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mercredi 30 septembre 2020

La faute à pas de chance – ou à Chris Offutt

Tucker n’a pas encore dix-huit ans et, en 1954, sa longue marche l’a amené au Kentucky : il rentre chez lui après avoir participé à la guerre de Corée. L’expérience qu’il n’aurait pas connue sans mentir sur son âge en s’engageant l’a mûri. « C’était la guerre de Truman, pas celle de Tucker, mais il avait tué et avait failli se faire tuer, et il avait vu des hommes trembler de peur et pleurer comme des enfants. » Il possède 440 dollars et onze médailles, ainsi qu’un embryon de morale et une détermination absolue.

La bravoure manifestée au combat se réveille quand il tombe sur un viol : l’oncle de Rhonda s’est arrangé pour se retrouver seul avec elle, son désir accru par le jeune âge de sa nièce – elle a quinze ans. Tucker, généreux guerrier, sauve la belle et laisse la vie sauve au criminel, il est de la famille. Presque de la sienne puisque l’événement rapproche tant les jeunes gens qu’ils se marient.

Dix ans plus tard, dans la deuxième partie du roman, Hattie, assistante sociale, accompagnée de son chef Marvin, se rend chez Tucker et Rhonda. Le premier est absent – il est au travail, on saura lequel plus tard. Rhonda déprime, c’est logique : seule Jo, parmi leurs quatre enfants, ne souffre d’aucun handicap. Deux petites filles prostrées et un garçon d’une dizaine d’années complètent une famille que Hattie fréquente régulièrement et qu’elle estime surtout malchanceuse. Tandis que Marvin, qui la découvre, est choqué et envisage pour les enfants un placement immédiat…

D’une part, cette existence à l’écart du monde, selon des normes peu communes et correspondant, malgré tout, à un certain équilibre interne. D’autre part, le représentant de l’ordre social et moral, imaginant qu’il suffit de déplacer des enfants pour que la paysage retrouve une apparence paisible.

Le débat est posé, mais il ne se prolongera qu’en filigrane de la trajectoire qui conduit Tucker, transporteur d’alcool illégal pour un gros bonnet de ce trafic, vers la case prison. Où il fera un séjour plus long que prévu, ce qui ennuie tout le monde : lui-même, bien entendu, son boss, qui le paie pour cela, et Rhonda, désormais sans ses enfants.

Les Nuits appalaches, de Chris Offutt, sont noires comme un roman de la même couleur. Elles sont néanmoins traversées d’une humanité qui, pour ne pas s’embarrasser de douceur (c’est un euphémisme), ne déroge à certains principes. On est à la fois horrifié et séduit.

