vendredi 15 août 2014

Vers la rentrée (16) avec Bruno Deniel-Laurent

Voici un premier roman qui ne mérite pas le sort réservé à des ouvrages sur lesquels Bruno Deniel-Laurent a réalisé un film documentaire: On achève bien les livres, où les livres ne dansent pas, était consacré au pilon - une tuerie, au sens propre et au sens figuré. Dušan, le personnage principal, est aussi celui qui donne son titre au livre: L'idiot du Palais. Le Palais est l'enclave parisienne d'un émirat pétrolier. L'idiot est un agent de sécurité qui a abdiqué toute liberté et qui se rebiffe.

L'idiot du Palais, selon son éditeur

On l’appelle le Palais. C’est une prison dorée des beaux quartiers de Paris. Originaire de Serbie, Dušan vient d’y être recruté comme agent de sécurité. Au service de la Princesse, il passe son temps à attendre, simple figurant d’une farce où se mélangent le protocole et les caprices. 
Lorsque le Prince débarque sans préavis des États-Unis, Dušan endosse un nouveau rôle. Le «docteur» Élias, âme damnée des lieux, lui confie la mission délicate de pourvoir aux fantasmes du Prince. C’est ainsi qu’il recrute Khadija sur les boulevards extérieurs. Il ne sait pas qu’en la ramenant au Palais il va signer sa propre perte. Et retrouver le goût de la liberté.

L'auteur, Bruno Deniel-Laurent

Né en Mayenne angevine en 1972, Bruno Deniel-Laurent vit à Angers. Rédacteur en chef de feu la revue Cancer! Collaborateur de Schnock et de La Revue des Deux Mondes, il est l'auteur d'un essai littéraire sur sa province natale, L'Anjou en toutes lettres (Siloë, 2011) et de Éloge des phénomènes (Max Milo, 2014). Par ailleurs, il a co-réalisé Cham, un film documentaire sur le génocide des musulmans du Cambodge et réalisé On achève bien les livres, consacré au pilon.

Les premières lignes

La Princesse sortit à cinq heures.
L’opérateur du Palais diffusa la nouvelle et des arrière-cuisines aux avant-postes, ce fut une même indicible pensée: «Bon débarras».
Dušan sortit un stylo de sa veste sombre et ajouta sur la main courante du poste de sécurité une ligne supplémentaire: 17h03 sortie A2 + madame rachel + major othman.
Bâti dans les premières années du XXe siècle, le Palais est à mi-chemin de la synagogue Émile Uhlmann et du square Monfreid. Engoncé entre deux façades haussmanniennes, il impose aux passants sa bedaine de béton blanc vaguement ronde et faussement grandiose, un Taj Mahal sans forme, substance ni destination, inscrit dans un réseau de résidences princières étalées entre les États-Unis, l’Europe et l’émirat d’Oukbahr. Sept plans superposés, depuis la piscine en marbre noir du sous-sol jusqu’à la suite labyrinthique du cinquième étage réservée à la Princesse; des jardins tirés au cordeau; trois ou quatre mille mètres carrés de salons, de suites et de corridors noyés sous une même débauche de toc, de stuc, de tentures adipeuses; des ascenseurs empestant la friture et le safran, pourris par le parfum des gouvernantes et les fumigations d’encens.

jeudi 14 août 2014

Vers la rentrée (15) avec Eric Plamondon

1984 n'est pas seulement un roman d'Orwell. C'est aussi une trilogie romanesque et très documentée, l'un n'empêchant pas l'autre, du Canadien Eric Plamondon. Le troisième volume, Pomme S, est publié en France la semaine prochaine. Les lecteurs et lectrices des deux premiers volumes ne manqueront pas davantage le livre que les inconditionnels du Mac. Avec lequel, on s'en doute, ce livre n'est pas sans rapports - 1984 est l'année du lancement du premier Macintosh, comme on disait alors. C'est bourré d'anecdotes et d'intelligence.

Pomme S, selon son éditeur

Il y a des années charnières cachées dans l’histoire du monde. 1984 en est une. Johnny Weissmuller meurt dans l’oubli. Richard Brautigan se suicide. Steve Jobs lance le premier Macintosh.
L’ordinateur est la plus puissante machine de l’humanité. Son histoire, c’est celle de Turing, de Babbage, de Byron, d’Einstein, de Pascal et d’Orwell. C’est aussi celle des automates, des métiers à tisser, de la machine à écrire et de l’ampoule électrique. Pour Gabriel Rivages, c’est d’abord l’histoire de Steve Jobs, enfant adopté, ancien hippie, employé chez Atari, père de Lisa, créateur du Macintosh et storyteller. Prométhée est puni. Des enfants naissent. Al-Kharezmi invente l’algèbre. On se tire le Yi King. On peint des chefs-d’œuvre. On fait la guerre. Bugs Bunny imite Tarzan à Hawaï. C’est la finale du Super Bowl: 1984 ne sera pas comme 1984. Brautigan écrit Tous veillés par des machines de grâce aimante et un père admire son fils.
Avec Pomme S, Éric Plamondon conclut magistralement son triptyque d’un Ouest américain kaléidoscopique, intime, culturel et connecté.

L'auteur, Eric Plamondon

Né au Québec en 1969, Éric Plamondon a étudié le journalisme à l’université Laval et la littérature à l’UQÀM (Université du Québec à Montréal). Il vit aujourd’hui à Bordeaux et a publié aux éditions Le Quartanier au Canada la trilogie 1984, composée de Hongrie-Hollywood Express, Mayonnaise, et Pomme S ainsi qu’une novela intitulée Ristigouche. La trilogie 1984 est publiée en France aux Éditions Phébus.

Les premières lignes

1
Ouverture
Il était une fois en Amérique un enfant adopté devenu milliardaire.

2
Un p'tit pain
Gabriel Rivages est né au Québec en 1969. Il a grandi en entendant dire: «Quand on est né pour un p’tit pain, on est né pour un p’tit pain.» S’il avait grandi aux États-Unis, on lui aurait dit: «Si tu le veux vraiment, tu peux réaliser ton rêve.» À quarante ans, Gabriel Rivages se rend compte que, toute sa vie, il s’est battu contre un dicton. Quand on est né pour un p’tit pain…

3
Arbeit macht frei
Gabriel Rivages découvre la littérature grâce au surréalisme. À vingt-trois ans, il tombe sur le Manifeste d’André Breton. Il y fait la rencontre du comte de Lautréamont. Plongé dans Les Chants de Maldoror, Rivages n’a jamais ressenti un texte de manière aussi puissante, aussi physique. Le livre du comte, de son vrai nom Isidore Ducasse, est autant une aventure charnelle qu’intellectuelle. On n’en sort pas indemne. On comprend la force que peuvent avoir les mots. C’est quelque chose comme la scène du rasoir tranchant l’œil au début d’Un chien andalou. C’est un combat de boxe sans gants, un match de lutte sans trucages, une bagarre de rue sans issue.

mercredi 13 août 2014

Vers la rentrée (14) avec François Bott

Le nouveau livre de François Bott est l'autoportrait imaginaire d'un peintre qui s'étonne d'avoir 91 ans en 1968 et se réjouit d'avoir bien vécu. Sur son lit de mort, les images du passé lui reviennent avec force. C'est Le dernier tango de Kees Van Dongen, qui se lit comme il se danse, dans un mélange de fascination et d'émotion.

