lundi 20 août 2018

«Les nougats», de Paul Béhergé


Méfiez-vous de vos amis. Mais de qui se méfier quand on n’en a pas, ou au moins qu’on a bien du mal à s’en faire et que le seul à paraître mériter ce statut est une crapule arriviste ? C’est en gros la situation dans laquelle se trouve Paul, « un génie maladroit », face à Olivier, « une brute » ? Ils sont présentés ainsi par l’éditeur du premier roman de Paul Béhergé, Les nougats. Ce n’est pas faux. Mais les personnages sont trop complexes pour les réduire à quelques mots. Et, surtout, l’évolution de leur relation fait tout l’intérêt d’un roman qui place le lecteur en situation d’attente : les choses ne resteront pas en l’état, quelque chose va se passer qui va tout changer. Quoi et avec quel effet ? On verra…
Paul Montès est doté d’une vive intelligence qu’il éprouve quelques difficultés à organiser dans le sens de l’efficacité. Chez lui, les idées jaillissent en flux continu bien que moins continu soit leur cheminement. Il est l’homme des fragments rassemblés, des éclairs qui ne touchent pas le sol, de l’énergie intellectuelle dépensée en vain – si cela veut dire quelque chose, car le résultat est là, malgré tout : une accumulation de textes confiés à monsieur Théodore, un homme discret et proche de la mort capable de mettre les images en relation les unes avec les autres, de développer des métaphores censées éclairer la vie et le travail, appelons cela ainsi, de Paul, bien que cela reste obscure. Enfin, voilà : Paul est l’auteur d’une grande œuvre destinée à rester méconnue.
Sauf si son « ami » Olivier, avec qui il est fâché, s’en empare pour construire sa propre gloire, à laquelle il tient beaucoup. Entre eux, pour les unir autant que pour les séparer, il y a Elise, la fiancée d’Olivier, dont Paul est amoureux aussi. « Entre deux vrais amis, on se partage tout. » Dans l’idéal absolu, au moins. La réalité est plus nuancée.
De toute manière, au point où nous en sommes au début du roman, il s’agit déjà de trouver une conclusion à l’amitié malheureuse, insatisfaisante, à sens unique. Voilà vers quoi on va, Paul narrateur ne cesse d’avertir. Il y aura un prix à payer pour sortir de l’impasse. Et la monnaie ne sera pas les nougats que Paul mâche à longueur de journées.

Citation
La narration romanesque n’est, à la manière dont je juxtapose les nougats dans mes poches, les galets dans mes boîtes en fer-blanc et les exemples historiques dans le manuscrit des Petites Collections, rien d’autre qu’une juxtaposition de formes narratives sympathiques, exubérantes et bien agencées.

PAUL BÉHERGÉ
Buchet-Chastel, 240 p., 16 €, ebook, 10,99 €

dimanche 19 août 2018

«Je voudrais que la nuit me prenne», d'Isabelle Desesquelles


Ce pourrait être un hymne aux fesses de la mère de Clémence. Elles « se tortillaient du matin au soir pour faire rire sa fille ». Dansantes, elles font des pirouettes. Remuantes, claquées par le père, souvent à l’air – la mère se promène nue dans la maison, nage nue, cuisine et mange nue. Pas étonnant qu’Alexandre, le père instituteur, qui n’a pourtant jamais fait étudier le mot « charnel » en classe, déclare à Rosalie : « Tes fesses méritent que l’on vive pour elles. »
Du désir affiché, Clémence, à huit ans, a au moins le désir. En découvrant la sensualité des peaux qui se touchent, des pressions dont elle ne sait pas encore très bien vers quoi elles peuvent la conduire, elle partage avec sa cousine Lise des gestes agréables. « Nous étions deux gamines touillant le fond d’une eau calme, jusqu’à en faire remonter le soufre, attendant d’une bulle qu’elle éclate. »
Je voudrais que la nuit me prenne, le nouveau roman d’Isabelle Desesquelles, possède une face lumineuse mais dont la fragilité apparaît de plus en plus entre les mots qui se heurtent, dans une manière de raconter ces moments à distance : si Clémence a bien huit ans dans le récit, elle en a seize de plus au moment où elle revient sur cette époque heureuse. Et le drame auquel on touche avec un peu de crainte, tant on voudrait que la lumière ne s’éteigne jamais, surviendra forcément. Pour être d’abord annoncé avec discrétion, il n’en est pas moins au programme.
Les deux aspects sont indissociables. Le plus plaisant deviendrait mièvre s’il n’était mis en valeur par le moins agréable. La force du livre réside dans l’intime complémentarité que donne la romancière aux huit premières années et aux seize qui suivent, d’une tout autre nature – et qu’on vous laisse découvrir.

Citation
Mes parents convoitaient les orages, ils s’enthousiasmaient devant leur déchaînement, redoutable et grandiose, la pluie qui griffe le ciel, les brusques bourrasques, furieuses, ils auraient ouvert leurs bras aux éclairs s’ils n’avaient craint d’être un mauvais exemple.

ISABELLE DESESQUELLES
Belfond, 208 p., 18 €, ebook, 12,99 €

La rentrée littéraire est aussi dans Le Soir:
J.M. Coetzee, L'abattoir de verre, traduit de l'anglais par Georges Lory (Seuil)
Maylis de Kerangal, Un monde à portée de main (Gallimard, Verticales)
Ainsi que:
Emilie de Turckheim, Le Prince à la petite tasse (Calmann-Lévy), par Jean-Claude Vantroyen
Yasmina Khadra, Khalil (Julliard), par Jean-Claude Vantroyen
Carole Fives, Tenir jusqu'à l'aube (Gallimard, L'Arbalète), par Nicolas Crousse
Benjamin Whitmer, Evasion, traduit de l'américain par Jacques Mailhos (Gallmeister), par Jean-Marie Wynants
Rachel Kushner, Le Mars club, traduit de l'anglais par Sylvie Schneiter (Stock), par Cédric Petit



vendredi 17 août 2018

«La tristesse des femmes en mousseline», de Jean-Daniel Baltassat

Le 20 février 1945, Paul Valéry n’a plus que cinq mois, jour pour jour, à vivre. Mais, cet après-midi-là, alors qu’il est plongé dans « la contemplation de l’aquarelle de Berthe Morisot et des feuillets noircis d’une fine écriture », le téléphone sonne et Mathilde est là, à haleter des mots qui se déversent sous le coup d’une indignation étouffante : les camps d’extermination nazis, des « cercles de l’enfer existent bel et bien », les Soviétiques ont pris des photos, « c’est pire que tout. On ne peut pas l’imaginer. Un être humain ne peut pas imaginer ça ! » Valéry interrompt Mathilde : « L’horreur, dit-il de son ton le plus sec, l’horreur n’est pas une variété d’actes issus de l’imagination. Le mal non plus. » Il répond avec ses facultés de raisonnement à une émotion qui serre le cœur. C’est pour le moins maladroit…
Ainsi s’ouvre La tristesse des femmes en mousseline, de Jean-Daniel Baltassat, sans préciser qui est cette Mathilde dont Valéry connaît tous les charmes : « Les tendons brûlants de la nuque, il les a eus sous ses doigts, la chair tendre à déchirer de ses cuisses, il l’a eue sous ses lèvres, le dur de ses fesses et de son ventre, l’impatience de ses reins, il les a endurés, ravi dans le doré de son sexe ». Les amateurs de biographies le regretteront, mais ils n’ont qu’à aller voir ailleurs. Car, ici, peu importe l’identité de cette femme (pas si difficile à trouver, d’ailleurs). Le sentiment de perte, compensé par la permanence de l’art, domine l’envie de connaître les détails. Un monde présent s’en va, et Valéry avec lui. Un monde passé reste, et la fameuse aquarelle de Berthe Morisot avec lui.
Sur la faille temporelle et psychique, l’impression de déchirement s’en prend à la raison et toute la question est de savoir si celle-ci réussira à se maintenir au premier plan sans négliger les sens et les émotions. « Au moins me reste-t-il le ciel et la terre, les poussettes et la tristesse des femmes en robe de mousseline. »