samedi 13 juin 2020

Autant en emportent les débats


Si la semaine dernière était celle de Joseph Kessel, celle-ci a remis en lumière le nom de Margaret Mitchell, dont Autant en emporte le vent a fait l’objet de tous les commentaires. Le film qui en a été adapté a été retiré d’une plateforme de streaming, la description d’un Sud esclavagiste étant devenu, dans le contexte actuel, particulièrement choquant.
Et le livre, surtout (c’est en tout cas à cela que je suis le plus sensible), connaît une nouvelle vie en français avec la traduction chez Gallmeister de Josette Chicheportiche, cohabitant désormais avec celle que Pierre-François Caillé avait donnée en 1938, opportunément republiée en Folio dans une édition augmentée notamment d’une correspondance entre le traducteur et la romancière.
Il y a aussi, en préface, un texte de Le Clézio qui écrit : « Autant en emporte le vent est le portrait d’une petite provinciale esclavagiste et réactionnaire, qui hait profondément et instinctivement le monde des Yankees, croit dans la victoire finale des Confédérés, et gâche sa vie de mariage en mariage, jusqu’à la solitude. »
Le roman commence en 1861, il paraît aux États-Unis en 1936. Les deux traductions françaises sont séparées par plus de huit décennies, un délai raisonnable pour qui pense nécessaire une réinterprétation, de loin en loin, de la littérature écrite dans une autre langue.
C’est le premier point qui mérite de retenir l’attention, et pour tout dire le seul qui m’intéressait vraiment au point de départ (on verra que, depuis, les choses ont évolué) : quelles différences dans l’approche des deux versions françaises, et pour quelles conséquences ?
Il faut juger sur pièces, bien sûr. Je ne possède ni les compétences ni le temps nécessaires pour mener ce qui devrait être une analyse comparée des deux éditions – je suppose qu’il doit y avoir des candidats à cette tâche colossale (et indispensable). Je me contente du premier paragraphe, assez consistant pour fournir un premier éclairage.
Le voici d’abord en version originale :
Scarlett O’Hara was not beautiful, but men seldom realized it when caught by her charm as the Tarleton twins were. In her face were too sharply blended the delicate features of her mother, a Coast aristocrat of French descent, and the heavy ones of her florid Irish father. But it was an arresting face, pointed of chin, square of jaw. Her eyes were pale green without a touch of hazel, starred with bristly black lashes and slightly tilted at the ends. Above them, her thick black brows slanted upward, cutting a startling oblique line in her magnolia-white skin – that skin so prized by Southern women and so carefully guarded with bonnets, veils and mittens against hot Georgia suns.
Pierre-François Caillé en faisait ceci :
Scarlett O’Hara n’était pas d’une beauté classique, mais les hommes ne s’en apercevaient guère quand, à l’exemple des jumeaux Tarleton, ils étaient captifs de son charme. Sur son visage se heurtaient avec trop de netteté les traits délicats de sa mère, une aristocrate du littoral, de descendance française, et les traits lourds de son père, un Irlandais au teint fleuri. Elle n’en avait pas moins une figure attirante, avec son menton pointu et ses mâchoires fortes. Ses yeux, légèrement bridés et frangés de cils drus, étaient de couleur vert pâle sans la moindre tache noisette. Ses sourcils épais et noirs traçaient une oblique inattendue sur sa peau d’un blanc de magnolia, cette peau à laquelle les femmes du Sud attachaient tant de prix et qu’elles défendaient avec tant de soins, à l’aide de capelines, de voiles et de mitaines, contre les ardeurs du soleil de Georgie.
Josette Chicheportiche fait d’autres choix :
Scarlett O’Hara n’était pas belle, mais les hommes en avaient rarement conscience une fois sous son charme, comme l’étaient les jumeaux Tarleton. Sur son visage se mêlaient trop crûment les traits délicats de sa mère, une aristocrate d’origine française de la côte de la Géorgie, et ceux, épais, de son père, un Irlandais rubicond. Mais c’était un visage saisissant, au menton pointu, à la mâchoire carrée. Ses yeux étaient vert pâle, sans une seule touche de noisette, légèrement étirés aux extrémités et étoilés de cils raides et noirs. Au-dessus, ses sourcils noirs touffus partaient vers le haut, traçant une surprenante ligne oblique sur sa peau d’un blanc de magnolia – cette peau si prisée des femmes du Sud et si soigneusement protégée par des capotes, des voiles et des mitaines contre les soleils brûlants de Géorgie.
La traductrice se tient au plus près de l’original, le traducteur prend quelques libertés, les deux sont plaisants mais, au fond, à plaisir égal, il me semble qu’il vaut mieux « entendre » la voix de Margaret Mitchell que celle de Pierre-François Caillé. Encore faudrait-il en juger sur une plus grande longueur, je l’ai déjà dit.
De dimanche dernier (dans Le Masque et la Plume) à aujourd’hui (Libération) en passant par Le Figaro littéraire, jeudi, il a donc été beaucoup question d’Autant en emporte le vent.
M’avaient échappé cependant (merci à Hervé Bienvault d’avoir attiré mon attention) les propos de Pascal Blanchard tenus sur Europe 1. Pour lui, la nouvelle traduction est une catastrophe, et ses arguments méritent d’être entendus : « dans 20 ans, ceux qui liront pour la première fois ce livre auront le sentiment qu’il ne s’est rien passé à l’époque, que le mot 'nègre' n’a jamais existé. »
Or Margaret Mitchell utilise 203 fois le mot « negro » ou « negroes », sans ambiguïté. Pierre-François Caillé le traduit légitimement par « nègre », au singulier ou au pluriel – curieusement, sa version compte 86 occurrences de plus. Pourquoi ? Il traduit aussi souvent par « nègre » (pas toujours) « darky » ou « darky boy », et cela semble moins légitime…
Qui se collera à une troisième traduction pour un juste milieu ?

