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samedi 18 juillet 2020

Le bal des débutants et débutantes


Et on continue à piocher allègrement dans les premiers romans à paraître à la rentrée ! Hier, c’est le Prix Première Plume, émanation des librairies Furet du Nord/Decitre, qui a donné sa sélection – resserrée : quatre titres seulement. Parmi eux, il en est un qui fait carton plein puisqu’il est aussi retenu pour les deux autres prix dédiés aux premiers romans (Stanislas et Envoyé par La Poste) : Mauvaises herbes, de Dima Abdallah. Un « must » de la rentrée ? Peut-être bien que oui, peut-être bien que non… Mais on ne pourra pas parler de coïncidence si cela arrive.
Plusieurs autres ouvrages, dans cette catégorie, se retrouvent à l’intersection de deux sélections. J’ai déjà cité, à l’occasion de la liste fournie par le Prix Envoyé par La Poste, les romans de Dany Héricourt et Vinca Van Eecke. Il s’y ajoute maintenant celui d’Olivier Mak-Bouchard puisqu’après son choix par le jury du Prix Stanislas, il se trouve aussi retenu par celui du Prix Première Plume, dont voici la sélection complète, dans laquelle deux ouvrages n’avaient pas encore mis en lumière.
  • Dima Abdallah. Mauvaises herbes (Sabine Wespieser)
  • Mireille Gagné. Le lièvre d’Amérique (La Peuplade)
  • Olivier Mak-Bouchard. Le Dit du mistral (Le Tripode)
  • Marie-Ève Thuot. La trajectoire des confettis (Le Sous-sol)


samedi 1 juin 2019

Rentrée littéraire : Bérengère Cournut chez les Inuit

Un seul roman au Tripode, à paraître le 29 août: De pierre et d'os, de Bérangère Cournut, approche une civilisation, une culture, une femme... Oui, il fait froid dans ce livre, peut-être fera-t-il chaud en France au moment de son arrivée dans les librairies.

Présentation de l'éditeur

Le livre
«Les Inuit sont un peuple de chasseurs nomades se déployant dans l’Arctique depuis un millier d’années. Jusqu’à très récemment, ils n’avaient d’autres ressources à leur survie que les animaux qu’ils chassaient, les pierres laissées libres par la terre gelée, les plantes et les baies poussant au soleil de minuit. Ils partagent leur territoire immense avec nombre d’animaux plus ou moins migrateurs, mais aussi avec les esprits et les éléments. L’eau sous toutes ses formes est leur univers constant, le vent entre dans leurs oreilles et ressort de leurs gorges en souffles rauques. Pour toutes les occasions, ils ont des chants, qu’accompagne parfois le battement des tambours chamaniques.» (Note liminaire du roman.)
Dans ce monde des confins, une nuit, une fracture de la banquise sépare une jeune femme inuit de sa famille. Uqsuralik se voit livrée à elle-même, plongée dans la pénombre et le froid polaire. Elle n’a d’autre solution pour survivre que d’avancer, trouver un refuge. Commence ainsi pour elle, dans des conditions extrêmes, le chemin d’une quête qui, au-delà des vastitudes de l’espace arctique, va lui révéler son monde intérieur.
Deux ans après son roman Née contente à Oraibi, qui nous faisait découvrir la culture des indiens hopis, Bérengère Cournut poursuit sa recherche d’une vision alternative du monde avec un roman qui nous amène cette fois-ci dans le monde inuit. Empreint à la fois de douceur, d’écologie et de spiritualité, De pierre et d’os nous plonge dans le destin solaire d’une jeune femme eskimo. 
Édition augmentée d'un cahier de photographies.