Citation
Les Japonais font danser leurs pinceaux sur les puits, ils n’y descendent jamais, pourtant nous en voyons bien le fond.

JEAN-DANIEL BALTASSAT
Calmann-Lévy, 250 p., 19,50 €, ebook, 13,99 €


P.-S. Mauvaise nouvelle: l'entretien de rentrée que j'évoquais l'autre jour, et qui devait paraître aujourd'hui dans Le Soir a été reporté pour cause de mauvaise nouvelle (la mort d'Aretha Franklin).


jeudi 16 août 2018

«L'égout», d'Andrija Matić


Nous n’avions pas compté, Alain Cappon l’a fait pour nous dans sa postface : « L’informatique permettant ce genre de calcul instantané, le mot le plus utilisé par Andrija Matić dans L’égout est l’adjectif noir dont on ne compte pas moins de soixante-deux occurrences. » On aurait bien dit que la tonalité générale d’un roman situé en Serbie dans les années 20 – 2020 – est sombre. Sombre en tout cas est la vie du malheureux héros, Bojan Radić, professeur d’anglais au moment où la langue de l’ennemi est supprimée. Et où Bojan, et ses collègues avec lui, sont considérés comme des pestiférés, de dangereux agitateurs en puissance.
Dans une dictature où la devise est « Unité – Foi – Liberté », les individus sont des jouets aux mains d’un pouvoir capable de tous les abus ne serait-ce que pour prouver qu’il a tous les pouvoirs. Renforcée par l’absurdité même de ses méthodes, symbolisées entre autres choses par les exécutions hebdomadaires auxquelles il faut bien convier des condamnés, coupables ou non de faits graves (la gravité étant en outre très relative et proportionnelle à la morale imposée parfois en dépit des faits), la dictature a créé, cela va de soi si ses discours ont quelque chance d’être pris pour la vérité, un véritable paradis sur terre. Pas de chômage, le bonheur pour tous, même l’éradication totale et durable de cette maladie « archaïque et fatale », le sida.
Bien entendu, cette éradication est aussi théorique que tout le reste, Bojan le découvrira à ses dépens quand Vesna, une jeune femme pour laquelle il éprouve une grande attirance, lui avouera être séropositive – alors qu’elle n’est encore vivante que grâce à son silence, toute information sur l’existence du sida étant contraire à la vérité officielle.
La police secrète surveillant tout, dans la grande et belle tradition du totalitarisme, les relations entre Bojan et Vesna ne sont pas passées inaperçues. Cela tombe mal pour lui, qui avait bénéficié de la bienveillance du chef du service de la Sécurité, souhaitant quand même faire apprendre l’anglais à ses enfants – la vérité officielle est une chose, les attitudes de la classe dirigeante en sont une autre, bien différente (pour les meilleures raisons, bien entendu).
L’accalmie, au fond, n’aura guère duré. Bojan est bientôt un homme traqué, son territoire devient de plus en plus étroit et l’égout est un tunnel sans sortie.

Citation
Être seul n’est pas un problème à condition de savoir que l’on pourrait être avec quelqu’un, mais si plus personne ne souhaite votre présence, si vous êtes frappé d’exclusion de la communauté, chaque seconde de solitude paraît une journée entière, et cette sensation fait naître l’image sinistre d’une existence à vivre ainsi jusqu’à son achèvement.

ANDRIJA MATIĆ
Traduit du serbo-croate (Serbie) et postfacé par Alain Cappon
Serge Safran, 256 p., 21 €

mercredi 15 août 2018

Le feuilleton de la rentrée littéraire 14 (et fin). Au pied de la montagne

Comment? C'est déjà fini alors que la rentrée commence demain? Oui, les préliminaires seront, ce soir à minuit ou demain à 0 heure, comme vous préférez, derrière nous. On entrera franchement dans les lectures des ouvrages disponibles à partir du 16 août - nous y sommes, au pied de cette montagne infranchissable et excitante. Encore la première semaine des offices en librairie est-elle relativement calme: une soixantaine de livres "seulement", si j'en crois mon agenda (pas tout à fait complet peut-être, mais presque, vous le trouvez ici, en bas de page).
Pour cause de 15 août, la plupart des rubriques littéraires se croient encore en vacances. Pas toutes, heureusement: Twitter a fourni quelques raisons d'espérer (demain, je suppose) des articles de L'Obs (pour Zadie Smith, qui était déjà cette semaine dans Le Journal du dimanche) et de Télérama (avec au moins Jérémy Fel et Adrien Bosc). L'Express est revenu sur l'affaire Emilie Frèche, je vous ai dit ce que j'en pensais, je n'y reviendrai pas, à moins de lire le roman.
Par ailleurs, l'immense, bien que belge, quotidien auquel j'ai l'honneur de collaborer (depuis 35 ans et quelques mois), j'ai nommé Le Soir, plonge cette semaine aussi dans la rentrée littéraire. Samedi, bien sûr, avec les pages livres, mais aussi dès vendredi pour un bel entretien (je trouve) avec un des écrivains les plus attendus cette semaine, j'ai nommé... non, je vous en laisse la surprise.
En ce qui concerne votre blog préféré, les premières notes sont écrites, vous en goûterez la pertinence (ou pas) dès demain.
Dans l'attente de papiers consistants, j'ai parcouru les pages de deux magazines qui n'appartiennent pas à mes achats habituels en kiosque (numérique, oui), Paris Match et Elle.
Olivia de Lamberterie est, pour ce dernier magazine, la vedette de la rentrée. Celle qui a droit à une longue rencontre, en tout cas, pour Avec toutes mes sympathies (Stock), dont Jérôme Garcin disait déjà, dimanche soir au Masque et la plume, tout le bien qu'il pensait - en présence de l'auteure, c'était un peu gênant mais, bon, les criques du Masque forment une bande, non? Dans un choix exclusivement féminin, logique), Elle élit aussi Camille Bordas (Isidore et les autres, Inculte), coup de foudre d'Héléna Villovitch, Amélie Nothomb, Gwenaëlle Aubry, Nancy Huston, Rachel Kushner, Nicole Krauss, Lisa Halliday, Julia Glass et Clara Dupond-Monod.
Paris Match a élu (par la voix de Valérie Trierweiler) Adeline Dieudonné, Adrien Bosc et Abnousse Shalmani. Ainsi que, choisis par d'autres journalistes, Jérémy Fel, Nicolas Mathieu, Alain Mabanckou, Meryem Alaoui et... Amélie Nothomb.
Plus qu'une fois dormir... si la lecture en laisse le temps!

