Affichage des articles dont le libellé est Henry Bauchau. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Henry Bauchau. Afficher tous les articles

samedi 30 août 2014

14-18, une anthologie chronologique (5)

La ville belge de Louvain est occupée depuis quelques jours par l'armée allemande quand, pour des raisons qui restent mal expliquées, celle-ci se lance le 26 août dans un gigantesque pillage, incendiant la ville qui brûlera pendant plusieurs jours. Le futur écrivain Henry Bauchau a un an et demi et n'a pas la mémoire des événements. Mais, quand il surprend, plus tard, sa mère et sa grand-mère en parler, il comprend que, comme elles, il ne peut plus être le même après avoir échappé à la mort.
L’enfant est né en 1913 dans l’élégance, la propreté douteuse et les conflits sociaux de la Belle Époque, mais il n’est vraiment venu à la vie qu’en août 1914, lorsque les Allemands ont envahi et brûlé la ville de Louvain qui était celle de la famille. […]
Grand-mère s’est tue, puis avec hésitation elle a dit : « Les maisons en face de nous brûlaient, nous entendions les toits calcinés dégringoler sur le sol, des soldats ivres se tirer les uns sur les autres. L’un d’eux a même tiré sur Louisa, qui a laissé tomber le berceau. Il y avait partout une fumée suffocante, nous haletions et tu penses, le bébé… Papa avait le visage si maculé de suie que je le reconnaissais à peine. Et les gens de chez nous, ils s’étaient tous enfuis. On n’entendait plus que crier allemand. Les officiers ne contenaient plus leurs troupes : les hommes se précipitaient dans les caves et buvaient et, comme il faisait très chaud, les officiers ont fini par faire de même. »
Henry Bauchau, L'enfant rieur. Actes Sud, 2011
La guerre est aussi celle de l'information, et l'information passe mal, dans quelque camp que l'on soit. On l'a vu côté allemand à propos de la prise de Liège, on retrouve des incertitudes du même genre côté français quand des renseignements contradictoires jettent la confusion chez les lecteurs de journaux. Quand bien même il s'agit de communiqués officiels. La voix de la France est parfois balbutiante, le front d'aujourd'hui n'est pas celui qu'on a cru fixé la veille...
Tout le monde se souvient de l'émoi et du serrement de cœur que nous éprouvâmes tous, en quelque lieu que nous lûmes, dans les journaux parus le matin du 29 août 1914, le communiqué officiel :
« La situation de notre front, de la Somme aux Vosges, est restée aujourd'hui ce qu'elle était hier. Les forces allemandes paraissent avoir ralenti leur marche. »
Chacun se frottait les yeux, croyait avoir mal compris, et on se demandait avec angoisse s'il n'y avait pas là une faute d'impression : Somme pour Sambre.
Eh quoi ! La veille encore, le vendredi 28, on annonçait la reprise de notre offensive dans les Vosges et en Lorraine. Quant à la région du Nord, on constatait seulement un recul « un peu en arrière » de l'armée anglaise, attaquée par des forces très supérieures. Et tout à coup on apprenait que l'ennemi était à Saint-Quentin, c'est-à-dire à 150 kilomètres de Paris.
Ce fut de la stupéfaction !
Comte de Caix de Saint-Aymour, La Marche sur Paris de l'aile droite allemande. Henri Charles-Lavauzelle, 1916
La nuit a été fraîche le dimanche 30 août en Picardie, où se trouve le lieutenant Lucien Nachin. Un brouillard glacé l'a réveillé à trois heures du matin, les ordres sont eux aussi contradictoires (et comment donc l'information pourrait-elle être cohérente?) : il faut poursuivre le combat qui a stoppé le mouvement de retraite ; ou il faut rester sur place et s'organiser. Puis les événements décident : tirs de l'artillerie ennemie, fusillades... Que faut-il faire une fois le calme revenu ? Le lieutenant décide, puisqu'il ne reçoit pas d'ordres, d'aller les chercher lui-même.
Je me remis en marche mais la force morale qui m'avait soutenu jusque-là me fit complètement défaut. J'étais seul au milieu des champs, j'étais très fatigué ou plutôt courbaturé par mon séjour dans la tranchée, la chaleur tropicale qui rayonnait sur le sol m'abattait fortement. Et puis, nous étions encore une fois vaincus, abandonnant le terrain de la lutte où gisaient des milliers de braves ! J'étais hanté par l'idée d'un malheur que je ne pouvais définir. Il me fallut faire un prodigieux effort sur moi-même pour continuer la marche.
J'étais étreint par une angoisse croissante. Au loin, je vis un groupe d'artillerie qui semblait marcher dans ma direction, mais quand il fut presque à portée de voix, il prit le trot et disparut dans un nuage de poussière. Je mourais de soif. Fatigué comme je l'étais, je devais marcher lentement car le village de Faucouzy m'apparaissait toujours aussi lointain. Derrière moi, le village de Le Hérié commençait à brûler et, à gauche, la position qu'occupaient mes mitrailleuses était encore une fois l'objet d'un bombardement effroyable.