Le dernier tango de Kees Van Dongen, selon son éditeur

Entouré de jeunes et jolies infirmières, Van Dongen vit ses derniers jours à Monaco en mai 1968. Atteint, entre autres, de la maladie de Parkinson, il n'aura pas le loisir de les déshabiller, de les peindre et de les aimer. Alors il se souvient et reviennent sur ses lèvres ses conquêtes féminines, ses amis Picasso, Max Jacob, Arthur Cravan.
Cette confession imaginaire est un enchantement perpétuel. Une valse folle dont on voudrait ralentir le rythme pour ne pas arriver à la dernière page.
C'est aussi un hymne à la vie, à l'amour, aux femmes et à leur corps.

L'auteur, François Bott

François Bott a longtemps dirigé Le Monde des livres. Il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages, parmi lesquels des romans et des essais littéraires, notamment La Demoiselle des Lumières (Gallimard, 1997), Sur la planète des sentiments (le cherche midi, 1998), Dieu prenait-il du café? (le cherche midi, 2002), Radiguet, l’enfant avec une canne (Folio, 2003), Femmes extrêmes (le cherche midi, 2003), Faut-il rentrer de Montevideo? (le cherche midi, 2005) Femmes de plaisir (le cherche midi, 2007), Vel d'Hiv' (le cherche midi, 2008), La Traversée des jours, souvenirs de la République des Lettres 1958-2008 (le cherche midi, 2010) et Avez-vous l'adresse du paradis? (le cherche midi, 2012; prix Lycéen de la ville de Caen 2013).

Les premières lignes

Après avoir vu s’éloigner tant de gens, tant de silhouettes, c’était son tour de mourir. C’était la fin du voyage. Dans la douce lumière de Monaco, parmi ses coussins de prince oriental, le vieil homme, entouré d’accortes infirmières, se remémorait son existence avant de partir. C’était sa façon de prendre congé de la planète. Il s’efforçait de rassembler ses souvenirs une dernière fois, avant que ceux-ci ne se dispersent et ne s’enfuient définitivement dans les galaxies, avec des airs de voleurs. Entre Rotterdam et Monaco, entre les promesses de l’aube et la mélancolie des crépuscules, combien de saisons, de journées, de nuits, et de minutes, de secondes éternelles qui tombèrent dans l’oubli? Tout s’était passé
si lentement, si vite.

mardi 12 août 2014

Vers la rentrée (13) avec Eric Reinhardt

L'amour et les forêts est d'abord un portrait de femme. Un beau portrait de femme, bien que Bénédicte Ombredanne ne baigne pas dans le bonheur. Elle a envoyé une lettre à un écrivain qui s'appelle Eric Reinhardt - et on ne cherchera pas à savoir si l'anecdote est arrivée réellement ou non à l'auteur du livre - et... non, pas du tout ce que vous pensez.

L'amour et les forêts, selon l'éditeur

À l'origine, Bénédicte Ombredanne avait voulu le rencontrer pour lui dire combien son dernier livre avait changé sa vie. Une vie sur laquelle elle fit bientôt des confidences à l'écrivain, l'entraînant dans sa détresse, lui racontant une folle journée de rébellion vécue deux ans plus tôt, en réaction au harcèlement continuel de son mari. La plus belle journée de toute son existence, mais aussi le début de sa perte. 
Récit poignant d'une émancipation féminine, L'amour et les forêts est un texte fascinant, où la volonté d'être libre se dresse contre l'avilissement.

L'auteur, Eric Reinhardt

Éric Reinhardt, né à Nancy en 1965, est romancier et dramaturge. Il vit et travaille à Paris. Ses deux derniers romans, Cendrillon et Le Système Victoria, ont rencontré un important succès.

Les premières lignes

J’ai eu envie de connaître Bénédicte Ombredanne en découvrant sa première lettre: c’était une lettre dont la ferveur se nuançait de traits d’humour, ces deux pages m’ont ému et fait sourire, elles étaient aussi très bien écrites, c’est un alliage suffisamment rare pour qu’il m’ait immédiatement accroché. 
D’abord un peu précautionneuse, cette lettre était, à mesure qu’elle progressait, de plus en plus féroce et mécontente. De l’ironie, une réjouissante indiscipline, des clameurs de cour de récréation résonnaient dans ses phrases — leur graphie inclinée vers l’avenir suggérait bien l’audace consciente d’elle-même avec laquelle cette inconnue s’était précipitée vers moi par la pensée, comme si sa lettre avait été écrite d’une traite sans être relue avant de disparaître irrémédiablement dans la fente d’une boîte postale, hop, ça y est, au terme d’une course irréfléchie, fougueuse, qui sans doute avait démarré à la seconde où la jeune femme avait posé la plume de son stylo sur le papier, déterminée, en se refusant la possibilité de tout retour en arrière, avais-je senti dès la première lecture.

lundi 11 août 2014

La mort de Simon Leys

La nouvelle nous vient d'Australie, où Pierre Ryckmans, devenu Simon Leys en littérature, vivait depuis plus de quarante ans: cet homme de grande culture, adossé à quelques principes dont il n'a jamais dévié, nous a quittés à l'âge de 78 ans.
Quand Simon Leys parlait de Michaux (dans Le studio de l’inutilité), on pourrait lui appliquer ses propres mots : « étranger chez soi, il faut absolument se découvrir un ailleurs pour légitimer cette alarmante condition. » Ce fut la Chine pendant une douzaine d’années, très loin de Bruxelles où il était né en 1935. Puis l’Australie, quand Liu Ts’un-yan, directeur du département chinois à l’Université nationale australienne, l’y a invité en 1970. Installé à Canberra pour trois ans, avec son épouse et leurs quatre enfants, il y était toujours. Les contacts avec l’Europe se faisaient par fax, sauf exceptions. Pour lutter contre les bêtises de l’administration belge qui refuse de délivrer un passeport à ses enfants, par exemple. Ou pour une communication à l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique – il y était depuis 1990 le successeur de Simenon.
Il avait été l'un des premiers à tenter d'ouvrir les yeux des intellectuels français fascinés par Mao, dans Les habits neufs du président Mao, en 1971. Mais, s'il a beaucoup parlé de la Chine, il n'y est pas réductible. Il avait reçu le Prix Renaudot essai en 2001 pour Protée et autres essais (Gallimard).
Retour sur deux de ses livres les plus récents.