dimanche 12 août 2018

La mort de V.S. Naipaul

Avec Vidiadhar Surajprasad Naipaul disparaît, à 85 ans, une des grandes voix de la littérature mondiale. Prix Nobel de littérature en 2001, personnage controversé mais écrivain incontestable par la puissance évocatrice de son oeuvre ainsi que par les questions qu'elle pose, il a publié depuis 1957 une bonne trentaine d'ouvrages, entre fictions et essais souvent nourris de ses nombreux voyages, entre monde post-colonial et quête des origines. Voici quelques souvenirs de lectures.

Les hommes de paille (1967, trad. par Suzanne V. Mayoux, 1981)
« Pour moi, la politique n’a jamais été guère plus qu’un jeu, une intensification de la vie, un prolongement de l’esprit de célébration qui était le mien lors de mon retour dans mon île. » Les hommes de paille raconte donc une aventure personnelle et collective, à travers l’histoire d’un homme qui, venu des Caraïbes, passe du temps à Londres, revient chez lui, va de succès en succès, se lance dans la politique, puis revient à Londres… Il y a beaucoup d’ironie dans ce portrait qui est aussi celui d’une société qui se cherche. Naipaul a l’art de placer, au sein de ses livres, des réflexions qui naissent dans la bouche de ses personnages et dont on se demande souvent si elles leur appartiennent totalement ou si elles sont celles de l’auteur.
En tout cas, nous les recevons comme autant de questions sur le sens d’une vie inscrite dans l’histoire.
Et finit par se révéler, dans le tableau ainsi dessiné, un peu de lumière.

A la courbe du fleuve (1979, trad. par Gérard Clarence, 1982)
L’Afrique est multiple et le destin de ses habitants, soumis aux accidents de l’Histoire. Les personnages de ce roman de Naipaul, et en particulier Salim, le narrateur, traversent des situations dans lesquelles la finesse de la mise en scène évite tout manichéisme. Dans la succession des événements, ou dans les voyages de Salim, des vérités apparaissent petit à petit, complexes jusqu’à sembler parfois contradictoires.
Salim est d’origine indienne, mais il a vécu sur la côte orientale de l’Afrique. Puis, un jour, il s’est tourné vers l’intérieur pour pénétrer au cœur du continent. Après les Arabes, après les Européens, une autre forme de pouvoir s’est en effet mise en place là où ses parents s’étaient installés, et le sang coule. Il coulera ailleurs aussi, dans un tourbillon auquel il est difficile d’échapper. Naipaul invente certains lieux, cite parfois des endroits réels. Mais la conclusion de tout ceci n’incite guère à l’optimisme.

Le regard de l’Inde (2007, trad. par François Rosso,  2010)
L’Inde et Vidiadhar Surajprasad Naipaul, c’est une longue histoire qui commence bien avant sa naissance. Ses origines familiales trouvent leurs racines en Inde, d’où ses ancêtres avaient émigré vers Trinidad, dans les Caraïbes. Mais, son père ayant perdu son père quand il était bébé, la mémoire du passé ne s’est pas transmise. « Je souffre de ce manque », dit-il dès les premières lignes du Regard de l’Inde, où il revient vers sa « métropole », comme il l’appelle, après en avoir déjà parlé dans d’autres livres comme L’Inde brisée ou L’Inde : un million de révoltes.
Le manque n’a pas été comblé. « La première migration, depuis l’Inde, avait eu lieu entre 1880 et 1917. Je suis né en 1932. La plupart des adultes que j’ai connus dans mon enfance devaient se souvenir de l’Inde. Mais on n’en parlait jamais. » Il y eut bien, une fois lancé le mouvement de libération, des discours politiques. Mais, sur l’Inde « plus domestique et plus intime d’où nous étions venus », rien. Malgré la persistance, dans la vie quotidienne, de la religion, des rites, des fêtes…
Interroger ceux qui connaissaient l’Inde posait des problèmes insolubles. Soit ils en venaient mais n’avaient rien à en dire parce qu’ils avaient oublié. Soit ils y étaient allés et, dans ce cas, avaient relevé des tonnes de détails, comme lui-même à partir de 1962 et de son premier voyage, mais avec leur regard venu d’ailleurs : « les gens qui rapportaient ces histoires étaient le produit de leur naissance à l’étranger, de leur éducation et de leurs voyages ». Ni les uns ni les autres n’étaient Le regard de l’Inde.
C’est finalement dans un livre que Naipaul imagine trouver les réponses à toutes ses questions. L’autobiographie d’un homme qui était parti en 1898 pour le Surinam et qui, dans les années 1940, avait raconté sa vie en hindi. Le sentiment religieux domine dans La lumière de la vie, de Rahman Khan. Il « n’a pas grand-chose à raconter sur l’Inde en dehors de sa scolarité et de sa vie familiale. […] Il lui manque le sentiment du monde physique autour de lui. »
Les seuls éléments concrets à ne pas être contaminés par une croyance envahissante, à la lumière de laquelle la plupart des faits sont interprétés, consistent dans des remarques sur la qualité de la nourriture servie ici ou là.
Naipaul ne cache pas que ce livre, dans la lecture duquel il avait placé beaucoup d’espoirs, l’a déçu. Il n’y a en tout cas pas trouvé ce qu’il y cherchait.
Et, dans un sens, tant mieux. Car le voici contraint de se tourner vers une figure que nous connaissons mieux et dont il va relater l’existence d’une manière inédite. Mohandas Gandhi, né en 1869, cinq ans avant Rahman Khan, va-t-il enfin fournir Le regard de l’Inde ?
Gandhi a écrit lui aussi son autobiographie. Le livre est bon. Même : « il y a assez de magie dans la première partie pour que cette autobiographie soit considérée comme un chef-d’œuvre. » Naipaul, fasciné, semble oublier l’obsession qui l’a fait relire Gandhi. Il se passionne pour le personnage, complète l’autoportrait par la description donnée par Nehru : « Elle nous montre de quelle trempe était ce sage ou ce saint au dos nu. Ses yeux sont doux et profonds, brillants d’énergie et de détermination. » Il est humble mais peut tenir des discours presque dictatoriaux…
Pour autant, la transposition de l’Inde mythique en Inde quotidienne n’est toujours pas accomplie. Peut-être parce qu’elle est impossible. L’écart entre les deux est immense. C’est la mère de Naipaul qui en prendra la mesure, dans les dernières pages d’un livre dont la densité égale la brièveté. Avons-nous appris quelque chose sur l’Inde ? Pas sûr. Mais Naipaul semble tout à coup plus proche, avec ses incertitudes.

