dimanche 9 décembre 2018

14-18, Albert Londres : «Ils se croient toujours le géant debout.»


Mes cinq premiers jours en territoire occupé

(De notre correspondant de guerre accrédité aux armées britanniques.)
Aix-la-Chapelle, 7 décembre.
Cinq jours que nous sommes en Allemagne et que j’y suis. Eupen, Malmédy, Montjoie, Aix-la-Chapelle, Duren, des villages par dizaines, 40 kilomètres en profondeur, du boche de plus en plus boche, voilà notre apparition qui se précise, gagne et marche au Rhin. Si vous croyez que ce que nous voyons est simple, votre erreur est grande. Le spectacle est des plus compliqués. Tous les aspects de l’âme humaine, la servilité, l’inconscience, la crainte, la fierté, la légèreté, la sournoiserie, l’insolence, nous les avons. Si l’âme humaine a d’autres aspects que nous oublions, ajoutez-les, ils y sont.
Vouloir découvrir, immédiatement, au milieu de ces manifestations enchevêtrées, la véritable pensée de l’Allemagne actuelle serait gaminerie. D’ailleurs, depuis cinq jours, il y a deux Allemagnes : celle que nous occupons et occuperons, celle qui restera libre. La description de l’une ne pourrait servir à l’autre. L’Allemagne avec laquelle nous allons traiter, c’est à Berlin qu’il faut aller la fouiller. En attendant, regardons celle qui est sous nos pas.

Deutschland über alles !

Nous entendons qu’ils disent n’être pas vaincus. Savez-vous que tout le pays reçut ses troupes en retraite avec des drapeaux aux fenêtres ? Ils se jugent la victime de circonstances malheureuses, ils se croient toujours le géant debout ; ils font une concession : c’est que ce géant, pour un moment, doit consentir à ne plus mordre. Quant à ses yeux, ils ne se baisseront pas. Le géant est plein de gloire, d’honneurs.
— Mais, dis-je à un jeune professeur, hôte de mon hôtel, et les fers que nous lui avons passés aux pieds ?
Il m’a répondu :
— Nous ne regardons que la couronne qu’il a sur la tête.
C’est le mot d’ordre donné. Ce que dit ce professeur, les journaux l’écrivent. Nous voyons sous nos yeux se dessiner la façon dont ils apprendront l’histoire de leur défaite aux petits Boches. Vous croyez que l’Allemagne est diminuée ? Allons donc ! Elle n’a jamais été si grande !
— Tout l’univers contre nous ! disent-ils.
— Halte-là, ai-je répondu à mon professeur. C’est un conte dont il ne faut pas nous endormir. Au début de la guerre, qui était le plus fort, vous ou nous ?
— C’était vous.
— Et c’est alors que vous avez essuyé votre plus grave défaite. Et votre surpopulation, et vos alliés, qu’en faites-vous ? Pensez au nombre de votre coalition quand elle donnait en plein. Pensez à celui de la nôtre quand l’Angleterre n’était qu’en préparation, l’Italie en attente et l’Amérique dans les limbes. Au moment de votre supériorité, vous n’avez pu vous battre.
Le professeur ne veut voir que la fin. Il s’est fait un tableau qu’il aime à contempler : l’Allemagne toute seule, la tête droite et l’univers entier se jetant sur elle.
— Il est faux votre tableau, lui dis-je, et l’Autriche ? et la Bulgarie ? et la Turquie ? Ce que vous appelez votre isolement n’est que la première conséquence de votre défaite. Vous ne vous êtes trouvés seuls qu’au moment où vous étiez battus.
— Nous avons tenu les derniers, dit-il.
— Oui, mais pour tomber aussitôt.
Le professeur secoue la tête pour dire non. Le maître d’hôtel, démobilisé de deux jours, entre dans la conversation. Il dit :
— Monsieur, l’armée du front jusqu’au bout a rempli son devoir. On a bien fait de la recevoir avec des drapeaux. Si nous sommes où nous en sommes, nous le devons à ces cochons de l’arrière qui faisaient la révolution pendant que nous nous battions.
— C’est parfait que vous reveniez du front, lui dis-je. Vous devez vous y connaître davantage. Comment appelez-vous l’opération qui vous a reconduits au Chemin des Dames, qui vous a fait lâcher les lignes Hindenburg ? Vous savez ce que c’était que les lignes Hindenburg ? Cela ne s’appelle-t-il pas des victoires pour nous ?
Il répond : « Notre armée eut là évidemment un retour du sort, mais ce qui nous dépasse, c’est que ce retour qui était en notre faveur fut le dernier…
— Parce que vous étiez incapables d’en faire surgir un autre !
— Ce n’est pas la faute de l’armée, fait le maître d’hôtel, sous-officier hier… »

Les archets menteurs

Voilà le ton du ciel de l’Allemagne vaincue, elle ne se dit pas battue. Elle se persuade qu’en pleine grandeur, pour des raisons mystérieuses, elle a été forcée d’abdiquer. Elle porte la tête haute, elle ne se sent pas humiliée, elle dévore en dedans une rage qui s’installe, mais la notion de l’heure, elle ne la perd pas. Ses usines fument, ses femmes repeuplent et ses orchestres, comme ce soir au Palace, à Aix-la-Chapelle, tandis que nous, ses ennemis en uniforme, nous dînions, ses orchestres, de leurs archets menteurs en attendant, si nous le permettons, qu’ils redeviennent des flèches, nous servent Sambre-et-Meuse !
Le Petit Journal, 9 décembre 1918.
(Republié le 10 décembre.)

3,99 euros ou 12.000 ariary
ISBN 978-2-37363-076-3

vendredi 7 décembre 2018

Après «La vraie vie», la vie continue

La pire horreur est peut-être celle qui vous englue dans un quotidien maussade et bien réglé. Celui que vit Julie, la narratrice du Ventre idéal, la nouvelle qu’Adeline Dieudonné a publiée le mois dernier chez son premier éditeur.
Jusqu’au moment où Marie a décidé de s’occuper d’elle comme on investit dans un placement, Julie épilait. Elle faisait le maillot de Marie de la même manière qu’elle s’occupait des autres clientes mais Marie l’aime bien et tient à l’inviter chez elle pour déjeuner un dimanche avec son mari Roger et leur fils Olivier. Célibataire, Olivier, comme Julie. Et gynécologue, comme son père et sa mère.
Est-ce un déjeuner ou un examen en vue d’une embauche comme ventre idéal et réceptacle du sperme d’Olivier ? Mère et père, et fils en sus, d’ausculter, de pénétrer, de filmer, d’analyser le corps de la potentielle future mère des enfants et petits-enfants. Dans le rôle de cobaye, Julie ne se sent pas vraiment à l’aise. Mais, comme elle n’a jamais su dire non, elle accepte, le troisième dimanche, la demande en mariage d’Olivier.
Ensuite, on vous laisse imaginer…  Mais on vous prévient : ce sera plus terrifiant que dans votre délire. Donc, il faudra quand même lire pour savoir et ne pas regretter d’avoir manqué ça.