Simon Leys prend sans cesse des directions nouvelles et inattendues. Vers où souffle le vent, sans doute, car il manifeste un goût certain pour la navigation. Le premier récit de son nouveau livre nous ramène en 1629, quand le Batavia, de la Compagnie hollandaise des Indes orientales, s'échoue sur un récif de corail au large de l'Australie. Les naufragés du Batavia se retrouvent alors sur une petite île, avec à leur tête l'ancien apothicaire Cornelisz. Ce dernier prend le pouvoir et le consolide avec brutalité, réduisant l'involontaire colonie par des meurtres organisés, sous le prétexte, au début, de rendre une justice sévère, puis sans plus aucun prétexte.
L'affaire fit grand bruit à l'époque, car le tyran d'occasion fut retrouvé, jugé et pendu. Simon Leys voulait depuis dix-huit ans y consacrer un livre. Il n'était pas le seul. Et il a lu un jour, après d'autres ouvrages moins réussis, celui de Mike Dash (L'archipel des hérétiques). Il aurait pu renoncer à son projet. Heureusement, il n'en a rien fait. Au contraire, il en a tiré une petite merveille - qu'il présente modestement comme une invitation à lire le texte de son prédécesseur.
Plus près de nous, Prosper raconte une marée (une campagne de pêche), en 1958, sur un des derniers thoniers français à voiles. Après les horreurs de la première partie, on est rasséréné par la solidarité virile de l'équipage breton. Et surpris de voir qu'en trois siècles, malgré l'expérience de Bombard prouvant la possibilité de survivre en mer avec un minimum de ressources, les marins d'alors n'avaient pas changé d'avis sur les suites normales d'un naufrage: la mort. Les canots de sauvetage leur semblaient bien inutiles.
Mais Simon Leys ne se laisse pas pousser au hasard des vents: il navigue d'instinct par l'écriture.

Le studio de l'inutilité (2012)

Simon Leys est à l’exact opposé de Winnie, la femme de Verloc. Winnie est énigmatique : « la curiosité étant pour un être une façon de se révéler, une personne systématiquement dénuée de curiosité demeure toujours partiellement mystérieuse ». La curiosité de Leys, qui s’attache à ces personnages de Joseph Conrad dans L’agent secret, est grande. Il la partage volontiers, comme dans Le studio de l’inutilité, découpé en trois de ses thèmes favoris : la littérature, la Chine et la mer.
On apprend donc bien des choses sur l’auteur, dont certaines étaient déjà connues – en particulier son goût pour ces sujets. On n’oublie pas que le livre qui l’a rendu célèbre en 1971, Les habits neufs du président Mao, s’élevait contre l’aveuglement coupable de nombreux intellectuels occidentaux, notamment français, devant l’icône autoproclamée du peuple chinois.
Il n’a toujours pas décoléré, comme il le prouve dans un beau texte sur Michaux. Il s’en prend à la manière dont l’écrivain a révisé plusieurs de ses œuvres. « Cette vaste révision fut généralement désastreuse », écrit-il. Preuves à l’appui, à travers de nombreux exemples où la langue est rabotée et affaiblie en même temps que les avis péremptoires de Michaux, adoucis. Et, dans ce qu’il ajoute à Un barbare en Asie, « il accepte sans discussion l’image de la Chine que la propagande maoïste diffuse en France au moment de la “Révolution culturelle”. » Pourquoi Michaux agit-il ainsi ? Parce qu’il est devenu français, égarant du même coup les caractéristiques de sa belgitude, explique en substance – et beaucoup plus finement – Simon Leys.
Chine encore, et même colère contre Roland Barthes et son Carnet du voyage en Chine publié en 2009. Il ne s’en prend cette fois pas seulement à l’auteur, qui n’était plus là pour décider de la publication de ses notes, mais à ceux qui ont estimé utile d’en faire un livre, alors que Barthes lui-même s’en était abstenu. Un peu comme Vladimir Nabokov avait demandé à son épouse de détruire son roman inachevé, ce qu’elle ne fit pas, par amour, se gardant cependant de publier L’original de Laura, tandis que son fils, plus tard, passa outre. Simon Leys le regrette aussi.
Et ce studio de l’inutilité ? Il trouve sa source dans un lieu réel, décrit en liminaire. Et prolonge son existence, ou devrait la prolonger, à l’université sur laquelle un dernier texte, superbe, clôt le livre.

Vers la rentrée (12) avec Thomas Pynchon

Waw! Le discret Thomas Pynchon donne avec Fonds perdus le grand roman du début du 21e siècle. Situé très exactement entre le début du printemps 2001 et celui de 2002, il englobe, bien sûr, le 11 septembre, mais aussi un nombre considérable d'éléments liés aux flux de capitaux et de données, l'articulation fragile sur laquelle repose notre univers. Dans une langue inventive que le traducteur, Nicolas Richard, a restituée avec talent en français (j'ai effectué quelques petites vérifications), il soigne chaque détail sans jamais oublier la vue d'ensemble. Un livre monstrueusement excitant, à ne manquer sous aucun prétexte.

Fonds perdus, selon son éditeur

New York, début des années 2000, entre l'éclatement spectaculaire de la bulle Internet et l’effondrement des tours jumelles. Maxine, jeune mère new-yorkaise à la vie amoureuse mouvementée, est une inspectrice des fraudes qui a perdu sa licence officielle pour avoir trop bien conseillé un client véreux. Elle n’a pourtant pas remisé son pistolet, et la voilà embarquée malgré elle dans une aventure haletante et dangereuse: comment se fait-il que la start-up du très louche Gabriel Ice n’ait pas bu le bouillon alors que l’ensemble du marché du Net s’est brutalement dégonflé quelques mois auparavant? D’où viennent les flux de capitaux qui circulent vers de mystérieux comptes à l’étranger? Pour le savoir, Maxine, entourée par une ribambelle de personnages décalés, va devoir plonger et éviter de se perdre dans le Web Profond, cette interzone quasi inaccessible, refuge des hackers anarchistes, des cybervoyous et des âmes perdues.

L'auteur, Thomas Pynchon

Thomas Pynchon, né en 1937 dans l'État de New York, est l'un des hommes les plus secrets de la littérature américaine. Originaire de Long Island, il commença des études d'ingénieur à l'université Cornell mais arrêta à la fin de sa deuxième année pour rejoindre l'US Navy. Il retourna à Cornell en 1957 pour suivre des études de lettres et commença à publier au début des années 60.

Les premières lignes

C’est le premier jour du printemps 2001, et Maxine Tarnow, que certains ont encore dans leur système sous le nom de Loeffler, accompagne ses enfants à pied à l’école. D’accord, ils ont peut-être passé l’âge de se faire escorter, peut-être que Maxine ne veut pas les lâcher comme ça tout de suite, mais ce n’est qu’à deux rues, c’est sur le chemin du bureau, elle aime bien, et alors?
Ce matin, tout le long des rues, on dirait que chaque poirier de Chine de l’Upper West Side a éclos dans la nuit en grappes de fleurs blanches. Tandis que Maxine les contemple, le soleil se hisse au-dessus de la ligne des toits et des réservoirs d’eau, atteint le bout du pâté de maisons et pénètre dans un arbre en particulier qui d’un seul coup est empli de lumière.
«M’man?», Ziggy, avec son empressement habituel. «Allez, yo!»
«Les garçons, jetez donc un œil, cet arbre, là…»
Otis prend une seconde pour regarder. «Super, m’man.»
Zig est du même avis: «Pas naze.»

dimanche 10 août 2014

Vers la rentrée (11) avec David Foenkinos

Il m'a souvent énervé, David Foenkinos. En guise de style, il pratique généralement un maniérisme qui m'éloigne de ses romans au lieu de m'en rapprocher. C'est moins sensible ici, malgré une disposition du texte à propos de laquelle il apporte quelques arguments (dans la citation que fait l'éditeur, ci-dessous). Mais il met en scène, dans Charlotte, un destin auquel on reste difficilement insensible. Un point pour lui.

