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jeudi 7 février 2019

Quand le livre disparaît derrière un film

J'ai sursauté, ce matin, en lisant (ou plutôt en survolant) un article du Point - dans la rubrique économie, où je n'ai pas l'habitude de m'attarder. Il y est question de Maurice Varsano, que je ne connaissais pas et dont j'aurai oublié le nom dans cinq minutes, surnommé "le roi du sucre" et qui, dit l'article, "inspirera à Jacques Rouffio un personnage de son film Le sucre". Ah! Et si Jacques Rouffio s'était contenté de reprendre le roman de Georges Conchon, Le sucre, en l'adaptant avec l'aide de l'écrivain? Travail pour lequel Rouffio et Conchon avaient d'ailleurs été nommés aux César dans la catégorie du meilleur scénario ou adaptation.
La popularité (toute relative, dans ce cas) d'un film peut-elle faire oublier l'oeuvre originale? Et, donc, le livre qui en fut à l'origine? Désolante et trop fréquente constatation. Qui n'interdit pas la résistance, installée ici par un rappel utile: qui fut Georges Conchon, dont je saluais ainsi la mémoire en 1990, en apprenant sa mort:


Colette Stern, l’héroïne du dernier roman de Georges Conchon (qui lui avait simplement donné pour titre le nom du personnage), avait 62 ans en 1987, lors de la parution du livre. L’écrivain aussi. Elle resplendissait de santé, au point de séduire un acteur de 37 ans. Georges Conchon, lui aussi, resplendissait de santé et semblait à l’aube d’une nouvelle carrière de grand romancier, lui qui avait déjà connu le succès sur plusieurs terrains. Malheureusement, on a appris hier sa mort survenue dimanche, « des suites d’une maladie soudaine ».
Fils d’instituteur, né en Auvergne, il s’était tôt essayé au roman puisqu’il avait publié Les grandes lessives à 28 ans, alors qu’il estimait avoir besoin d’une grosse dizaine d’années en plus pour être capable d’écrire vraiment. Il n’empêche qu’il n’attendit pas la quarantaine – à un an près – pour décrocher la timbale : le prix Goncourt, en 1964, pour L’État sauvage, après avoir déjà fait une ample récolte précédemment : prix Fénéon en 1956 pour Les honneurs de la guerre et prix des Libraires en 1960 pour La corrida de la victoire.
Conchon ne pouvait se contenter d’une carrière littéraire. Il suivait en même temps une double voie, administrative et artistique.
Sur la première, il fut amené à travailler au Sénat où il fut secrétaire des débats de 1960 à 1980 après avoir été chef de division à l’Assemblée de l’Union française.
Sur la seconde, il écrivit quelques scénarios dont certains donnèrent même naissance à des films à succès. La Victoire en chantant, La Banquière, Le sucre (d’après son roman éponyme), Sept morts sur ordonnance, autant de titres qui appellent des souvenirs. Il avait même adapté pour le cinéma son prix Goncourt, L’État sauvage. Mais il s’était juré qu’on ne l’y reprendrait plus et clamait depuis, haut et fort, que la littérature n’était pas le cinéma et qu’il ne souhaitait plus voir ses romans adaptés au cinéma. Il est difficile d’affirmer que ce principe était le bon : il l’avait conduit à diriger, mais pour la télévision cette fois, l’équipe de scénaristes de Châteauvallon qui, il est vrai, n’avait rien de très littéraire…
Il y a dix ans, Georges Conchon avait d’ailleurs décidé de se consacrer davantage à l’écriture, abandonnant le Sénat et mettant en chantier un épais roman, Le Bel Avenir, paru en 1983, où on retrouvait son regard critique sur le monde politique français de l’époque.
Puis, il y a trois ans, il avait donné son chef-d’œuvre, ce Colette Stern pour lequel il avait même changé d’éditeur (quittant Albin Michel après trente ans de bons et loyaux services, pour Gallimard). Il y inversait la proposition habituelle d’une relation amoureuse liant un homme âgé à une jeune femme. Et il le faisait avec une sensibilité d’une rare finesse non dénuée d’humour. Ce subtil mélange nous manquera.