vendredi 3 novembre 2017

La femme aux identités multiples

Bob Shacochis est un écrivain rare. Son premier roman, Sur les eaux du volcan, traduit chez Gallimard en 1996, est paru vingt ans avant le deuxième, La femme qui avait perdu son âme. Un livre épais. Très épais, même. Il nous emporte, en puisant à plusieurs registres, du thriller à la romance, à travers quelques grandes énigmes de l’humanité. Les vraies énigmes, celles qui posent des questions fondamentales sur ce que nous sommes en tant qu’individus ballottés par des événements collectifs, comment et pourquoi une personne, ou disons un personnage, réagit selon son passé, son caractère, ses affinités. Voire ses idéaux, car les grands mots ne font pas peur à Shacochis.
La femme du titre s’appelle Jackie Scott, elle se trouve à Haïti au moment où, au milieu des années 1990, les soldats américains « distribuent la démocratie comme des bonbons ». Tom Harrington, avocat défenseur des droits de l’homme, a rencontré Jackie en 1996, dans des circonstances violentes. Quand le roman commence, Conrad Dolan, négociateur dans des prises d’otages et probablement bien d’autres fonctions moins nettes, lui demande de l’accompagner à Haïti pour une courte mission : Jackie y a été assassinée.
Mais Jackie s’appelle aussi Dorothy ou Renee, selon les moments d’une vie conduite avec une autorité à la fois ferme et tendre, mais quand c’est ferme il n’y a plus de tendresse, par son père. Celui-ci, diplomate en apparence, est très impliqué dans les affaires du monde tel qu’il se déchire entre forces du bien et forces du mal. Son passé nous ramène en Croatie à la fin de la Seconde Guerre mondiale, a fait de lui l’instrument inflexible d’un combat mené sans limites dans les moyens utilisés. Jackie en a, à l’occasion, subi les conséquences.
Cette femme a des raisons de ne plus savoir qui elle est. Au-delà de son identité changeante, elle est manipulée autant qu’elle apprend à manipuler. Perdre son âme est peut-être pour elle la seule manière de survivre à tout ce qui lui arrive. Au moins jusqu’à son assassinat. Si elle est vraiment morte.
Le roman de Bob Shacochis se balade avec naturel entre différentes époques. Mais il ne met pas en évidence les articulations qui les relient. Il les amène comme les éléments d’une longue histoire où les hommes et les femmes sont des jouets fragiles : « l’histoire, sous le fouet du temps, nous piétine tous et parfois nous sentons sa botte sur notre dos, et parfois nous sommes inconscients de son passage, du mouvement de balancier qui fait aller et venir la tristesse et le triomphe à travers l’humanité, la tristesse, et puis, pour finir, un chagrin écrasant qui disparaît pour laisser place à l’obscurité ».
On a toutes les raisons de s’intéresser à un écrivain capable de donner un roman comme celui-ci, qui résonne de toutes les contradictions dans lesquelles nous vivons. Son recueil de nouvelles Au bonheur des îles est aussi disponible en traduction intégrale.

lundi 26 décembre 2016

David Vann secoue ses lecteurs

Impurs, qui reparaît au format de poche dans la collection « Totem » des Editions Gallmeister,  est le troisième roman de David Vann traduit en français, après Sukkwan Island et Désolations. Et la troisième grande claque qu’il nous met dans la figure, selon une méthode désormais bien éprouvée : il endort son lecteur dans la première moitié du récit, installant un cadre plaisant sous lequel percent déjà les germes de ce qui va suivre ; puis il détruit ce qu’il a construit avec une rage impatiente et conduit vers un abîme fascinant. On note cependant, dans Impurs, une mise en place plus visible des éléments de la catastrophe. Mais la claque est aussi violente.
Galen est un jeune homme de vingt-deux ans. Il vit avec sa mère, au rythme des saisons, dans une exploitation agricole dont les noix sont la principale récolte. Ses contacts avec l’extérieur se résument aux visites qu’ils rendent à sa grand-mère, placée dans une maison de repos et pourvoyeuse malgré elle des principaux revenus de la famille. Ainsi qu’au passage régulier, chez eux, de la tante Helen avec sa fille Jennifer, dix-sept ans. Mais le monde extérieur ennuie Galen. Il n’y voit, malgré l’affection qu’il porte à sa grand-mère, que futilités contre lesquelles il s’élève de manière puérile, lâchant à intervalles réguliers les mots dont il connaît l’effet urticant sur sa mère. Il cherche sa voie personnelle dans la communion avec la nature, selon une vague philosophie new age construite sur des lectures sauvages. Et compte ainsi atteindre la sérénité.
Cette sérénité devient cependant de plus en plus inaccessible, tant elle est contrariée par les érections persistantes provoquées par la présence de sa cousine, qui joue avec talent et perversité de son jeune pouvoir de séduction. Galen est vaincu par le désir, et le désir provoque une réaction en chaîne aux conséquences imprévisibles. La folie douce qui l’habitait se transforme en pulsions mortelles, dans des pages hallucinées et hallucinantes dont on sort la tête à l’envers, avec le besoin de laisser passer du temps pour la remettre à l’endroit.
On sera bousculé autrement, dans une construction du récit plus complexe, par le dernier roman traduit de David Vann, Aquarium, paru chez le même éditeur. L’écrivain s’y renouvelle avec bonheur sans rien perdre des inquiétudes qu’il nous transmet.