jeudi 6 décembre 2018

Le Prix Rossel pour Adeline Dieudonné

Si Adeline Dieudonné n'avait pas eu, cette année, le Prix Rossel - "le Goncourt belge", comme on l'appelle parfois -, on aurait eu un sentiment d'inachevé, ou au moins que le jury serait passé à côté de quelque chose. Il n'en a rien été, je m'en réjouis. Sans avoir jamais rencontré la romancière, j'avais écrit l'autre jour un portrait d'elle basé sur nos divers échanges et ce qu'on a pu lire d'elle un peu partout - car elle fut, dans cette rentrée littéraire, le chouchou des libraires, des lecteurs, des jurys, des ventes, que sais-je encore? Le voici.
Cherchez une photo d’Adeline Dieudonné sur laquelle elle ferait la tête : vous n’en trouverez (probablement) pas. Partout, au moins en public, elle semble détendue. Il faut la pousser un peu pour lui faire avouer que, oui, elle connaît le trac. Mais, à l’évidence, elle le maîtrise, peut-être grâce à l’expérience des planches. Elle est passée par l’impro, elle joue seule en scène Bonobo Moussaka, le monologue qu’elle a écrit.
Adeline Dieudonné a été invitée par François Busnel dans La grande librairie, la désignant comme la révélation de la rentrée. Il ne s’était pas trompé, ni en la posant sur le même plateau qu’Amélie Nothomb, habituée de l’émission et autre révélation belge d’une rentrée littéraire (en 1992). Chez Busnel comme chez Ruquier,  on l’a vue pareille à ce qu’elle doit être dans la vie. Nature, sans complexes, prête à toutes les questions. Il devait quand même y avoir un certain soulagement dans la phrase qu’elle a lâchée après On n’est pas couché : « Ca, c’est fait ! »
Amélie Nothomb pourrait être sa marraine en littérature. Mais c’est d’un autre écrivain belge qu’elle cite toujours le nom quand on veut savoir par qui elle a été influencée : Thomas Gunzig, pour le mélange d’émotions, l’étrangeté, le ton grinçant, la jubilation dans la noirceur. Dans la plaisante logique qui articule parfois les vraies vies dans les moments où tout réussit, Thomas Gunzig, lauréat 2017 du Prix Filigranes, présidait cette année le jury du même prix, pour couronner… Adeline Dieudonné !
Si vous voulez lui faire plaisir et rester sur le terrain de la littérature, parlez-lui aussi de Stephen King, créateur d’atmosphères romanesques pas très éloignées de celle qu’on trouve dans La vraie vie. Si le ton de l’écriture n’était parvenu à y rendre les choses plus légères, le livre ferait fuir en courant bien des lecteurs. Au fond, on n’est pas surpris que l’environnement sonore de son travail d’écrivaine soit celui d’un metal violent…
Avant le roman, elle a pratiqué la forme plus courte de la nouvelle, primée d’ailleurs par la Fédération Wallonie-Bruxelles. Elle y a gagné, pense-t-elle, une certaine discipline : « C’est comme une pratique sportive. Avant de s’attaquer au Mont-Blanc, j’imagine qu’il vaut mieux avoir fait le signal de Botrange. »
A l’en croire, Lavraie vie n’est pas encore l’Everest non plus. Ou, au moins, ce n’est pas parce qu’elle gravi la montagne une fois que ce sera plus facile au moment de recommencer : « Je me sens toujours aussi démunie face au travail d’écriture, l’angoisse est toujours présente, j’apprends juste à la gérer. Et il me reste beaucoup à apprendre. »
Au cours de ce bel automne, elle a atteint d’autres sommets, ceux des meilleures ventes. Une semaine, Amélie Nothomb était en tête, la semaine suivante, c’était Adeline Dieudonné. Voyez comment les romancières belges font bien les choses – et plaisent à la France.
Bien sûr, on peut craindre que le succès lui monte à la tête. Mais cela ne semble pas son genre et la conversation que nous avons eue il y a deux jours ne laissait rien paraître de tel. Elle connaît en tout cas les limites de la célébrité littéraire : « Pour un auteur je crois que ça reste relativement limité. En revanche ce qui me fait immensément plaisir c’est la liberté qui va avec la reconnaissance. »
Car elle pense à la suite. Il y a quelques semaines, elle pestait déjà de ne pas trouver le temps, entre deux salons, trois librairies et quatre interviews, de travailler à son prochain roman. Patience, Adeline…

mercredi 5 décembre 2018

14-18, Albert Londres : «Les habitants sont dehors, désœuvrés, inquiets, mal à l’aise.»

Aix-la-Chapelle, premier otage

(De notre correspondant de guerre accrédité aux armées.)
Aix-la-Chapelle, 3 décembre.
Hier, à 2 heures de l’après-midi, nous atteignions Aix-la-Chapelle. Faubourg populeux. À l’octroi, les soldats belges font ce que, pendant quatre ans, les soldats boches ont fait chez eux : ils contrôlent, ordonnent, tranchent. On ne sort plus de la ville, on n’y entre plus et pas de discussion ! Les magasins sont ouverts. Beaucoup de gens dans les rues. Nous en appelons pour demander notre direction. Tous se rendent à notre signe, nous servent. Nous voilà devant l’hôtel. On n’a pas vu beaucoup d’uniformes ennemis encore. La foule, à plusieurs pas, fait cercle. Foule indécise qui ne sait pas ce qui peut lui arriver. À l’hôtel, les voix ne sont pas assurées. Sortons.
Les habitants sont dehors, désœuvrés, inquiets, mal à l’aise. S’ils se promènent, c’est qu’il leur serait trop lourd par ces journées de demeurer chez eux. Ils savaient bien que l’Allemagne avait cédé et qu’eux seraient otages. Mais, entre savoir et éprouver, que d’espérances ! Or l’espérance, depuis ce matin, est morte. L’occupation se fait. Bruxelles, Anvers, Gand et vous, Lille, Douai, Cambrai, Laon, ouvrez les yeux ! La revanche commence.
Ce sont des Belges qui sont à Aix-la-Chapelle. À trois heures, la première affiche sort ; elle est blanche.
« En mon quartier général, ce jour, à Aix-la-Chapelle, moi, colonel Gracia, commandant les troupes belges, j’ordonne… »
Et il ordonne ce que von Bissing arrivant à Bruxelles ordonna. J’ordonne !
« Tous les habitants sont tenus de rester chez eux à partir de 7 heures du soir jusqu’à 5 heures du matin, heure belge. Tous les établissements publics, cafés, théâtres, cinémas, seront fermés. Dix otages se rendront au reçu de mon ordre à l’Hôtel de Ville. Tout civil est tenu de se découvrir au passage d’un officier et de descendre du trottoir. Qui transgressera mes ordres sera arrêté sur-le-champ et fusillé sans autre forme de procès. »
Dix-sept articles dans ce goût ! Bruxelles, Lille, relisez bien : vous êtes vengées.
Aix-la-Chapelle alors sent la défaite. Ce n’est pas pour rire que nous sommes vainqueurs. La physionomie de la ville change. Les hommes lèvent leur chapeau, descendent du trottoir. Ce vin, c’est eux qui l’ont tiré, qu’ils le boivent !
L’humanité est diverse. On voit des gens qui, pour ne pas se plier aux ordres, rentrent ; d’autres, qui cherchent l’occasion de saluer. Les femmes se tiennent par le bras comme pour être plus fortes. C’est le premier jour. Le temps fait bien les choses. Ça s’adoucira. Les gamins portent le calot rond des soldats allemands. La jeunesse a son héroïque espièglerie. Il en est deux qui ont des ampoules électriques dans les mains. Comme par hasard, en passant devant nous, ils les laissent tomber. Cela imite une petite bombe. Gosses de France et de Belgique, vous leur en avez fait d’autres !
Il y a de la peur. Entrés à plusieurs dans une bijouterie, alors que nous choisissons, l’un de nous découvre sur une étagère les bustes de Guillaume et de son fils. La bijoutière croit que c’est le signal de je ne sais quelle tragédie. Elle se met à pleurer. Nous sommes Français, madame !…
Il y a de la rage. Ceux qui habitent notre hôtel mangent dans la même salle, font comme si nous étions de purs esprits, c’est-à-dire ne nous voient pas. Ils savent que nous les voyons. Ils s’offrent, pour nous montrer qu’ils ne sont pas vaincus, de nombreuses bouteilles de vin du Rhin, et chacun sait que les vaincus ne font pas la fête… Mais nous en buvons autant.
Il y a l’appel au vieux Dieu allemand. Dans le cœur du Dôme, face au trône de Charlemagne, le Saint-Sacrement est exposé. C’est l’office du repentir. Il durera quatre jours, – l’office.
Sept heures arrivent. La ville est vide. Le colonel Gracia n’a pas eu besoin de parler deux fois. Il avait ordonné aussi que tous les rez-de-chaussée restassent éclairés jusqu’à huit heures. Ils sont allés plus loin, ils veulent donner des gages : les lampes électriques, le long de la cité déserte, dans les vitrines brûlent toute la nuit. Pendant ce temps, on affiche une proclamation de Foch, le maréchal de France.
Ont-ils à manger ? Les boutiques des marchands d’alimentation n’offrent rien. Charcuteries, boucheries, épiceries n’ont pas un repas à l’étalage. À l’hôtel pourtant, le menu est correct et l’addition, n’est-ce pas, Français et Belges qui avez connu ça, l’addition, c’est la mairie qui la paye.
Et, ce matin, ils ont courbé le front. Les troupes d’Albert Ier ont fait leur entrée. En France, il n’y aurait pas eu une âme dehors ; là, il y en a. Ils défilent, les soldats du petit royaume qui se rebiffa ; ils passent devant la statue de Germania tenant sa couronne à la main, devant celle de Guillaume Ier. Ils leur envoient de formidables bouffées de Sambre-et-Meuse. Un dixième de la ville regarde ça de la rue et des fenêtres. Le drapeau passe, des têtes restent couvertes. Le chapeau vole sous le geste d’un Belge ! Ils passent, fiers et solides : ils sonnent de tous leurs poumons. Ils disent : C’est nous, le roitelet, qui chantons aujourd’hui sous la carcasse de l’aigle ! Des femmes pleurent. Pourquoi ces larmes ne sont-elles pas les premières de la guerre ? Cela nous aurait touchés.
Le Petit Journal, 5 décembre 1918.

