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mercredi 8 juin 2016

Maurice Pons a replié ses souvenirs

Maurice Pons, qui était né en 1927, vient de mourir, annonçait tout à l'heure un tweet des Editions Christian Bourgois. Il n'avait jamais été placé en haut de l'affiche, ni des listes de best-sellers. Mais des livres comme Les saisons ou Virginales ont enchanté leurs lecteurs. Et ont toutes les chances de durer, car ils sont de ces ouvrages dont les amoureux font une promotion discrète, si bien que, de cercle en cercle, Maurice Pons ne cesse de gagner un nouveau public.
En 1993, il avait publié des Souvenirs littéraires et j'avais profité de l'occasion pour écrire sur lui, et sur ce livre, un article qui aurait mérité d'être plus consistant. Le voici.
On pense que Maurice Pons est un écrivain qui passe avec nonchalance sur l’horizon de la littérature, donnant de temps à autre, le plus rarement possible, un texte, voire même un recueil de nouvelles, soucieux davantage de faire republier les livres déjà écrits que d’en donner de nouveaux, donc économe de l’attention des lecteurs attentifs, ceux qui ont pris soin de le suivre depuis ses débuts en… 1951 ! Cela faisait quand même, en trente ans, treize livres, mais souvent brefs, si brefs que le premier – Métrobate – ne comptait, dans la première version présentée à Julliard, que soixante-deux pages dactylographiées déjà très étirées. L’éditeur était séduit par le manuscrit mais exigeait un volume double pour le publier. Déjà Maurice Pons était, comme il le sera encore plusieurs fois ensuite, voué aux travaux forcés de l’écriture.
Les circonstances seront pour beaucoup dans sa production. Mais des circonstances dont on ne peut dire qu’il se contente de les subir. Quand, signataire du manifeste des 121 pendant la guerre d’Algérie (il s’affiche ainsi parmi ceux qui revendiquent pour les Algériens le droit à l’insoumission), il veut participer à un numéro spécial des Lettres nouvelles dont tous les textes sont écrits par des auteurs appartenant à ces 121 honnis, il rédige rapidement une nouvelle – « La Vallée », qu’on retrouve ici – qui deviendra plus tard son roman le plus célèbre, Les saisons.
Non, décidément, sous ses dehors paresseux, Maurice Pons n’est pas celui qu’on pense. Il n’est même pas, comme on a voulu le faire croire, le véritable auteur des mémoires de Simone Signoret, La nostalgie n’est plus ce qu’elle était. Il a failli l’être, une commande lui avait même été passée pour qu’il fasse parler la grande dame et se charge ensuite de la transformation de l’oral en écrit. Mais la métamorphose s’est mal passée, le dactylogramme des entretiens n’a pas pu devenir un livre… et c’est Simone Signoret elle-même qui a tout repris depuis le début, écrivant vraiment pour faire l’ouvrage que l’on sait.
Discret, Maurice Pons a quand même été ainsi à l’origine d’un énorme succès, de la même manière qu’il permit à François Truffaut de tourner son premier film, un court métrage, en lui donnant le sujet des Mistons – une nouvelle de Virginales. Il a aussi fini par être une des chevilles ouvrières de l’édition, en Pléiade, de l’œuvre de Jonathan Swift, dont son père, spécialiste, ne put assurer la mise au point jusqu’au bout.
Tout cela ne serait qu’anecdotes, de l’ordre d’une rencontre liminaire avec Jules Romains, si on n’apercevait, à travers des Souvenirs littéraires très écrits, une parfaite superposition de la vie et du travail, une préoccupation de chaque instant – et même dans les instants qui semblent les plus vides – tournée vers la production littéraire.
Le dessous des cartes mérite parfois d’être connu. Certes, les lecteurs de Maurice Pons apprécieront davantage que les autres ces confidences dont ils percevront tout le sel. Mais les autres peuvent entrer, par la porte de derrière, dans un monde qui leur promet bien d’autres réjouissances. Car comment lire « La Vallée » sans avoir envie de passer aux Saisons ? Et se pourrait-il qu’on soit à ce point insensible aux aventures d’un titre, Rosa, pour ne pas prendre ensuite la peine d’aller voir du côté de Chronique fidèle des événements survenus au siècle dernier dans la principauté de Wasquelham comprenant des révélations sur l’étrange pouvoir d’une certaine Rosa qui faisait à son insu le bonheur des plus malheureux des hommes… ouf ! Autant dire que Maurice Pons n’a jamais eu le sens du marketing littéraire et qu’il s’est contenté de mener tranquillement, au rythme qui lui paraissait adéquat, une œuvre dont les amateurs sont quand même de plus en plus nombreux, grâce à ceux qui, fascinés, transmettent leur admiration à d’autres et élargissent ainsi le cercle du partage heureux.
Les Souvenirs littéraires de Maurice Pons ne sont pas, comme d’autres ouvrages du même genre, un document sur les mœurs éditoriales de notre temps. C’est beaucoup mieux : la voix complice d’un authentique écrivain.