L'autrice
Bérengère Cournut est née en 1979. Ses premiers livres exploraient essentiellement des territoires oniriques, où l'eau se mêle à la terre (L'Écorcobaliseur, Attila, 2008), où la plaine fabrique des otaries et des renards (Nanoushkaïa, L'Oie de Cravan, 2009), où la glace se pique à la chaleur du désert (Wendy Ratherfight, L'Oie de Cravan, 2013). En 2017, elle a publié Née contente à Oraibi (Le Tripode), roman d'immersion sur les plateaux arides d'Arizona, au sein du peuple hopi. Dans la même veine, paraîtra en août 2019 De pierre et d'os, un roman sur le peuple inuit, pour lequel elle a bénéficié d'une résidence d'écriture de dix mois au sein des bibliothèques du Muséum national d'histoire naturelle, financée par la région Île-de-France. Entre-temps, un court roman épistolaire lui est venu, Par-delà nos corps, paru en février 2019.

lundi 31 décembre 2018

La mort d'Edgar Hilsenrath

Son éditeur, Le Tripode, annonce la mort d'un écrivain rare, devenu célèbre en France et en Allemagne, son pays d'origine, sur le tard, après s'être fait connaître aux Etats-Unis. Né en 1926, déporté dans un ghetto ukrainien avec sa famille pendant la Seconde Guerre mondiale, Edgar Hilsenrath a publié son premier ouvrage, Nuit, aux Etats-Unis en 1966. Le Nazi et le barbier, puis Orgasme à Moscou suivirent, ainsi que Le conte de la dernière pensée, Les aventures de Ruben Jablonski et, en 2006, Terminus Berlin (à paraître en février au Tripode). En 2010, j'avais été sidéré en découvrant Le Nazi et le barbier...

Le destin d’un créateur politiquement très incorrect vaut au roman qu’Edgar Hilsenrath écrivit il y a quarante ans, Le nazi et le barbier, de nous arriver précédé d’une aventure éditoriale peu commune. L’auteur, survivant d’un ghetto en Ukraine, a commencé à écrire après la guerre mais son premier roman, Nacht, n’a connu qu’une brève existence dans les librairies allemandes. En revanche, l’éditeur américain qui l’avait mis à son catalogue en 1966 a demandé un autre livre à Hilsenrath. Celui-ci rédige alors, en allemand, Der Nazi und der Friseur, dont la traduction sort aux Etats-Unis en 1971. Et en France trois ans plus tard – mais, semble-t-il, dans une version incomplète. En Allemagne, une soixantaine d’éditeurs le refusent. Un des traducteurs résume les raisons du blocage : « Pas comme ça, Monsieur Hilsenrath, pas comme ça ! Ce n’est pas comme ça qu’on doit parler de l’Holocauste ! » On ne rit pas avec ce sujet. Surtout si on est juif…
Heureusement, un livre puissant finit toujours par trouver ses lecteurs. Après bien des années, le talent d’Edgar Hilsenrath reconnu jusque dans son pays – depuis la fin des années 80, il est couvert de prix littéraires –, voici une traduction intégrale qui secoue par l’humour dont elle déborde.
Evacuons tout de suite la barrière entre bien-pensant et mal-pensant. Entre bon et mauvais goût. Le romancier ne s’en soucie pas, pourquoi devrions-nous l’édifier dans des pages où elle ne se trouve pas ? La vie de Max Schulz, d’origine aryenne pure souche quel que soit son père parmi cinq possibilités, devenu meurtrier de masse avant de prendre l’identité d’un Juif ayant échappé à l’Holocauste, relève d’une amoralité tranquille. Rien ne vaut la survie. Et celle-ci justifie tout, y compris les pires horreurs.
L’horreur commence tôt pour le petit Max. Battu et violé par son beau-père, hanté par les coups de bâtons et les sévices en tous genres, il ne trouve la paix que dans la famille d’Itzig Finkelstein. Son ami a le même âge que lui mais il est juif et le salon de coiffure de son père est très fréquenté, au contraire de celui que tient le beau-père de Max.
Au physique, tout oppose Max et Itzig. Le premier est une caricature de Juif. Le second, d’un Aryen. Les apparences trompeuses n’empêchent pas chacun de suivre son destin. Max, d’être fasciné par un discours d’Hitler qui constitue un grand moment du roman. Itzig, d’être rejeté avec sa famille et d’être déporté vers les camps de la mort au moment où Max, qui a revêtu l’uniforme SS, est devenu un assassin en série.
Comment Max, quand la guerre s’achève, échappe à la mort pour tomber entre les mains d’une vieille folle. Comment il devient, en compagnie d’une comtesse grande et blonde, un gros bonnet du marché noir. Comment il décide de se faire passer pour un Juif rescapé, de se faire tatouer un numéro sur le poignet et d’émigrer en Palestine. Comment finit cette histoire. Autant d’épisodes qu’il restera à découvrir en lisant le roman d’Edgar Hilsenrath.
C’est une expérience inhabituelle. Elle oblige à se tenir tout au bord de la folie, à laisser débouler tous les excès, à envisager l’impensable. Un impensable qui a bien eu lieu et dont l’écrivain nous fournit une version inédite. Avec les trouvailles d’une écriture où le grave et le grotesque s’équilibrent.