3,99 euros ou 12.000 ariary
ISBN 978-2-37363-076-3

mardi 4 décembre 2018

14-18, Albert Londres : «Le sol allemand vient de sonner sous nos pas.»

Comment les vainqueurs sont reçus en Allemagne

(De notre correspondant de guerre accrédité aux armées britanniques.)
Eupen, en Allemagne, 1er décembre.
Grand jour. Le sol allemand vient de sonner sous nos pas. L’Alsace-Lorraine, c’était à nous, c’était chez nos frères que nous arrivions. Leurs bras étaient ouverts, les nôtres aussi ; ce fut l’étreinte. Ce matin dimanche, 1er décembre, par un soleil glacé, mais brillant, chez l’ennemi, l’armée anglaise se présenta.
Du bas en haut, depuis 18 jours, nous avions triomphalement traversé la Belgique. Vivats, baisers, fleurs, fêtes, arcs, populations bannière en tête venant à notre rencontre, lampions dès la nuit s’illuminant, rien ne manqua à ceux, vainqueurs, d’Angleterre, de France ou de Belgique, qui, par le royaume délirant, vers la Germanie déchue, pour l’occuper, montaient.
Le décor allait changer. Hier, 30 novembre, à six kilomètres de la frontière, nous avons couché. C’était le lendemain, vers 8 heures et demie, que la cavalerie britannique, sa parade terminée, partirait vers le poteau frontière. Qu’allions-nous voir ? Que nous réservait l’ennemi ? Tout était vraisemblable. Trouverions-nous des volets clos, des spectateurs sur les trottoirs, de la résignation, de la colère ? Émouvante inconnue. L’Allemagne, pour nous, s’ouvrait.
Il a gelé la nuit, le jour se lève sur une campagne glacée à blanc, mais il se lève bien ; le ciel est bleu et, avant huit heures, le soleil réjouit le givre. Le 15e hussards, qui, par Eupen, le premier violera l’Allemagne, s’ébroue.
Une sentinelle a monté depuis hier la garde au poteau, un petit poste avait mis pied à terre, 100 mètres plus loin ; le régiment cantonnait à 1 000 mètres ; il va partir. Nous le devançons.
Par la route de Verviers, nous traversons Membach, dernier village belge, puis c’est tout droit. Le poteau belge, dix mètres après, l’Allemand ; nous sommes en Allemagne.

À Eupen

Eupen est à peine à un kilomètre. À trois, nous allons d’abord prendre seuls le nouvel air. Sortant de la ville dans notre direction, viennent cinq enfants de dix à douze ans. Ce sont nos premiers Allemands ; c’est dimanche, ils ont leurs habits propres ; leur curiosité les mène à la frontière voir la chose. Ils nous disent bonjour ; ils ne nous ont pas dépassés de cinquante mètres, que l’un d’eux court vers nous. Il a une croix de fer imprimée sur sa belle cravate. Il nous tend trois cigarettes.
— Comment t’appelles-tu ?
— Joseph.
— Que fait ton père ?
— Il travaille.
— Parles-tu français ?
— Nein.

Épisodes de gamins

Revenons. Laissons aux cavaliers la gloire d’être en tête. Regardons le pays qu’ils ont sauvé. Les voilà. Ils s’avancent au pas, deux par deux.
Ils arrivent au poteau. Un mouvement. Ils mettent le fusil sur la cuisse et sans pousser un cri, sans un temps d’arrêt, continuent. Il est huit heures quarante-trois. L’acte historique est accompli. La vieille Angleterre foule l’Allemagne.
Ils s’avancent à flanc d’un bois de sapins. Le soleil sur le casque, serrés, nombreux, solides. La route est droite et, aussi loin que va le regard, ils l’emplissent. Il n’en est encore que quelques centaines en Allemagne mais, suivant de l’autre côté du poteau, il en vient, il en vient. C’est l’invasion. C’est bien elle, c’est notre tour. Merci, les morts !
Ils vont. Ils atteignent les premières maisons. Verrons-nous des habitants ? Sont-ils dans leurs caves ? En voilà qui marchent sur la route. Ils lèvent les yeux un instant, c’est tout. Voilà des gamins en casquette verte. Ils s’arrêtent, regardent. Encore des gamins, ceux-là coiffés de bérets de matelots. Le ruban de ces bérets, chez nous, autour du front de nos enfants, propose de grands noms glorieux ; le ruban des bérets des enfants allemands célèbre la ruse, l’assassinat, leurs sous-marins.
Mais voilà le centre. Des habitants sont dans la rue. Ils sont à nous attendre. Le long d’une longue rampe qui conduit au haut quartier, ils sont accoudés. Froide minute. Les premiers cavaliers passent devant eux. Tragique, le silence s’étend. Le silence est partout. Il est dehors et au fond de tous ces Allemands.

Silence lugubre

Quelle nouvelle force des choses ! C’est la première rencontre que les vainqueurs ont avec les coupables. Trois semaines de récompense avaient pu les leur faire oublier. Hier, ils paraissaient ; la joie se levait. Aujourd’hui, à leur vue, le sang se refroidit. Passez ! Passez ! C’était l’heure de la gloire ; c’est celle de la justice. Les habitants ont les bras pendants. Les moins résignés ont un mauvais rire forcé aux lèvres. Leur tenue sent la gêne. De ce silence lugubre, de ces attitudes, ce qui se dégage, c’est un sentiment d’écroulement. Ces gens-là sont écroulés comme les pierres de Messine et, comme elles, n’ont pas davantage compris pourquoi.
Toujours en silence, les fenêtres se sont garnies. Presque toute la ville assiste à sa livraison. Nous avons cependant des visions de pudeur. Des gens qui n’ont pas relevé leurs rideaux mais qui sont derrière puisque le rideau bouge, d’autres qui l’ont relevé mais se tiennent à deux pas des carreaux. Le patriotisme se sauve ainsi et la curiosité ne perd pas tout.
Les cavaliers anglais, flammes au vent, passent sans regarder. Ils ne daignent pas. Ils sont la victoire. La victoire qui va.
Nouveauté. Deux habitants se parlent. C’est à voix basse. Leur seul propos est saisissant : il résume la pensée de la ville. Se penchant par où viennent les hussards du roi, ils disent : « Il y en a encore. »
Instinctivement, femmes et hommes, quand ils se déplacent, le font à pas feutrés. Un unique uniforme allemand, un garde forestier, jeune, long, singeant le hobereau. Ses yeux nous inondent d’injures. Sa bouche est plus prudente. C’est l’anéantissement.