dimanche 27 mars 2016

Jim Harrison, souvenir d'un homme des bois

En 1997, au départ de la gare de Montparnasse à Paris, j'attendais, comme beaucoup, le train qui devait nous emmener au Festival Etonnants Voyageurs à Saint-Malo. Dans cette gare, à une table de bar, nous étions deux ou trois à prendre un café. Parmi ceux qui se trouvaient là, il y avait Jim Harrison, dont on vient d’apprendre la mort à 78 ans. La veille, il avait dîné avec Francis Ford Coppola et Robert De Niro, me disait-il, et pourquoi ne l’aurais-je pas cru ? Il était en tout cas pareil à l’image qui est la sienne, à la fois bourru et aimable, une sorte d’homme des bois égaré en ville – mais on sait que de l'imagination de cet homme des bois étaient sortis quelques-uns des romans américains les plus passionnants des dernières décennies.
En guise de bref salut, retour sur quelques ouvrages, au hasard de lectures et de chroniques dans une œuvre abondante.

Julip
Au tout début d’un mariage passablement alcoolisé, ses parents la nommèrent Julip, un mélange de fleur et de cocktail du Sud. Reste à savoir si elle est plutôt fleur ou plutôt cocktail. On a cent pages pour le découvrir dans la première des trois nouvelles, avant « L’homme aux deux cents grammes » (deux cents grammes de quoi ?) et « Le Dolorosa beige ». Ce sont de brefs romans noirs plutôt que des nouvelles, en fait, dans lesquels Jim Harrison fait mousser ses personnages et les détails qui les accompagnent, avec ce tour de main qui n’appartient qu’à lui. Ecrivain-culte comme John Fante ou Raymond Carver, Jim Harrison possède cette facilité apparente propre à ces écrivains américains auxquels rien ne semble impossible. Il y a une sorte de magie qui fascine d’emblée et fonctionne jusqu’au bout de ses textes.

De Marquette à Veracruz
Trois décennies, est-ce assez pour construire un homme ? David Burkett se le demande, même s’il sait qu’il s’en est sorti. Sorti de sa famille devenue trop riche en exploitant la terre et les ouvriers. Sorti des péchés de son père, des tourments de sa mère, de ses propres frustrations… Formidable initiation prolongée, le roman grouille de personnages fascinants. Jim Harrison s’offre un casting parfait, tout droit sorti de son imagination – et peu coûteux. Il ne masque pas sa préférence pour les femmes, qui sont ici exceptionnelles (même la mère de David le deviendra). On pense comme lui. Bien obligé, il ne laisse pas le choix. Les femmes, dont certaines très jeunes, donnent l’élan au livre et à son héros plein de questions.

