sa gaine pour que le frisson passe sur les assistants, sortons un haut fait d’armes pour que l’on n’oublie pas qu’il en existe.
La 46e division anglaise en sera le héros, c’est une division composée des boys du centre de l’Angleterre.
Présentons d’abord le général. Présenter les gens quand on ne doit pas dire leur nom, voilà qui pourrait paraître difficile. Pour le général en question ce n’est pas un obstacle. C’est l’homme qui, le 15 septembre 1916, sur la Somme, attaquant un endroit qui s’appelait « les Bœufs » se plaça à la tête du bataillon d’assaut et à pleins poumons se mit à sonner du cor de chasse.
Le fait se passe à l’armée Rawlinson, celle du nord de Saint-Quentin.
Quelques jours auparavant, les voyageurs du pays du front qui circulaient près du canal de la Somme pouvaient s’offrir un spectacle qui n’avait rien d’attendu. Ils pouvaient voir des tommies qui, ayant revêtu la ceinture de sauvetage, se précipitaient en ordre dans le canal. Ils pouvaient même voir le général qui en faisait autant. On a bien constaté des cas de folie, au cours de cette guerre, mais ils étaient individuels. Les voyageurs, rassurés, s’approchaient donc, ils assistaient à une répétition collective. C’était les soldats de la 46e anglaise qui se préparaient à franchir le canal de Saint-Quentin.
Rawlinson déclencha son offensive. La date arriva. Par un matin brouillé, on vit des tranchées des hommes fantastiques. Ils avaient tous leur ceinture de sauvetage. Ces ceintures qui leur pressaient la poitrine devaient les entretenir de douces choses, car ils les avaient déjà mises, les boys, ils les avaient mises dans des circonstances plus excitantes, c’était les ceintures de sauvetage du bateau de permissionnaires Boulogne-Folkestone. Ce matin-là, Bellenglise remplaçait Boulogne. Et Folkestone était l’autre rive du canal. Ils se jetèrent à l’eau, nagèrent. Pas de sous-marins, mais des obus. Ils franchirent le canal, tendirent des câbles, des cordes où d’autres hommes comme des acrobates s’accrochèrent. Un caporal comme Aphrodite sortant de l’eau se précipite sur l’engin, tue deux servants, le troisième fait kamarad. « Où sont les mines ? » lui crie-t-il. Le Boche dit où elles sont, il les voit, coupe les fils. Il voit aussi l’entrée d’un tunnel, appelle ses compagnons. Ses compagnons roulent un obusier et en plein dans l’ouverture lancent un obus. Onze cents Boches étaient au fond et éternuent. La dose a été suffisante ; ils sortent, ils sont 1 000. Ils se rendent. Le canal est franchi, le reste de la division, grâce au pont, peut poursuivre. Ils font 4 000 prisonniers et le tout en costume de bain.
Le Petit journal, 4 octobre 1918.


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