Et quelques mots d'Orgasme à Moscou:
Plus c’est gros, plus le romancier s’en amuse. La taille du sexe grâce auquel Sergueï Mandelbaum a procuré un orgasme à Anna Maria Pepperoni, fille d’un parrain de la mafia américaine, est l’objet de toutes les supputations. Toujours est-il qu’il faut faire sortir d’URSS l’amant et futur père  pour célébrer le mariage. S. K. Lopp s’en charge, Kebab lui succède dans une folie comparable, pas très loin de celle qui agite souvent San-Antonio.

mercredi 7 novembre 2018

Prix Renaudot : Charlie Hebdo et Olivia de Lamberterie

Il faut s'attendre à tout quand le jury du Renaudot n'est pas trop certain de ce qu'il veut faire. David Diop écarté du Goncourt, on aurait trouvé tout naturel de le voir récupéré par le Renaudot, mais non. Philippe Lançon couronné par le Femina, on croyait que le Renaudot allait faire silence sur son cas, mais non, non plus: un Prix spécial a été décerné au Lambeau, pourquoi pas?
La connotation Charlie Hebdo est forte cette année puisque les jurés sont allés rechercher, dans une sélection antérieure, le livre de Valérie Manteau qu'ils avaient écarté ensuite. Le sillon (Le Tripode) est donc l'inattendu lauréat 2018. Comme je ne l'ai pas lu et que je n'ai pas le livre, je ne vous en dirai rien. Sinon que la présence de Charlie Hebdo aura été forte cette année: Valérie Manteau y avait travaillé de 2009 à 2013 - avant les faits tragiques qui constituent le début du livre de Philippe Lançon, donc. Mais comment ne pas penser à ce rapprochement?
Un Renaudot poche a aussi été attribué à Salim Bachi pour Dieu, Allah, moi et les autres (Folio).
Le Renaudot essai me réjouit puisqu'il couronne le très beau livre qu'Olivia de Lamberterie a consacré à son frère Alex, mort il y a trois ans. Je vous offre donc l'article-entretien que j'avais donné au Soir.