Aventures d’un gourmand vagabond
Jim Harrison boit du gigondas dans des verres de 33 centilitres. Il préconise, dans les dîners officiels, un magnum de vin par convive. C’était, il est vrai, dans l’euphorie de l’élection de Bill Clinton à la présidence. Si cette pratique avait été adoptée, on ne se demanderait plus si certains chefs d’Etat arrivent ivres à une conférence de presse…
L’écrivain ne recule pas devant la boisson. Ni devant la nourriture. Les repas qu’il raconte sont pantagruéliques. Et fins. Le gourmand, comme il se définit lui-même, est aussi un gourmet. Pas de place ici pour le fast food. Mais une célébration quotidienne de la bonne chère, d’une nourriture saine et riche bien éloignée des régimes minceurs. Il note pourtant, en 1993, qu’il a perdu trois livres depuis 1970 et qu’il compte bien continuer à ce rythme, pas trop contraignant.
La gastronomie serait-elle pour lui une religion ? Bien mieux : un art de vivre au plus près du meilleur de ce que nous offre la nature. Dans une parfaite cohérence avec lui-même, Jim Harrison fait mijoter avec ses plats les autres aspects de l’existence. Et, bien qu’il s’en défende, ses chroniques gastronomiques fondent une sorte de philosophie.

Les jeux de la nuit
Pourquoi Jim Harrison cède-t-il à un fantastique de pacotille en déclinant paresseusement le thème du loup-garou dans la troisième nouvelle ? Les deux autres sont bien plus fortes. La fille du fermier, en particulier, la première, où Sarah, blessée à jamais par le quasi viol qu’elle a subi, décide de se venger et organise la traque. Pour en arriver à se reconstruire presque malgré elle, grâce à la haine et à la force intérieure qui l’animent.

Grand Maître
La retraite ne suffit pas à Sunderson pour renoncer à traquer le gourou d’une secte sur qui pèsent de forts soupçons de pédophilie. Il en fait une affaire personnelle. Ainsi que, surtout, un prétexte à mettre de l’ordre dans sa propre vie : tenter de résister à l’appel du sexe et de l’alcool, retrouver la sérénité d’un bord de rivière, marcher, pêcher, accepter son âge. Un hymne à la nature et à l’humanité, dans certaines limites pour celle-ci.


mardi 12 novembre 2013

Prix Médicis : Marie Darrieussecq, Toine Heijmans, Svetlana Alexievitch

Je suis surpris par les choix du jury Médicis, mais je les approuve...