Charlotte, selon son éditeur

«Pendant des années, j’ai pris des notes.
J’ai cité ou évoqué Charlotte dans plusieurs de mes romans.
J’ai tenté d’écrire ce livre tant de fois.
Entre chaque roman, j’ai voulu l’écrire.
Mais je ne savais pas comment faire.
Devais-je être présent?
Devais-je romancer son histoire?
Quelle forme cela devait-il prendre?
Je n’arrivais pas à écrire deux phrases de suite.
Alors, je me suis dit qu’il fallait l’écrire comme ça.»
Ce roman retrace la vie de Charlotte Salomon, artiste peintre morte à vingt-six ans alors qu'elle était enceinte. Après une enfance à Berlin marquée par une tragédie familiale, Charlotte est exclue progressivement par les nazis de toutes les sphères de la société allemande. Elle vit une passion amoureuse fondatrice, avant de devoir tout quitter pour se réfugier en France. Exilée, elle entreprend la composition d'une œuvre picturale autobiographique d'une modernité fascinante. Se sachant en danger, elle confie ses dessins à son médecin en lui disant: «C'est toute ma vie.» Portrait saisissant d'une femme exceptionnelle, évocation d'un destin tragique, Charlotte est aussi le récit d'une quête. Celle d'un écrivain hanté par une artiste, et qui part à sa recherche.

L'auteur, David Foenkinos

Charlotte est le treizième roman de David Foenkinos. Il a publié entre autres Les Souvenirs et Je vais mieux. Ses livres sont traduits en quarante langues. En 2011, son frère et lui ont adapté au cinéma La Délicatesse, avec Audrey Tautou et François Damiens.

Les premières lignes

Charlotte a appris à lire son prénom sur une tombe.

Elle n’est donc pas la première Charlotte.
Il y eut d’abord sa tante, la sœur de sa mère.
Les deux sœurs sont très unies, jusqu’à un soir de novembre 1913.
Franziska et Charlotte chantent ensemble, dansent, rient aussi.
Ce n’est jamais extravagant.
Il y a une pudeur dans leur exercice du bonheur.
C’est peut-être lié à la personnalité de leur père.
Un intellectuel rigide, amateur d’art et d’antiquités.
À ses yeux, rien n’a davantage d’intérêt qu’une poussière romaine.
Leur mère est plus douce.
Mais d’une douceur qui confine à la tristesse.
Sa vie a été une succession de drames.
Il sera bien utile de les énoncer plus tard.

samedi 9 août 2014

14-18, une anthologie chronologique (2)

Puisque tout est allé très vite, les écrivains prennent la plume dans l'urgence, du moins ceux auxquels s'ouvrent les pages des gazettes. Il n'est pas (encore) question de commenter des faits. Robert de Flers, dramaturge, en appelle en quelque sorte à la conscience nationale en « Une » du Figaro. Au-delà de l'extrait que nous donnons, il cite Henri Heine, puisqu'il n'y a pas mieux qu'un Allemand pour parler de l'Allemagne : « Quand les Allemands sont de mauvaise foi, ils sont de mauvaise foi. Mais quand ils sont de bonne foi, ils font semblant. »
La France tout entière est animée, transportée, soulevée par une seule pensée : la volonté de vaincre. Quelques heures ont suffi à notre admirable pays pour restaurer et affirmer magnifiquement son unité morale et pour retrouver ces deux vertus, si souvent incompatibles : l'enthousiasme et le sang-froid.
Avant-hier dimanche, le boulevard – qui, dans la soirée, devait être le théâtre de violences déplorables, avait un air de fête, presque de mi-carême et la foule en s'écoulant, murmurait : « C'est un beau dimanche ! »
Oui, ce fut un beau dimanche que celui où notre nation, dans un même élan de ferveur et de revanche, accepta une guerre hideusement, sournoisement préparée et imposée par un peuple affolé de domination brutale et d'orgueil entêté. Ce fut un beau dimanche que celui où nos adversaires, achevant de mettre les derniers atouts dans notre jeu, consentirent à ce crime contre le droit des nations et des gens : la violation d'un territoire neutre, et ne reculèrent pas devant le cynisme barbare qu'il y avait à franchir la frontière avant toute déclaration de guerre.
Robert de Flers, La volonté de vaincre, in : Le Figaro, mardi 4 août 1914.
Roger Martin du Gard voit, à travers les personnages des Thibault, une ville de Paris affolée par le fanatisme patriotique. Le rêve du socialisme transnational que nourrissait Jacques semble devoir être emporté par la vitesse à laquelle l'Histoire s'écrit. Elle se lit dans les rues où les boîtes à ordures n'ont pas été vidées. Il ne s'agit pas du seul désordre, celui-ci du moins n'étant provoqué que par la brutale mutation d'une société civile en puissance militaire. Que les aspects civils en souffrent est un moindre mal.
Rue de Rivoli, entre deux haies de curieux, un régiment d’infanterie coloniale, en tenue de campagne, défilait au pas cadencé, sans musique, dans un silence saisissant. Au passage des chefs de bataillon montés, la foule se découvrait.
Avenue de l’Opéra, les balcons étaient pavoisés de drapeaux. L’auto longea une section de voitures de la Croix-Rouge ; puis un détachement de soldats, en bourgerons de corvée, avec des pelles et des pioches.
Place de l’Opéra, il fallut stopper de nouveau. Un train d’artillerie, suivi d’une dizaine de voitures blindées, montait vers la Bastille. Sur le toit de l’Opéra, des équipes d’ouvriers installaient des projecteurs destinés à surveiller la venue nocturne des « taubes » sur Paris.
Tout le long des boulevards, malgré le service d’ordre, des curieux se massaient devant les magasins allemands ou autrichiens qui avaient été pillés, dans la nuit. Autour de la Cristallerie de Bohême, le sol était jonché de tessons et de verre pulvérisé. La Brasserie Viennoise semblait avoir subi un siège : par la devanture éventrée, l’on apercevait les glaces brisées, les tables et les banquettes démolies.
Roger Martin du Gard, L'été 1914. Gallimard, 1936
Les combats ont commencé et Maurice Barrès s'enthousiasme dans l’Écho de Paris, qui conserve quatre de ses six pages habituelles quand beaucoup d'autres quotidiens paraissent sur deux pages seulement. Une feuille, voilà ce qu'ils sont devenus pour la plupart. Mais revenons à Barrès et aux raisons de son enthousiasme, tempéré cependant par le souci de donner aux non combattants une existence pas trop misérable, pendant que les forces vives de la nation sont montées au front.
Il éclate enfin le jour espéré pendant quarante-quatre années ! Les pantalons rouges sont apparus sur la crête des Vosges et nos soldats reconquièrent l'Alsace éperdue de bonheur...
La France combattante comble toutes les espérances, la France non combattante fera son devoir. Il ne faut pas que la sainte ivresse dont est illuminée l'âme de nos soldats victorieux soit troublée par l'image des femmes, des enfants, des vieux parents qu'ils peuvent laisser dans le besoin. Il y a une loi qui vient au secours des femmes mariées, des familles légitimes. Mais il y a mille misères que la loi n'a pas prévues. Par exemple, un très grand nombre de femmes restent seules, sans ressources, et n'ont pas droit à un secours parce qu'elles n'ont pas de mari sous les drapeaux. Il faut les sauver. La Patrie ne peut pas laisser des gens mourir de faim dans la minute où pour elle des milliers de vies allègrement se sacrifient.