lundi 4 juillet 2016

Le rêve américain de Wallace Stegner

Histoire complexe d’une traduction : The Big Rock Candy Mountain, roman de Wallace Stegner paru en 1943, était devenu, dans la traduction française de 1946, La montagne de mes rêves. Puis, en 2002, dans une nouvelle traduction d’Eric Chédaille, La bonne grosse montagne en sucre, titre aujourd’hui simplifié, pour une réédition au format de poche, en La montagne en sucre.
Elsa, une jeune fille d’origine norvégienne, quitte sa famille parce qu’elle ne supporte pas le remariage de son père avec sa meilleure amie. Son oncle, commerçant dans une petite ville, a accepté de la prendre en charge, en échange des travaux ménagers. Une nouvelle vie commence, un peu inquiétante, mais libératrice…
Pour elle qui ne connaît rien, ou presque, la rencontre avec Bo Mason est une révélation : dur à cuire, il a déjà fait tous les métiers, a bourlingué dans une bonne partie des Etats-Unis et ne manque pas de projets. En outre, il est profondément amoureux d’Elsa et ne tarde pas à la conquérir. Avec l’espoir de trouver enfin la stabilité et d’offrir à son épouse une existence paisible, une fois fortune faite.
La question se pose cependant : où et comment faire fortune ? Les meilleurs plans paraissent déjà avoir été appliqués par d’autres, comme si Bo était arrivé trop tard. Il en faut plus pour le faire reculer.
Son rêve, le rêve américain est semblable à l’horizon : chaque fois qu’on s’en approche, il s’éloigne. Il condamne Bo, Elsa et bientôt leurs deux fils à une vie d’errance, en quête d’un bonheur matériel qui ne coïncide pas exactement avec les aspirations d’Elsa. Elle aimerait se poser enfin quelque part, quitte à vivre de peu, et trouver la sérénité plutôt que la richesse. Mais Bo refait ses calculs, se lance à l’assaut des obstacles avec toute son énergie jamais il ne les contourne et ne se laisse pas abattre sans repartir dans une autre direction.
« Avec ça, jamais content : quand les affaires marchent, il en veut davantage. Depuis que nous avons commencé à gagner plus de cinq dollars à la fois, il se comporte comme s’il avait constamment quelqu’un derrière lui. Mais comment veux-tu lui dire qu’il aurait été trois fois plus heureux s’il était resté charpentier ? Et à quoi cela servirait-il aujourd’hui ? »
Quand elle pose ces questions dans une lettre à son fils cadet, Elsa a compris depuis longtemps que Bo était incorrigible. Elle avait bien tenté de s’opposer à ses activités, non seulement illégales mais aussi dangereuses, quand il avait commencé à trafiquer de l’alcool, en vain.
De ces destins liés pour le pire plutôt que pour le meilleur, Wallace Stegner fait une épopée d’où ne sont, malgré tout, pas absents les moments de bonheur. Le sale caractère de Bo ne l’empêche pas d’avoir un bon fond, et il est si convaincu d’agir pour le bien des siens qu’on lui pardonne, comme lui pardonne Elsa. Les relations sont moins simples avec ses fils dont il veut faire, bien entendu, des hommes…
La montagne en sucre a beau se révéler un leurre, elle conduit les personnages, et nous aussi, dans une aventure humaine dont le romancier détaille tous les aspects avec un réalisme puissant.