Depuis le début du siècle, Olivia de Lamberterie lit des livres et en parle, dans Elle et ailleurs. Cette année, elle publie à son tour un récit chaleureux, triste et drôle à la fois, suscité par la mort de son frère en 2015. Avec toutes mes sympathies, le titre, fait référence à Françoise Sagan qui, mauvaise en anglais mais invitée aux Etats-Unis pour y présenter Bonjour tristesse en 1955, dédicaçait son roman en y écrivant : With all my sympathy, sans savoir qu’elle adressait ainsi ses condoléances aux lecteurs. Olivia de Lamberterie a retrouvé ce faux ami linguistique quand elle est arrivée au Québec pour enterrer son frère. Un clin d’œil parmi d’autres dans un texte déchirant où le sourire jaillit à chaque page.
Alex s’est suicidé. « Le suicide est encore tabou dans notre société où plus rien ne l’est », nous dit la nouvelle écrivaine, touchée par les réactions de lecteurs – et « bouleversée » d’abord par celle de Jérôme Garcin qui, au Masque et la plume, avant la sortie de l’ouvrage, avait dit tout le bien qu’il en pensait. « Je ne m’attendais pas à cet accueil, beaucoup de lecteurs confrontés au suicide dans leur famille viennent me parler. Beaucoup de gens qui ont traversé des deuils me confient également que mes mots leur ont fait du bien. »
Il y a longtemps que vous vous occupez des livres des autres. N’aviez-vous jamais éprouvé le désir de passer de l’autre côté de la barrière ?
Non, vraiment pas. Les livres des autres me suffisaient, j’adore lire et essayer de partager mes enthousiasmes, donner l’envie de courir à la librairie. Trouver les mots justes, dans une critique pour Elle, trouver le fil, dans une chronique de Télématin, qui va donner envie aux téléspectateurs de lever le nez de leur café pour écouter ce que je dis ! Et puis, vivre me suffisait. J’avais une existence bien remplie, parfois trop remplie, c’est une joie de lire tout le temps, mais c’est aussi une activité chronophage. Et puis qu’avais-je à dire qui méritait d’être imprimé ?
Sur un sujet tragique, vous avez écrit un texte devant lequel on rit souvent. C’est la « nouvelle façon d’être tristes » que vous évoquez ? Il y en a d’autres illustrations, d’ailleurs.
D’abord, j’aime ce genre de littérature, une manière de raconter des choses graves de manière légère, et en la matière, Françoise Sagan est championne du monde. Je suis toujours étonnée de la manière dont on la traite, sa vie à toute allure, pieds nus, occulte le tragique de son œuvre. Bonjour tristesse, dont j’avais posé un exemplaire sur mon bureau, était ma boussole. Et puis, mon frère était très drôle, et même si la mélancolie a fini par le vaincre, je voulais que ce livre soit empreint de sa gaité. Enfin, même si j’étais transpercée de chagrin, je ne voulais pas devenir une personne ou une apprentie auteure sinistre. Oui, je voulais inventer une manière joyeuse d’être triste. Oui, on peut être triste et heureux à la fois.
Vous donnez l’impression de mettre les choses à distance et, en même temps, elles sont vécues avec une telle intensité qu’il n’y a aucune distance. Ce double mouvement était-il volontaire ?
J’ai très vite eu l’idée, en travaillant sur ce texte, d’une écriture en deux mouvements : raconter à la fois la mort inéluctable de mon frère et la manière dont elle allait nous clouer, et en même temps dire le retour vers la possibilité du bonheur. La douleur vous saisit, vous mord au cœur, et pourtant la vie continue, avec ses palpitations, ses élans. Je déteste le cynisme mais je pense qu’une de seules manières d’avancer consiste à saisir le comique de l’existence. Traquer la drôlerie, ne pas vivre le nez sur le guidon de l’existence me semble une manière saine d’avancer.
Vous aimez, écrivez-vous, « que les morts fassent partie de nos vies de toutes les manières possibles, drôles et folles. » Cela ne ressemble pas à la manière prudente dont on se protège des disparus (ou de leur disparition ?). Mais vous ne donnez pas l’impression d’être prudente…
Comment vivre avec les morts en bonne compagnie ? C’est une question qui mérite d’être posée et je ne comprends pas qu’on ne se la pose pas davantage. Pour moi, le monde ne se divise pas entre les vivants et les morts. Mon frère continue de faire partie de ma vie, je ne crois pas être zinzin en disant que la réalité ne s’arrête pas au monde visible. Je crois dur comme fer à cette phrase de Pascal Quignard : « Tout ce que nos yeux ne peuvent voir et que nos mains ne peuvent pas toucher n’est pas absent du monde. » Et puis, vous avez raison, j’ai peur de tout mais je ne suis pas prudente !
Il y a une expression que les imbéciles, dites-vous, répètent en boucle : « je devrais faire mon deuil ». Les gens croient vous faire du bien… mais est-ce de la bêtise ou de la maladresse ?
De la psychologie de pacotille. Faire son deuil, c’est une expression aussi laide que « faire passer un enfant ». Je ne crois pas qu’il faille faire son deuil, mais le vivre. Je voulais « me rouler » dans le chagrin, selon cette expression québécoise que j’adore. En expérimenter chaque particule, chaque recoin, pour le vivre pleinement, et finir par l’apprivoiser. Mettre à distance la souffrance, pratiquer « la résilience », ce mot tellement galvaudé, me semble dangereux, elle finit toujours par vous revenir à la figure telle un boomerang. Il m’a semblé aussi qu’il y avait des moments de sincérité absolue dans le deuil, qui valaient la peine d’être vécus. Je préfère une tristesse vraie à une joie fausse.