Maurice Barrès, La résurrection de la France, in : L’Écho de Paris, dimanche 9 août 1914

vendredi 8 août 2014

Vers la rentrée (10) avec Serge Joncour

Serge Joncour est souvent là où on ne l'attend pas. Quoique... Écrivain en résidence, s'agissant d'un auteur qui a publié une dizaine de livres, quoi de plus normal? Sinon que le narrateur sans nom (mais avec un prénom, Serge, et il a écrit Vu, comme Serge Joncour), rebaptisé L'écrivain national par le maire de la petite ville où il séjourne pour quelques semaines, est happé par un fait divers. Ou plutôt par la périphérie de ce fait divers. Ou plus exactement par une femme qui y apparaît...

L'écrivain national, selon son éditeur

Le jour où il commence sa carrière  d’écrivain  à Donzières, une petite ville du centre de la France, Serge découvre dans la gazette locale qu’un certain Commodore, vieux maraîcher à la retraite que tous disent richissime, a disparu sans laisser de traces. On soupçonne deux jeunes «néoruraux», Aurélik et Dora, de l’avoir tué. Mais, dans ce fait divers, ce qui fascine le plus l’écrivain, c’est une photo: celle de Dora dans le journal. Dès lors, sous le regard de plus en plus suspicieux des habitants de la ville, cet «écrivain national», comme l’appelle fièrement monsieur le Maire, va enquêter à sa manière, celle d’un auteur qui recueille les confidences  et  échafaude  des romans, dans l’espoir de se rapprocher de la magnétique Dora.
Dans une atmosphère très chabrolienne, Serge Joncour déroule une histoire à haute tension et les quelques semaines de tranquillité que promettait ce séjour d’écriture se muent, lentement mais sûrement, en une inquiétante plongée dans nos peurs contemporaines.

L'auteur, Serge Joncour

Serge Joncour est l'auteur de dix livres, parmi lesquels  UV (Le Dilettante, Prix France Télévisions 2003), L'Idole, Combien de fois je t'aime, L'homme qui ne savait pas dire non  et  L'Amour sans le faire (Flammarion, 2005, 2008, 2010 et 2012). Ses romans sont traduits en quinze langues. Il collabore à l'émission «Des Papous dans la tête» sur France Culture.

Les premières lignes

Ce séjour promettait d’être calme. C’était même l’idée de départ, prendre du recul, faire un pas de côté hors du quotidien. En acceptant l’invitation je ne courais aucun risque, la sinécure s’annonçait même idéale, un mois dans une région forestière et reculée, un mois dans une ville perdue avec juste ce qu’il faut de monde pour ne pas craindre d’être seul, tout en étant royalement retiré, ça semblait rêvé. En plus, on était au début de l’automne, ça promettait de belles balades au fil des chemins creux, des fins d’après-midi à parcourir la forêt, des heures à se perdre dans des panoramas aux couleurs incendiées, pour en revenir le sang neuf et la tête gorgée d’idées neuves, ce serait parfait.

jeudi 7 août 2014

Vers la rentrée (9) avec Grégoire Delacourt

Il a du savoir-faire, ce Grégoire Delacourt qui ne laisse pas à son lecteur le temps de s'ennuyer. Tout le contraire du personnage principal d'On ne voyait que le bonheur, son quatrième roman. Antoine est timide, il porte sur lui la honte de ce qu'il n'a jamais osé faire dans sa vie étriquée. Jusqu'au moment où, débordé par tout ce qu'il avait gardé enfermé, il bascule. Particularité: chaque titre de séquence est un nombre - souvent lié à une somme d'argent, mais pas que.

On ne voyait que le bonheur, selon son éditeur

«Une vie, et j’étais bien placé pour le savoir, vaut entre trente et quarante mille euros.
Une vie; le col enfin à dix centimètres, le souffle court, la naissance, le sang, les larmes, la joie, la douleur, le premier bain, les premières dents, les premiers pas; les mots nouveaux, la chute de vélo, l’appareil dentaire, la peur du tétanos, les blagues, les cousins, les vacances, les potes, les filles, les trahisons, le bien qu’on fait, l’envie de changer le monde.
Entre trente et quarante mille euros si vous vous faites écraser.
Vingt, vingt-cinq mille si vous êtes un enfant.
Un peu plus de cent mille si vous êtes dans un avion qui vous écrabouille avec deux cent vingt-sept autres vies.
Combien valurent les nôtres?»
À force d’estimer, d’indemniser la vie des autres, un assureur va s’intéresser à la valeur de la sienne et nous emmener dans les territoires les plus intimes de notre humanité.Construit en forme de triptyque, On ne voyait que le bonheur se déroule dans le nord de la France, puis sur la côte ouest du Mexique. Le dernier tableau s’affranchit de la géographie et nous plonge dans le monde dangereux de l’adolescence, qui abrite pourtant les plus grandes promesses.

L'auteur, Grégoire Delacourt

Né en 1960 à Valenciennes, Grégoire Delacourt est un publicitaire. Après le succès de L'Ecrivain de la famille, son premier roman (20 000 exemplaires vendus dans la première édition, les Prix Marcel Pagnol, et Rive Gauche), La Liste de mes envies s'est vendu à plus de 400.000 exemplaires et est devenu un succès international, avec des traductions dans 26 pays.