vendredi 10 août 2018

Le feuilleton de la rentrée littéraire 13. Le syndrome Gala

On aurait pu arriver en toute tranquillité, la semaine prochaine, dans les librairies où commenceront à être exposés les livres de la rentrée. Et puis, non, pas du tout. Le genre d'affaire empoisonnante qui détourne l'attention de l'essentiel a éclaté cette semaine: une forte envie d'interdire un livre pour atteinte à la vie privée, genre: retenez-moi ou je fais un malheur, conclue (provisoirement? une action en justice semble toujours envisageable) par l'insertion d'un encart dans chaque exemplaire de l'ouvrage incriminé - un texte assez colère, juste assez pour mettre un coup de projecteur sur un sujet dont auraient peut-être ricané, et encore, seulement entre eux, une demi-douzaine d'initiés.
Mais voilà, plus personne n'est censé ignorer maintenant, comme on le dit de la loi, qu'Emilie Frèche vit en couple avec Jérôme Guedj, conseiller départemental de l'Essonne et figure du PS (comme il y en a de moins en moins, on les repère davantage). Lequel Jérôme Guedj a eu un fils avec Séverine (actuellement) Servat de Rugy, avant que celle-ci devienne l'épouse, d'où le nom de famille actuel, de François de Rugy, président de l'Assemblée nationale. Vous vous en moquez? Moi aussi, en fait.
Mais les compagnes et épouses d'hommes politique ne sont pas des faire-valoir, elles ont un métier autre qu'assistante parlementaire. Emilie Frèche, romancière confirmée, sort avec Vivre ensemble son dixième roman (le 22 août, chez Stock). Séverine Servat de Rugy est, de son côté, journaliste à Gala. Je l'ignorais, je me réjouis de le savoir, et je m'étonne du coup un peu moins d'une réaction qui semble (vu de l'extérieur, certes) dictée par la pénible habitude de mettre l'accent sur des événements qui n'en sont pas, sur des faits qui ne devraient intéresser personne et pourtant passionnent, allez comprendre pourquoi, sur les enveloppes souvent vides d'êtres émus jusqu'au malaise de ne pas trouver cette semaine, ou celle d'avant, leur photo dans la presse people. Je veux bien admettre que la journaliste se sente, dans la circonstance, une mère blessée - le conflit porte sur le supposé portrait peu flatteur de son fils car, oui, il y a un fils pas facile dans Vivre ensemble, mais enfin, qui dit que c'est le sien, à part elle? Sinon que, maintenant, chaque lecteur va y penser au moins de manière subliminale et chercher des clés là où n'y a peut-être même pas de serrure.
Le sommet dans cette affaire a priori haute comme une fourmilière de pays tempéré a été atteint par un article paru sur le site du Point: "François de Rugy demande l'interdiction d'un livre... Hallucinant!" Où la romancière et la journaliste s'effacent tout à coup du paysage, comme si elles étaient de banales assistantes parlementaires. Hallucinant, en effet, le mot n'est pas trop fort.
On en oublierait presque qu'il y a un livre dans tout cela, ce Vivre ensemble d'Emilie Frèche qui est donc parti sur des mauvaises bases mais dont vous pouvez lire un extrait.

mercredi 8 août 2018

Le feuilleton de la rentrée littéraire 12. L'année des Editions Robert Laffont?

On se souvient d'un temps où Robert Laffont lui-même, avec quelques autres éditeurs qui l'avaient suivi dans son coup de gueule, pestait contre un système des prix littéraires français dont les livres qu'il sortait pourtant régulièrement à la rentrée étaient presque systématiquement écartés. S'il était encore parmi nous, il pourrait remettre ça. Car il y a cinquante ans cette année que Bernard Clavel recevait l'unique Goncourt de la maison pour Les fruits de l'hiver.
Est-ce l'effet de cet anniversaire? Une marque d'intérêt pour les romans de la rentrée publiés à l'enseigne de Robert Laffont vient de surgir sous la plume d'un juré du plus célèbre (encore et malgré tout, oui) prix littéraire de l'automne. Dans sa présentation de ce qui nous attend (dès la semaine prochaine, déjà!), La rentrée de Pierre Assouline, il cite quatre ouvrages à paraître en août chez Laffont - un peu plus de la moitié de sa production française. Ceux de Gwenaële Robert, Christine Barthe, Jérôme Attal et Yasmine Ghata. Il est vrai que la rentrée des Editions Finitude est citée à 100% (pour l'unique parution du mois d'août, le roman de Laurent Seyer). Que d'autres maisons sont citées: Fayard (Aurélie Filippetti, Grace Ly, Jean-Marc Parisis, Bruce Bégout), Grasset (Michela Marzano, Pierre Guyotat, Jean-Yves Jouannais), Actes Sud (Thierry Froger, Jérôme Ferrari, Nancy Huston), Plon (Alexandre Najjar), Gallimard (Christian Bobin), Julliard (Yasmina Khadra), Rivages (Jérémy Fel).
Je n'ai pas calculé la proportion de livres cités pour chaque maison. Mais la surreprésentation de Laffont m'a frappé par son caractère très inhabituel.
Faut-il y voir le signe de quelque chose qui se traduirait bientôt dans les sélections et les proclamations de lauréat(e)s? Il faudrait être bien imprudent pour en jurer. Mais disons que cela frémit, et il serait tout aussi imprudent de ne pas en prendre note. C'est fait.
Avant de vous laisser pour aujourd'hui (sauf actualité brûlante et peu probable), il faut signaler aussi, ce n'est pas tout à fait insignifiant, que l'article de Pierre Assouline nous arrive par la bande, d'un pays francophone qui n'est pas la France, d'une capitale qui n'est pas Paris. Il est paru dans L'Orient littéraire, le supplément mensuel de L'Orient-Le Jour, publié à Beyrouth. L'occasion rêvée, pour Pierre Assouline, de rompre une lance contre les frontières de l'esprit qui séparent encore trop souvent les littératures française et francophones:
Et puis quoi ! Il serait temps de cesser de parler de « rentrée littéraire française », si étroitement parisienne dans son esprit, pour parler une fois pour toutes de « rentrée littéraire de langue française ». Ce qui a la vertu d’élargir le champ aux auteurs suisses, belges, québécois, maghrébins, africains, libanais… Les Anglais ont depuis longtemps agi ainsi en encourageant la publication en anglais d’une littérature du Commonwealth, égale à la leur dans la course aux prix. Il ne suffit pas de répéter que la langue dans laquelle il est écrit est la vraie patrie d’un écrivain quel que soit son passeport. Encore faut-il traduire cette noble pensée en actes. Ce sera le cas lorsque les organisateurs de salons du livre cesseront de faire débattre entre eux des écrivains dits francophones. Voudrait-on les ghettoïser que l’on ne s’y prendrait pas autrement. Lorsqu’il en sera autrement, et qu’on aura abattu les murs et les frontières, la moindre des choses puisque le roman est par excellence le lieu de la liberté de l’esprit, alors seulement on pourra célébrer comme il se doit l’incontestable apport de lexiques et d’imaginaires venus d’ailleurs, de très loin parfois, pour irriguer souterrainement et enrichir irrésistiblement la littérature dite française. On en perçoit les effets depuis des années déjà. Pas une rentrée qui n’y échappe.