lundi 14 novembre 2016

Prix Rossel, la preuve par cinq

Tandis que le monde littéraire parisien regarde passer la queue de la comète des prix littéraires (aujourd'hui, le Wepler-Fondation La Poste, jeudi, le Goncourt des Lycéens), Bruxelles entre en effervescence depuis que, samedi, a été publiée la sélection du Prix Rossel. Cinq titres, c'est la tradition, pour préparer la délibération finale du 1er décembre. Je n'aurais pas nécessairement choisi exactement ceux-là, mais les voici, ceux que le jury a retenus.

Hubert Antoine, Danse de la vie brève
On laisse à Hubert Antoine le soin de prononcer correctement le nom de la ville où se déroule, en même temps qu’une révolution, la partie centrale de son premier roman, Danse de la vie brève. Oaxaca est un mot familier pour un auteur belge qui vit à Guadalajara, dans le même pays. Le récit est constitué par le journal d’une jeune femme, Melitza, trois carnets écrits en 2006, commentés et prolongés par son père. Un viol, des cadavres, son amour pour Evo, bien que celui-ci soit avare en manifestations physiques, la Commune d’Oaxaca et une disparition: les événements se succèdent à un rythme très soutenu.

Claire Huynen, A ma place
Franck, l'ami de toujours, mais le temps a fait à l'amitié ce qu'il fait parfois à l'amour, a pris la place de la narratrice quand il a racheté la maison où elle avait grandi et où s'étaient accumulés tant de souvenirs devenus, comme leur relation distendue, un peu vains. Ou comment quinze ans d'amitié se dissolvent en un lieu chargé d'une émotion qui, néanmoins, peine à traverser l'écriture.

Emmanuel Régniez, Notre château
On ne se méfie jamais assez d’une fenêtre à guillotine: elle peut remplir l’office que désigne son nom. Surtout s’il s’agit de défendre le château qu’occupent, quasi reclus, un frère et une sœur fusionnant dans la lecture et l’amour. D’un jeudi à un samedi, leur quiétude est menacée. Des écarts se produisent dans leurs habitudes et se traduisent en phrases répétitives jusqu’à l’obsession. Un roman hypnotisant, dans lequel on chute.

Giuseppe Santoliquido, L'inconnu du parvis
Antoine Comino a vendu une voiture, normal, c'est son métier, à une femme qui servait d'intermédiaire. Il n'a fait qu'apercevoir l'homme qui voulait le véhicule. Et cet homme s'est suicidé. Personne ne semble savoir qui il était. Avait-il une famille, fréquentait-il un groupe d'amis? Peut-on vraiment mourir tout seul? Le garagiste mû par une curiosité sans laquelle il ne se sentirait pas appartenir à l'humanité, cherche des renseignements. Et se découvre lui-même.