Les premières lignes

Une vie, et j’étais bien placé pour le savoir, vaut entre trente et quarante mille euros.
Une vie; le col enfin à dix centimètres, le souffle court, la naissance, le sang, les larmes, la joie, la douleur, le premier bain, les premières dents, les premiers pas; les mots nouveaux, la  chute de vélo, l’appareil dentaire, la peur du tétanos, les blagues, les cousins, les vacances, l’allergie aux poils de chats, les caprices, les sucreries, les caries, les mensonges déjà, les regards en coin, les rires, les émerveillements, la scarlatine, le corps dégingandé qui pousse de travers, les oreilles longtemps trop grandes, la mue, les érections, les potes, les filles, le tire-comédon, les trahisons, le bien qu’on fait, l’envie de changer le monde, de tuer les cons, tous les cons, les gueules de bois, la mousse à raser, les chagrins d’amour, l’amour, l’envie de mourir, le bac, la fac, Radiguet, les Stones, le rock, le trichlo, la curiosité, le premier boulot, la première paye, la bringue pour fêter ça, les fiançailles, les épousailles, la première tromperie, l’amour à nouveau, le besoin d’amour, la douceur qu’on suscite, l’opium de la petite tendresse, les souvenirs déjà, le temps qui file plus vite soudain, la tache sur le poumon droit, la douleur en urinant le matin, les caresses nouvelles, la peau, le grain de la peau, le grain de beauté suspect, [...]

mercredi 6 août 2014

Vers la rentrée (8) avec Isabelle Desesquelles

Il sera un des premiers livres de la rentrée littéraire à arriver dans vos librairies: la semaine prochaine, alors que la plupart des autres attendront la semaine suivante pour leur mise en place. L'occasion de découvrir, avec Les hommes meurent, les femmes vieillissent, l'univers d'un salon de massage à partir duquel les femmes d'une seule famille, marquées par la mort de l'une d'entre elles, se racontent.

Les hommes meurent, les femmes vieillissent, selon l'éditeur

Dix portraits de femmes. Quatre générations. Une famille.
Naître, grandir, aimer, donner la vie ou mourir, elles sont toutes à la veille de ces heures qui marquent une existence.
«La bouche la plus scellée n'empêchera pas un corps de révéler ce qu'on a fait de lui.»
Elles sont dix. Mères, soeurs, cousines, petites et arrière-petites-filles, elles vont chercher un oubli à L'Éden, l'institut de beauté d'Alice. Certaines sont au bout de leur existence, d'autres au début.
Tour à tour, elles dévoilent leurs secrets, leur fragilité aussi. Sans rien dissimuler, elles disent la jouissance et la défaite, l'allégresse à aimer et les renoncements. Les rides et les bonheurs.
Toutes sont terriblement attachantes et font face à un silence qu'elles apprivoisent. Celui d'Ève, l'absente, sans laquelle elles ont appris à vivre.
Autour de son souvenir, elles réapprendront à être une famille.
Fantasques, mélancoliques et troublants, les hommes meurent, les femmes vieillissent.

L'auteure, Isabelle Desesquelles

Dans un précédent texte, Fahrenheit 2010, Isabelle Desesquelles a raconté sa vie de libraire. Elle a depuis fondé une résidence d'écrivains, la maison De Pure Fiction. Les hommes meurent, les femmes vieillissent est son sixième roman.

Les premières lignes

L’Éden ne s’est pas fait en un jour, ni même en sept. L’Éden m’appartient. Je l’ai ouvert il y a quinze ans. Un institut de beauté comme je le voulais. Enfin, presque.
Mon arrière-grand mère était une bigote. À douze ans, elle montait les marches de l’église de Rocamadour sur les genoux en priant. Mamichette – elle avait de la moustache – et ses saintes vierges pleines d’eau bénite, un catéchisme à elle toute seule. Petite, pendue à son déambulateur, je lui demandais où était le paradis, avec un petit rire elle répondait: «Là où on est bien, Alice. Je suppose, je n’y suis pas encore allée.» Et le petit rire de revenir. Pour toi, Mamichette, je ne sais pas, pour moi, j’y suis: L’Éden, mon institut, «là où on est bien».

lundi 4 août 2014

Vers la rentrée (7) avec Caroline De Mulder

Troisième roman, chez un nouvel éditeur, pour la romancière belge dont le coup d'essai, Ego tango, en 2010, m'avait emporté sur des rythmes que je ne pratique pas mais que j'avais découverts, à cette occasion, particulièrement efficaces. Bye Bye Elvis est un double récit dont l'un est consacré au chanteur et l'autre, à un vieil homme plein de mystères. Séduisant.

Bye Bye Elvis, selon son éditeur

Graceland, 16 août 1977, Elvis Presley disparaît et laisse derrière lui des millions d’adorateurs éperdus. Crépuscule du Roi du Rock. Jusqu’à la fin, la longue fréquentation du désastre ne lui avait pas fait perdre toute sa candeur.
Dix-sept ans plus tard, Yvonne entre au service de John White, un vieil Américain au physique fragile. Elle va passer vingt ans à ses côtés, tissant une relation de dépendance avec cet homme dont elle ne sait rien et qu’elle s’efforce de sauver d’une fin misérable. La vie de White et celle d’Elvis s’entrelacent, dessinant des créatures identiques dans leur difformité et leur isolement. Entre les deux, il est possible qu’un lien existe – à moins qu’ils ne se soient croisés que dans ce roman…
Portrait impitoyable et tendre en miroir d’une fiction, Bye Bye Elvis est un roman mélancolique et venimeux, rythmé par une métrique impeccable.

L'auteure, Caroline De Mulder

Née à Gand, Caroline De Mulder a écrit deux romans aux éditions Champ Vallon: Ego tango (prix Rossel 2010) et Nous les bêtes traquées (2012).

Les premières lignes

12h05, à son retour à Graceland, personne ne le reconnaît. Il a gonflé de partout, on dirait un noyé, après un long séjour dans l’eau, à trinquer, à boire la tasse.
Des mains déçues des embaumeurs qui l’ont maquillé à partir d’une photo de l’homme jeune, il est passé à celles de Larry Geller, son coiffeur. Tendrement, Geller a teint les racines blanches du cadavre avec le mascara d’une employée de la morgue. Les cheveux sont de ce noir aile de corbeau, depuis toujours trop noir pour un teint de blond, mais à peine adolescent Elvis voulait déjà ressembler à une star du cinéma et il se mettait du cirage dans les cheveux. Ça le salissait au cou au visage et de près il semblait crasseux, mais c’est qu’à part James Dean il n’y avait pas un seul blondinet célèbre à l’écran. Puis dès qu’il était monté à Hollywood, il avait voulu ressembler à un homme qui ne souriait jamais, car les grands acteurs se contentent de regards sombres, et c’est pour ça que les femmes les aiment, disait Elvis, parce qu’ils ne sourient jamais, et moi aussi je veux que chacun de mes sourires soit un événement une fête un souvenir impérissable.

dimanche 3 août 2014

Vers la rentrée (6) avec Mohsin Hamid

Faux guide de développement personnel et vrai roman, Comment s'en mettre plein les poches en Asie mutante, troisième ouvrage de Mohsin Hamid, m'a fait regretter de n'avoir pas lu les deux premiers. C'est enlevé comme un morceau de bravoure qui tiendrait du début à la fin sans un moment de relâchement. (Il n'est pas certain que la couverture affichée ci-dessous soit la version définitive - le site de l'éditeur, vers lequel renvoient les liens, en affiche une autre.)