Musique en tête

Une musique. Ce sont des civils qui précèdent ainsi cet escadron ; c’est, au grand complet, la fanfare du village belge d’à côté de Membach. Il n’y a que des Wallons pour avoir cet estomac. Quatre ans, leurs voisins les ont dominés. Chacun son heure. Les cuivres pètent comme s’ils n’étaient pas rouillés. Les Allemands en sont jaunes. Ils accompagnent l’escadron de la première à la dernière maison d’Eupen et ils reviennent à contre-sens des troupes, soufflant plus fort. C’est toujours ça de pris. Si l’ennemi d’ici a souffert, il ne le porte pas sur la figure. Les enfants ne sont pas maigres ni pâles, tout le monde est bien chaussé, bien habillé. Nous voulons dire chaussé contre la pluie, habillé contre le froid, leurs pieds étant trop grands et trop crue la couleur des habits pour être bien. Les privations n’ont pas non plus gâté l’agrément de quelques visages féminins. Les magasins sont ouverts. Nous achetons des cartes postales. Le marchand est poli. Des affiches vertes sont sur les murs.
C’est la police allemande qui ordonnait aux habitants de remettre toutes leurs armes, exception pour le garde champêtre. Un indigène s’approche, nous dit, voulant être prévenant : « Tout est remis, c’est fait depuis hier. »
Celui-ci voudrait parler.

Ça va ! Ça va !

Et sur les routes d’Allemagne, la première ville traversée, dépassant la cavalerie, nous filons.
À soixante à l’heure, malgré le froid coupant, nous exaltons en nous la joie de faire claquer chez l’ennemi le drapeau français battant notre voiture.
La campagne est déserte, les villages que nous brûlons sont déserts. Pas même une poule ! Le vide complet. Mais, cruel rappel de nos souvenirs, ici, rien n’est détruit. Serrons les poings. Sur les routes, des camions et des autos abandonnés. Aucune indication de chemin. Les inscriptions sur les poteaux, effacées en 1914, ne sont pas repeintes.
Enfin, voilà une carriole ; trois soldats allemands l’occupent. Ils se penchent vers nous. Que vont-ils dire ?
Ils nous disent : « Bonne route ». Nous atteignons Montjoie, romantique village. Il est dix heures et demie. Personne non plus que trois soldats encore solitaires se promenant. Ils nous saluent.

À Malmédy

Nous arrivons à Malmédy. Les troupes anglaises entrées par un second côté y défilent. Même spectacle qu’à Eupen. Mais c’est l’heure de la messe. Nous pénétrons discrètement. Le curé prêche. Il prêche en français. À cette frontière, l’élément wallon domine, le français est courant. Il leur parle de l’événement. Leur dit qu’ils vont avoir à supporter une grande épreuve.
À ce moment, venant du porche, on entend le roulement des canons anglais. Il leur dit qu’il appelle sur eux la justice des occupants.
Et la pénitence, monsieur l’abbé ?
Le Petit Journal, 4 décembre 1918.

3,99 euros ou 12.000 ariary
ISBN 978-2-37363-076-3

lundi 3 décembre 2018

14-18, Albert Londres : «La Belgique retrouve sa vie libre.»

La question flamande

(De notre correspondant de guerre accrédité aux armées britanniques.)
Bruxelles, 2 décembre.
La Belgique retrouve sa vie libre. Elle va reprendre du coup dans la pleine possession d’elle-même la discussion de ses affaires intérieures. Il en est une parmi celles-ci qui est à la première place des préoccupations nationales. Elle demande, pour le repos du royaume, qu’on la tranche de suite, c’est la question de la langue. Nous allons la rappeler.
La Belgique est composée à parts presque égales de Flamands et de Wallons. Jadis, il y a plus de deux cents ans, dans cette partie de l’Europe que tient Albert Ier, la civilisation flamande avait le dessus. Dès le dix-huitième siècle, un déplacement d’influence apparut. La Wallonie, enrichie par l’exploitation de ses mines, gagnait en puissance. Son prestige devint dominant. Les événements de 1830 le certifièrent, la langue des Wallons, c’est-à-dire la langue française, fut officiellement adoptée.
La croissance du prestige wallon n’entama pas la fidélité des Flamands à leur passé et à leur moyen d’expression. Les intellectuels des Flandres, faisant fond de cette solidité de race, ne cessèrent de réclamer, poursuivant l’expression complète de leur originalité, le même développement pour la langue flamande que celui dont en Belgique jouissait la langue française. Vint la guerre. Ici se place ce que l’on appela le mouvement activiste. Nous ne parlerions pas en toute justice si nous ne disions que ce ne fut qu’un épisode sans portée. Envahis, les Belges, Flamands ou Wallons cessèrent la querelle. « C’est une histoire à régler entre nous, déclarèrent-ils. Nous attendrons le départ de l’étranger. » Une poignée d’agités, d’agents de l’ennemi voulurent en juger autrement. « Tous les moyens pour arriver à nos fins sont bons, dirent-ils, même si l’Allemand doit nous aider. Vous, Flamands, qui conseillez la trêve, vous n’êtes que des passifs, nous sommes des activistes ; en avant pour la langue flamande, la main dans la main de von Bissing. » La Belgique entière les hua. La punition les attend.

Ce que veulent les Flamands

Aujourd’hui, en liberté de conscience, chacun reprend ses droits. Que disent les Flamands ? « La langue populaire doit être la base de la civilisation dans tous les pays. La Flandre eut une belle histoire, de grands hommes. Présentement, nous dépérissons. Nous dépérissons parce qu’une instruction supérieure n’étant pas donnée dans notre idiome, les idées générales ne touchent plus notre peuple.
« L’activité wallonne éclairée par les nouvelles méthodes est plus heureuse que celle des Flandres, parce que la Flandre n’a pas d’élite intellectuelle. La question fondamentale de notre mouvement n'est pas de savoir si on doit choisir entre le français et le flamand, c’est de savoir si la langue française continuera au détriment de l’autre à jouir de la suprématie. Nous réclamons l’égalité. Nous réclamons que les fonctionnaires envoyés en Flandre parlent flamand, nous réclamons la constitution d’une université flamande. »

Ce que disent les Wallons

La Flandre oublie une chose, c’est qu’elle-même est bilingue. À l’exception de la partie populaire, les Flamands parlent français. De plus, il n’y a pas de barrière entre Flandre et Wallonie, beaucoup de Wallons habitent les Flandres, beaucoup de Flamands habitent la Wallonie. Les Flamands ont certes des droits. Qu’ils demandent des fonctionnaires entendant leur langue, tout naturel. Qu’ils fassent fleurir s’ils le peuvent leur langue, nous nous en réjouirons. Mais pourquoi vouloir imposer ces conquêtes par la loi. Nous n’empêchons les Flamingants de pousser chez eux la propagande. Nous leur disons : « Essayez, peut-être arriverez-vous à faire reculer le français, mais n’exigez pas ce résultat d’un acte officiel. C’est dangereux pour l’unité nationale. »
Le Petit Journal, 3 décembre 1918.

3,99 euros ou 12.000 ariary
ISBN 978-2-37363-076-3

dimanche 2 décembre 2018

14-18, Albert Londres : «Voici de l’attrayant, voire de l’historique.»