vendredi 11 septembre 2009

Soie: le film, oui, mais surtout le livre

La critique ne s'est pas montrée très enthousiaste devant le nouveau film de François Girard, adapté du roman d'Alessandro Baricco, Soie. J'ai, pour ma part, trouvé la réalisation plaisante, sans plus. Sans, surtout, y retrouver la magie d'une écriture qui m'avait séduit à la sortie du livre. Et vers lequel je conseille donc vivement de revenir.
Il s'agit d'un bref roman qui se déroule dans les années 1860, entre la France et le Japon. Dans le midi de la France, la production de la soie est une source de richesses considérables à cette époque. Hervé Joncour a pour tâche de se déplacer, de plus en plus loin, afin d'acheter les œufs qui donneront les vers producteurs de soie. Mais les épidémies déciment les élevages, et il faut aller de plus en plus loin pour trouver des œufs sains. En Syrie, en Égypte d'abord, puis même ces territoires deviennent peu sûrs pour la qualité de leur production. Il est nécessaire de trouver d'autres sources. Il en est une qui paraît tout à fait fiable, c'est le Japon. Non seulement c'est loin mais en outre, si ce pays vient d'ouvrir ses frontières, ce n'est certainement pas pour exporter des œufs de vers à soie. Hervé Joncour, mi-inconscient mi-aventurier, ne se pose cependant pas longtemps la question de savoir s'il vaut la peine de faire le voyage...
Il passa la frontière près de Metz, traversa le Wurtemberg et la Bavière, pénétra en Autriche, atteignit par le train Vienne puis Budapest et poursuivit jusqu'à Kiev. Il parcourut à cheval deux mille kilomètres de steppe russe, franchit les monts Oural, entra en Sibérie, voyagea pendant quarante jours avant d'atteindre le lac Baïkal, que les gens de l'endroit appelaient: mer. Il redescendit le long du fleuve Amour, longeant la frontière chinoise jusqu'à l'océan, et quand il fut à l'océan, resta onze jours dans le port de Sabirk en attendant qu'un navire de contrebandiers hollandais l'amène à Capo Teraya, sur la côte ouest du Japon. Là, les tribulations sont loin d'être terminées, même si la mission se déroule très bien. Mais tout est raconté avec la même distance, jusqu'à ce qui va suivre et qui est le nœud du roman: Hervé Joncour aperçoit une femme au visage de jeune fille et dont les yeux ne sont pas asiatiques. Il est marié en France, heureux, mais quelque chose s'ébranle en lui, qui le poussera à revenir, quoi qu'il arrive. Hervé Joncour ne le dit jamais, sans doute ne le sait-il même pas, mais il est amoureux.
D'ailleurs, que sait-il de sa propre vie? Il donne l'impression de n'avoir aucune prise sur les événements et de les subir plutôt que de les vivre intensément. Il n'empêche que l'intensité est présente, et de quelle manière! C'est tout l'art d'Alessandro Baricco, de nous placer au cœur même des choses, quitte à répéter les mêmes pages, de loin en loin, quand des événements se reproduisent - il en est ainsi des voyages vers le Japon, à quelques mots près -, ce qui produit un effet de «re-connaissance», comme si le lecteur lui-même avait mis ses pieds dans les traces d'Hervé Joncour.
Il est beaucoup question, dans ce livre, de blancheur et de légèreté - la soie, n'est-ce pas. La matière elle-même induit une fluidité parfaitement rendue par l'écriture, jusque dans la traduction. Mais aussi par les images et les gestes qui paraissent tendre le livre d'un tissu... soyeux dans lequel on se sent bien, au point de n'avoir pas envie de le quitter.
C'est d'ailleurs le seul reproche que je peux faire à Alessandro Baricco à propos de son roman: il ne nous laisse pas assez longtemps dans le bonheur de cette lecture. On aurait aimé que cela dure bien davantage... En même temps, la raison nous dit que, peut-être, la perfection eût été moins grande. Il fallait choisir et, à l'évidence, Alessandro Baricco a fait les bons choix.