Comment s'en mettre plein les poches en Asie mutante, selon l'éditeur

Lecteur, lectrice: tu viens d’acquérir le nouveau roman de Mohsin Hamid. Grand bien t’en a pris. Car celui-ci va te permettre de découvrir comment t’en mettre plein les poches en Asie mutante, comme le héros de cette édifiante et rocambolesque épopée: né dans la plus insigne pauvreté, au cœur de la campagne d’un pays anonyme du continent indien, il va monter à la ville, parfaire son éducation, rencontrer l’amour, flirter avec la tentation politique, puis faire fortune par le plus inattendu des moyens. Ce sont, en une poignée de pages, quatre-vingts années d’une vie d’homme que tu tiens entre tes mains – «un homme fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui» à l’heure de la mondialisation galopante. Et si cette fable contemporaine et universelle te fait verser quelques larmes, ne t’en fais pas, car celles-ci jailliront avant tout du plaisir et de l’émotion que tu t’apprêtes à éprouver en lisant ce petit joyau de littérature.

L'auteur, Mohsin Hamid

Mohsin Hamid est né en 1971 à Lahore, au Pakistan, et a vécu à Londres, à New York et en Californie. Ses deux premiers romans, Partir en fumée (prix Betty Trask et finaliste du prix PEN/Hemingway en 2000) et L’intégriste malgré lui (finaliste du Man Booker Prize en 2007, adapté au cinéma par Mira Nair), se sont vendus à plus d’un million d’exemplaires dans le monde et ont été traduits dans plus d’une trentaine de langues. De nouveau établi à Lahore depuis quelques années, il contribue régulièrement au New York Times, au Guardian, au New Yorker ou encore à la revue Granta. Salué par une presse unanime aux États-Unis et en Angleterre et en cours de traduction dans le monde entier, Comment s’en mettre plein les poches en Asie mutante, son troisième roman, fera prochainement l’objet d’une adaptation au cinéma par Guillermo Arriaga, le scénariste d’Amours chiennes, Babel et 21 grammes.

Les premières lignes

Vois-tu, sauf quand c’est toi qui l’écris, un livre de développement personnel est une contradiction dans les termes. Si tu en lis un, c’est pour que quelqu’un qui n’est pas toi, en l’occurrence son auteur, puisse t’aider à te développer, et donc cela n’a plus rien de personnel. C’est vrai pour tout ce genre de littérature, les «comment éviter ceci» ou «comment réussir cela». Certains disent même que cela s’applique aux livres de religion, mais comme d’autres soutiennent que ceux qui disent des choses pareilles devraient être cloués au sol et laissés se vider de leur sang tandis qu’une lame leur tranche lentement la gorge, il est plus sage de constater qu’il existe une divergence de vues sur cette sous-catégorie et de se hâter de passer à un autre sujet.

samedi 2 août 2014

14-18, une anthologie chronologique (1)

La mobilisation générale est décrétée en France le 1er août, en même temps qu'en Allemagne. Pierre Loti percevait depuis une semaine des bruits de guerre avec l'Allemagne. Le changement d'atmosphère est brutal après les premiers moments du retour à Rochefort où il est arrivé dans la nuit du 17 au 18 juillet : il avait reçu avec joie, glaces et champagne les aspirants de la Marine avant d'accueillir le commandant de leur école, sa famille et les officiers.
Samedi 1er août. – La guerre !... Depuis deux semaines, on vivait dans l’angoisse de son attente, avec l’espoir quand même. Et maintenant ce cauchemar des nuits est devenu la réalité. Et ce sera une guerre d’extermination, la plus atroce qu’on ait jamais vue.
Temps accablant d’orage, sous un ciel noir. Samuel rentre le soir du Bertranet pour rallier son régiment.
À 9 heures, une grande retraite en musique parcourt les rues, toutes les troupes, tous les matelots, tous les réservistes, toute la foule. Tout cela défile interminablement sous le ciel chaud et noir, et la pluie d’orage. Nous allons, Samuel et moi, le voir passer. On chante La Marseillaise, on danse, on jette les chapeaux en l’air, on crie : à Berlin ! La joie et l’enthousiasme vont au délire.
Dimanche 2. – Grand calme et silence dans la maison ; il ne semble pas que ce soit possible, ce qui nous attend demain.
[…]
Après dîner, nous allons une dernière fois fumer une cigarette à la fenêtre de mon cabinet de travail, – et on se dit que ce sera peut-être la dernière fois de la vie...
Pierre Loti, Soldats bleus : Journal intime 1914-1918. La Table Ronde, 1998, nouvelle édition 2014
La nouvelle survient parfois à des moments incongrus. Ce jour-là, Célestin Louise, policier parisien, était en planque dans le septième arrondissement depuis six heures du matin pour arrêter Octave Chapoutel, un cambrioleur. Le devoir accompli, non sans mal, il ne lui reste qu'à emmener son prisonnier au Dépôt. Mais le cocher du fiacre qu'il a hélé boulevard Raspail a, lui, eu le temps d'être renseigné. Dans ces circonstances, l'arrestation d'un malfaiteur devient anecdotique.
— Vive la France ! lança le cocher en s’arrêtant devant ce drôle de couple que formaient le jeune policier et son prisonnier.
Célestin le regarda en fronçant les sourcils.
— Qu’est-ce qu’elle a de spécial, la France, aujourd’hui ?
— Vous n’avez pas lu les journaux du matin, monsieur ? La mobilisation générale a été décrétée.
Disant cela, le cocher attrapa un journal calé derrière le dossier de son siège et le lança à Célestin. Celui-ci poussa La Guimauve à l’intérieur du fiacre et grimpa près de lui.
— Au Dépôt !
Tout en surveillant du coin de l’œil le cambrioleur qui s’était affalé sur son siège, Célestin parcourut la une du « Petit Parisien » : l’Allemagne a lancé un ultimatum à la France et à la Russie, les sommant de ne pas mobiliser.
— Les cons ! murmura Célestin.
Par la fenêtre, le policier aperçut des colleurs d’affiches apposant sur les murs d’un bâtiment officiel le fameux décret de mobilisation générale qui, parfois, était écrit à la main. Le gouvernement avait choisi la guerre. Avait-il seulement eu le choix ?
Thierry Bourcy, La cote 512. Nouveau Monde, 2005
Dans la campagne dont il est question ici, la nouvelle arrive le lendemain. L'ordre est affiché sur le panneau de la mairie, à côté des tarifs de la balance municipale. La nouvelle tombe mal, mais à quel moment serait-elle bien tombée ? Il reste à dresser les meules de paille, puis il faudra s'occuper des betteraves sans oublier, jour après jour, de soigner les bêtes. Si les hommes partent à la guerre, les femmes devront tout prendre en charge, aux champs comme aux étables.
Le tocsin cueille Gabriel dans la cour de la métairie. Le temps est splendide en ce premier dimanche d’août 1914. La campagne est immobile, écrasée de soleil, semblable à une bête étalée de tout son long, économe de ses gestes, figée sous la canicule. La récolte de blé est rentrée, Gabriel en éprouve de la gaîté ; aussi la cloche le prend-elle au dépourvu. Le moment de stupeur passé, il se met à courir, ses sabots sonnent sur la terre battue, desséchée et dure comme pierre. Il n’a pas franchi la barrière rarement close qu’Alexandrine surgit à ses côtés d’il ne sait où, les traits brouillés par les rumeurs des derniers jours.
Pour l’attendre Gabriel ne court plus, et ils hâtent le pas en direction de l’église et du tambour du garde champêtre qui retentit à son tour. C’est donc que tout ça est grave. Devant l’école communale qui abrite la mairie, la population du village au complet, générations confondues, est rassemblée. Soit deux douzaines d’âmes.

Didier Desbrugères, Limon. Gaïa, 2014

vendredi 1 août 2014

14-18, une anthologie chronologique (introduction)


Sauf si vous êtes sourd, aveugle et coupé de tout moyen de communication, vous n'ignorez pas que la Grande Guerre a éclaté il y a 100 ans. L'anniversaire se commémore un peu partout. Ici aussi, pour montrer comment la littérature s'est emparée de l'événement.
Le projet que j'espère mener à bien consiste en une anthologie chronologique de ces années 1914-1918. Présentée comme un feuilleton hebdomadaire qui commence demain, cette anthologie puise dans des ouvrages contemporains de la guerre, mais aussi dans toute la littérature qui a continué et continue d'en parler, jusqu'à aujourd'hui (et demain, car il n'y a aucune raison que cela s'arrête). Dans la presse, aussi, où des écrivains donnent de la voix.
Il y aura là, si je tiens le rythme jusqu'au bout, un florilège puisé aux sources les plus diverses - celles qui sont disponibles là où je suis. Pas seulement de la "grande" littérature, mais aussi des ouvrages populaires dont certains exaltent le patriotisme des populations. Une grande variété de ton s'annonce, rendez-vous demain et les samedis suivants.

mardi 29 juillet 2014

Vers la rentrée (5) avec Lydie Salvayre

Je n'introduis ici que les livres lus. Et, bien que réservant un avis plus circonstancié aux articles que j'aurai à écrire, je ne m'interdis pas de dire le plaisir (ou le déplaisir) trouvé dans les romans à paraître dans peu de semaines, à la rentrée. Lydie Salvayre ne m'a jamais déçu. Chacun de des ouvrages est différent des précédents. Mais chacun est porté par des indignations venues de loin et éclairé par une ironie réjouissante. Pas pleurer est de cette eau-là, torrentueuse, pas toujours claire, dans laquelle on trempe volontiers pour se nettoyer de quelques idées trop confortables.

Pas pleurer, selon l'éditeur

Deux voix entrelacées.
Celle, révoltée, de Georges Bernanos, témoin direct de la guerre civile espagnole, qui dénonce la terreur exercée par les nationaux avec la bénédiction de lʼÉglise catholique contre les «mauvais pauvres». Son pamphlet, Les Grands Cimetières sous la lune, fera bientôt scandale.
Celle de Montse, mère de la narratrice et «mauvaise pauvre», qui, soixante-quinze ans après les événements, a tout gommé de sa mémoire, hormis les jours radieux de lʼinsurrection libertaire par laquelle sʼouvrit la guerre de 36 dans certaines régions dʼEspagne.
Deux paroles, deux visions qui résonnent étrangement avec notre présent, comme enchantées par lʼart romanesque de Lydie Salvayre, entre violence et légèreté, entre brutalité et finesse, portées par une prose tantôt impeccable, tantôt joyeusement malmenée.

L'auteur, Lydie Salvayre

Lydie Salvayre a obtenu le prix Hermès du premier roman pour La Déclaration, le prix Novembre (aujourdʼhui prix Décembre) pour La Compagnie des spectres et le prix François-Billetdoux pour BW. Ses livres sont traduits dans une vingtaine de langues. Certains ont fait lʼobjet dʼadaptations théâtrales.

Les premières lignes

Au nom du Père du Fils et du Saint-Esprit, monseigneur l’évêque-archevêque de Palma désigne aux justiciers, d’une main vénérable où luit l’anneau pastoral, la poitrine des mauvais pauvres. C’est Georges Bernanos qui le dit. C’est un catholique fervent qui le dit.
On est en Espagne en 1936. La guerre civile est sur le point d’éclater, et ma mère est une mauvaise pauvre. Une mauvaise pauvre est une pauvre qui ouvre sa gueule. Ma mère, le 18 juillet 1936, ouvre sa gueule pour la première fois de sa vie. Elle a quinze ans. Elle habite un village perdu de la haute Catalogne où, depuis des siècles, de gros propriétaires terriens maintiennent des familles comme la sienne dans la plus grande pauvreté.

dimanche 27 juillet 2014

Vers la rentrée (4) avec Olivia Rosenthal

S'agit-il d'un livre à moitié réussi, à moitié raté, ou suis-je passé à côté? Il faudra probablement que je le relise pour vérifier mais le nouveau roman d'Olivia Rosenthal, Mécanismes de survie en milieu hostile, m'a laissé froid. Dommage, j'avais plutôt aimé On n'est pas là pour disparaître (2007), Que font les rennes après Noël? (2011) et Ils ne sont pour rien dans mes larmes (2012)...

Mécanismes de survie en milieu hostile, selon l'éditeur

Récit d'apprentissage, thriller métaphysique ou manuel d'exorcisme, ce livre raconte comment esquiver les coups et si possible comment les rendre.

Du même auteur, Olivia Rosenthal

AUX ÉDITIONS VERTICALES
Dans le temps, 1999
Mes petites communautés, 1999
Puisque nous sommes vivants, 2000
L’Homme de mes rêves, 2002
Les Sept voies de la désobéissance, coll. «Minimales», 2004
Les Fantaisies spéculatives de J.H. le sémite, 2005
On n’est pas là pour disparaître, 2007; prix Wepler-Fondation la Poste 2007; «Folio», 2009
Que font les rennes après Noël? 2010; prix Alexandre-Vialatte et prix du Livre Inter 2011; «Folio», 2012
Ils ne sont pour rien dans mes larmes, coll. «Minimales», 2012

CHEZ D’AUTRES ÉDITEURS
Les Félins m’aiment bien, Actes Sud-Papiers, 2004
Les Lois de l’hospitalité, Inventaire/Invention, 2008
Viande froide, Éditions CentQuatre/Nouvelles Éditions Lignes, 2008
«Maison d’arrêt Paris - La Santé, 42, rue de la Santé, 75014 Paris», dans L’Impossible photographie: prisons parisiennes, 1851-2010, Éditions Paris Musées, 2010

Les premières lignes

Les faits ne se contentent pas d’arriver, ils reviennent. Qu’on les accepte ou non, ils sont plus insistants et plus entêtés que les stratagèmes qu’on invente pour les éviter. Écrire fait partie de ces stratagèmes. On croit contrôler, répartir, organiser et tenir le réel sous sa coupe et la plupart du temps on se laisse déborder. On avance aveuglément vers le dénouement pour découvrir in extremis qu’en fictionnant le monde on a seulement essayé de retrouver ce qui avait eu lieu et qu’on avait oublié.