Bernard Tirtiaux, Noël en décembre
Bernard Tirtiaux construit, sans précipitation, une œuvre romanesque initiée avec Le passeur de lumière en 1993. Noël en décembre, paru en octobre dernier, en est le septième volume. De 1914 à 1945, à travers une double tragédie historique, Noël et Luise, rassemblés par hasard, séparés par le destin, poursuivis par une bénédiction qui tourne parfois à la malédiction, découvrent qu’ils sont faits l’un pour l’autre. Sinon que tout semble se liguer pour contrarier leur amour…

samedi 8 octobre 2016

La rentrée littéraire ancrée dans l’océan Indien

La littérature explore les horizons les plus divers, même sur le plan géographique. On n’est donc pas vraiment surpris de trouver, dans la concentration de la rentrée littéraire française, qui est surtout parisienne, une convergence de plusieurs ouvrages vers notre région. Revue de détail pour trois d’entre eux, et deux autres en supplément.
L’archipel des Comores, avec sa frontière intérieure entre les Comores et Mayotte, est le cadre du nouveau roman de la Mauricienne Nathacha Appanah, Tropique de la violence (Gallimard), un titre qui inquiète avant même de commencer à lire le texte. Le Comorien Ali Zamir est resté chez lui pour écrire son premier roman, Anguille sous roche (Le Tripode), et cette fois le titre intrigue, mais moins que ne le fera le texte quand on l’aura lu…
C’est de la Réunion qu’Emmanuel Genvrin jette un pont vers Madagascar avec Rock Sakay (Gallimard), qui est aussi un premier roman. Preuve, avec Ali Zamir, que des talents nouveaux sont à l’œuvre dans l’océan Indien, et que des éditeurs parisiens sont prêts à leur donner leur chance sur un terrain où il se raconte autant d’histoires que n’importe où ailleurs, au fond.
Pour être complet, nous ajouterons un mot sur deux livres qui passent par Madagascar, Légende, de Sylvain Prudhomme (Gallimard/L’arbalète), et Le monde est mon langage, d’Alain Mabanckou (Grasset), le seul dans notre sélection à n’être pas un roman.

Nathacha Appanah et les fantômes de Mayotte

C’est peut-être parce que Nathacha Appanah a publié, en même temps que ce roman, un Petit éloge des fantômes qu’on est si sensible au passage des âmes dans son sixième roman, Tropique de la violence. Le monde des vivants est parfois investi par les fantômes qui surgissent deux fois, ou presque : quelqu’un réagit comme si il ou elle avait vu un fantôme. Mais laissons cet aspect annexe, pour en venir à l’essentiel.
Cinq personnages se croisent jusqu’au vertige sur la terre française de Mayotte. Française, mais peu semblable à l’image traditionnelle de la France. Stéphane, venu faire une année de bénévolat dans une ONG, a trouvé des paysages splendides et un décor humain pour le moins contrastés : « Chaque matin, ce paysage magnifique et irréel sur la baie de Mamoudzou suffisait pour me donner de l’énergie, et j’oubliais la lie, j’oubliais la violence, j’oubliais la fange. Mais aujourd’hui, je ne vois qu’un bidonville, je n’entends que la colère, je ne vois que la mer violée par les morts et le sang et je voudrais fouiller cette lie, retourner cette violence peau à l’envers, je voudrais plonger dans la fange pour retrouver Mo. »
Mais Stéphane est surtout spectateur du drame qui se joue entre les autres protagonistes, avec Mo, Moïse, à l’avant-plan : « j’ai quinze ans et, à l’aube, j’ai tué. […] Je suis seul et j’ai tué Bruce, à l’aube, dans les bois. Bruce et son cœur de sauvage et son cerveau de malade et sa langue de serpent, Bruce qui me, qui m’avait… »
Qui m’avait quoi ? C’est l’énigme d’où tout le reste découle, bien que très loin en amont on puisse lire aussi, entre les lignes du roman, des causes plus profondes à cette violence. Une société en si piteux état que n’importe quelle étincelle peut se transformer, à tout moment, en embrasement général.
Tropique de la violence est un livre puissant, qui ne se substitue pas à une analyse sociologique mais qui trouve dans l’invention de quelques vies le chemin vers les racines du mal. Cela nous en donne une perception plus fine, probablement, que dans un exposé scientifique. Et, puisque nous sommes au plus près des personnages dont chacun prend tour à tour la parole, dans une polyphonie finalement révélatrice, nous comprenons mieux comment ils en arrivent là. A ce point de non-retour.
Pour Tropique de la violence, Nathacha Appanah a reçu le Prix Patrimoines de la Banque BPE/Banque postale 2016, mais reconnaissons que c’est anecdotique. Elle est aussi, au moment d’écrire ces lignes, et c’est beaucoup moins anecdotique, sélectionnée pour les prix Femina, Médicis et Wepler/Fondation La Poste, après avoir figuré dans la première sélection du Goncourt.

