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jeudi 22 mai 2014

SAS, un classique ?

Gérard de Villiers enterré depuis novembre dernier, le voici propulsé au rang de classique, ou presque. Les débuts de SAS étaient devenus inaccessibles pour les lecteurs. 40.000 fans peuvent se réjouir: c'est le tirage d'une édition collector du premier volume de la série, SAS à Istanbul.
Il était paru en janvier 1966, on y rencontrait, dès la première ligne, "Son Altesse Sérénissime le prince Malko Linge" en train de regarder le Bosphore de sa chambre, au troisième étage du Hilton d'Istanbul. Il avait reçu, peu de temps auparavant, le devis de l'entrepreneur, qui estimait à 50.000 dollars les coûts de réparation du toit de son château, son "Schloss" en territoire autrichien (mais le parc est en Hongrie), avec salle d'armes, salons et tour ouest déjà restaurés. Il reste beaucoup à faire - de quoi l'occuper pendant deux centaines de volumes encore à venir à ce moment...
Le lendemain de son arrivée, il a rendez-vous avec le capitaine Carol Watson. Tiens! le voilà qui passe en criant devant la fenêtre, tombant des étages supérieurs...
A la fin, Malko se trouve dans l'avion qui décolle d'Istanbul, il aperçoit au passage "la Mosquée du Sultan Ahmet brillant dans le soleil couchant" et revient à l'essentiel en dépliant le plan (pl-pl, pas très joli, mais c'est pareil dans le texte: "Il déplia un plan sur ses genoux.") du futur grand salon de son château. Trois mois de travail en perspective...
Entre-temps, il a accompli sa mission, quelques anges sont passés (le premier: "Un ange passa, les ailes chargées de fusées."). Il a rencontré Leila, à qui ressemble un peu une hôtesse dans l'avion du retour - son "décolleté vertigineux" a donné à Malko l'impression "que les seins allaient lui sauter à la tête". Il a été assommé sans avoir le temps de sortir son Colt - bien qu'il porte rarement une arme à feu, pas très cohérent mais admettons. Bon, et puis, et puis... c'est déjà un SAS avec la plupart des tics et des ressorts qui ne vont pas cesser d'animer la série pendant quasiment un demi-siècle.
Si l'oeuvre (hum!) de Gérard de Villiers acquiert un jour un statut de classique, ce ne sera pas grâce à une édition collector. Mais peut-être parce que les séries B (ou Z) auront fait partie d'une époque et l'auront peut-être même influencée. Les universitaires qui se pencheront sur le parcours de SAS seront plus probablement des sociologues, voire des historiens (le temps passant) que de purs littéraires.

vendredi 1 novembre 2013

Fin de parcours pour SAS et Gérard de Villiers

Gérard de Villiers, 83 ans, vient de mourir. Il avait écrit exactement 200 volumes des aventures internationales, musclées et érotiques, de Son Altesse sérénissime Malko Linge, plus connu par les initiales S.A.S. (La vengeance du Kremlin, qui vient de paraître en octobre, était le n° 200 de la série.) Quatre fois par an, il déboulait dans les librairies, surtout dans les gares et les aéroports. Destination : un coin de la planète en ébullition. en juin, c’était Kaboul, encore pour une de ces missions que la C.I.A. ne peut pas accomplir elle-même. Il avait fallu deux volumes pour la raconter, la faire échouer, mettre Malko en grand danger et l’équilibre de la région en péril. Sauve-qui-peut à Kaboul, en effet...
Les Américains voient d’un mauvais œil l’avenir d’un Afghanistan où Hamid Karzai envisage de rester au pouvoir par l’intermédiaire d’un proche qui serait le prochain président. Ce n’est pas acceptable : il faut l’éliminer. Et la sale besogne sera pour Malko, qui part à reculons.
Car Malko possède une éthique, ce dont les lecteurs ne s’étaient peut-être pas suffisamment rendu compte. Et cette mission choque son éthique : assassiner un président, quand même… Mais il faut bien que quelqu’un fasse le sale boulot. Pour apaiser sa conscience, il ne se fera pas payer cette fois-ci. Les réparations de son château en Autriche attendront.
De l’Afghanistan, de son pouvoir corrompu, du rôle des Talibans, du trafic de drogue, le romancier va tout nous dire, tout nous apprendre. Intronisé en janvier par le New York Times meilleur décodeur des sacs de nœuds les plus indéchiffrables, bénéficiant depuis ce moment d’une considération nouvelle, Gérard de Villiers ne peut plus être lu qu’avec respect. Le respect qu’on éprouve pour l’oracle qui a annoncé, dans plusieurs romans, des faits apparemment imprévisibles : l’assassinat de Sadate, celui de Rafiq Hariri, une tentative d’élimination de Bachar al-Assad…
Entre les analyses de la C.I.A. et les alliances de circonstance, Sauve-qui-peut à Kaboul ne foisonne pourtant pas de révélations spectaculaires. On découvrira que les Afghans sont plus retors que les Américains : une question de culture. Que les Talibans peuvent redevenir des alliés. Que la main droite d’Obama préfère parfois ne pas savoir ce que sa main gauche a signé. Ou que les routes ne sont pas sûres aux environs de Kaboul…
Des ingrédients que tout auteur de thriller qui se respecte utiliserait à peu près de la même manière. Peut-être d’ailleurs dans une perspective plus cohérente. Ici, les faits et les phrases s’enchaînent à toute allure, sans souci stylistique. Seule la vitesse de la narration fait vaguement tenir tout cela ensemble.
Des tentatives d’humour tombent à plat, chaque fois qu’un ange passe pendant une conversation : il essaie de garder son sérieux, se voile la face, il s’enfuit, effrayé, il a les ailes en berne, etc. L’humour involontaire est plus efficace avec, par exemple, une réflexion de Malko : « Le monde du renseignement était impitoyable, broyant les individus comme dans une meule. Il aurait dû le savoir, mais se laissait chaque fois surprendre. » Au 199e volume de ses aventures ! Ce garçon n’apprend décidément pas très vite…
Passons sur l’usage intempestif du verbe « rafaler », dont le seul mérite est d’être aisément compréhensible, ainsi que sur d’inévitables remarques douteuses (des Japonaises « hideuses aux jambes arquées »), pour en venir à la promesse implicite faite dès la couverture des livres : la présence de scènes sexuelles torrides. Elles sont surtout mécaniques, jusque dans la description. Malko s’enfonce toujours « jusqu’à la garde », la santé est excellente, merci pour lui. Eros et Thanatos font bon ménage, c’est bien connu, l’auteur le rappelle au cas où nous l’aurions oublié.
Dans les dernières lignes, Malko Linge se dit qu’il va regretter l’Afghanistan. Pas nous.