lundi 6 août 2018

Anna Gavalda, retour à la nouvelle

Le premier livre d’Anna Gavalda, en 1999, était un recueil de nouvelles : Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part. Aujourd’hui encore, certaines des situations qu’elle y décrivait restent gravées dans les mémoires. Fendre l’armure, qui vient de reparaître au format de poche et où elle renoue avec le genre, durera probablement aussi longtemps. Les voix entendues distinctement dans les sept nouvelles, et dont aucune ne peut être confondue avec une autre, sont en effet du genre à s’incruster.
D’emblée, l’incipit du premier texte, « L’amour courtois », sous son aspect d’une parfaite banalité, donne un ton, un rythme, suscite la curiosité : « — Arrête, j’te dis. C’est même pas la peine d’insister. » Qui parle, à qui, à quel sujet ? Et pour démarrer quelle histoire, en une quarantaine de pages ? C’est bien entendu ce que nous ne vous dirons pas, parce qu’on n’est pas de ceux qui vous gâcheront le plaisir.
Au contraire : on voudrait se contenter de vous guider vers ces pages avec un minimum d’arguments. Il n’en faudra pas beaucoup aux lecteurs (et surtout lectrices, on y revient) d’Anna Gavalda. Ils savent comment l’empathie de l’écrivaine pour ses personnages est contagieuse et combien on apprécie de passer du temps en leur compagnie. Les autres, qui ignorent encore tout cela, ont peut-être besoin d’un point d’appui avant de plonger.
Chaque nouvelle propose des moments inattendus. Le récit n’est jamais conduit exactement là où il semble devoir aller, il oblique dans une direction imprévue, comme s’il fonctionnait à la manière d’un rêve. Forcément, si une phrase écrite pour le garçon de la dernière nouvelle est la clé du livre : « Nous vivons une vie, nous en rêvons une autre, mais celle que nous rêvons est la vraie. »
Tant mieux, car celle que vivent les personnages assez loin de l’idéal qu’ils avaient peut-être envisagé. Ils connaissent de grands moments de solitude, et c’est par la parole, le plus souvent, qu’ils y remédient, dans un partage qui, ensuite, rend les commentaires inutiles.
La vérité des femmes et des hommes ne s’analyse pas dans les nouvelles d’Anna Gavalda. Elle se dévoile dans le mouvement du quotidien, ou de cette journée, cette nuit où le contact fournit la réponse, valable au moins pour un instant, à la question fondamentale : qui suis-je ?
L’émotion naît, pour le lecteur, de se trouver au plus près du souffle traversé par la révélation. Et, du même coup, de la partager.

dimanche 5 août 2018

Le feuilleton de la rentrée littéraire 11. La Bibliothèque malgache aussi

Je vous avais prévenus: la Bibliothèque malgache s'invite, sans que personne ne l'y ait conviée, dans la cohue de la rentrée littéraire. Pas avec un roman, certes, mais avec un recueil de nouvelles, Les jours rouges, de Ben Arès - auteur déjà d'une quinzaine d'ouvrages chez différents éditeurs, de la défunte Différence à Boumboumtralala, de Tétras-lyre en 2006 à Dovo vole en 2017, en passant par Maelström et L'Arbre à paroles - ainsi que par, déjà, et en coédition avec le dernier nommé, la Bibliothèque malgache pour Sans fil, en 2009.
Ils nous arrive de boire des coups ensemble en refaisant le monde - littéraire seulement, c'est déjà beaucoup, pour le monde malgache, nous y avons renoncé il y a un certain temps déjà. Quant aux autres mondes, nous en sommes trop éloignés pour seulement y penser.
Les nouvelles qu'il m'a fait lire, et qui succèdent à d'autres (Je brûle encore), m'ont immédiatement séduit parce que, ce n'est pas la première fois, il y aborde le milieu où il vit depuis une petite dizaine d'années avec un sens de l'autre grâce auquel des portes s'ouvrent vers des réalités souvent incompréhensibles à l'Européen. Celui-ci, généralement, reste au pas de la porte, jette un coup d’œil et se détourne très vite, choisissant de rester dans ses confortables certitudes. Ici, le terrain est mouvant, on vit dangereusement, il y a des surprises et, aux yeux de certains, il y aura du scandale. Car une société propriétaire de ses propres normes paraît souvent scandaleuse. Alors qu'elle est seulement différente. Et encore...
Bref (je ne voulais pas vous dire tout ça en commençant mais je m'emporte), Les jours rouges est, par ses thèmes autant que par son écriture très personnelle, une œuvre littéraire forte. La langue y chante une mélodie envoûtante. Cela m'a convaincu: il fallait réaliser une édition numérique (la seule que je pratique), dans un premier temps au moins - peut-être une autre maison prendra-t-elle le relais ensuite pour en faire un livre papier.
Nous avons donc travaillé d'arrache-pied pendant une quinzaine de jours, le texte a subi plusieurs allers-retours entre nous, autant de relectures et de corrections, une modification de l'ordre dans lequel se présentaient les nouvelles, une hésitation sur le titre. Le contrat a été signé, le chèque d'avance sur les droits d'auteur encaissé, le distributeur livré, l'ouvrage est en précommande chez de nombreux libraires et sortira officiellement le 23 août. C'est-à-dire en même temps, ce n'est pas tout à fait un hasard, que les deux livres d'Antoine Wauters dont je vous disais l'autre jour tout le bien que je pense - Antoine Wauters dont le premier livre, Ali si on veut (Cheyne, 2010), a été écrit en collaboration avec... Ben Arès!
Là-dessus, l'écrivain et son éditeur avons bu une Chimay bleue, denrée rare à Toliara - mais nous l'avions bien méritée.

vendredi 3 août 2018

Le feuilleton de la rentrée littéraire 10. Le patrimoine anticipé

On joue un peu sur les mots. Mais la perche est tendue par la la Banque BPE (aïe! une rentrée littéraire, une banque, est-ce qu'on n'est pas en train de tout embrouiller, là?) qui a créé le Prix Patrimoines, drôle de nom, non? pour mettre en avant un roman de la rentrée selon une logique euh... pré-patrimoniale (?) que le site Actualitté présentait ainsi il y a quelques jours déjà (mais des tâches d'une urgence absolue, et dont vous saurez tout très bientôt, m'ont empêché de le signaler plus vite): «Le Prix Patrimoines/BPE distingue chaque année un roman de rentrée qui dit le monde tel qu’il va et porte un regard solidaire sur la société. Un roman dont le style célèbre aussi la langue française. Autant de «patrimoines» à transmettre.»
D'accord, admettons. Il n'empêche que sélectionner six romans pas encore parus sous une appellation plutôt réservée à des œuvres du passé, c'est un peu mettre la charrue avant les bœufs, ou les ruines avant l'architecte. La rentrée n'a pas eu lieu, elle est déjà embaumée. Ce pourrait être un slogan. Mais conviendrait-il seulement à un des six titres retenus dans une sélection qui affiche cinq romancières pour un seul romancier (tiens! c'est nouveau, ça!)? Verdict le 24 septembre. La Banque Postale a déjà préparé le chèque de 5.000 euros, il ne reste qu'à compléter par un nom de bénéficiaire.
Un de ces noms-ci, donc.