Lieutenant Lucien Nachin, Carnets de route. 2011

mercredi 2 avril 2014

Henry Bauchau, le bonheur contrarié

Faut-il frôler le siècle pour dénouer enfin les énigmes du passé ? Quand Henry Bauchau a publié ce livre, il avait presque cent ans, et c’est comme s’il en avait tiré de la grâce au lieu d’en subir les inconvénients. Car L’enfant rieur est un livre magnifique. Le retour sur les années d’enfance et la première vie d’adulte, de 1913 à 1940, c’est-à-dire de la naissance et des premiers souvenirs jusqu’à la campagne des dix-huit jours, est un autoportrait complexe. Henry Bauchau, qui a choisi de mettre l’accent, dans le titre, sur un aspect de sa personnalité, en propose aussi d’autres facettes, moins heureuses.
L’enfant rieur, donc, est un être empli d’une joie profonde que les circonstances extérieures tiennent souvent sous l’éteignoir. A de rares moments privilégiés perce malgré tout un rire libéré des contraintes. Cette libération intervient sans lien direct avec le cours de l’Histoire puisqu’elle surgit, la première fois, au contact de soldats écossais encore prisonniers des Allemands en 1918. Plus tard, ce sera le bonheur de voir Jacques Copeau lire Tartuffe. Ou la découverte du gai savoir de Nietzsche. Ou encore la compagnie des chevaux, à l’armée.
Mais, le plus souvent, « l’enfant rieur a dû serrer les dents au lieu de se réjouir à pleins poumons », là aussi, parfois à contre-courant des événements. La fin de la Première guerre mondiale est moins une victoire qu’une défaite, parce que son père n’a pas été au front et qu’il en garde une certaine honte. L’installation à Bruxelles, dans une nouvelle maison, déçoit. La première amitié ne dure pas. Les rêves sont des cauchemars dominés par le souvenir encore proche de la guerre. Puis l’esprit de sérieux gagne du terrain lors d’interminables discussions sur l’avenir du monde, soumises à la « masse dictatoriale » de l’Eglise catholique. « Qu’est devenu cet enfant rieur que j’aurais voulu être et qui vit toujours en moi ? », se demande Henry Bauchau à la fin de son récit.
Il est peut-être devenu un personnage, rôle qu’il découvre d’abord chez quelqu’un d’autre : Mary, qui fut peut-être la fiancée de son frère Olivier mais qui se rapproche de lui, avec succès, puisqu’elle sera sa première femme, dans une relation peu sereine. Mais le narrateur aussi se construit une image par rapport aux autres. Quand il devrait avouer à ses parents sa relation avec Mary. Quand il organise un congrès de l’Action catholique (« Est-ce que mon personnage a vraiment cru à ce projet ? »). Quand il refuse de voir les problèmes de son couple. Quand il découvre le danger que représente Hitler…
« En réalité, mon personnage ne pense pas. Il répète les pensées des autres. Celui qui voit les choses comme elles sont, c’est l’être profond, qui n’a que bien rarement la parole. Celui-là ne pense pas non plus, mais il sent ou il sait – mais de quel terrible savoir – que nous allons vers la catastrophe. »
La catastrophe sera pire encore que prévu, puisque la capitulation du 28 mai 1940 sera vécue comme un déchirement – la deuxième grande blessure personnelle due à une guerre : l’incendie de la maison de Louvain, en 1914, avait été la première. Contraint de déposer les armes avec ses hommes, désireux de passer la frontière pour continuer le combat alors qu’il lui est interdit de le faire, inquiet pour l’avenir des soldats wallons qui, au contraire de la plupart des flamands et des bruxellois, resteront prisonniers… Dans ces conditions, le retour à Bruxelles a un goût d’autant plus amer que Laure, dont il est tombé amoureux, est partie sur les routes de France dans un exode incertain.
Henry Bauchau a vingt-sept ans, il vit encore sans comprendre précisément ce qui lui arrive, se laisse mener par les événements. Les années à venir, il ne le sait pas encore, lui offriront un accomplissement plus satisfaisant. Mais, en écrivant L’enfant rieur, il reconstitue l’architecture branlante qui lui a permis de trouver en lui la force de s’épanouir.