Au quartier général de la défaite

(De notre correspondant de guerre accrédité aux armées britanniques.)
Spa, 29 novembre.
Voici de l’attrayant, voire de l’historique. Nous sommes à Spa, nous y sommes le jour de l’entrée des troupes anglaises. Les Boches de la commission d’armistice se promènent au milieu de la fête de délivrance. Les drapeaux alliés leur claquent au nez, les fanfares aux oreilles, la joie du peuple au visage.
Nous arrivons. Deux Allemands superbes, manteau gris, col rouge, monocle pendu à la moire, vont sur notre chemin. De beaucoup de spectacles l’épopée qui s’achève avait lassé nos yeux ; ces deux ennemis en liberté réjouissent notre curiosité. Nous avons chacun l’air de ne pas nous regarder. Nous les dépassons, d’autres dans des véhicules bizarres circulent drapeau blanc déployé.
Nous allons à travers Spa, nous filons droit à l’Hôtel Britannique. Depuis février 1918, l’Hôtel britannique fut le quartier général allemand ; ici Hindenburg et Ludendorff lancèrent leurs ordres de la grande bataille ; ici Ludendorff et Hindenburg demandèrent deux mois à leur peuple pour nous tordre le cou ; ici le 18 juillet, ils chancelèrent une première fois sous le retour de Mangin ; ici ils s’écroulèrent ; ici Guillaume II fut obligé de consentir à abdiquer.
L’Hôtel Britannique est presque en haut de la ville, il est le numéro 8 de la rue de Sauvenière ; c’est là que se contrôle aujourd’hui l’armistice. Nous y voici : une sentinelle boche, casque en tête, fusil sur l’épaule, est derrière la porte. Nous gravissons les quatre marches du perron, le Boche nous ouvre correctement la porte. Merci, nous sommes dans la place. Hall de palace, de ville d’eau, puis de plain-pied longue salle à manger sur jardin. C’est la pièce où chaque matin, de 10 heures à 10 heures 1/2, le général français Nudant répond non aux tentatives attendrissantes de Winterfeld. Les chaises autour de la table, munie de ses trois rallonges, sont chaudes de la séance qui prend fin. Nous tournons dans le hall. Un appareil télégraphique Baudot ronronne à l’entresol ; des Allemands de tous grades passent et repassent ; les uns descendent des étages, les autres y montent. Sans s’avouer qu’ils se voient un commandant français croise un capitaine allemand qui tombe dans un lieutenant anglais. C’est l’art de s’ignorer le plus parfait qui soit.

La chambre où il cessa de régner

Puisque tout le monde gravit l’escalier, gravissons. Nous avons une raison pour cette ascension. Cette raison nous vient de notre rencontre dans la rue avec le propriétaire de l’hôtel mis à la porte. Ce sont des Allemands qui l’ont mis à la porte. Le propriétaire, avant-hier, avait hissé le drapeau français sur son immeuble. En outre, la sentinelle a reçu l’ordre de ne plus le laisser passer. Le propriétaire nous avait confié que la chambre où se résigna Guillaume était au premier étage et portait le numéro 125 ; à la recherche du 125, nous prenons l’escalier. Des Boches descendant le long du mur, nous montons le long de la rampe. Voilà le 125, juste sur le palier. Nous entendons qu’on y frappe à la machine à écrire. Nous ne sommes pas venus si près pour échouer, nous frappons la porte d’un doigt. Un mot allemand, qui veut dire entrez, nous répond. Nous entrons. Voilà le garni où finit un empire. Deux officiers allemands étaient assis. Ils se lèvent, nous saluons, ils saluent. Cette maison respire la correction ; ils nous demandent ce que nous désirons, nous nous excusons. Nous disons : « Rien », que nous voulions voir simplement. Ils répondent : « À votre gré ! » La pièce est à alcôve longue, meublée uniquement de deux tables de bois blanc, de chaises de paille, d’un lavabo. Rien aux murs peints au ripolin. Elle donne sur la rue par une loggia. Le parquet, où, le vendredi 8 novembre, vers 10 heures 1/2 du matin, roula la couronne de Guillaume, est sale. La chambre, en saison, se louait 30 francs par jour. Lui, n’a rien payé.

Quelques souvenirs

Le matin du renoncement, Hindenburg nerveux, attendant le maître chancelant, se promena un quart d’heure, tête nue, devant l’hôtel. Le kaiser arriva ; ils pénétrèrent ensemble. Quarante minutes après, tombé au fond du précipice, Guillaume sortait. Tandis que, vieux, il montait dans sa voiture, – sa voiture, elle, encore couronnée, – Hindenburg, sur le perron, dans la position la plus réglementaire, lui faisait un grand et long salut et où, la veille, pour s’étourdir, comme un bûcheron, il coupait du bois. La voiture fila par la montagne.
Hindenburg, après cette date, demeura cinq jours à Spa. Le lendemain, samedi 9, quand il voulut entrer à son quartier général, il se heurta au comité des soldats qui en avaient pris possession. On lui demanda son laissez-passer. Il n’en avait pas. Il lui fallut patienter dix minutes dans la rue pour qu’on l’établît.

Un formidable spectacle

Et maintenant, un formidable spectacle. Voilà les Anglais, sabre au clair, qui passent, qui passent devant cet Hôtel Britannique parce que c’est leur chemin. Le chant des fanfares arrive jusque-là. Derrière les carreaux, aux fenêtres, sur les balcons, un à un, au bruit des pas des chevaux, les Boches sont apparus. Ils regardent : il y a des officiers, des soldats, des civils, des femmes dactylos, tout ça Allemands. Ils regardent. La foule n’est pas là. La foule est dans le centre, ils ne savent pas observer. Les officiers, raidis, ont l’air de recevoir dans le sang une médecine violente. Ils se tournent les uns vers les autres, échangent des rictus. Les soldats, à dix derrière une vitre, sont bouche ouverte. Les dactylos, pas laides, les mains derrière le dos, immobiles comme si elles étaient en cire, fixement regardent. Les cloches sonnent. Du côté d’où vient le son, les officiers ont des rejets de tête amers qui disent : « Assez ! Assez ! » Un intervalle se produit dans le défilé. La rue redevient déserte, les Allemands quittent la façade. Mais les pas des chevaux s’entendent de nouveau.
Les fenêtres ne se garnissent pas de suite ; il y a lutte dans le cœur de l’ennemi, on le sent. La curiosité plus forte ramène leur rage au spectacle. Un par un ils reviennent ; fenêtres, balcons se meublent. Un commandant, figé, qui, à chaque seconde ne cesse dans le fond de son âme de tomber du haut de son pangermanisme, est rouge à éclater. Si au lieu d’une brigade il en passe deux, la congestion l’emportera. Un autre aspire nerveusement sa cigarette derrière sa vitre, il fait une fumée du diable. Le coude aux balustrades, menton dans la main, beaucoup semblent se ronger le poing. Sur le trottoir, de simples soldats, par leur attitude, avouent qu’ils n’y peuvent plus rien ; ils s’assoient sur le perron. Mais pattes d’épaules en or, manteau gris, moustaches blanches, grand, un général venant du bout du jardin veut pénétrer dans l’hôtel ; il marche vite et regarde à terre. Pour ne pas se rapprocher du défilé que conduisent les gentlemen anglais, il évite la porte principale ; il en veut faire jouer une petite. Le bouton n’est pas docile, il s’énerve ; le bruit des pas des chevaux conquérants l’étourdit, il s’énerve. La porte cède, disparaît Winterfeld. Les cavaliers passent, ils regardent toujours. Regardez bien, hommes de bas crimes, c’est à Cologne que nous allons !
Le Petit Journal, 2 décembre 1918.