Inès Bayard est maintenant sélectionnée sept fois pour des prix à venir et David Diop rejoint Estelle-Sarah Bulle avec quatre citations. La course ne fait que commencer. Le Tour de France vous a paru ennuyeux? La rentrée littéraire s'annonce encore mieux!

samedi 28 juillet 2018

Le feuilleton de la rentrée littéraire 9. Le Prix des cinq continents de la francophonie

Est-ce que cela appartient à la rentrée littéraire, le Prix des cinq continents de la francophonie? Pas vraiment, car aucun des dix ouvrages sélectionnés pour l'édition 2018 ne sortira à ce moment. Mais un peu quand même, dans la mesure où il sera remis le 9 octobre prochain, à l'occasion du Sommet de la Francophonie. Ce sera l'occasion de rappeler qu'il existe d'autres livres que ceux de la rentrée dont tout le monde sera en train de parler à ce moment-là, et pourquoi pas?
Le pré-jury responsable du choix initial est composé des représentants de cinq comités de lecture: l’Association Passa Porta de la Fédération Wallonie-Bruxelles, l’Association des écrivains du Sénégal, l’Association du Prix du jeune écrivain de langue française de France, le Collectif des écrivains de Lanaudière de Québec et l’Association Culture elongo du Congo. On remarquera que les personnes ne sont pas nommées, tandis qu'elles le sont dans le jury final, présidé par Paula Jacques (France-Egypte): Lise Bissonnette (Canada-Québec), Ananda Devi (Maurice), Hubert Haddad (France-Tunisie), Monique Ilboudo (Burkina Faso), Xu Jun (Chine), Vénus Khoury-Ghata (Liban), Jean-Marie Gustave Le Clézio (Maurice), René de Obaldia de l’Académie Française (Hong Kong), Lyonel Trouillot (Haïti), Abdourahman Waberi (Djibouti) et Yamen Manai, lauréat de l'année dernière.
Quant aux dix livres entre lesquels ils devront choisir, les voici:

  • 1994 de Adlène Meddi (Algérie) aux éditions Barzakh (Algérie)
  • Balkis de Chloé Falcy (Suisse) aux éditions Pearlbooks (Suisse)
  • Bénédict de Cécile Ladjali (France/Iran) aux éditions Actes Sud (France)
  • Il est à toi ce beau pays de Jennifer Richard (France / Etats-Unis) aux éditions Albin Michel (France)
  • Le jeu de la musique de Stéfanie Clermont (Canada Québec) aux éditions Le Quartanier (Canada Québec)
  • Les passagers du siècle de Viktor Lazlo (Fédération Wallonie Bruxelles) aux éditions Grasset (France)
  • Le peintre d’aquarelles de Michel Tremblay (Canada Québec) aux éditions Lemeac (Canada Québec)
  • Revenir de Raharimanana (Madagascar) aux éditions Rivages (France)
  • Silence du Chœur de Mohamed Mbougar Sarr (Sénégal) aux éditions Présence Africaine (France)
  • La Théo des fleuves de Jean-Marc Turine (Fédération Wallonie Bruxelles) aux éditions Esperluete (Fédération Wallonie Bruxelles)

vendredi 27 juillet 2018

Le feuilleton de la rentrée littéraire 8. Surveiller ses arrières, voir loin

Le compte à rebours est, c'est toujours pareil, plus rapide qu'on le croyait. L'odeur de la rentrée, matérialisée par une odeur d'encre fraîche (c'est une image, virtuelle en ce qui me concerne puisque je n'ai encore ouvert, et n'ouvrirai probablement pas, un seul livre imprimé parmi ceux à paraître), est très présente. Excitante - il y a tant de choses à découvrir, les éditeurs en parlent si bien. Encourageante - la création n'est pas morte. Décourageante - comment faire pour lire ne serait-ce que le quart du tiers des 570 romans à paraître? (Une autre image, car le tiers du quart sera franchi dans l'allégresse.)
(A ces 570 ouvrages annoncés, je vais ajouter, pour faire bonne mesure, parce que l'appétit vient en mangeant, un recueil de nouvelles d'un talentueux ami, que la Bibliothèque malgache prépare d'arrache-pied, rendez-vous aujourd'hui avec l'auteur pour terminer les deuxièmes corrections du manuscrit, finaliser le contrat ainsi que le communiqué de presse, rendez-vous avec vous dans quelques semaines pour tout vous dire d'un ouvrage dont nous cherchons encore le titre définitif mais dont les épreuves seront prêtes la semaine prochaine - l'avantage de l'édition numérique, sa souplesse permettant de décider vendredi dernier d'une publication et de l'avoir préparée vendredi prochain.)
Donc, j'ai commencé à me plonger dans la rentrée littéraire, oui. Incapable malheureusement, comme paraît-il le font certain(e)s, de lire dix pages par ci, vingt pages par là pour me faire une rapide idée de ce qui mérite une lecture plus attentive. Car je suis incapable de lire distraitement.
Hier soir, dans le bar de mon quartier où je ponctuais la fin de l'après-midi avec une bière, un autre consommateur avec qui je bavarde quelquefois me disait d'ailleurs: "Quand je te vois avec ta tablette ou ta liseuse, je n'ose pas venir te déranger."
Quelques ouvrages surclassent, parmi ceux que j'ai lus, la masse de ceux qui possèdent des qualités, oui, mais... (Par ailleurs, je n'en ai lu qu'un très mauvais, encore heureux.) Ne parlons que du meilleur: Un monde à portée de main, par Maylis de Kerangal (Gallimard/Verticales), Moi, Marthe et les autres et, puisqu'il double la mise, Pense aux pierres sous tes pas, par Antoine Wauters (Verdier). J'ajoute celui que je suis en train de terminer et dont je pressens qu'il trouvera sa place parmi eux: Arcadie, d'Emmanuelle Bayamack-Tam (P.O.L.).
Mais, dès que j'en aurai lu la dernière page, il faudra que je retourne en arrière. Car les pages livres du Soir, si elles ont un peu maigri pendant la canicule (pour mieux revenir dans leur volume habituel du samedi dès le 18 août), ne font pas relâche et c'est l'occasion de  revenir sur quelques ouvrages pour lesquels le temps avait manqué au moment de leur sortie. Ceux d'Anne Tyler, d'Eduardo Halfon et de Daniel Fano sont donc en tête de mon programme de lecture à partir de pas plus tard que tout à l'heure.
A bientôt.

dimanche 22 juillet 2018

John Grisham inspire des scénarios, on le savait déjà

Le cinéma est très demandeur de romans à adapter - il en est probablement autant qui finissent en films que de films tirés de scénarios originaux. Et certains auteurs, mieux que d'autres, se prêtent aisément au passage à l'écran. John Grisham est l'un d'eux, avec une dizaine de romans devenus des longs métrages - à commencer par La Firme, sans doute son plus grand succès en salles (si j'ose le dire ainsi). Dans la foulée de précédents mariages entre le stylo (?) et la caméra, son dernier ouvrage, Le cas Fitzgerald (traduit par Dominique Defert), va recevoir à Deauville, au Festival du Cinéma Américain, le Prix Lucien-Barrière. Ce n'est pas vraiment une surprise, même si on aurait aimé saluer l'avènement d'un espoir dans le genre au lieu de confirmer ce qu'on savait déjà.