mardi 22 janvier 2013

Henry Bauchau aurait eu 100 ans aujourd'hui

Il y a cent ans aujourd'hui, Henry Bauchau naissait à Malines, en Belgique. Son éditeur vient de publier le texte qu'il avait achevé avant sa mort en septembre dernier. L'enfant rieur II: Chemin sous la neige, que je n'ai pas lu, est, écrit l'éditeur, «le livre des illusions perdues puis de la lente métamorphose d’un homme qui voulait réussir par “l’action” et, à travers une psychanalyse, mais aussi maintes péripéties, déboires professionnels, difficultés d’ordre amoureux, a pu accéder à sa vraie vocation: l’écriture.» En même temps est paru un essai de Myriam Watthee-Delmotte, Henry Bauchau: Sous l'éclat de la Sibylle.
Pour célébrer ce centenaire, je vais me reporter vingt ans en arrière. Henry Bauchau avait 80 ans et publiait Jour après jour.

Jour après jour est le journal qu’Henry Bauchau a tenu de novembre 1983 à septembre 1989, c’est-à-dire pendant qu’il écrivait Œdipe sur la route. Évidemment, cette période est importante dans sa vie puisqu’elle correspond à un travail dont le résultat est sans doute son principal roman. On découvre, au passage, qu’il l’avait commencé dans le journal même, bien que le début du premier jet ne soit pas repris dans le texte publié. Celui-ci est donc bien constitué des à-côtés de l’écriture, de ces instants dont on se dit parfois qu’ils auraient pu être consacrés au roman, mais qui devaient sans doute, par ce qu’ils apportent à la fois de dispersion et de concentration, être utilisés comme des apports extérieurs.
De toute manière, Henry Bauchau avait aussi un autre travail, même s’il dit, en gros, qu’il est plutôt un écrivain psychanalyste que le contraire. Et ce travail, ces analyses qu’il mène avec des « clients » – les guillemets s’imposent tant les rapports qu’il a avec eux débordent souvent du cadre professionnel, empiètent parfois sur l’écriture. Henry Bauchau passe aussi beaucoup de temps à interpréter ses propres rêves, voire un « lapsus calami » qui lui est venu et dont il s’est aperçu à la relecture…
Mais, bien sûr, ce qui passionne, c’est la lutte avec l’œuvre. Le mot « lutte » peut paraître excessif, il ne l’est que si on n’a pas, avec Bauchau, traversé ces années dans le souffle desquelles nous nous trouvons avec ce journal. Le souffle n’est pas continu, d’où précisément les ruptures de rythme, les creux et les vagues – comme la vague est un moment important d’Œdipe sur la route, l’image revient tout naturellement.
Jour après jour porte bien son titre : il s’agit en effet d’une volonté de poursuivre, malgré les occupations diverses qui détournent l’attention, malgré la fatigue, parfois, qui empêche Bauchau d’écrire autant qu’il l’aurait voulu. Dans ce qui peut paraître additions d’épicier, et dont il se moque d’ailleurs lui-même, il fait le compte des pages écrites, puis réécrites, retravaillées, etc., jusqu’à la version finale. C’est qu’un écrivain est aussi un artisan et a besoin sans doute de voir avancer son travail, chaque feuillet se posant au-dessus du précédent pour finir par devenir un volume – et du volume manuscrit au volume imprimé, il semble n’y avoir plus qu’un pas à franchir dans le cas d’un écrivain comme Bauchau, évidence qui demande d’être quelque peu revue et corrigée à la lumière des heures difficiles. Celles, vécues apparemment comme normales, qui suivent les rédactions successives dont Bauchau lui-même trouvait rapidement qu’elles n’étaient pas définitives. Mais aussi celles, plus douloureuses, au cours desquelles il reçoit, sur une version qu’il croyait être la dernière, des avis convergents : il faut encore travailler ! Le découragement, apparemment, n’est que passager chez cet écrivain mû par la volonté d’aller jusqu’au terme de ce livre – et même de ces deux livres si l’on pense que Diotime et les Lions, paru ensuite, faisait d’abord partie d’Œdipe sur la route.