3,99 euros ou 12.000 ariary
ISBN 978-2-37363-076-3

vendredi 30 novembre 2018

La grande confusion des bilans

Livres Hebdo fait écho, coup sur coup, aux bilans littéraires de l'année tels que les ont établis les rédactions de Lire et du Point. C'est de saison, on ne va pas le leur reprocher. Mais franchement, tels quels, ces bilans ne servent pas à grand-chose - pour ne pas dire à rien. C'est une telle accumulation de titres, rangés ou non par catégories, qu'un libraire chevronné n'y retrouverait pas ses titres préférés, quand bien même ils y sont peut-être.
Tempérons cette irritation (qui n'a rien à voir avec une éventuelle mauvaise nuit, car, merci de vous en inquiéter, j'ai bien dormi). Transposées dans les pages des magazines, ces bilans prendront peut-être un certain relief.
En attendant, je vous renvoie aux listes publiées par Livres Hebdo et je retiens une seule chose, l'élection du Lambeau, de Philippe Lançon, comme meilleur livre de l'année par Lire, titre honorifique et mérité renforcé par sa présence dans les choix du Point - ainsi que par des dizaines de milliers de lecteurs, le Femina et un Renaudot spécial. Ne retenir que cela peut sembler un peu court mais c'est tellement incontestable...

mardi 27 novembre 2018

14-18, Albert Londres : «Pour de la joie, voilà de la joie.»

Bruxelles en farandole

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Bruxelles, 23 novembre.
(Transmise par Lille.)
Pour de la joie, voilà de la joie. Toute l’allégresse de la Belgique désenchaînée, comme pour mieux éclater, semble s’être concentrée sur Bruxelles.
Les boulevards de Bruxelles sont larges, plus larges que les nôtres. Pour les barrer d’un trottoir à l’autre, il faut compter que soixante personnes doivent se donner le bras. Elles se le donnent, cela forme un premier rang. Un pas derrière, soixante autre personnes sur une même seule ligne suivent, et séparé toujours par la distance de ce pas sur toute la longueur, enfilant le boulevard Max, la place Brouckère, le boulevard Anspach, la Bourse, Bruxelles, son peuple, ses bourgeois, ses intellectuels, Bruxelles suit en sautant.
Mais voilà qu’un côté du premier rang qui ne cesse de se tenir par le bras monte sur le trottoir de droite. Le second rang en même temps monte sur le trottoir de gauche. Les autres rangs imitent la cadence. Cela fait la scie. Sur des kilomètres, ils marchent zigzaguant de la sorte. Ils scient Guillaume. Aux rencontres des rues transversales, des monômes, se souvenant sans doute que l’ennui naît de l’uniformité, se jettent gentiment au travers des rangs, poussent des cris de Peaux-Rouges emballés et serpentent dans la masse.
Des musiques surgissent par dizaines. Tout ce peuple nage dans la Brabançonne et la Marseillaise.
Subitement des rangs s’unissent par la main et font des rondes gigantesques en hurlant aux lumières. Cette joie est si saine, si fraîche, si irrésistible que les spectateurs d’hier, que ceux qui n’avaient pas les mêmes intimes raisons de danser, commencent à s’y mettre. C’est la contagion. Des officiers français, à nombreux galons, leurs croix battant leur vareuse, entrent dans la fête. Des casquettes anglaises à la bande rouge d’état-major conduisent les monômes.
La rue ne suffit pas, la place, la Grand’Place, dans toute sa magnificence dorée, ne suffit pas. Par vagues, cette foule s’engouffre dans les cafés, les magasins, les restaurants, grimpe sur les tables, les comptoirs, et c’est la Brabançonne, et c’est la Marseillaise. Les gens qui ont trouvé le temps de dîner doivent, sur l’injonction des fanfares, paraître aux fenêtres, la fourchette à la main, et d’enthousiasme secouer leurs bras.
Cette sainte fête de la délivrance ne va pas sans intermèdes. Ils sont cruels et spontanés. Ce sont les soldats belges qui s’en chargent. Les soldats s’adressent à ces femmes qui n’ont pas su garder, face aux Allemands, l’impassibilité que commandait la vertu patriotique. Dénoncées, reconnues, les défenseurs de l’Yser les hissent sur les degrés de la Bourse, leur coupent les cheveux à la baïonnette, les déshabillent et suspendent leur linge à la lanterne.
Le Petit Journal, 27 novembre 1918.

3,99 euros ou 12.000 ariary
ISBN 978-2-37363-076-3

dimanche 25 novembre 2018

14-18, Albert Londres : «Cette nuit, Bruxelles n’a pas dormi.»

La joyeuse entrée du Roi

(De notre correspondant de guerre accrédité aux armées britanniques.)
Bruxelles, 22 novembre.
Onze heures, porte de Flandre, le roi s’avance. Depuis deux jours, de trente kilomètres à la ronde, les Belges pour le voir accourent. Sept cent mille personnes des toits au rez-de-chaussée, aux fenêtres, aux balcons, dans les vitrines, tapissent de leurs grappes mouvantes la capitale. Il n’en est pas une qui n’ait son drapeau d’une main, son mouchoir de l’autre.
Dès huit heures du matin, tous les enfants de toutes les écoles, en chantant, descendent vers le centre. Avant-hier, puis hier, il faisait un brouillard à prendre par la main, si l’on ne voulait pas la perdre, la personne qui vous accompagnait. Aujourd’hui, le soleil éclate.
La fête couve depuis six jours. Cette nuit, Bruxelles n’a pas dormi. Sur dix places, à dix carrefours, des ouvriers joyeux montaient des monuments au roi. Des soldats français, anglais, américains qui passaient s’arrêtaient et les aidaient. Ils saisissaient les moulages de plâtre et tendaient aux ajusteurs, en criant « bravo ! », les bras et la tête d’Albert.
La Grand’Place avec les étendards pleins d’or des anciennes corporations criait de splendeur. Dans les avenues, les boulevards, les passages, les rues, il n’y a plus qu’une chose en étalage : le portrait du roi. De grands calicots tendus sur les murs portent les paroles qu’il sut prononcer : « L’honneur de la Belgique ne périra pas par moi. »
Il n’est plus qu’une pensée qui s’exhale dans un long murmure impatient : Le roi ! le roi ! le roi !
Donc onze heures porte de Flandre, le voilà. Max, le bourgmestre, est là ; il va le recevoir. Albert Ier s’avance sur un cheval blanc ; à sa gauche, est la reine, et à sa droite, le 2e fils du roi George. Derrière lui, ses trois enfants, les jeunes princes – le plus jeune en uniforme de la marine anglaise –, la petite princesse et ensuite l’armée, toute l’armée, les Américains, les Français, les Anglais et les siens, les Belges. Ce jour a fait un miracle, le roi sourit.
J’ai eu l’honneur de le voir et de l’apercevoir bien des fois ; son visage n’était jamais sorti d’une réserve profonde. Son peuple ne devait aussi le connaître que sous ce jour, car son premier cri est celui-ci : « Il sourit ! Il sourit ! » Le roi sourit. Seul, au milieu d’un petit pont, entre la mer humaine qui commence là, se tient Max, de son unique personne barrant la route. Le roi arrêté son cheval et, face à face, voilà les deux illustres figures de la Belgique.
Max lève la tête vers le roi ; le roi se penche hors de son cheval vers Max. La foule hurle d’enthousiasme.
« Entrez, lui dit Max, depuis cinquante mois le peuple vous attend ! »
Le roi est illuminé par son émotion : ce n’est plus un sourire, c’est une joie sans ombre qui saisit son visage. Il dit et sa voix n’est plus timide ; sa voix est forte :
« Salut à la reine, crie le peuple, qui a soigné nos enfants comme leur mère ! »
Max s’efface, livre le passage, mais Albert Ier tourne lestement la bride de son cheval. Il retourne en arrière. Il passe au milieu des princes. Il va faire les honneurs de sa grande ville aux généraux alliés. Il leur serre les mains à tout, au Français, à l’Anglais, à l’Américain.
« Merci, leur dit-il, soyez les bienvenus ! »
Il reprend sa place en tête et pénètre. Alors jamais homme n’est passé dans une telle tempête d’enthousiasme. Les avions ont beau raser les toits, on n’entend pas le bruit de leurs moteurs. Ce sont des cris incroyables, le cheval blanc lui-même secoue de temps en temps sa belle tête comme d’il en était étourdi. L’amour déchaîné des siens lui descend des toits, lui jaillit des fenêtres, lui monte des trottoirs et il sourit, il sourit sans arrêt, sans fatigue. Il se donne.
Sur quatre kilomètres, ce sera ce spectacle. Il passe au milieu des chants de la Brabançonne et de la Marseillaise. « Qu’ils sont beaux ! » crie-t-on des balcons.
Les gens sautent de joie sur place. On en entend qui l’appellent : « Mon roi ! mon roi ! » Et il passe boulevard Anspach, et il passe place de Brouckère et boulevard Max. C’est la gloire ! Son peuple le porte triomphalement sur ses lèvres.
Le Petit Journal, 24 novembre 1918.