Ali Zamir, la voix du fond de l’eau

Anguille sous roche, d’Ali Zamir, est l’un des premiers romans dont on a le plus parlé dans cette rentrée littéraire – un peu moins, cependant, que celui de Gaël Faye, Petit pays, qui évoque une enfance au Burundi.
En partie, cependant, pour des raisons extra-littéraires. Ali Zamir, qui a 27 ans et vit à Anjouan, avait été invité en France par son éditeur pour une tournée promotionnelle destinée à multiplier les rencontres et, partant, le possible succès de son livre. Son voyage prévoyait une escale à la Réunion, où le visa lui avait été refusé. Une pétition a été lancée, qui a rapidement abouti à une régularisation de la situation. Ali Zamir suit donc pour l’instant un programme chargé digne d’une rock star : hier, il était à Bruxelles à la librairie Ptyx ; aujourd’hui, il est à Cherbourg à la librairie Ryst ; demain, il sera à Caen à la librairie Brouillon de culture (au singulier, la rubrique de brèves présente dans cette page n’est pas parrainée par cette librairie) ; etc.
Heureusement, il a aussi des raisons littéraires pour remarquer Anguille sous roche.
La première n’est pas la plus pertinente : le roman est composé d’une seule phrase, avec la virgule pour seul signe de ponctuation. Mais c’est un peu artificiel, car le texte se découpe quand même en plusieurs parties et, à l’intérieur de celles-ci, est moins touffu qu’il aurait pu l’être si le flux de la parole produite par la narratrice avait laissé toute la place aux enchevêtrements qui percent parfois sous la logique du récit.
La seconde, par laquelle Anguille sous roche est un livre remarquable – au sens étymologique, « digne d’être remarqué » –, est en revanche un véritable argument : il y a du souffle dans ces pages, le souffle finissant, certes, d’une jeune fille promise à la mort par noyade, mais on en vit le rythme avec force, on en épouse les méandres, toujours vers l’avant, comme la nage d’une anguille.
Anguille, c’est aussi et surtout le nom de l’héroïne qui raconte son histoire. Comment elle est tombée amoureuse de Vorace, le pêcheur d’une beauté à laquelle rien ne résiste, et surtout pas les rêves d’Anguille. Comment elle a été larguée par Vorace, et a découvert du même coup que la vie était pleine de mensonges. Comment, enceinte, elle a décidé de partir vers Mayotte, sur un kwassa-kwassa fragile et surchargé. Comment l’embarcation a fait naufrage… « je nage dans mes pensées et je me noie à cet instant où je vous parle ».
Prix Senghor du premier roman francophone et francophile 2016, Anguille sous roche est aussi sélectionné pour le Prix Wepler/Fondation La Poste.

Emmanuel Genvrin dans la Sakay

Jeune métis dont la mère est rentrée à la Réunion, Francius a laissé Henriette à Madagascar. Mais ils restent, dans leur esprit, et surtout dans celui du premier, Jimi et Janis, lui fou de musique, elle enflammée pour de grandes causes. Et penchant peut-être, plutôt que vers Jimi, pour un leader qui s’affirme. Les déchirements de Jimi, sa lente accession à un statut professionnel, jusqu’à accompagner Johnny Hallyday à la Réunion, quand même, sont le cœur et les nœuds du roman.
Emmanuel Genvrin, qui est à la Réunion le fondateur du Théâtre Vollard, a mis beaucoup de choses dans sa première fiction. Le déracinement en est l’un des thèmes majeurs, déracinement qui se démultiplie au cours de la vie du jeune homme dont le romancier a fait son héros. Grandi dans la Sakay, colonie réunionnaise du moyen-ouest malgache devenue anachronique après l’indépendance, il s’est cru roi du monde et a dû déchanter quand sa famille, comme les autres, a retrouvé un mode de vie moins libre, moins aisé, à la Réunion. Mais, alors que ses deux sœurs, des jumelles, le vivent comme un drame de la déchéance sociale, il y voit surtout la perte de celle qu’il aime.
Francius/Jimi, loin d’être idiot, se fait quand même passer pour quelqu’un de peu adapté aux études, et choisit une filière d’ouvrier spécialisé en automobile, avec la France comme destination finale, mais aussi et surtout quelques mois de formation à Madagascar, où il espère bien retrouver Henriette/Janis.
Bien sûr, rien ne se passe comme prévu, la trajectoire de Jimi, qui a laissé sans le savoir un enfant à venir sur la terre malgache, s’infléchit vers la musique en passant par de sérieuses galères en France. Entre l’ouvrier spécialisé qui s’enfonce dans la routine et le musicien doué ravagé par les excès, il n’est en effet pas facile de trouver sa voie. Mais le chemin se dessine au fur et à mesure qu’il avance dessus, car il l’invente au fil du temps et des rencontres. Certaines sont nocives, d’autres lui tiennent la tête hors de l’eau.
La fin de Rock Sakay, d’une mélancolie déchirante, montre malgré tout un Jimi réconcilié avec la vie, équilibrant d’une certaine manière les pertes et les gains d’un parcours où tout était allé trop vite, sans qu’il ait le temps de percevoir les directions possibles.
Beaucoup de choses dans ce roman, disions-nous. Un peu trop, peut-être, pour un lecteur qui, comme le héros, risque de perdre sa lucidité en route. Mais un livre prometteur malgré tout, et qui jettera, au moins pour les lecteurs français, un peu de lumière sur un épisode colonial dont on parle peu hors de Madagascar.

Sylvain Prudhomme et Alain Mabanckou

Sylvain Prudhomme, dans Légende, imagine le projet d’un film consacré à deux frères, qui ont vécu très vite dans les années 80, et dont l’une des particularités était d’avoir passé leur enfance à Madagascar. Leur père, et l’un des deux plus que l’autre avec lui, chassait des papillons pour les vendre dans le monde entier : « Sur une image on voyait le père et le fils assis parmi des flacons de fixatifs, à même le sol, torse et pieds nus, short blanc et bob en jean pour tous vêtements, seulement protégés du soleil par des bâches plastiques bleues tendues au milieu de la forêt. Sur une autre ils étaient juchés chacun à l’avant d’une charrette tractée par deux zébus, roues en bois hautes comme l’encolure des bêtes, l’air tout droit sortis du Moyen Âge. »
Alain Mabanckou fait, dans Le monde est mon langage, le récit de rencontres avec des écrivains ou des anonymes, un généreux partage d’ailleurs multiples. Certaines rencontres se sont faites physiquement, d’autres non, la lecture peut suffire. La carte, au début du livre, situe quand même Antananarivo, avec deux noms : Rabearivelo et Rabemananjary. « 1937 est une année sombre pour son pays : le “grand auteur malgache de tous les temps” Jean-Joseph Rabearivelo se donne la mort à l’âge de trente-six ans. Rabemananjara est “naturellement” perçu comme son “successeur”. »

Ce dossier est paru hier dans Les Nouvelles (Antananarivo).