La volonté n’est cependant qu’un des éléments, et certainement pas le premier. Au début, en effet, Henry Bauchau se trouve en quelque sorte convoqué par ses personnages, sommé par eux de leur accorder temps et attention. Il en est aux prémices quand il note : « Sans hésitation j’ai repris Œdipe sur la route. À côté de ce titre, j’ai marqué entre parenthèses : suite. Ce n’est pas très bon, c’est un brouillon assez confus, mais deux personnages, Œdipe et Antigone, sont sur la route. Je ne sais pas où ils vont, je sens que je peux, que je dois peut-être les suivre. » Plus tard, il dira souvent qu’il doit s’y remettre après quelques jours d’interruption, parce que le penchant naturel de l’homme le conduit plutôt vers la paresse – c’est notre interprétation.
Et puis, lui qui voulait d’abord écrire un livre court, plus facile à publier, se sent glisser vers un gros volume alors qu’il se dit « à quoi bon ? », parce que le reste de son œuvre lui paraît oublié, négligé. Vanité d’auteur ? Oui, bien qu’il pense souvent devoir être capable d’écrire pour lui seul mais n’y arrive pas. Heureusement, plusieurs prix littéraires viendront, dans cette période, lui mettre du baume au cœur et peut-être lui permettre de trouver la force de poursuivre. On découvre à cette occasion combien les incitants extérieurs peuvent, pour un écrivain, se révéler nécessaires et, grâce au regard des autres, lui rendre une confiance précédemment ébranlée.
Jour après jour est d’une richesse dont on ne fait pas le tour en quelques phrases, en quelques thèmes. On a tout à gagner en y plongeant, surtout si on a lu Œdipe sur la route. Alors que son travail touche – enfin – à son terme, Henry Bauchau livre une clef, « la » clef du roman : « Le sens de la route d’Œdipe et d’Antigone se trouve dans une phrase de Maurice Blanchot : “La réponse est le malheur de la question.” Sur la route, Œdipe renonce aux réponses et, si l’on peut dire, revient à la question. Antigone ne s’en est jamais écartée. Elle est une question vivante. »
Bien d’autres choses sont à trouver dans ce volume, à commencer par la présence discrète et néanmoins lancinante du sentiment de la défaite vécue par Henry Bauchau en 1940, coupure capitale qu’il voudrait bien raconter mais pour laquelle le moment n’est pas encore venu. On devine, quand il en parle, un rêve – ou un cauchemar – de roman potentiel dont il faut espérer pouvoir le lire un jour.

vendredi 21 septembre 2012

Henry Bauchau, un écrivain sur la route

Henry Bauchau aurait eu 100 ans en janvier prochain s'il ne s'était, la nuit dernière, éteint dans son sommeil. Psychanalyste venu à la littérature à la fin des années 50, il a pratiqué la poésie, le théâtre, le roman et le récit en s'y plaçant tout entier. Je l'avais rencontré en 1995, au moment où étaient rassemblés ceux de ses écrits qui gravitaient autour d'Œdipe et d'Antigone. La rencontre était du genre à marquer profondément la mémoire...