3,99 euros ou 12.000 ariary
ISBN 978-2-37363-076-3

samedi 24 novembre 2018

14-18, Albert Londres : «Albert, dans son pays, triomphant, avance.»

La Grande Guerre terminée, Albert Londres suit quelque temps les armées victorieuses en territoire ennemi désormais occupé. Après quelques jours sans connexion à Internet (pour moi, pas pour lui), on reprend donc le fil de ses articles, désormais regroupés dans un ouvrage numérique de la Bibliothèque malgache«Je ne dis que ce que je vois».

Le roi Albert et la reine font à Anvers une entrée triomphale

(De notre envoyé spécial accrédité auprès des armées britanniques.)
Anvers, 20 novembre.
Les rois ses ennemis cherchent à l’étranger des châteaux où ne pourra venir battre la haine de leur peuple et lui Albert, dans son pays, triomphant, avance. Sur son passage, la Belgique déborde d’amour. Les routes de Flandre et de Wallonie ! De longues kermesses ! Les troupes les remontent en joyeuse hâte, des arcs de triomphe poussent partout, on est en pleine campagne où l’on ne voit que des moutons, il en est sur de petits chemins que seuls des égarés penseront à prendre, les villages sont tout en couleurs, les rues sont sous le dais des drapeaux noir-jaune-rouge. Personne plus ne travaille, le peuple sur ses places, à ses fenêtres, du premier matin à la nuit tombée, regarde les régiments en marche. Dans chaque bourg, dans chaque ville, chaque mère guette, soulevée au milieu des rangs, la réapparition de son fils. Il n’y eut pas de congés pour eux. Ce n’est pas quatre mois, c’est quatre ans qu’ils ne se sont pas vus, étreints. Les cloches sonnent, les carillons jouent, elles sonnent, ils jouent depuis neuf jours. C’est que dans leur cas, on ne ressuscite pas entièrement en vingt-quatre heures, la pierre du tombeau était trop lourde, elle ne se soulève que peu à peu. Joue carillon, répète sans cesse qu’ils sont bien libres ! Joue à Gand, à Bruges, à Bruxelles, à Anvers, ce matin surtout, chante sur Anvers, voici le roi !
C’est de là qu’en 1914, pour le calvaire, il est parti. Anvers, unique espoir, comme le reste tomba, et ce fut la retraite le long de la mer, et ce fut le roi avec sa reine et les deux princes et son armée jetés à la côte. Anvers, dernière cité qui vit ce glorieux malheur, aujourd’hui est debout. Celui qu’elle regarda s’éloigner emportant dans ses bras pour que l’Allemand ne le salisse pas l’honneur de la Belgique, vainqueur lui revient.

La formidable ovation d’Anvers

Tous les notables, tous les bourgeois, tout le peuple, tous les enfants, même ceux qui ne marchent pas encore, les marchandes en tablier, les dames en toilette, les sœurs de charité en cornette agrippées comme les autres le long des tuyaux de descente, à travers tout le grand Anvers, sur les trottoirs, aux fenêtres, aux balcons, sur les toits, dans les arbres, surgissant des enseignes, à cheval sur les volets, toute l’immense cité soulevée et en silence attend. Le voilà ! Il est en auto découverte, la reine à son côté, il porte trois rubans, un belge, deux français, médaille militaire et croix de guerre. Le voilà ! Les cris qui n’en forment plus qu’un formidable le frappent en plein corps, il en a certainement reçu le choc, il s’incline une seconde vers le dossier de sa voiture. Le voilà ! le voilà ! Enfants, hommes, femmes, de leurs voix mêlées, emplissent toute la foule. Mais il faut les arrêter, ils vont l’étouffer, ils vont étouffer la reine, le chauffeur en a perdu son volant, il est là les mains levées, tâchant de se dégager. Des cavaliers accourent, desserrent l’étreinte. Mais voilà autre chose, voilà maintenant que ça tombe du ciel : des premiers aux sixièmes étages pleuvent les fleurs. Coupez les tiges au moins, vous allez lui faire du mal à votre roi et la reine est forcée de mettre ses mains devant son visage. Que le carillon cesse de jouer, les cloches de sonner, à quoi bon, les cris sont plus forts. 10 000 mouchoirs à la fois, 200 000 en tout s’agitent sans cadence, lui disent : « Tu as raison, n’aie pas peur, nous avons beaucoup souffert, mais ne crains rien, pas un ne pense que tu as eu tort, regarde-nous, nous t’adorons. » Pendant trois heures de temps dura ce délire.
Soudain, près de sa voiture monte un cri, un seul cette fois, un cri de femme « Fernand ! Fernand ! » Et la femme lève les bras en hurlant, elle a reconnu son fils dans l’un des cavaliers d’escorte.
Maintenant, la foule s’émeut, elle dit : « C’est trop beau ! C’est trop beau ! » Elle répète : « C’est trop beau ! C’est trop beau ! » Que se passe-t-il ? À la fenêtre de l’hôtel de ville, le roi, la reine, le prince héritier, petit prince, sont là immobiles. Ils s’offrent à leur peuple. Le peuple éclate en larmes.

L’apparition

Ce n’est pas fini. Les cavaliers ouvrent un passage. Le roi va à la cathédrale. Il arrive. Sur le seuil, un grand vieillard tout en or est là. Il a une grande robe en or, un chapeau d’évêque en or, une crosse en or, il ne bouge pas plus qu’une statue, il est l’archange qui a jeté le mauvais aux enfers et attend le bon : le cardinal Mercier.
Le Petit Journal, 21 novembre 1918.

