vendredi 27 avril 2018

14-18, Albert Londres : «Ils n’étaient pas une arme mais une âme»




Ciel de guerre
À côté des « as » il y a les autres


(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Front français, 21 avril.
Il n’y a pas que ceux qui brillent. Les as seuls semblent voler au-dessus de la brume, les autres paraissent n’avoir jamais pu la percer. S’il est des plans réservés dans la gloire des aviateurs, il n’en est pas dans l’atmosphère où tous courent à leur tour leur chance de victoire. Non plus, il n’est pas qu’une victoire pour les cavaliers de l’air. La foule dont nous sommes tous en est restée là. Pour elle, l’aviateur est celui qui dans le risque de l’azur et de la chute abat son boche au cours de sa jolie course ailée. Ceux-là, après dix succès sont les points d’or, qu’avec l’aide des journaux, le public compte dans le ciel. Qu’il continue de les dénombrer. Il ne lèvera jamais assez la tête pour leur jeter son signe d’admiration. L’audace qui les conduit et le consentement au sacrifice qui les épure commandent que la pensée des spectateurs les glorifie. Mais, spectateur, regarde maintenant au-dessous du brouillard, c’est-à-dire en plein ciel comme tout à l’heure, mais en plein ciel obscur. Regarde où les éléments sont les mêmes, où le vent souffle ses mêmes rafales et la pluie aussi, où le froid est aussi glacial, où l’artillerie ennemie tire la même chose et les mitrailleuses aussi, où l’adversaire allemand est présent pour qui que ce soit.
Là ce ne sont plus les as. Ce sont de jeunes chasseurs qui n’ont pas encore fait voltiger dans le vide les plumes d’aucun gibier, ce sont les bombardiers qui s’en vont en silence sur les gares, les colonnes, les cantonnements, les travaux de l’autre, ce sont les investigateurs partant au loin en reconnaissance, saisissant le secret des défenses. Ce sont les observateurs allant régler le tir de l’artillerie. Ce sont les éclaireurs chargés des liaisons d’infanterie, les guetteurs devant faire ciel vide autour de leurs amis dont, s’il est possible, la mission n’est pas de combattre, et ce sont les chasseurs de fantassins qui, dans la bataille, descendent du ciel pour hacher les rangs qui s’avancent.

L’arme est prête

Voilà notre ciel en guerre. Il est maintenant dominateur. Nos hommes qui volent sont les maîtres de l’espace. Nous donnons joyeusement cette affirmation parce que le Boche s’en désole et qu’enfin nos soldats de ce front impalpable le proclament. La franchise a toujours régné dans cette arme à panache. En redescendant de 5 000 mètres on doit être prêt à déchirer tous les voiles, ainsi, sans préjudice des autres. Le faisaient-ils pour celui de la pensée ? « Ça ne va pas », avons-nous longtemps entendu en traversant les escadrilles. — « Qu’est-ce qui ne va pas ? » — « Tout ! » criaient-ils pleins de jeunesse et d’impatience. On leur délivrait des appareils rococos. Le moteur ne se mariait pas avec le « zinc », le « zinc » avec le moteur. Le Boche avait sans cesse des vingtaines de chevaux de plus qu’eux. Ils en accusaient tous les saints et tous les diables. Ils n’avaient pas les « coucous » qu’il fallait. Aujourd’hui tout est d’or, la cinquième arme va briller.
La « cinquième arme » est bien son titre mais depuis le 21. Avant, ce n’était que des francs-chasseurs allant chacun déployer tout seul à travers la mort son enthousiasme, ses vingt ans et sa joie d’être risqueur, glorieux et beau. C’était les enfants de la fantaisie dangereuse. Si le matin était pur et que leur cœur fût léger, la frénésie de l’alouette les emportait vers le soleil. Ils atterrissaient pour repartir. Ils n’étaient pas une arme mais une âme, leurs ailes les avaient fait maîtres de leur guerre. Aujourd’hui, leur liberté est coupée, l’âme est rentrée dans le rang.
L’aviation est enrégimentée. L’expérience de quatre années a servi de base pour son code. Des esprits lucides ont analysé les enseignements que les faits nous ont donnés, en ont tiré la leçon, elle s’applique. Toutes les magnifiques forces dont le corps était riche, au lieu désormais de s’éparpiller sont rassemblées. Comme nos canons pour multiplier leurs effets ne tiraient jamais seuls, mais en batteries, nos avions ne volent plus isolés, mais groupés. Ils ne sont plus livrés à l’inspiration personnelle. Dans le ciel comme sur la terre, on a introduit la tactique. Ils manœuvrent telle l’infanterie. Ils ont trois formations : la patrouille, l’escadrille, l’escadre. Chacune de ces unités a ses chefs qui, dans les nues, commandent. La besogne audacieuse devient anonyme. Quand tous tirent sur un ennemi et qu’il s’abat, on ne peut savoir à qui la victoire ni si elle est à un seul. On la compte au groupement. Les nôtres, pleinement, se sont pliés à la discipline. Si Guynemer n’était pas déjà par delà la gloire, il serait chef de groupe.