Le titre original du dernier roman de John Grisham, Camino Island, évoque un lieu en Floride et non, comme en français – Le cas Fitzgerald –, un écrivain. Si Grisham met en scène un libraire et une écrivaine dans les rôles principaux, s’il parvient à faire lire un voyou qui se découvre une passion pour Fitzgerald, l’œuvre de celui-ci est moins présente que ses manuscrits, et eux-mêmes moins pour leur intérêt littéraire que pour leur inestimable valeur s’ils faisaient l’objet d’une transaction commerciale.
Le casse est plus original que celui d’une banque : la bibliothèque de l’université de Princeton, où la plupart des manuscrits de Fitzgerald sont conservés, tient pourtant elle aussi de la chambre forte. Et il faut, à la bande des cinq associés qui décident de s’emparer du trésor, faire preuve d’inventivité et de rigueur pour y parvenir. Le but est moins de mettre les précieux documents en vente – c’est presque impossible – que de faire casquer les assurances. 25 millions de dollars sont en jeu.
Le FBI, capable d’exploiter une petite tache de sang abandonnée par imprudence, trouve rapidement la plupart des membres de la bande et les arrête. Mettre la main sur les manuscrits se révèle beaucoup plus ardu et, sans l’objet du délit, il est peu probable que les accusés seront jugés coupables.
Voici donc, croit-on, John Grisham reparti dans le sillon qu’il laboure à longueur de romans, l’énigme juridique avec arguties sans fin et détails de procédure à épuiser les moins courageux de ses lecteurs.
Pas du tout : il envisage cette fois un récit sous l’angle très différent d’une enquête menée, d’abord sans enthousiasme, puis avec énergie et des sentiments de plus en plus mélangés, par une romancière en panne d’inspiration. Elle a bien connu l’île Camino dans son enfance, elle voudrait enfin se mettre au livre que son éditeur attend depuis trois ans, elle est l’arme fatale qu’une compagnie d’assurances cherche à utiliser contre un libraire séduisant et séducteur aux pratiques franchissant parfois, semble-t-il, les limites de la légalité. Un possible candidat, car il en existe malgré tout, à l’achat des manuscrits de Fitzgerald.
Le monde du livre et des écrivains, dans ce qu’il a de fascinant et de pervers, constitue un environnement riche de possibilités pour une intrigue serrée.

mardi 17 juillet 2018

Laetitia Colombani, vivre sa vie plutôt que la subir

Trois femmes, trois continents, trois formes de malheur. Et le courage dont chacune témoigne dans l’adversité, qualité humaine qui doit expliquer, au moins en partie, le succès inattendu mais considérable du premier roman de Laetitia Colombani, La tresse. Soit, pour reprendre la définition fournie dans le livre, un « assemblage de trois mèches, de trois brins entrelacés. » Ce lien noué entre les personnages justifie leur trajectoire individuelle et l’articule avec les autres. La tresse s’écrit, s’allonge et se resserre au fil de chapitres où les personnages alternent.
Smita, à Badlapur, en Inde, est une Intouchable, une impure vouée aux travaux les plus ingrats. Chaque jour, elle remplit son panier des déjections d’une caste supérieure, et rien ne lui permet d’espérer un changement dans son existence. En revanche, elle a décidé que sa fille Lalita ne serait pas ramasseuse de merde et la prépare pour l’école… où, le premier jour, l’instituteur, l’estimant indigne d’apprendre, lui a confié un balai. Lalita a refusé, a été battue, l’école ne sera pas pour elle.
Giulia, à Palerme, en Sicile, doit prendre prématurément la succession de son père, victime d’un accident. Dans l’atelier qu’il dirigeait, les ouvrières fabriquent des perruques, activité traditionnelle rendue possible par la cascatura, coutume locale qui consiste à garder dans ce but les cheveux coupés. Mais la coutume est en voie de disparition, l’activité aussi et Giulia découvre que les comptes de la société sont dans le rouge.
Sarah, à Montréal, a fait de sa vie un modèle d’organisation, en même temps qu’un enfer. Pas une minute libre dans l’emploi du temps qui lui a donné accès à la réussite professionnelle comme avocate. Femme dans un monde d’hommes, gérant à la fois ses journées de mère célibataire et ses multiples rendez-vous. Tout va bien cependant, jusqu’au moment où elle apprend qu’elle est atteinte d’un cancer. La maladie semble moins grave par elle-même que par ses conséquences sociales : Sarah sent qu’elle conduit à une mise à l’écart…
Trois femmes, autant d’impasses. Parce que femmes, précisément, bien qu’elles évoluent dans des sociétés aux fonctionnements très différents. Il semble que la malédiction première est celle d’un genre sans cesse rejeté dans les marges. Il faut donc une volonté plus grande pour échapper à un destin qui semble tout tracé.
Smita, Giulia et Sarah mettent en œuvre des mécanismes adaptés à leur situation. Ils n’ont rien de commun, sinon que les cheveux sont le chemin qui les réunit. Smita coupe les siens et ceux de sa fille, Giulia se décide à acheter des cheveux en Inde, Sarah va avoir besoin d’un postiche. Elles ne se rencontreront jamais, elles appartiennent cependant à la part de l’humanité qui puise en elle une capacité insoupçonnée de résistance. Et le prouve à chaque instant en choisissant le cours de la vie plutôt qu’en le subissant. C’est une belle leçon.

samedi 14 juillet 2018

14-18, Albert Londres : «Ils sentaient qu’ils étaient sauvés.»




Que Paris paye !