Henry Bauchau est un homme grand. Il se tient très droit et son visage s'éclaire souvent d'un sourire à la fois lumineux et pensif, comme s'il invitait, mais sans y insister, à partager sa réflexion. De la même manière qu'il donne à l'écriture le temps nécessaire pour la maturation d'un livre, il donne à sa parole le rythme retenu d'une quête obstinée du mot juste.
L'éditeur de L'Arbre fou (Les Éperonniers), qui avait déjà publié Jour après jour, journal 1983-1989, a l'ambition de rassembler les œuvres complètes d'Henry Bauchau. Une production qui a débuté en 1958 avec un recueil de poèmes et qui ne cesse de se prolonger depuis, en approfondissant un questionnement aigu sur ce qui sous-tend la vie même, c'est-à-dire son mouvement.
Vous publiez un ouvrage qui réunit du théâtre, des récits et des poèmes, c'est-à-dire les trois principaux genres littéraires que vous avez pratiqués. Les avez-vous toujours utilisés simultanément?
Je n'ai cessé d'écrire des poèmes. Presque tous mes autres ouvrages sont plus ou moins liés aux textes poétiques que j'ai faits en même temps. Dans ce livre-ci, après mon roman Œdipe sur la route, on a voulu réunir des textes annexes qui avaient trait au personnage d'Œdipe.
La période de travail couverte est donc longue?
Oui, très longue. Ma vision des choses a changé complètement pendant ce temps.
Depuis quand êtes-vous attaché au personnage et au mythe d'Œdipe?
Depuis les années 1967-1968, quand j'ai écrit La Reine en amont.
Dans un premier temps, qu'est-ce qui vous avait poussé vers ce personnage?
C'est en grande partie la psychanalyse, et ma propre aventure. Un élément important de ma vie a été que, juste à la période de transition entre l'école primaire et l'école secondaire, j'ai souffert de douleurs au talon. Un mauvais conseil médical a fait qu'on m'a plâtré pendant deux mois d'été, à la suite de ça j'ai eu des ennuis pulmonaires et mes parents m'ont envoyé en Suisse, puis à la mer. J'ai rompu pendant un an avec la vie scolaire, et cela a beaucoup compté.
Le regrettez-vous ou bien en avez-vous tiré avantage?
J'ai commencé par en souffrir et, maintenant, je pense que cela m'a été utile. J'ai rencontré, dans un home en Suisse puis à la côte belge, des enfants très différents de ceux que je connaissais, de ma famille, de l'école où j'avais été, cela m'a ouvert certains horizons. C'était une coupure. On ne peut pas faire une psychanalyse, ni s'intéresser à la psychanalyse par la suite, sans être dans une certaine mesure intéressé par le personnage d'Œdipe, par le mythe d'Œdipe que Freud a relancé dans la vie présente. Nous ne lisons plus, nous voyons plus le spectacle d'Œdipe roi ou d'Œdipe à Colone de Sophocle comme on le voyait avant Freud, il y a quelque chose qui a changé. Le mythe qu'il a créé a ajouté quelque chose.
Il était évident que nous allions parler de psychanalyse, et nous y sommes déjà. C'est un domaine que vous avez exploré avant de publier des livres. Les deux choses sont-elles directement liées? Est-ce d'être passé par la psychanalyse qui vous a conduit à écrire?
En fait, j'ai écrit assez bien pendant les années d'avant-guerre. Ensuite, pendant plusieurs années, j'ai abandonné et, quand j'y suis revenu, l'écriture était très différente de celle que j'avais pratiquée auparavant. Je pense que la psychanalyse m'a contraint à risquer plus, simplement sur le «je», à ne plus noyer les choses dans l'idéalisation comme c'était le cas avant la guerre.
N'êtes-vous pas un homme davantage de questions que de réponses? Vos livres donnent l'impression d'être toujours en quête de quelque chose, sans arriver au terme de cette quête...
Oui. Aucun de mes romans, par exemple, ne se termine. Ils n'ont pas de fin, et je ne leur en imagine pas. C'est l'une des choses qui viennent en partie de la psychanalyse mais qui viennent aussi de la réalité du monde moderne. Les choses vont et continuent d'une manière assez irrésistible. En ce sens, nous sommes très loin de la tragédie grecque. Nous ne pouvons plus concevoir l'événement comme se passant en un jour, rapidement. Je crois que c'est lié au fait que, dans notre monde, tout se fait, avec les apparences de la vitesse, très lentement. Il suffit de penser que, dans Sophocle, une grande bataille dure trois heures. Maintenant, cela dure un temps interminable comme nous le voyons en Bosnie. Ça change les perspectives. Je prends l'exemple de la guerre, mais c'est vrai dans d'autres domaines, comme l'élection d'un président américain. Quelle entreprise, et qui se renouvelle tous les quatre ans! Cela me paraît tout à fait typique de notre univers.