Roman français
Dans Clèves, il y a deux ans, Marie Darrieussecq prêtait à Solange les expériences d’une jeune fille transformée, par la nature et les événements, en femme. Depuis, dans Il faut beaucoup aimer les hommes, Solange est devenue actrice, est installée à Los Angeles et travaille à Hollywood pour cinquante mille dollars les deux jours de tournage. Mais le succès d’empêche pas la naissance du désir et l’imperfection de son accomplissement.
Le premier regard a suffi, lors d’une soirée : elle n’a vu que lui. Kouhouesso est acteur, il veut réaliser une adaptation de Cœur des ténèbres sur les lieux du roman, au Congo : « il était temps qu’un Africain s’empare de Hollywood », lui explique-t-il. Les clichés racistes envisagés de l’autre côté du miroir par un homme qui est né au Cameroun anglophone.
Le Congo, Solange sait à peine où cela se trouve. Elle apprend en écoutant : « Le Congo, par surprise et comme négligemment, s’était laissé asservir. La Belgique était une tique au flanc d’un géant, et qui sait encore la situer quand les humains contemplent dès l’enfance la tache verte, étalée, qui fait le centre de l’Afrique ? »
Son amant est un lecteur. Solange lui a dit : « Il n’y a rien de plus sexy qu’un homme qui lit. » Elle le pensait, puisque le rire qui a suivi venait du plus profond d’elle-même. Mais peut-être cette vérité était-elle inconsciemment adaptée à la situation, puisqu’il s’agissait de séduire. Cet « homme magnétique » semble d’ailleurs sous le charme. Qu’il soit noir et elle, blanche, ne change rien à l’intensité de leur liaison. Pour une fois, citons le très court texte qui, en quatrième de couverture, est censé attirer le chaland quand il a retourné le livre dans une librairie : « Une femme rencontre un homme. Coup de foudre. L’homme est noir, la femme est blanche. Et alors ? » Et alors, en effet ? S’il y a un problème, car il y a un problème, il ne se situe pas là. Pas exactement là, du moins.
Car Solange est avant tout une femme qui attend. Elle attend une visite qui tarde à se produire, un texto qui n’arrive pas. L’homme qu’elle aime est tout entier plongé dans le projet de sa vie : son film, plutôt qu’elle. Préoccupé par le montage financier, la distribution, les difficultés techniques liées à un tournage dans la forêt équatoriale, il utilise Solange comme le mur sur lequel il joue tout seul à se renvoyer la balle, sans se soucier de ce que pense le mur qui n’a, en principe, aucune place dans le casting.
Solange souffre, et le dire n’est rien. Marie Darrieussecq fait de son héroïne une éponge qui s’imprègne certes des rares moments de bonheur mais aussi et surtout des longues plages d’absence, de la douleur qui les accompagne comme une note aigüe dont elle voudrait tant qu’elle cesse de lui vriller l’âme.
La vibration intime est captée avec finesse par la romancière qui ne néglige pas les plans larges – après tout, elle parle de cinéma ! Le lecteur s’amuse des prénoms lâchés un peu partout en liberté surveillée comme autant de clins d’œil à la faune des acteurs et des réalisateurs. De George (et son café) à Steven – Soderbergh, le nom est fourni en prime pour éviter la confusion –, ils sont nombreux dans les seconds rôles. L’Afrique – cette Afrique-là, où se déroule le tournage – est, elle aussi, restituée à la perfection.
Quant à déterminer, au milieu de ces thèmes multiples, celui qui a surtout retenu Marie Darrieussecq, ne cherchez pas plus loin que le titre et son prolongement dans la citation complète de Marguerite Duras placée en épigraphe ainsi que, plus loin, quand Solange tombe dessus et l’envoie par texto : « Il faut beaucoup aimer les hommes. Beaucoup les aimer pour les aimer. Sans cela, ce n’est pas possible, on ne peut pas les supporter. » Cela explique peut-être tout.



Roman étranger
Un homme fait en voilier, avec sa fille et pour conclure trois mois de congé sans solde, la traversée du Danemark aux Pays-Bas. Le temps flotte comme son embarcation soumise aux caprices des vagues. Le réel subit des déformations surprenantes, comme si la vie sur l’eau ne correspondant pas à celle de la terre ferme. Le lecteur se perd lui aussi, avec autant de plaisir que d’admiration pour la manière dont Toine Hejmans, pardonnez l’expression, le mène en bateau. Car En mer, outre les émotions de la navigation, réserve une surprise finale de taille.


Essai
J'ai commencé à lire La fin de l'homme rouge le jour du Prix Nobel de littérature - le nom de Svetlana Alexievitch circulait avec insistance. Je me suis arrêté, à regret, après une centaine de pages et avoir aussi circulé un peu partout dans l'ouvrage - elle n'a pas eu, comme vous le savez, le Nobel et je devais donc me pencher sur le cas Alice Munro.
A regret, oui, parce que le désarroi qui perce dans les voix multiples auxquelles Svetlana Alexievitch laisse toute la place est restitué avec une force peu commune. Elle avait déjà utilisé cette méthode dans au moins un livre précédent, La supplication, présent aussi dans ma bibliothèque. Avec la fin de l'ère communiste, les Russes et les habitants des autres pays qui constituaient l'URSS ont perdu tous leurs points de repère. L'apprentissage de la liberté n'est pas une chose si évidente qu'il y paraît, demandez aux Français récemment libérés après trois ans de captivité en Afrique - et rapportez leurs réactions à celles de peuples entiers.