Prépare ton cœur, Paris ! après un an, tu vas les revoir, les poilus !
Ils en ont subi depuis ! ils en ont fait du chemin ! ils en ont pris des cotes, des célèbres et des inconnues ! et trois fois en 1918, ils ont sauvé la France, le 21 mars, le 27 mai, le 9 juin.
Ils en ont passé une année ! Souviens-toi : ils sortaient à peine de tes acclamations, l’autre juillet, que dans les Flandres, accompagnant les Anglais, ils se jetaient sur le Boche. Il pleuvait ! Si vous aviez vu comme il pleuvait, vous auriez eu pitié. Quand il pleut dans les Flandres, l’eau ne vous tombe pas seulement du ciel, elle monte de la terre. Ils étaient trempés jusqu’aux os comme on dit. Sous ce déluge, le sang qu’ils perdaient ne tardait pas à devenir pâle. C’était en août. Ah ! ils ont grelotté les gars ! C’est Anthoine alors qui les conduisait.
Ils ne perdaient pas de temps. Quinze jours après c’était Verdun. Vous savez : le Mort-Homme, le Talou, la cote 304. Sur la route sacrée de Bar-le-Duc à la forteresse, ils roulaient, en chantant. Je sais bien qu’ils ne veulent pas lire qu’ils aient jamais sauté. Ce n’est pas par gaieté bien sûr, que vous sautiez, mais vous sautiez et pour ceux qui vous regardaient, ça fait bien ; laissez-nous donc dire que vous sautiez, puisque c’est vrai. Et le lendemain vous enleviez le Mort-Homme, le Talou, 304. Quelle préparation d’artillerie ! quels barrages ! Et vous avez traversé les barrages et le ravin de la Mort aussi. Vous avez arraché aux Boches la vue de Verdun. Vous avez découronné le kronprinz. Ah ! il ne pleuvait pas cette fois ! quelle chaleur ! L’atmosphère était livrée à d’infinies petites bestioles qui, sans seconde, comme une riche de moucherons, vous dévoraient la face. Les pauvres gars ! C’était sous Guillaumat.
Puis il fallait songer à l’hiver. Or, pour bien passer l’hiver – pour bien passer l’hiver en villégiature dans les tranchées – il fallait, par ailleurs, enlever la Malmaison. Et vous voilà sur l’Aisne. Ce n’était pas une paille à déplacer que ce fort-là ! Vous deviez descendre du Chemin-des-Dames, puis remonter, puis nettoyer les fameuses carrières de Soissons, bivouacs de bataillons allemands. Ce fut peut-être bien un de vos plus gros travaux. Et vous avez enlevé tout ça en deux heures ! Vous avez même enlevé plus qu’on ne vous avait dit. Vous êtes descendus jusque sur l’Ailette, vous avez pris Pinon.
Puis il y a des gens qui se sont mis à crier : « Laon ! Laon ! » Mais Laon, cela ne vous regardait plus, vous pouviez bien prendre sur vous quatre kilomètres de supplément, mais c’était tout. C’était en octobre. Treize mille prisonniers. Maistre commandait.
*
Mais on n’en a jamais fini dans ce métier. Voilà les Allemands qui foncent sur l’Italie. Ils veulent prendre Venise, Padoue, Vérone, peut-être même la Lombardie, alors on vous pousse dans des trains et, roule vers le sud ! Vous n’étiez pas reposés, mais vous roulez. Vous passez sur la Côte d’Azur, c’est presque la saison : novembre. Hélas ! les mimosas des gares, seuls, embaument pour vous ! Vous arrivez à Milan. Milan vous porte dans ses bras. Vous traversez Brescia : acclamations. Vérone vous voit : la Vénétie reprend confiance. Au bruit de vos pas, l’Italie a sursauté ; ses soldats, qui sont du même sang que vous, se raccrochent devant de tels témoins ; ils se rappellent qu’ils savent mourir. L’Allemand est arrêté. Vous montez dans les âpres secteurs. L’Allemand renonce. À votre tête était Fayolle.
À ce moment une rumeur se met à courir le monde : Ludendorff et Hindenburg, riches de leurs armées de Russie, vont porter un coup sans rémission sur vous autres, en France. Pendant trois mois : janvier, février, mars, on ne parle que de ça. Il n’y a que vous qui n’en êtes pas troublés. Derrière vos fils de fer rouillés vous continuez, sans une ombre visible sur le visage, votre terrible vie d’hommes admirables. 21 mars, l’Allemand attaque, ce n’est pas sur vous, c’est sur l’Anglais. L’Anglais est obligé, malgré sa bravoure, d’abandonner un peu de terrain, de votre terrain. Vous vous précipitez dans la brèche. Vous vous frayez passage ; vous le bousculez, à travers ses rangs. Vous arrivez à l’ennemi, vous cognez. L’ennemi veut vous séparer de votre allié et filer entre vous deux. Mais plus la main de votre ami s’éloigne, plus vous avancez la vôtre pour garder le contact. Cette suprême défense de votre génie et de vos forces dure dix jours. Le 31 mars, l’Allemand est ceinturé. Mais vous êtes sans limites dans votre effort. Vous avez détourné l’avalanche, vous avez barré Amiens et vous voilà dans le nord, barrant Calais. Ce n’était pas assez. Le 27 mai, toute l’avalanche allemande est sur vous, pour vous tout seuls. La Marne, frissonnante, se lève de sa gloire et vous appelle : vous répondez. Vous la sauvez.
Quatorze jours plus tard, le 9 juin, l’Oise à son tour, effrayée, vous appelle. Vous la sauvez, vous avez sauvé la capitale.
*
Le lendemain de ces grands jours sanglants, j’étais à Paris. Les civils, les soldats, les femmes, ceux qui sortaient des antichambres où toutes informations abondent, ceux qui pacifiquement quittaient leur domicile, les personnages dirigeants, les citoyens dirigés, tous ceux qui me reconnaissaient se précipitaient sur les revers de ma tunique et, sans souci d’une élégance d’ailleurs usée, me les cassant encore davantage, me demandaient :
— Qu’est-ce qui se passe ?
Ils sentaient qu’ils étaient sauvés. Toutes ces semaines-ci, des lames de fond les avaient sortis de leur lit. Ils voulaient qu’un de ceux que le souffle de la bataille avait effleurés leur donnât des assurances.
— Qu’est-ce qui se passe ? répétaient-ils.
Je leur ai parlé de vous, soldats, qui, demain, allez venir chez eux. Je leur ai dit ce que, pendant quinze jours, sur les routes réveillées de la Marne, je vous avais vu accomplir de surhumain dans l’insomnie et la douleur. Je leur ai parlé de votre figure que la fatigue ne revêt que d’un voile, derrière quoi, l’heure venue, affleure le même sang de toutes vos victoires. Je leur ai dit : « Après avoir roulé dans les trains, ils roulaient dans les camions, et sortant de la poussière, comme des dieux d’un nuage, ils se collaient à la rive sacrée et l’ennemi s’y brisait. » Je leur ai montré vos divisions donnant depuis le 21 mars, arrachées brusquement de la terre qu’elles venaient de préserver, jetées sur la nouvelle terre qu’on nous voulait voler et des débris de votre héroïsme, barrant la seconde route où s’engouffrait le Hun. Je leur ai dit que le commandement était forcé de vous crier : « Assez » et de vous remplacer, car dans l’action vous ne vous aperceviez pas que la dépression physique allait devenir maîtresse de votre élan moral. Je leur ai dit qu’au début de l’attaque chaque homme ne voyant que son secteur, et ne sachant pas la disposition que l’armée était forcée de prendre, retraitait en colère, disant pour ce qui regardait les mètres de sol dont il avait la garde : « Mon bon Dieu, nous aurions tenu ! » J’ai ajouté que désormais tout était en place.
Ils ne m’ont rien demandé d’autre. Maintenant, Paris, paye !
Le Petit Journal, 13 juillet 1918.


Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre
Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort
Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes
Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille