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vendredi 25 juillet 2014

Vers la rentrée (3) avec Jean-Claude Pirotte

Trois mois après sa mort, Jean-Claude Pirotte publie encore. Comme un dialogue qui se poursuit entre un hypothétique ailleurs et des lecteurs. J'avais cru conclure avec une note écrite en mai (il en existe une autre version, publiée le lendemain sur le site La république des livres où Pierre Assouline lui a apporté une mise en forme plus soignée). L'écrivain reprend la main avec Portrait craché, roman si peu fictionnel et si touchant.

Portrait craché, selon son éditeur

Ni plainte ni complainte dans ce roman cru et nu où l'auteur fait corps avec son personnage pour tenir une chronique où le scalpel de l'humour noir découpe à vif humeurs et tumeurs. Les mots contre les maux. «Les livres sont des analgésiques», écrit Jean-Claude Pirotte. Ils survivront à cette humanité moribonde où le silence et la mort sont siamois. La littérature comme remède. Les ouvrages des écrivains qu'il aime – sa famille élective – font rempart autour de lui. L'écrivain plonge en eux pour revenir à la source, à l'orgueil de finir debout.

L'auteur, Jean Claude Pirotte

Jean-Claude Pirotte était poète, romancier et peintre. Son écriture nous entraîne dans les plis du quotidien et les courbes des vignobles, «au fond des chais obscurs et du secret lumineux du paysage» (Autres arpents, prix Marguerite Duras 2001). Il a notamment publié, au Cherche midi, Mont Afrique (1999), Hollande, poèmes et peintures (2007), Place des Savanes (2010), Brouillard (2014) et Portrait craché (2014). Il a reçu, en 2012, le Goncourt de la poésie pour l'ensemble de son œuvre. Il nous a quitté en 2014.

Les premières lignes

La paralysie faciale a déformé ses traits. Pour parler de lui, il convient de trouver un ton objectif, ce qui n'est pas si facile. Il est sourd de l'oreille gauche, le préciser est déjà entrer en lui comme par effraction. Il n'est plus jeune, loin s'en faut, et son esprit commence à vagabonder.
Sur cette petite table encastrée contre le mur, à la droite d’une bibliothèque dont les étagères sont presque dépourvues de livres, on remarque peut-être d’abord la boîte à rouler les cigarettes, le cendrier, le tabac fleur de pays numéro 6, wervik, dont l’arôme serait censé être typiquement belge, et puis le paquet de feuilles rizla croix, world’s n° 1, qui proclame l’art de rouler, the art of rolling à la manière, dirons-nous, d’un chanteur de jazz.

samedi 24 mai 2014

Jean-Claude Pirotte a laissé «cet encombrant fardeau d'os d'humeur et de chair»

Bien sûr, je savais qu'il n'allait pas bien. Même ses livres, en particulier le dernier, Brouillard, le laissaient entendre. Mais je fréquentais son oeuvre depuis si longtemps que je m'attendais à recevoir encore pendant des années une de ces enveloppes contenant un autre ouvrage de Jean-Claude Pirotte et portant sa signature: une aquarelle, qui permettait de savoir, avant même d'ouvrir, de qui venait l'envoi.
Donc, voilà, dans le combat entre le cancer et Jean-Claude Pirotte, qui était né en 1939, c'est le cancer qui a gagné. Salaud de cancer.
Je ne me sens pas le cœur de retracer, ce soir, sa vie et sa carrière. Voici, simplement, les trois derniers articles que j'ai écrits sur lui, ou plutôt sur ses publications les plus récentes. Vous trouverez de précédentes notes de blog (l'une d'elle recoupant partiellement celle-ci) en suivant ce lien.

Ajoie (2012)

Poète migrateur plutôt que voyageur, Jean-Claude Pirotte se pose là où l’appelle le souffle du vers. Cette fois, saint Fromont l’a requis sur le plateau de l’Ajoie, dans le Jura suisse. Ne cherchez pas Fromont dans le calendrier : il n’existe que dans la tradition populaire et dans un livre de Pierre-Olivier Walzer, pas dans la liste officielle de l’Eglise. Voilà qui plaît à un écrivain peu soucieux de respecter les normes et dont le pas marque les territoires successifs. Ceux-ci ont néanmoins tous en commun d’être traversés par une poésie d’apparence familière dans laquelle l’ironie douce fait merveille quand il fait rimer, par exemple, « milan » et « mille ans », bien que ce soit davantage : « mais il fallait une rime / et rimer n’est pas un crime / ça fait partie du décor ».

Le décor, vivant et scruté par un œil attentif, habite les pages. Les époques se superposent avec le passage des peuples qui, au fil du temps, se sont succédé au pays de l’Ajoie. Dont Jean-Claude Pirotte précise rapidement, afin que le doute ne soit pas permis, que le nom n’est pas construit avec un alpha privatif (ce qui signifierait « absence de joie ») mais qu’il est « l’Ajoie comme la joie ». Teintée parfois, cependant, d’une réflexion sur l’âge, entre mélancolie et soulagement : « l’heure vient d’échanger contre un corps volatil / cet encombrant fardeau d’os d’humeur et de chair ».

Vaine pâture (2013)

Les poèmes de Jean-Claude Pirotte suivent le fil des jours. Ils se disent le résultat de ce qui reste d’une année et qui « tient en ces pages griffonnées ». Le titre trouve sa signification dans un Projet de code rural de 1868, cité en fin de volume : « Les vaines pâtures sont les grands chemins, les prés après la fauchaison, les guérets ou terres en friche, et généralement tous les héritages où il n’y a ni semence ni fruit, et qui, par la loi ou l’usage du pays, ne sont pas en défends. » Même sans tout comprendre de ce langage administratif, on voit comment les mots de l’écrivain s’octroient des espaces de liberté où seule la beauté des images est la règle.
Avec, quand même, les balises, à moins qu’il s’agisse au contraire des encouragements à aller plus loin, grâce à des auteurs appartenant depuis longtemps à la galaxie dans laquelle Jean-Claude Pirotte trace sa route. Prudent, il écrit, sans citer de noms : « je citerai parmi mes contemporains si proches / un tel un tel autre et puis lui / et lui aussi j’en oublie j’en oublie ». Mais les noms sont dans les marges d’une page « avec » André Frénaud, T.S. Eliot, ou André Dhôtel, dans une citation d’Henri Thomas, d’Armen Lubin, de Pierre Morhange… Pirotte lit encore plus qu’il n’écrit, et ses lectures éveillent sans cesse des échos d’une œuvre à une autre, courant en surface d’un territoire qu’ils irriguent aussi en profondeur.
Poète des villes et des champs, Jean-Claude Pirotte dessine au ciel les vols de corbeaux autant que sur terre les chemins des campagnols, aperçoit la rencontre fugitive d’un merle et d’une pomme, voit les toits blanchir ou bleuir, retrouve en tout une âme d’enfant qui connaît l’art de vieillir. Il y a de la pensée magique dans Vaine pâture, mais elle se tient à hauteur d’homme, avec les doutes qui l’accompagnent : « si je suis un poète / (ce qui n’est pas démontré) »
Vent et poussière, paroles qui ne font que passer mais déposent, en petits tas, des suppléments de vie que seul connaît le poème.

Brouillard (2013)

Truquer les livres, écrit Jean-Claude Pirotte dans les premières lignes de Brouillard, ce n’est pas difficile : « il suffit d’antidater, de postdater, de ne pas dater, de n’inscrire que ce que l’on veut, de brouiller les chiffres, de dénaturer le réel. » Cela va d’ailleurs de soi : « Le seul fait d’écrire dénature, on ne le sait que trop. » Nous sommes prévenus, pas question de prendre au pied de la lettre les carnets d’autrefois retrouvés et aujourd’hui commentés, prolongés, pour leur donner un semblant de cohérence. Un semblant seulement. La maladie gagne, et il n’est plus temps de jouer à être autre chose qu’un poète qui, en prose, tisse de légères toiles d’araignées sensibles au moindre souffle d’air. A l’animal qui réalise ces miracles d’équilibre, le narrateur rend un hommage appuyé : il sait combien le patient travail de l’écrivain ressemble à celui de l’araignée, et tant mieux si le résultat en possède quelques qualités.
Pour le dire simplement, il en possède beaucoup, de ces qualités. La moindre n’est pas de se fixer sur les supports les plus improbables – des carnets, ou ce qu’il en reste, car beaucoup ont été détruits lors d’épisodes qui sont rapportés – et de bâtir néanmoins ce récit qui traverse l’air comme une évidence. Il y a la trame principale et les détails qui la renforcent. Un étrange mariage, assez en accord avec une existence toute de révolte et dans les marges, pourrait être la structure du roman, avec des zones d’ombre creusées, pour échapper aux lourds secrets de famille, à proximité de la pègre et des pans de lumière apportés par le sourire d’une petite fille.
L’ancrage est aussi géographique et les lecteurs de Jean-Claude Pirotte retrouveront des lieux qui leur sont familiers à partir desquels l’écrivain fait le grand écart : la Hollande (en vélo) et la Bourgogne (dans les verres). D’une vie qu’il dit « dérisoire » mais aussi « tout simplement belle », le narrateur retrouve les vestiges et leur donne une forme à travers la fiction. De nombreux fantômes habitent cette fiction peuplée d’ombres, à commencer par l’ombre de celui qui l’écrit, posée sur d’autres textes familiers qui constituent eux aussi une géographie intime plus vraie peut-être que la vie elle-même : un viatique formé d’une constellation littéraire que Pirotte et le narrateur qui est son double ne cessent d’arpenter.
Jean-Claude Pirotte est un aquarelliste dont les traits de couleur ne cachent jamais tout à fait ceux qui ont déjà été posés par-dessous. La lumière et la transparence créent un léger effet de flou à travers lequel le réel ne cesse d’apparaître et de disparaître – ce mot, hors une citation d’Evariste de Parny qui en prolonge l’écho, est le dernier du livre.

lundi 6 mai 2013

A lire cette semaine : Fitzgerald, Modiano, Amis et Pirotte

Des entretiens, une collection de romans, un roman seul et de la poésie. Le menu est varié, et les éditeurs sont à la présentation de ces ouvrages disponibles cette semaine dans toutes les bonnes librairies - leur acquisition se fait sans prescription.

Francis Scott Fitzgerald, Des livres et une Rolls
Des livres et une Rolls est l'ultime recueil d'inédits de Scott Fitzgerald en France. Ce choix d'interviews données par Fitzgerald à ses flamboyants débuts – sa carrière avançant et les échecs commerciaux croissant, on l'interviewe de moins en moins – montre un jeune homme dont la beauté et l'affabilité charment les journalistes. Sérieux et moqueur à la fois, espiègle et brillant, il répond (quelquefois en compagnie de Zelda) avec esprit aux questions littéraires, intimes et parfois politiques des journalistes qui se pressent à la porte de celui qui passe alors pour un jeune prodige. L'inventeur des flappers et le découvreur de l'«âge du jazz» brille ici de toute son intelligence et de toute sa gaieté. «Des livres et une Rolls»? C'est ce qu'il voudrait s'offrir avec l'argent qu'il va gagner.
Comme le dit Charles Dantzig dans sa préface, il fait là ses «débuts dans l'étourderie», contribuant à «laisser s'établir une légende, en partie par roublardise, peut-être (toute publicité est une bonne publicité), en partie par indifférence (seuls mes livres m'intéressent)». Écoutons la voix si séduisante de l'auteur de Gatsby.

Patrick Modiano, Romans

«Ces "romans" réunis pour la première fois forment un seul ouvrage et ils sont l'épine dorsale des autres, qui ne figurent pas dans ce volume. Je croyais les avoir écrits de manière discontinue, à coups d'oublis successifs, mais souvent les mêmes visages, les mêmes noms, les mêmes lieux, les mêmes phrases reviennent de l'un à l'autre, comme les motifs d'une tapisserie que l'on aurait tissée dans un demi-sommeil. 
Les quelques photos et documents reproduits au début de ce recueil pourraient suggérer que tous ces "romans" sont une sorte d'autobiographie, mais une autobiographie rêvée ou imaginaire. Les photos mêmes de mes parents sont devenues des photos de personnages imaginaires. Seuls mon frère, ma femme et mes filles sont réels. 
Et que dire des quelques comparses et fantômes qui apparaissent sur l'album, en noir et blanc? J'utilisais leurs ombres et surtout leurs noms à cause de leur sonorité et ils n'étaient plus pour moi que des notes de musique.» 
Patrick Modiano.
Ce volume contient: Villa triste - Livret de famille - Rue des boutiques obscures - Remise de peine - Chien de printemps - Dora Bruder - Accident nocturne - Un pedigree - Dans le café de la jeunesse perdue - L'horizon

Lionel Asbo vient d’une banlieue où les garçons prennent le chemin de la prison plus souvent que celui de l’école, et où le pitbull est le meilleur ami de l’homme. Après avoir longtemps œuvré dans le recouvrement de dettes par tous les moyens, il gagne un jour la modique somme de cent quarante millions de livres sterling à la loterie, ce qui lui permet de fréquenter enfin les héros de l’Angleterre contemporaine, les stars de la téléréalité comme celles du monde du football, et lui vaudra l’admiration éperdue de son neveu Desmond, jeune homme sentimental et brillant. Si ce dernier réussit à s’extraire de son milieu, il ne perdra jamais de vue les frasques de son oncle, chroniquées par le menu dans les tabloïds anglais, tout en redoutant qu’il ne découvre la faute impardonnable qu’il a commise au temps de son adolescence. 
Martin Amis nous offre un portrait au vitriol de l’Angleterre d’aujourd’hui. Ce roman ravageur et terriblement drôle démontre une nouvelle fois la virtuosité verbale de son auteur. Son talent de satiriste et sa capacité à dépeindre l’Angleterre avec tous ses travers sont éclatants.

Jean-Claude Pirotte, Vaine pâture
Jean-Claude Pirotte est l'auteur d'une cinquantaine de livres, qu’il a parfois lui-même illustrés. Les critiques ont salué sa poésie du quotidien sensible et inspirée, à la tendresse parfois gouailleuse, mais aussi la magie de sa langue au parfum subtil de jadis qui par sa simplicité et sa gravité soudaine est incontestablement très moderne, car d'une haute liberté.
Avec Vaine pâture, c’est une poésie intime que Jean-Claude Pirotte nous livre, mais sans pathos, sans repli vaniteux sur lui-même. Il détient comme naturellement le secret de la grande poésie populaire anonyme, celui d’un lyrisme à la fois universel et personnel, immémorial et toujours neuf.
En 2012, Jean-Claude Pirotte a reçu le Grand Prix de Poésie de l’Académie française ainsi que le Prix Goncourt de la Poésie (rebaptisé Prix Robert Sabatier) pour l’ensemble de son œuvre.

mercredi 5 décembre 2012

Jean-Claude Pirotte, prix Goncourt de la poésie 2012/Robert Sabatier

Je n'ai pas attendu que Jean-Claude Pirotte reçoive, l'année dernière, le prix Apollinaire pour vous en parler ici. En 2009, ses poèmes avaient été rassemblés dans un gros volume, Le promenoir magique, que je vous avais présenté. J'y reviens - sous une autre forme, et en ajoutant quelques livres (pas tous), jusqu'au dernier que j'ai lu cette année. L'occasion est belle: il vient de recevoir le prix Goncourt de la poésie, rebaptisé cette année Robert Sabatier en hommage au romancier, poète et grand amateur de poésie disparu en juin (deux notes à lire dans ce blog, ici et ). Pour l'ensemble de son oeuvre, s'il vous plaît. Et peut-être aussi un peu pour le partage qu'il fait, comme lecteur et commentateur des poètes, dans sa chronique mensuelle du magazine Lire. Petit parcours, donc...

On n’attendait pas vraiment Jean-Claude Pirotte au détour d’une «Enfantine». C’est pourtant bien le genre dans lequel il a lui-même rangé L’épreuve du jour, qui n’est pas constitué tout à fait de souvenirs d’enfance, mais de l’image de ces souvenirs. Jean-Claude Pirotte est écrivain trop fin pour ne pas faire la différence... «J’ai bien peur que mon enfance ait cessé de m’appartenir. Que même elle ne m’ait jamais appartenu, c’est à tout prendre un peu le sujet de ces pages décousues. Peut-être l’enfance n’est-elle qu’illusion romanesque, une manière de tricher avec la mort en se dérobant aux atteintes de la vie.»
Une fois encore, il suffit de quelques phrases pour qu’opère la magie d’une écriture dont la souplesse est extraordinaire. Puis les personnages se mettent en place: le grand-père adoré, la mère silencieuse, l’indispensable Germaine, le souvenir d’Hélène, le père détesté, l’enfant considéré comme un personnage, le vent et la pluie, les bistrots. Quelques fantômes qui reprennent vie pour l’auteur comme pour nous.
Le regard sombre, voire désespéré, de Jean-Claude Pirotte se tempère de tendresse, et la certitude de la mort n’est plus rien si se voir mort est une manière de tenir la fin à distance.
Il y a, dans ce livre, quelque chose d’un apaisement, non pas qu’il n’y ait plus de blessures, mais celles-ci, acceptées une fois pour toutes, ne peuvent plus diffuser qu’une douleur sourde dont la présence constituerait presque un accompagnement amical.
Cet apaisement est d’autant mieux ressenti que Fond de cale, roman maudit à l’histoire éditoriale pleine de malheurs, est réédité en même temps alors qu’il était paru en 1984 – mais n’avait pratiquement pas été diffusé.
L’histoire de Jan Idsega, qu’il écrit, est lourde de souvenirs qui n’ont, eux, rien d’amical. Elle commence, c’est tout un symbole, par l’explosion d’une hirondelle contre la voiture du narrateur. Une hirondelle ne fait pas le printemps. Certes, mais elle peut donner le ton d’un livre déchiré. Coupable, Jan Idsega? Et de quoi? Il est vrai que Hilde n’est plus là. Mais, pour le lecteur, un mystère subsistera. Fond de cale est un roman noir, mais pas au sens réducteur où on l’entend dans le monde du roman policier.
Les deux livres sont, on l’a compris, différents. Mais ils sont bien l’œuvre du même écrivain, qu’on retrouve toujours avec plus que du plaisir.


Il y a sept ans, Jean-Claude Pirotte recevait le prix Rossel. Le temps d'Un été dans la combe, on se disait donc qu'il était, finalement, un écrivain «convenable», bien à sa place dans un palmarès où figurent à peu près tous les meilleurs romanciers belges de notre époque. On reprend aujourd'hui ce roman, à l'occasion de sa réédition sous un nouveau titre. On l'ouvre, et c'est à nouveau la complicité avec un narrateur qui, pour s'être installé dans un paysage bien précis, ne vient pour autant de nulle part. Quand un médecin lui demande les renseignements nécessaires à sa fiche, il répond: «Je suis étranger, mon nom, mon âge, qu'est-ce que cela peut vous faire?» Cet homme est une énigme qu'on est tenté de reporter sur l'auteur lui-même. Il est minuit depuis toujours ne nous livrera cependant pas la clef, à moins de se contenter d'une clef qui ne tourne dans aucune serrure, qui se contente - c'est déjà beaucoup - de peser dans les mains, avec la sensation si particulière d'un objet réel et cependant à destination inconnue.
La musique y occupe une grande place, comme si les mots n'étaient pas toujours suffisants. Et pourtant, les mots continuent de s'aligner sur les pages des carnets, ceux-ci livrés ensuite au lecteur dans leur état initial, ou réputé tel, ce qui peut être très différent.
«Avez-vous remarqué que, pour parler des mots, il faut les employer? C'est pourquoi nous ne pouvons en sortir. Je connais des gens qui s'expriment par onomatopées, néologismes, etc. C'est ajouter à la confusion. Moi, je crois dur comme fer à la littérature. Dans un sens. Par ailleurs, notez bien, je n'y crois pas du tout. Je ne suis pas de mon temps. Mais de quel temps, alors? Je serais bien en peine de vous le dire.» C'est ainsi que Jean-Claude Pirotte, quand il se collette avec les interrogations fondamentales de l'écriture, les détourne de leur sérieux habituel pour en faire une sorte de jeu - c'est-à-dire, somme toute, quelque chose de très sérieux quand même. Avec lui, on n'en sortira pas. On croit le tenir, l'avoir compris une fois pour toutes, qu'il s'échappe encore, au bord du silence qui le tente mais renonçant à y croire vraiment.
Il est minuit depuis toujours nous renvoie dans le flou, c'est-à-dire à nous-même. Jean-Claude Pirotte est de ces écrivains dont la compagnie, pour n'être pas toujours confortable, est cependant génératrice d'une meilleure connaissance de l'homme, dans ses contradictions les plus complexes. Même dans le petit texte intitulé Sainte-Croix-du-Mont, du nom d'un lieu situé dans un vignoble, et qui paraît avec des photos de Jean-Luc Chapin, Jean-Claude Pirotte parvient encore à nous faire signe: le passé et le présent nourrissent l'attente, préparent à la rencontre...
Dommage que le nouvel éditeur de Pirotte, La Table ronde, ait cru nécessaire de multiplier les références: «Il y a du Chardonne, du Blondin et du Verlaine dans sa plume mélancolique.» Ouais... Fallait-il vraiment tout cela?

Cavale (1997)
En 1975, Jean-Claude Pirotte (Prix Rossel onze ans plus tard pour Un été dans la combe), avocat, était condamné à vingt mois de prison sans sursis pour avoir aidé un de ses clients à s'évader. Il a toujours nié le fait, mais s'est soustrait à la peine en franchissant la frontière, commençant une cavale qui donne son titre à son nouveau livre - rangé dans le genre romanesque, et où il ne faut donc pas chercher trop de vérité, sinon celle que la fiction révèle en transfigurant la réalité.
Il n'empêche: on y retrouve tout Pirotte, l'apparent laisser-aller de quelqu'un qui préférerait faire n'importe quoi plutôt qu'écrire, mais qui, dès lors qu'il écrit, est touché par une grâce si haute qu'elle semble nous rendre meilleur. Il est de ces écrivains qui font du bien!
Cavale commence par la redécouverte d'un carnet, des notes prises pendant cette période. Qu'en faire? Un livre?
«Donc j'ai remis la main sur ce carnet entamé il y a vingt ans, j'en ai feuilleté les premières pages, ça commence par une description minutieuse du carnet, la couverture, les marges, le grain du papier, tout ça, j'ai pensé: bah, ça deviendrait vaguement un bouquin, je n'ai qu'à recopier, c'est l'histoire d'un type dont je ne sais pour ainsi dire rien, je peux y ajouter quelques parenthèses, allonger la sauce, inventer, retrancher n'importe quoi, aucun souci, je n'ai qu'à laisser courir, et c'est ce que, oui, c'est ce que je vais faire.»
La phrase se balance ainsi, sur un rythme hésitant, qui se montre en train de se chercher, qui se trouve, qui s'impose: bien sûr, le livre n'est pas exactement cela, il est beaucoup plus. On devine qu'il s'est construit progressivement, à partir de ces carnets, sur le thème d'une errance qui détermine non seulement les sujets abordés mais jusqu'au style.
«La vérité, c'est que je n'ai rien à dire. Ou pas grand-chose. Si peu de chose que ce n'est pas la peine d'en faire un plat. Ce peu de chose est pourtant ma seule fortune. C'est aussi le signe avéré de mon infortune.»
Fortune et infortune naissent donc à la même source, qui est aussi, heureusement, source de vie et d'écriture, quoi qu'il en dise.
Une cavale, est-ce forcément une aventure? Ici, pas au sens où on l'entend habituellement. Mais une aventure humaine, à coup sûr, où les hommes se frottent les uns aux autres, avec les grosses voix rudes qu'on prend dans les bistros après un peu trop de vin, juste assez cependant pour se sentir un ton au-dessus des conversations quotidiennes. Les affirmations définitives prennent ainsi leur vraie valeur, c'est-à-dire aucune. Il y a du Blondin quelque part dans cette voix-là.
Tout pourrait tenir en un mot: liberté. Liberté d'exister et liberté de parole. Le narrateur s'approprie les lieux, les visages, et surtout une langue emplie de fulgurances. Cavale est un livre qu'on peut ouvrir à n'importe quelle page, et éprouver immédiatement une séduction à laquelle il est impossible de résister pour autant qu'on soit sensible à cela.
Au hasard, donc: «Au fond de l'arrière-salle brumeuse on entend gronder la rumeur d'un siècle ancien.» Ou bien : «Le temps est venu pour nous, cher Macache, d'établir notre fortune. Voilà qui est dit.» Et ailleurs : «Je l'entends encore, Maurice de Thonnance, parodier à l'envi les poètes abstinents, et grommeler au coin d'un comptoir son aragonade favorite: le vin c'est l'avenir de l'homme.»
Voici un roman plein de mauvais garçons et de filles douces, de rêves éveillés et de lectures vivifiantes. Jean-Claude Pirotte, l'air de rien, nous jette tout cela à la figure avec une force rare.

Un long monologue intérieur, du fond d’une prison. D’un cul de basse-fosse, comme on disait autrefois. Humiliations et tortures en sus. Abou Ghraib est le nom qui surgit immédiatement à l’esprit et l’on devine que Jean-Claude Pirotte a dû être, comme beaucoup, secoué (pour utiliser un terme modéré) par les photos diffusées en 2004. Secousse salutaire: l’écrivain s’est emparé de la part d’imaginaire masquée par l’hyperréalisme des images. Et donne à lire aujourd’hui un possible envers du décor.
Dans un texte composé d’une seule phrase sans véritable début ni fin, sans majuscule ni point, mais découpé en trois parties et en courts paragraphes, un homme rumine et cherche à ne pas perdre la tête. Il dit: «je ne suis ni saint ni martyr, je ne suis qu’un être déchu qui ne peut que se moquer de lui-même».
Absent de Bagdad repose, en grande partie, sur des malentendus, au sens où la Genèse les crée entre les hommes quand Dieu, pour les punir d’avoir voulu atteindre le ciel avec la tour de Babel, les sépara en leur attribuant des langues différentes: dès lors, ils ne se comprirent plus. La construction arrêtée, les hommes se dispersèrent.
Quand, aujourd’hui, ils se retrouvent, c’est parfois à l’occasion d’une guerre. Et ils ne se comprennent pas davantage: «au début j’avais réussi à écrire quelques mots dans ma langue, ou plutôt les graver du bout de l’ongle sur un carton minuscule que j’avais trouvé dans le noir en tâtonnant, ils ont dit que j’avais écrit le nom d’Allah et que c’était de l’arabe, mais ils se trompaient, il n’y avait ni le nom d’Allah ni aucun mot d’arabe, c’était le prénom de ma fiancée turque».
Le narrateur possède un avantage considérable sur ses bourreaux: il est cultivé et comprend plusieurs langues. Pour conserver cet avantage, il le garde secret. Et domine en permanence, de sa position peu confortable, ceux qui le retiennent. Les données s’inversent: «loin de réussir à contraindre sa victime à l’abaissement, le geôlier fait du misérable un homme à son plus haut degré d’humanité». Les peurs les plus vives sont du côté du pouvoir. Le prisonnier impuissant a pour lui une totale lucidité. Et un sourire (blessé) qui lui naît parfois sur les lèvres, à la plus grande irritation des autres.
Seuls ceux qui sont du côté du bâton croient en leur pouvoir. Depuis le début, le détenu a trouvé le moyen de s’évader. Les souvenirs l’aident un peu. Ainsi que de savoir exactement qui il est, jusque dans ses défauts. La perfection n’est pas de son monde. L’illusion de la perfection, de la justice, du bien, est en face. Et les illusions, on le sait, peuvent être mortelles…
Paradoxalement, ce texte venu des profondeurs, comme les Mémoires écrits dans un souterrain de Dostoïevski, d’un lieu où la lumière du jour n’arrive pas, est éclairé de l’intérieur et baigne dans une forme de bonheur. Le mot arrive plusieurs fois dans ces pages qui, presque à leur conclusion, disent: «que me reste-t-il sinon l’étrange pouvoir de prolonger encore et encore une agonie presque joyeuse».
Long poème en prose plus encore que roman, Absent de Bagdad est un livre poignant. Il nous tend un miroir dans lequel, sans entrer dans de grands débats philosophico-politico-religieux, un être humain remet en question l’ordre même du monde. Nous sommes à l’intérieur d’une agitation individuelle, pris dans un tourbillon de pensées qui cherchent à se structurer – et y arrivent, en dépit des circonstances.
Une leçon d’humanité. Voilà bien à quoi nous invite Jean-Claude Pirotte, pour qui le monde ne se colorie pas en noir et blanc. Son échelle de valeurs, celle de son personnage du moins, s’articule autour d’une perspective qui, sous sa plume, semble évidente: «qui donc leur dira qu’en niant la dignité de l’autre c’est à la leur qu’ils portent atteinte, c’est leur propre humanité qu’ils piétinent».


Cinquante ans de poésie (1953-2003), dont environ la moitié est inédite, cela fait un énorme pavé. Pourtant, il en manque: Jean-Claude Pirotte a perdu des manuscrits, il a publié d’autres livres depuis… Il n’a jamais pu se passer des mots, les siens et ceux des autres. Il semble bouger d’un bar à une chambre mansardée, d’une province à une province, avec toujours en poche son carnet de poèmes, accompagné d’un recueil d’un poète aimé. Pol Charles, qui a tout lu et relu, affirme qu’un de ses charmes tient au rabâchage, à la rumination. Sans doute: un demi-siècle ne le montre en définitive pas si différent entre ses débuts et ses textes récents.
Au contraire de nombreux débutants, Pirotte montre une étonnante maturité dans ses vers d’adolescent. Et il a déjà trouvé ce qui sera, ce qui est encore son inspiration: un quotidien revisité par des éclairs langagiers et des rapprochements inattendus. Un premier temps, il semble tenté par la chanson. Ce n’est peut-être qu’une impression, mais il y a, dans les années 50, bien des poèmes auxquels une musique donnerait une vie nouvelle.
Déjà, l’homme est vagabond: «je pars demain pour Sumatra.» Il ne change pas: dans Le promenoir magique, dernier recueil d’un vaste ensemble, il n’est question que de mouvement.
Mais on ne définit pas Pirotte en vitesse. Sa poésie se présente avec une exemplaire modestie. Il a «de moins en moins de mots», il écrit des poèmes «dépourvus de mystère poétique»«le poème ne résiste pas davantage / à la durée que l’amour et l’amour / comme le poème est seulement imaginaire / tu n’auras rien écrit tu n’auras pas aimé».
L’approche est douce mais dit parfois le sentiment de la perte, d’un abandon progressif. Tout n’est pas bleu ciel chez l’écrivain qui aime pourtant cette couleur. Il pleut comme à Rethel. Et «je ne suis parmi les ombres / qu’un reflet que l’ombre élude».
Cette somme est un art poétique. Le reflet d’une vie. Une formidable invitation à revisiter le monde dans ses aspects plus banals, mais traversé ici par des fulgurances qui obligent à s’arrêter longtemps sur une page avant de la tourner. Un livre de chevet à ouvrir souvent au hasard, jusqu’à faire naître une complicité nouvelle, histoire d’approfondir la familiarité que ressentaient déjà bien des lecteurs.

Le roman, avec Jean-Claude Pirotte comme avec d’autres poètes, est un genre certes fréquentable (il l’a souvent prouvé) mais à condition de l’entreprendre par les marges. Quitte à constater qu’une véritable intrigue est en train de germer: «Moi qui avais décidé d’écrire en guise d’exercice quelques pages où je me serais épanché à l’abri des regards, d’écrire Place des Savanes en somme, je me suis trouvé sans préavis au cœur, voire à la périphérie, d’une intrigue policière qui tient du roman populaire à six sous.»
Les ingrédients du roman populaires sont en effet réunis. Le narrateur ne ment pas, au moins sur ce point. Dans une atmosphère à la Mac Orlan, un jeune lecteur cite Armen Lubin et un vieux flic se demande quel rapport il peut y avoir entre cet Armen Lubin et le meurtre qui s’est produit dans la taverne où les deux personnages se rencontrent. S’affrontent, presque. Sur des terrains si personnels qu’ils ne coïncident jamais tout à fait. Sinon dans les regards convergeant vers la serveuse. Toute une histoire aussi, cette serveuse…
Il y a bien une place des Savanes, le titre ne ment pas non plus. Un lieu où l’on se cache aisément et où vit le grand-père. Prêt à transmettre sa succession au jeune lecteur qui est aussi le narrateur. Dans l’héritage annoncé, la plus belle part peut-être est un couple de geishas, les sœurs Ma, dotées de jambes affolantes dans leurs jupes fendues, sensuelles et exotiques comme le voyage que l’on ne fera jamais. Sinon place des Savanes. Pas besoin d’aller plus loin, ni de transformer l’errance du roman en logique policière. Le flou convient à celui qui, repensons à la citation du début, se plaît autant en périphérie qu’au cœur du récit, et tant mieux si l’on s’y perd.
On ne s’y perd d’ailleurs pas tellement, au fond, à condition de prêter l’oreille. Les mots des poètes s’accrochent à la mémoire, forment une traîne pareille à une étoile filante, et il suffit de suivre la trajectoire pour récolter une moisson digne d’un viatique. «Sois sage, ô ma douleur» pour Baudelaire ici, ou, là-bas, avec Odilon-Jean-Périer: «Une forêt d’anges / Sonne et marche: c’est un orgue.» Et tant d’autres, dans une promenade où l’on rencontre Neuhuys, Gérard Prévot, Hugo ou Montaigne. Montaigne? Ce n’est pas un poète, rétorquera l’amateur de catégories bien nettes! Et pourtant, si, quand il s’inscrit dans le flux d’une langue amoureuse et gourmande.
Place des Savanes est par ailleurs truffé de phrases que l’on doit à Jean-Claude Pirotte lui-même, et qui brillent assez violemment pour s’y arrêter, le temps d’en extraire tout le goût: «J’avais appris peu à peu que la fin des temps c’est pour aujourd’hui – au plus tard pour demain.» Et, puisque le narrateur est jeune, bien que riche de ses lectures: «J’aurais nourri ma jeune nostalgie d’une campagne aérée mais mystérieuse en ses confins et ses détours, comme celle de Morven le gaëlique, et j’aurais pu moi aussi rêver…»
Aux confins du roman – dites: la périphérie, si vous voulez –, la phrase ne suit pas le but précis que pourrait lui donner un architecte scrupuleux. Elle traîne un peu, s’alanguit, puis un dialogue s’installe, aux répliques sèches, sans pour autant faire avancer l’intrigue. Est-ce donc un roman paresseux? S’il faut se résoudre à le qualifier ainsi, ce sera pour faire, du même coup, l’éloge de cette paresse grâce à laquelle les détails sont mis en relief par des lumières rasantes. Quant à la présence de l’alcool, sans lequel l’univers de Pirotte perdrait une partie de son identité, elle est teintée d’une vague tristesse, comme si la vérité n’était plus au fond de la bouteille – pour autant qu’elle s’y soit trouvée un jour – mais que la gorgée de plus, nécessaire à l’ivresse, révélait une ombre de vérité, projetée sur un mur de mensonges.
On se trouve bien à cette adresse fournie par Jean-Claude Pirotte. On se blottit on fond des pages, on s’en fait un duvet. Et s’il gratte un peu, c’est pour mieux se sentir vivant.


Ajoie (2012)
Poète migrateur plutôt que voyageur, Jean-Claude Pirotte se pose là où l’appelle le souffle du vers. Cette fois, saint Fromont l’a requis sur le plateau de l’Ajoie, dans le Jura suisse. Ne cherchez pas Fromont dans le calendrier: il n’existe que dans la tradition populaire et dans un livre de Pierre-Olivier Walzer, pas dans la liste officielle de l’Eglise. Voilà qui plaît à un écrivain peu soucieux de respecter les normes et dont le pas marque les territoires successifs. Ceux-ci ont néanmoins tous en commun d’être traversés par une poésie d’apparence familière dans laquelle l’ironie douce fait merveille quand il fait rimer, par exemple, «milan» et «mille ans», bien que ce soit davantage: «mais il fallait une rime / et rimer n’est pas un crime / ça fait partie du décor».
Le décor, vivant et scruté par un œil attentif, habite les pages. Les époques se superposent avec le passage des peuples qui, au fil du temps, se sont succédé au pays de l’Ajoie. Dont Jean-Claude Pirotte précise rapidement, afin que le doute ne soit pas permis, que le nom n’est pas construit avec un alpha privatif (ce qui signifierait «absence de joie») mais qu’il est «l’Ajoie comme la joie». Teintée parfois, cependant, d’une réflexion sur l’âge, entre mélancolie et soulagement: «l’heure vient d’échanger contre un corps volatil / cet encombrant fardeau d’os d’humeur et de chair».