3,99 euros ou 12.000 ariary
ISBN 978-2-37363-076-3

samedi 17 novembre 2018

Les cinq sélectionnés du Prix Rossel

En Belgique, l'événement littéraire de l'année est le Prix Rossel, qui sera attribué le 6 décembre. Écrivains et écrivaines belges ou installé(e)s en Belgique y sont à l'honneur, et particulièrement, pour l'instant cinq d'entre eux: trois femmes, deux hommes, présents dans la sélection publiée ce matin dans Le Soir: Et un seul de ces ouvrages publié en Belgique...
  • Adeline Dieudonné. La vraie vie (L'Iconoclaste)
  • Myriam Leroy. Ariane (Don Quichotte)
  • Sébastien Ministru. Apprendre à lire (Grasset)
  • Etienne Verhasselt. Les pas perdus (Le Tripode)
  • Sandrine Willems. Devenir oiseau (Les Impressions nouvelles)

jeudi 15 novembre 2018

Goncourt et Renaudot des Lycéens

C'était le jour des lycéens et de leurs prix. Le Goncourt des jeunes, forcément très attendu, va à David Diop pour Frères d'âme, un roman dont je vous parlais dès le 22 août - et vous avez été 1.206, si les statistiques de Google ont quelque chose à voir avec la vérité, à lire cette note de blog. Les autres, allez-y!
J'avoue que j'avais un faible pour Adeline Dieudonné et son premier roman, La vraie vie. Je l'avais d'ailleurs appelée avant-hier pour lui faire raconter sa tournée des lycées dans le cadre de la préparation du Goncourt des Lycéens. Tournée à la dernière date de laquelle elle avait été fêtée - c'était son anniversaire! Les lecteurs du Soir ont lu cela hier ou ce matin.
Adeline et ses fans se consoleront avec le Renaudot des Lycéens, qui n'avait été précédé d'aucun tapage mais dont a appris, quelques minutes avant l'annonce du Goncourt des Lycéens, qu'il allait à... La vraie vie. Un livre sur lequel j'avais publié (toujours dans Le Soir) l'article qui suit. C'était le 1er septembre, le roman n'avait pas encore reçu le Prix du roman Fnac, il n'était pas encore en tête des meilleures ventes, ce qu'il allait faire ensuite...


Nous ne l’avions pas vue venir. Les signes étaient pourtant là. Adeline Dieudonné a été primée par la Fédération Wallonie-Bruxelles pour une nouvelle, Amarula, un joli tour de passe-passe amoureux et mortel. Une autre nouvelle, Seule dans le noir, moment de solitude face à une hécatombe, a été publiée chez Lamiroy qui l’a accueillie aussi dans des ouvrages collectifs – dont Femmes des années 2020, qui paraît ces jours-ci. « Klaxon » ne dure qu’un instant, lourd d’une drague pesante. Ajoutons-y le mordant d’un monologue qu’elle a joué seule en scène, Bonobo Moussaka.
Si vous l’aviez manquée jusqu’ici, rassurez-vous. On ne parle plus que d’elle, un peu comme d’Amélie Nothomb en 1992 quand elle a sorti Hygiène de l’assassin – et en compagnie de qui Adeline Dieudonné se retrouvera la semaine prochaine dans La grande librairie. Son premier roman, La vraie vie, vient de recevoir le Prix Première Plume. La version audio, enregistrée par elle-même, est en bonne voie. Les traductions sont annoncées en Italie, en Angleterre, aux Etats-Unis. Le Livre de poche a acheté les droits. On en passe. « Le milieu me fait un accueil de dingue », nous disait-elle.
La vraie vie est un roman qui ne ressemble à aucun autre, cruel et jubilatoire, délirant et malgré tout conduit d’une main sûre vers un inévitable drame, dans une famille au sein de laquelle on ne voudrait pas vivre mais qu’il est plaisant de côtoyer sur papier.
Il devenait nécessaire d’en savoir plus, elle a donc répondu à nos questions.
L’atmosphère familiale de « La vraie vie » est effrayante. Les parents ont installé un rapport de forces déséquilibré et à sens unique dans lequel les enfants cherchent les moyens d’exister. Avez-vous construit cela un peu à la fois ou le schéma est-il arrivé d’un bloc ?
Non, ça s’est construit au fur et à mesure. J’anticipe très peu en écrivant, mes personnages se dessinent et se révèlent en cours de route. D’ailleurs je me laisse souvent surprendre par leurs réactions, ce qui est assez jouissif pour moi.
L’héroïne invente des histoires, pour ses marionnettes mais, au fond, surtout pour elle-même. Vous ressemble-t-elle ? La fiction est-elle une porte de sortie ? Mais la réalité ne revient-elle pas toujours en boomerang ?
Oui, il y a un parallèle avec moi c’est évident. Pendant que j’écris ou pendant que je lis, je me soustrais un peu à la réalité. Après, non, elle ne revient pas en boomerang. L’écriture crée un champ de force autour de moi qui me permet d’appréhender le réel avec un tout petit peu plus de distance. C’est pour ça que j’aime écrire le matin, parce que le champ de force reste plus ou moins actif pendant la journée.
Et puis c’est aussi une purge. Le mot n’est pas très joli, désolée, mais c’est vraiment ça. C’est un espace qui me permet de sortir mes émotions négatives et d’en faire quelque chose.
Pour les enfants, il est indispensable, semble-t-il, d’échapper au père, pour avoir une chance de survivre. Gilles est trop petit, sa sœur doit donc prendre les choses en mains. Aussi parce qu’elle est, comme femme en devenir, plus responsable ?
Je ne pense pas que les femmes soient plus responsables que les hommes. Non, je crois simplement qu’on peut avoir cette perception parce que tout est raconté de son point de vue à elle. Et oui, peut-être que son statut d’aînée joue aussi. Mais je n’en suis même pas certaine. C’est juste qu’elle l’aime, comme on choisit d’aimer quelqu’un pour des raisons qui nous échappent toujours un peu, à mon avis. C’est irrationnel. Elle a cette façon d’aimer, qui est presque de l’ordre de la loyauté. Et puis, elle protège le faible, ce qui la différencie de son père.
Le sommet du roman, si on ne dit rien de la fin, est peut-être la nuit de la chasse, quand la narratrice est désignée par son père pour être la proie traquée par les hommes. Le symbole de ce qu’est souvent la femme dans la société ?
Alors, je n’ai pas cherché à démontrer quoi que ce soit. Mais a posteriori, je crois qu’il y a de ça, oui. C’est juste que je suis une femme et que j’écris de mon point de vue. Par contre, ce que j’aime chez mon héroïne, c’est sa façon de refuser ce statut de proie, tout en refusant également de devenir un prédateur. En fait, elle refuse simplement cette vision binaire prédateur/proie. Pour elle, la réalité est plus complexe, plus riche. Et c’est la connaissance qui lui permet d’accéder à ce niveau de conscience. Elle n’accepte pas qu’on réduise ses alternatives, elle reste créative par rapport à ce qu’elle veut faire de sa vie. Le tout, avec une certaine forme de candeur, qui est sa force colossale.
L’état de la société vous révolte-t-elle ? Cela semble se traduire dans plusieurs nouvelles (« Seule dans le noir » ou « Klaxon »), se renforcer dans « Bonobo Moussaka » et surtout dans le roman…
Ah oui, c’est évident. C’est probablement dans Bonobo Moussaka que je l’exprime de la façon la plus frontale parce que cette révolte a été le moteur de mon écriture, mais oui, je suis enragée. Et, même si je n’en ai pas été consciente pendant l’écriture de La vraie vie, peut-être que le personnage du père incarne ce qui me révolte et m’effraie le plus : la logique binaire.  Pour lui, on est une proie ou un prédateur. Il le dit : « c’est manger ou être mangé ».
Alors qu’on est confrontés à des problèmes complexes: on est plus de sept milliards d’êtres humains sur terre, c’est complexe. Chacun devrait avoir accès à la sécurité, à l’eau, à la nourriture, aux soins médicaux, tout en préservant le reste du monde vivant, sans lequel les générations futures ne survivront pas, c’est complexe. Qu’on soit incapables de s’organiser correctement pour que tout ça fonctionne, c’est une chose. Mais qu’on regarde les victimes jour après jour en se persuadant que c’est une fatalité ou en désignant de faux coupables, c’est au mieux de l’ignorance, au pire du cynisme. Ici en Belgique, je pourrais pardonner au gouvernement une certaine dose de maladresse et de désorganisation. Mais si on prend l’exemple de l’accueil des réfugiés, pour ne citer que celui-là, on tombe juste dans la brutalité binaire et primitive. J’ai honte. Et je suis inquiète pour l’avenir. Mais il y a aussi des voix qui s’élèvent, plus évoluées, plus nuancées, plus humaines. Des gens qui agissent. Donc j’imagine que tout n’est pas encore perdu.