mercredi 3 juin 2020

Indigestes, les poids lourds

Ils sont là, servis par palettes pour sauver la librairie française et faire repartir à la hausse les chiffres d’affaires des éditeurs et des distributeurs. Merci, Guillaume Musso et Joël Dicker, de participer ainsi au sauvetage d’un secteur (parmi d’autres) en crise. On ne se fait pas de souci pour eux. Leurs livres sortis la semaine dernière, La vie est un roman et L’énigme de la chambre 622, sont respectivement en deuxième et première positions dans les meilleures ventes de livres compilées par le réseau datalib, toutes catégories confondues. Est-ce à dire qu’il est inutile de s’en occuper, qu’ils vivent bien sans moi ?
Penser cela, c’est mal me connaître. Après tout, La vie est un roman n’est jamais que le onzième roman de Musso que je lis, ce qui donne quelques points de comparaison. Et L’énigme de la chambre 622, le troisième de Joël Dicker. Soit, pour chacun, plus de la moitié de la production. (Oui, j’ai dit production…) Affirmera-t-on encore sans rire que la critique se détourne en pinçant le nez des livres qui font le bonheur des vraies gens ? (C’est qui, ces vraies gens ?)
Le lecteur populaire, c’est bien connu, en a marre de l’écrivain germanopratin célébré par les élites (c’est qui, les élites ?), qui considère que Gallimard est sa maison naturelle, dans la rue du même nom, mais qui regrette de n’être entendu que par 0,05 % des auditeurs quand il est interrogé avec finesse (et répond avec intelligence) sur France Culture à deux heures du matin (au fait, il y a quoi, comme émission, à cette heure-là, sur France Culture ? je ne sais pas, à cette heure-là, je lis).
D’ailleurs, cet écrivain germanopratin, que nous raconte-t-il, dans ses livres confidentiels ? Des histoires d’écrivains, pardi ! C’est bien la preuve qu’il n’a aucune imagination mais alors, vraiment aucune, incapable de sortir de son quartier pour aller voir ailleurs ce qui s’y passe. (Demandez à Alexandre Jardin qui se frotte, lui, et s’en félicite tant qu’il s’en gargarise, au monde d’en bas – quant au résultat de l’expérience, il est beaucoup moins félicitable et gargarisable, essayez de lire Française, vous verrez par vous-même.)
Et, donc, puisqu’ils sont si différents des écrivains de l’élite, que racontent-ils, ces écrivains populaires ? Vous n’allez pas me croire : des histoires d’écrivains !
Si, si…
La vie est un roman commence comme un thriller, avec la disparition de Carrie, la fille de Flora Conway, trois ans, alors qu’elle jouait à cache-cache avec sa mère dans leur appartement de Williamsburg, New York. Situation impossible : la pièce est restée fermée, et pourtant il faut se rendre à l’évidence, la petite n’est plus là. On n’oubliera pas de signaler au passage que Flora Conway est romancière – elle a reçu le prestigieux prix Franz Kafka en 2009 après son troisième livre, elle n’apparaît pas dans les médias, son éditrice Fantine de Vilatte gère sa carrière pour elle et la représente dans les grandes occasions, comme ce fut le cas à Prague pour la remise de ce prix littéraire.
Guillaume Musso, on le sait (et, si vous ne le saviez pas, apprenez-le), a l’habitude d’appeler à la rescousse les signatures les plus connues et reconnues. Avant qu’il soit question du prix Kafka, Simenon avait déjà pointé le nez avec une citation extraite de Quand j’étais vieux, je vous épargne tout ce qui va suivre comme références mais c’est, dirais-je, digne de la bibliothèque d’un honnête homme soucieux de se cultiver, à moins que cela ressemble à un trompe-l’œil dans le genre d’une collection de la Bibliothèque de la Pléiade affichée derrière la personne qui vous reçoit chez elle et veut paraître cultivée – encore heureux, ce ne sont pas des reliures achetées au mètre courant.
Donc, Flora Conway, dépressive après la disparition de sa fille, on la comprend, vaguement suicidaire, puis de plus en plus précisément et, au moment où elle va commettre le geste fatal, voilà que…
Le suspense est insoutenable (ne riez pas) : voilà qu’elle se révèle être l’héroïne d’un roman qu’écrit, en France, Romain Ozorski, écrivain à succès, vague double de Guillaume Musso himself, voyez comment la création s’éparpille, se reflète dans des miroirs, et pourquoi on en arrivera à « La troisième face du miroir » dans l’avant-dernière partie.
Si vous n’avez pas lâché avant, car rien de tout cela, outre le fait que ce n’est ni écrit ni à écrire, ne tient vraiment debout à moins d’une lecture très inattentive, vous arriverez alors au cœur de la bibliothèque : les quarante sources des citations rencontrées au fil des pages, à quoi il faut ajouter encore la liste des « autres auteurs, artistes et œuvres évoqués », car il insiste avec insistance (c’est assez ?), Guillaume Musso, il ne lit pas n’importe quoi.
Mais pourquoi, alors, pratique-t-il une phrase si plate ?
On pourrait se poser la même question à propos de Joël Dicker, découvert et porté vers le succès par le grand Bernard de Fallois. Celui-ci, disparu il y a deux ans, a notamment été l’éditeur d’inédits de Proust – Jean Santeuil et Contre Sainte-Beuve. C’était il y a longtemps, Joël Dicker n’était pas né mais il s’en souvient si bien que le chauffeur et majordome de Macaire Ebezner, l’un des personnages principaux de son nouveau livre, s’appelle Alfred Agostinelli, comme le secrétaire de Proust…
Donc, le romancier populaire Joël Dicker met en scène, vous l’aurez deviné, un écrivain publié par Bernard de Fallois et qui souffre, outre de la mort de celui-ci, d’une rupture sentimentale. Besoin de changer d’air ? Un hôtel suisse (car j’ai oublié de vous dire que L’énigme de la chambre 622 se déroule en Suisse, il est vrai que cela n’a guère d’importance sinon pour le monde bancaire où se passent les événements) l’accueille, où il est troublé par l’absence de chambre 622 – la 621bis suit la 621 avant la 623. Troublant mystère, de quoi revenir sur un meurtre qui s’est produit là alors que les cadors d’une banque privée y étaient réunis pour choisir leur nouveau mâle alpha.
Un jeu de yoyo plus épuisant qu’hypnotique commence alors, entre notre époque où enquête « l’écrivain », comme on appelle respectueusement le Joël du roman, et celle du meurtre – avec des rappels chronologiques incessants, de peur qu’on s’égare (mais on s’égare quand même) : « 7 jours avant le meurtre », puis « 6 jours avant le meurtre », ou quelques mois avant, ou quelque temps après…
L’affaire est embrouillée et Joël Dicker tient beaucoup à montrer à quel point elle l’est. Il narre (car, dans ces cas-là, on ne raconte pas, on narre) les moindres péripéties avec moult détails superflus, même et surtout quand elles ne présentent pas le moindre intérêt pour le récit, il caricature sans nuance la manière dont parle Arma, l’employée de maison de Macaire et de son épouse Anastasia, pour qui ses patrons sont « Moussieu » et « Médème », il aligne les poncifs du polar sans savoir qu’en faire d’autre que de les placer les uns derrière les autres.
Franchement, je me suis ennuyé. Cela ne me dérange pas de lire un roman de 576 pages, cela me dérange quand j’ai l’impression qu’il aurait eu une meilleure tenue dans un volume deux fois moindre. Mais alors, qui pour l’écrire ? Je vous le demande…
Pas Guillaume Musso ni Joël Dicker, en tout cas !

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