P.-S. Il est plusieurs fois question du prix Rossel dans ces articles, parce que Jean-Claude Pirotte l'a reçu en 1986. Heureuse coïncidence: le prix Rossel 2012 sera remis aujourd'hui soir. Je vous ai présenté les cinq finalistes il y a un peu moins d'un mois.



vendredi 4 novembre 2011

L'actualité littéraire (45) - Les poètes belges s'exportent bien

Guy Goffette est le plus récent lauréat du Goncourt de la poésie. Jean-Claude Pirotte vient de recevoir le prix Apollinaire, souvent considéré en France comme la récompense suprême pour un poète.
Deux poètes belges dont le talent, certes, est connu depuis longtemps. Depuis qu’ils ont commencé à publier leurs textes, d’abord à des tirages confidentiels, ils n’ont cessé d’élargir le cercle de leurs lecteurs, en passant aussi tous deux, il est vrai, par le roman – mais toujours à forte connotation poétique, comme le montre encore Jean-Claude Pirotte dans son dernier livre, Place des Savanes.
Il est vrai aussi qu’ils se sont installés tous deux en France depuis des années, et qu’ils se sont rapprochés de grandes maisons d’édition – Gallimard pour Guy Goffette, La Table ronde pour Jean-Claude Pirotte.
Mais, surtout, ils n’ont cessé de suivre leur propre route, de faire entendre des voix personnelles. Pour le dire vite, Guy Goffette dans une quête sensuelle passant par les mots et Jean-Claude Pirotte dans des notations banales rehaussées par son regard singulier.
On ne parle pas assez de poésie. Moi non plus. L’occasion est belle de saluer ce double couronnement, même si presque une année s’est passée depuis le premier. D’autant plus belle que j’ai lu leurs premiers textes il y a longtemps, qu’ils existent encore en moi et se prolongent régulièrement dans de nouveaux livres.
Et puis, dirai-je ma première rencontre avec Guy Goffette, quand la conversation s’est prolongée, chez lui, jusqu’au milieu de la nuit? Ou les Chimay partagées avec Jean-Claude Pirotte dans un bar aujourd’hui disparu?
Je n’insiste pas.
Mais ces souvenirs sont aussi vifs que ceux des lectures, et les accompagnent.

vendredi 8 mai 2009

Pirotte, l'homme et le poète

Il y a des années que je connais Jean-Claude Pirotte. Et des années que je ne l'ai pas vu.
Dommage.
Mais pas si grave.
J'ai, comme ses autres lecteurs, régulièrement de ses nouvelles. Et les dernières sont particulièrement copieuses. 900 pages de poèmes écrits de 1953 à 2003, un ensemble monumental. Le promenoir magique et autres poèmes est un parcours de longue haleine - et n'est pourtant pas l'intégrale de sa poésie.
Jean-Claude Pirotte a commencé tôt. Mais ses vers d'adolescent sont loin des hésitations habituelles à cet âge. Il a déjà une voix particulière, et il ne va cesser de la faire entendre, de plus en plus claire au fur et à mesure que les années et les doutes s'accumulent.
Est-ce parce qu'il ne se prend pas pour un poète qu'il l'est absolument? L'explication est trop simple. Lisez, vous verrez. J'ouvre le livre au hasard et je vous en offre une page.
demain c'est à nous deux Paris
mais pas Rastignac pour un sou
j'irai voir mon ami Kani
avec qui je fus parfois saoul

nous parlerons peu nous aurons
de longs silences mémorables
dans des bistrots nous rêverons
à des fortunes improbables

vous qui me lirez dans cent ans
(si vous avez le droit de me lire)
songez que mon fantôme a tant
et tant de choses à vous dire

en dépit de sa maladresse
et de son mutisme contraint
cartes postales sans adresse
et toujours le Diable et son train
Voilà une musique comme je les aime, autant que j'aime ce sacré bonhomme auquel Pol Charles consacre un petit essai éclairant. Les légendes de Jean-Claude Pirotte sont une lecture de l'œuvre entre les lignes, lecture augmentée de ce que les textes disent ou non de la biographie. Avec plus ou moins d'authenticité. Mais, quand Pirotte invente, c'est pour mieux éclairer. Et la sincérité est donc toujours totale.
Pol Charles n'a évidemment pas exploré que la poésie. Les récits et les romans sont aussi une nourriture solide pour lecteurs exigeants. On retrouvera donc ici l'écrivain qui fut avocat florissant avant de partir en cavale comme un voyou qu'il n'est pas - qu'il est un peu, mais alors c'est un voyou magnifique et flamboyant, à retrouver toutes affaires cessantes.