Travail d’une journée

Entre la terre et le ciel, nous avons donc militairement envahi le no man’s land. Dans une journée, nos cavaliers de l’aile poussent jusqu’à 350 sorties, livrent 120 combats, abattent ou désemparent 31 Boches, brûlent 5 ballons captifs, en dégonflent cinq autres, jettent 48 000 kilos sur des hangards précieux, mitraillent convois et rassemblements, tordent des rails, photographient, descendent à 20 mètres attaquer un train, s’en prennent aux fantassins gris sur un champ de bataille, soutiennent la lutte avec eux, frôlent si près qu’ils deviennent justiciables de la grenade à main, déchargent des centaines de mille de cartouches, harcèlent, bouleversent, paralysent, embouteillent. Ce sont les empoisonneurs de l’ennemi.
Le Petit Journal, 22 avril 1918.



Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre
Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort
Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes
Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille

jeudi 26 avril 2018

14-18, Albert Londres : «Où est Foch?»




Les Français donnent sur l’Avre

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Front français, 19 avril.
Où est Foch ? Depuis dix jours c’est la grande interrogation des Boches. Ils ne foncent plus nulle part sans se retourner. Les réserves de leur adversaire les troublent. Ils comprennent qu’ils ne sont plus les seuls maîtres de la bataille. Ils entament des opérations sans oser s’y jeter à fond. En multipliant leurs attaques, ils n’ont pas que le but d’agrandir leur succès, ils ont celui de nous tendre des pièges, et ils regardent avidement si nous nous y prenons. Depuis qu’ils frappent dans le nord, ils ont l’œil ouvert sur nos déplacements. Voilà leur souci. Il est tel qu’ils proclament déjà à leur peuple que Foch n’a pu conserver pour son plan les troupes qu’il avait réunies, qu’il les émiette et qu’au moment venu, ce sont eux qui sortiront la surprise. Si puissantes que soient leurs forces, ils en usent tout de même plus que nous chaque jour. La bataille n’a encore présenté, de notre part, que des contre-attaques, mais, ce matin, 18 avril, nos troupes sont parties à l’assaut.
Sur quatre kilomètres, autour d’Ailly-sur-Noye, elles ont commencé l’action. La préparation d’artillerie s’est faite la nuit, courte et terrible, et, à 4 h. 50, l’assaut partait.
Il ne pleuvait pas, il bruinait. La boue de la Somme, célèbre et maudite, encore plus grasse, embourbait nos soldats ; l’emportant à la semelle de leurs chaussures et aux pans de leur capote, les Français se sont élancés. Départ brillant ; ils enlevèrent les assises où crachaient les mitrailleuses. À gauche, un bataillon, au sud de la route de Thennes à Moreuil, franchissait la Luce. Au centre, marchant avec nos chars d’assaut, ils arrachaient le bois de Sénécat. Ce fut dur. Les grenades éclataient nombreuses, pressées. À droite, sur la pente qui va vers l’Avre, ils mettaient la main sur le bois triangulaire, puis sur celui du Gros-Hêtre, puis, plus à droite, au-delà de la route de Moreuil à Ailly, progressaient. Six cents prisonniers, hommes de boue, étaient chassés à l’arrière.
Contre-attaque ? Sûrement. En tout cas, nous consolidons. La lutte, dans le froid, continue.
Le Petit Journal, 20 avril 1918.


Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

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vendredi 20 avril 2018

14-18, Albert Londres : «Les plus beaux quartiers de Reims sont en cendres.»




Reims en flammes

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Reims, 18 avril.
Cette fois c’est fini : tout le centre de Reims est consumé.
Qu’aucun de leurs crimes ne se perde, que la bataille du Nord ne serve pas à cacher leur forfait nouveau, qu’ils ne comptent pas, à l’ombre de l’émotion nationale, accomplir leur saleté en silence. Ils n’escamoteront rien. Ils ne s’en laveront pas les mains. Ces jours passés, à la faveur d’un plus grand coup, ils ont tué Reims.
Pour relever leur infamie, nous avons quitté vingt-quatre heures les champs où se mène la lutte furieuse. Nous avons gagné la Champagne. L’odeur de l’incendie nous a pris à la gorge ; nous entrions dans Reims.
L’heure n’est plus à l’étonnement. Depuis quatre ans bientôt, nous en avons trop vu. La poésie de la destruction ne peut plus contenter nos malheurs. Fermons notre cœur et ouvrons nos yeux. Rapportons notre vision comme une sentence.
Les plus beaux quartiers de Reims sont en cendres. La ville avait été évacuée. De ses 130 000 âmes du temps de sa richesse, elle était tombée à 3 500 jusqu’au mois dernier et à zéro cette semaine. Pardon ! Il restait un habitant, nous en parlerons. Le maire et le cardinal même avaient cédé. Nous leur donnerons tout à l’heure une nouvelle à chacun. Le vide était fait. La précaution était bonne. On ne fréquente pas des années de suite des goujats déchaînés sans prévoir leur goujaterie. Donc, pendant que les masses se cognaient devant Amiens, comme s’ils ne pouvaient voir une nouvelle cathédrale sans que soudain le vice de les détruire toutes les fouettât, ils ouvrirent rageusement le feu sur Reims. Reims est une grande ville. En trois années, ils n’avaient pu tout détruire. C’est au chef-d’œuvre principalement qu’ils en avaient eu. Le cœur de la cité tenait encore. Ils l’ont brûlé.

Huit jours de vandalisme

Le 6 avril, la basse œuvre commença. Elle dura huit jours pleins, jusqu’au 13. Le 11, il devint difficile de maîtriser le feu. Il se répandit, il dure à cette heure. Aujourd’hui, 18 avril, nous rôdons dans la malheureuse les yeux piqués par la fumée, le manteau sur le bras à cause de la chaleur montant des foyers. Partant du centre de la place Royale, sur près de deux kilomètres de long et un de large tout a flambé et s’achève. Ils n’ont tiré qu’à incendiaires. Ils ont tiré 75 000 obus. Ils tiraient par rafales, quatre tombaient à la seconde. La danse de feu durait une heure, puis cessait. Nos pompiers alors accouraient. Elle cessait pour laisser le temps aux sauveurs de monter les pompes. Quand les criminels voyaient l’eau chasser les flammes – ils plongent sur Reims, la connaissent quartier par quartier, l’observent par les yeux de spécialistes – ils redéclenchaient la rafale. Quatre par seconde ! Ainsi fut frappée la ville. L’incendie était tel que deux de nos aviateurs, partis en mission à 150 kilomètres dans les lignes allemandes, furent jusqu’au bout éclairés par les flammes du brasier de la ville de nos rois.

À travers la désolation

Les yeux de plus en plus piqués et maintenant qui pleurent, nous tournons au milieu du désastre. Nous revenons souvent sur nos pas, beaucoup de rues ne livrant plus passage, leurs maisons écroulées entre leurs trottoirs. Les quatre côtés de la place Royale sont démantelés. Mais ne commençons pas de désigner. Rémois en exil, tracez le losange que je vous ai donné : à peu près deux kilomètres sur un, et dites-vous qu’à moins d’une bénédiction – dix maisons au maximum ont échappé – les Allemands ont, dans ce périmètre, flambé tous vos biens. On ne reconnaît plus les endroits. Vous consentez à croire que vous êtes place du Marché parce que le marché de fer est debout, le reste se résume dans des tas de pierres et de cendres. Quand vous reviendrez, effarés, vous regarderez votre ville sans la reconnaître, comme si vous vous trouviez en face d’un ami dont on aurait changé la figure. À ce moment, les pierres seront froides, aujourd’hui elles ne nous brûlent pas, mais réchauffent nos jambes. Des foyers sont dans chaque ruine. Où l’incendie est souterrain, entre l’ouverture d’une fenêtre, l’air chaud miroite et danse comme une nappe d’eau frissonnante. En longeant vos trottoirs, on entend du bruit dans vos maisons déchiquetées. Qui bouge ? On se retourne : ce n’est pas un homme, c’est la flamme qui fait craquer un meuble. Un choc sourd : c’est un mur qui s’écroule. Sur les pans qui restent, les grandes plaques jaunes de la matière incendiaire s’étalent. Les rayons des magasins dans leur convulsion ont vomi leurs marchandises. Les vitrines du quincaillier, du coiffeur, de l’antiquaire, de l’épicier, du chapelier, du libraire mêlent leurs objets au chaos. Chez le libraire, un livre s’appelant : Comment on soigne son jardin, est ouvert au chapitre : « Épuration des eaux d’arrosage ! » Dans le théâtre, les armes que le bourreau vous avait fait déposer en 14, recroquevillées et noircies par le feu, ne forment plus que des paquets de ferraille. Rien ne répond plus aux éclatements des obus – car ils n’ont pas cessé, à cette minute encore, ils tirent à droite de la cathédrale – que le cri des corbeaux dont suit le vol affolé. Votre ville ayant jeté sa grande flamme, dans le silence et le désert, en votre absence se dévore maintenant intérieurement, à petit feu.

Le témoin

Du crime, vous aurez un juge, un des vôtres. Un civil, un seul a vu se défaire vos foyers. C’est l’unique qui pourra vous dire le jour et l’heure où flamba votre rue. Il a tout vécu, c’est l’employé des eaux : Marcelot. Pour l’instant il fait dire au maire que sa seconde mairie, celle où il a travaillé sous les avalanches de mort, est détruite. Il fait dire au cardinal que sa cathédrale n’a pas eu plus de plaies, qu’elle est simplement plus roussie. Il fait dire aux Rémois que les quarante pompiers de Paris ont mérité leur cri de reconnaissance. Quarante hommes contre 75 000 obus. Ils n’ont pas sauvé toute la ville, mais ils ont circonscrit le désastre. Marcelot est là sur le pont de Vesle, tout seul, tragique, il a l’air d’attendre la rentrée de tous ses concitoyens pour leur montrer d’un geste le malheur dont il est témoin.
Le Petit Journal, 19 avril 1918.



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Dans les remous de la bataille

mardi 10 avril 2018

14-18, Albert Londres : «Ne troublons donc pas la douleur de Noyon.»




En regardant Noyon

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Front français, 8 avril.
— Noyon ! vous voyez, voilà Noyon.
Je vois. Je me rends trop bien compte, hélas ! que je vois. Je vois Noyon comme autrefois je voyais Saint-Quentin. Il me faut grimper sur une hauteur, les oreilles déchirées par le 75, l’infernal, puis après, m’aplatir sur le sommet de la crête, puis voir surgir la ville par sa cathédrale. C’est toujours par leurs cathédrales qu’on découvre nos cités déportées. Au-dessus des toits et des lignes elles tendent leurs bras vers nous. Le geste de celle-ci est plus poignant. Elle nous a reperdus après nous avoir retrouvés. On a annoncé qu’elle était détruite. Ce n’est pas vrai, elle appelle encore.
— Vous voyez ?
Oui je vois. Je vois même terriblement. Je vois la marchande de chaussures chez qui nous nous arrêtions, il n’y a pas trois semaines, alors que l’affreux danger ne planait pas. Nous étions si difficile que nous l’avions agacée, nous avions tout essayé, par jeu surtout, nous avions ce jour l’esprit taquin. Elle riait de nos fantaisies, elle en riait tellement qu’elle nous dit :
— Mais vous êtes plus empoisonnant que les Boches.
Si je revenais, madame, et que je vous empoisonne deux fois plus, que vous seriez contente !
Nous en sommes à quatre kilomètres. Nos obus fument tout autour. Ils arrachent les branches de nos arbres déjà verts. Ils barrent les routes où nous nous promenions le soir. Car c’est par ici que les correspondants de guerre vivaient. C’est par ici que dès le 22 mars au matin, ils sentirent renaître la grande angoisse. Jusqu’au 21 au soir, la …e armée anglaise avait tenu. Ils s’étaient endormis sur la résistance de nos alliés. C’est le soir où Clemenceau disait : « Tout va bien. » Et Clemenceau avait raison de parler ainsi. Tout allait bien. L’Allemand en douze heures de formidables coups de bélier n’avait pas ébranlé l’Anglais. La première journée de la ruée était de résultat nul.
Subitement, au début de la nuit, on donna l’ordre de retraite. La nuit suffit pour que la descente de la troupe suffoquât Noyon et sa campagne. Dès ce matin, tout ce pays où se déchirent aujourd’hui nos obus déploya toute grande, comme pour la tendre au vent qui l’emportera loin du malheur, son âme française.
Hors d’elle-même elle battait. « Que va-t-il fondre sur nous ? » criaient les femmes sortant à peine de captivité. Un morceau de France voyait réapparaître la croix où elle avait déjà été clouée.
Cet après-midi, de quatre kilomètres nous regardons Noyon. C’est fait, il est cloué. Quelle éponge présente-t-on à ses lèvres ? Pour le punir d’une année de retour joyeux ils ont dû corser le fiel. Nous ne savons plus rien de lui. Nous n’apercevons plus son visage qu’à distance. Nous ne pouvons pas lire s’il est tuméfié. Une ligne nous sépare, une ligne que nous voyons courir dans le bas, et tout ce qui est derrière est muet.
Muet ! Ce pays où le 22, le 23, le 24, le 25, la France parla si fort au monde, est muet. De l’autre côté de l’Oise tout semble s’endormir dans les bras de l’autre. Et c’est là que surgissent, soulevés par la nouvelle audace, les premiers Français de la grande bataille. C’est là-bas, là-bas où, maintenant, rien ne bouge, où la route est toute blanche et sans poussière, où les prés sont verts sombres et sans troupeau, où les maisons sont fermées et sans aïeul, c’est là-bas, qu’au galop, haute de figure, la cavalerie française sauta à terre. C’est là que l’élan ennemi se brisa, c’est là qu’il renonça à la vallée de l’Oise, c’est là que l’on ferma la porte de Paris. Le grand fantôme menaçant de cette offensive c’est ici qu’il se dressa. C’est ici qu’on l’assomma. Il gît dans le silence. Le grand champ est muet. Dans l’isolement, un village qui avait notre amitié meurt : il brûle.

Le mont Renaud

Regardons. À gauche de Noyon : un bois, le bois de la Réserve. Il est aux Boches, à droite de ce bois : une arête, Porquéricourt, elle est aux Boches. Plus à droite, ne se rattachant à rien, s’élevant au milieu de la plaine comme un champignon, une hauteur, une petite hauteur, ronde, boisée d’arbres verts, surmontée d’une maison – ou d’un château – enfin d’une grande maison : le mont Renaud. Le mont Renaud goûte une jeune gloire. Qu’est-il donc ? Est-il un rempart de la ligne française ? Est-ce une clef de nos positions ? Est-il de ces grand’gardes d’où dépend le sort d’une région ?
Le mont Renaud n’est pas cela, c’est un profiteur de la guerre. À peine haut de ses cent mètres, il ne commande ni ne domine rien. C’est un mont qui serait tout juste digne d’une lutte de tranchée. D’où lui vient sa renommée ? Sans doute d’être l’un des rares coins de cette plaine qui aient été baptisés. C’est un orgueilleux. Des terrains où s’est jouée la partie, aucun n’a crié son nom au-dessus de la voix des canons ; lui, ses pentes effleurées par la vague, se mit à hurler : « Je suis le mont Renaud, je suis le mont Renaud ! » Rabaissons-lui son ton. Il ne vaut pas ce qu’il se croit. De la crête où je suis, tout de suite en arrière, je le domine de quarante mètres. Je vois Noyon par-dessus lui. Que chacun reste donc à sa place. Je veux bien lui reconnaître ce qui lui appartient. Je ne suis pas un voleur d’auréole. Je lui laisse volontiers qu’il eut son heure. Noyon perdu, il fut le pivot de l’armée ; à sa base s’arrêtèrent les Allemands. Il fut enlevé, repris, reperdu, puis tenu. Nos soldats le défendirent comme une grande position. Qu'il ne s’en gonfle pas, ce n’était pas parce que c’était lui, c’est parce que nos soldats n’ont qu’une seule façon de défendre : la bonne. Les Allemands ont prétendu qu’ils l’avaient. Est-ce cela qui le fit sortir de sa discrétion ? Si oui, puisque les Allemands ne l’ont pas, qu’il y rentre. Quand on n’est pas plus haut que ça, on ne cherche pas à boucher le paysage.
Ne troublons donc pas la douleur de Noyon. La nuit, l’ennemi creuse des trous et apporte des planches. Est-ce pour l’enterrer ? Mais sous le même ciel noir des shrapnells, partis de chez nous, éclatent en éclair auprès de ses tours. Ce sont les étoiles qui, vers elles, l’heure sonnée, guideront les Français.
Le Petit Journal, 10 avril 1918.



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dimanche 8 avril 2018

14-18, Albert Londres : «Là, tout de suite, derrière une table, Foch travaillait.»




Foch nous parle

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Front français, 5 avril.
Foch nous a reçus.
Voilà quelque temps, parcourant les journaux allemands, nous sommes tombé sur le récit d’une visite que les journalistes ennemis venaient de faire à Ludendorff. S’ils avaient vu Dieu durant les sept jours qu’il créait le monde, ils n’auraient rien écrit de plus débordant. Une tempête soufflait en permanence de la maison d’où ils sortaient, et dans l’âme du général et dans les couloirs et dans la cour… Ils avaient enjambé des milliers de kilomètres de fils téléphoniques ; les dactylographes étaient si nombreux, tapaient si fort et si continuellement que pour s’entendre ils étaient contraints de crier. Des chevaux piaffaient, des motocyclettes pétaradaient, des automobiles s’engouffraient. On forgeait, on forgeait. Quant à Ludendorff, il leur apparut entouré de lumière, une auréole autour du front et le Saint-Esprit voletant au-dessus de son crâne. Il leur parla comme un torrent.

« Le Boche est endigué », dit-il

Nous ne jetterons pas tant de feu. La vérité que nous avons à rapporter est assez grande pour que sans rien perdre de sa taille elle puisse se présenter nue. Nous n’avons pas vu de colombe. Nous ne nous sommes pas empêtrés dans les fils, les machines à écrire ne nous ont pas obligés à des cris. Nous sommes arrivés devant un édifice qui n’avait rien de surnaturel, nous avons pénétré sous un porche qu’aucune agitation n’encombrait. Un officier, un capitaine qui n’était nullement essoufflé, vient nous prendre. On monta un escalier où personne ne se bousculait. Une porte s’ouvrit. Il n’y avait même pas d’antichambre. Là, tout de suite, derrière une table, Foch travaillait. Le général des alliés se leva.
Il tenait son lorgnon à la main. Il était calme, si naturellement calme que, du coup, nous eûmes en pitié les assauts allemands voués à l’écrasement.
Regarder Foch, c’était voir se fermer les routes que l’ennemi voulait s’ouvrir.
— Eh bien ! messieurs, nous dit-il, nos affaires ne vont pas mal.
Maintenant, nous en étions sûrs.
» Vous connaissez la situation. Le Boche – puisqu’il faut l’appeler par ce nom – est endigué depuis le 27. Vous le voyez d’après cette carte.
Foch se retourna. Derrière son bureau, contre le mur, une carte s’étalait. La carte du champ de bataille.
Nous nous avançâmes. Elle présentait des plans de différentes couleurs : bleus, jaunes, rouges, verts. C’étaient les tranches de terrain occupées au jour le jour par Ludendorff, l’homme possédé. Foch, sans la toucher, d’une main dégagée, en grand joueur, la parcourait pour nous du bout de son lorgnon. Il passait sur ces soixante kilomètres mâchurés avec la tranquillité de celui qui sait que l’essentiel n’est pas de prendre, mais de garder. Il avait l’air, par son geste léger du poignet, de savourer la vanité du chef allemand qui, ayant eu l’orgueil plus grand que la force, voyait aujourd’hui ses rêves encagés dans ces lignes de crayon. Il le sentait se débattre entre ses griffes, se déchirer, s’entêter. Arrêtant le bout de son lorgnon sur le dernier trait rouge, le dessinant à peine, il dit :
» Le flot expire sur la plage, c’est sans doute qu’il y a rencontré un obstacle.
— Sans doute ! »

« Et tâchons de faire mieux ! »

Il laissa la carte.
» Maintenant, nous allons tâcher de faire mieux.
Et comme si l’action en marche – l’action ne dépendant plus d’aucune parole – s’était représentée soudain à son cerveau, il dit :
» Il n’y a rien autre chose à dire.
De gros canons passant sur la place faisaient entendre le premier bruit de cette matinée. Ce bruit pénétra et meubla le silence du cabinet. Nous l’écoutions, le général l’écouta. Y répondant, il ajouta :
» Non, vraiment, il n’y a rien autre chose à dire.
Nous allions nous retirer :
» Continuez votre tâche, messieurs, je vous souhaite un temps favorable.
Il pleuvait, la pluie battait même les carreaux. Le général regarda vers le dehors :
» Il faut le prendre comme il est : il est favorable aux uns, il nuit aux autres. Il n’empêchera pas notre heure. Que chacun travaille ferme ; nous, nous allons travailler avec nos bras.
Il nous serra la main.
Nous n’étions pas sortis que Foch avait remis son lorgnon. Il s’était assis sur sa table, sa tête déjà penchée sur son bureau. Il n’écoutait plus le passage des canons, ni celui des régiments montant. La bataille avait retrouvé son âme.
Le Petit Journal, 6 avril 1918.


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Dans les remous de la bataille

mardi 3 avril 2018

14-18, Albert Londres : «Il pleut. Il fait triste, froid. Et le cœur reste enflammé.»




Héros de France

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Front français, 31 mars.
Une nouvelle marée allemande monte sur nous. La violence est déchaînée, violence corps à corps, presque silencieuse. Elle débuta hier matin avec la pluie.
On me dit que sur soixante kilomètres c’est la même rage qu’au point où nous nous trouvons. Le spectacle le plus terrible de la guerre se donne aujourd’hui, il sera peut-être dépassé demain. Rien n’émerge de cette mêlée éperdue que l’héroïsme de nos soldats. La guerre ne fait-elle donc que commencer ? Sont-ils donc tout neufs ? La foi les possède, les pousse ; ils sont comme rebaptisés par la patrie.
Ils arrêtent l’envahisseur à la gorge. Ce n’est plus le canon, ce n’est plus le fil de fer, ni les inventions des chimistes : ce sont leurs mains qui sauvent la France. La frontière de notre salut n’est plus marquée que par la ligne de leurs poitrines. Ils se jettent au milieu de la mort comme s’ils étaient immortels.
Ce n’est pas qu’il n’y ait plus de canon, au contraire, le nôtre arrive. Mais les deux besognes sont séparées. Le 75 rase par-devant le champ de bataille. La baïonnette cloue sur place tout ce qui passe. Et il en passe ! Les Allemands surgissent par troupeaux. On n’a pas le temps d’en tondre un que deux autres accourent. Nous en tondons par milliers. Un pilote venant d’explorer (habitude ! nous allions écrire leurs lignes) l’un des champs, rapporte qu’il est semé – littéralement semé – d’habits gris.
Il pleut. Il fait triste, froid. Et le cœur reste enflammé.
Le Petit Journal, 1er avril 1918.


Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

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