Apprenez-vous des choses en écrivant, avancez-vous dans votre propre réflexion?
Oui, et je pense que c'est en partie ce qui me pousse à écrire. En réalité, dans l'écriture même, on découvre des choses auxquelles on n'avait jamais pensé. C'est très vrai de la poésie. Il m'arrive continuellement de m'apercevoir, quand j'ai fini un poème, que j'ai écrit exactement le contraire de ce que je croyais vouloir dire en commençant. Pour prendre un exemple concret, le dernier poème que j'ai écrit, qui s'appelle Antigone à la lance, dit dans son début : Nous aurons inventé la vie, et j'avais commencé par écrire : Nous aurons inventé la mort. C'est peu à peu que je me suis dit : je ne connais rien à la mort, je n'en connaîtrai rien jusqu'au dernier instant, mais sur la vie, oui...
Quand vous voyez fonctionner ce mécanisme, est-ce le psychanalyste en vous qui cherche à le comprendre?
Non. Je ne mêle pas les deux choses. Je ne fais pas de l'auto- analyse.
L'écriture fondamentale, à vos yeux, c'est la poésie?
Je pense que la poésie, bien qu'on l'ait un peu oublié maintenant, est l'art fondamental, d'où sont partis le roman et toutes sortes d'autres formes. Je me suis aperçu, en relisant récemment le premier volume des entretiens entre Goethe et Schiller, que pour eux c'était aussi une évidence: il y a la poésie à la base, et puis cela peut prendre toutes sortes de formes. Cocteau, par exemple, subdivise son œuvre en poésie de théâtre, poésie de roman... Cela me paraît juste. Mais il peut y avoir des romans qui sont tout à fait dans un autre sens, en apparence. Bien sûr, Balzac, cela a l'air très mêlé à la vie quotidienne. Mais je pense que la poésie est dans le grand mouvement qui pousse tout ça en avant.
Vous venez de citer quelques noms d'écrivains. Quels sont ceux qui vous nourrissent?
Il y en a beaucoup qui m'ont nourri. Dans les choses que j'ai relues récemment, j'ai été très frappé par les entretiens de Goethe avec Ackermann. Je les ai découverts il y a quelques années. Je relis pas mal Tolstoï, et j'ai fait une relecture, il y a quelques mois, qui m'a intéressé: La Chartreuse de Parme. J'ai été presque étonné de voir à quel point c'était politique alors que, dans mes lectures d'autrefois, j'avais perçu ce point de vue mais j'avais été surtout frappé par le mouvement des sentiments, le mouvement des ambitions. Or ce livre décrit de manière très frappante les problèmes du pouvoir absolu.
Vous vous êtes intéressé souvent à des personnages qui ont eu une grande dimension historique, comme Mao Zedong ou Gengis Khan. Qu'est-ce qui vous attire vers eux?
Je pense qu'il y a en moi quelque chose qui est resté assez enfantin et, comme l'enfant est fasciné par les grandes personnes, les grands destins m'ont fasciné.
Le destin littéraire d'Œdipe est lui aussi assez impressionnant. Précisément, quand vous avez commencé à écrire à son sujet, le fait de connaître déjà toute une littérature qui en parlait ne vous a-t-il pas fait peur?
Au fond, dans La Reine en amont, c'est surtout Alexandre qui m'a intéressé. Il est un personnage historique très important. C'est le moment où la Grèce, où toujours le côté apollinien et le côté dionysiaque s'étaient opposés, tout à coup verse dans le dionysiaque et donc se détruit. Alexandre est un grand personnage dionysiaque et il a amené la destruction de la partie créative du monde grec, dont pas mal de choses ont été transmises au monde latin. Tandis que dans Œdipe sur la route et ces récits-ci, j'ai été frappé par ce qu'il y a entre la catastrophe d'Œdipe roi, qui se termine par la mort de Jocaste et par Œdipe qui s'aveugle et qui s'en va on ne sait où, et Œdipe à Colone, où la chose qui me paraît importante est qu'il redevient voyant. Il est toujours aveugle, mais il est le voyant. Il m'a semblé qu'on ne comprenait pas du tout comment cette transformation s'était produite. Il y avait quelque chose qui, à ma connaissance, n'avait jamais été dit. Et j'ai essayé d'indiquer comment on en arrivait là. C'est devenu Œdipe sur la route et les récits qui sont là.
Ces récits sont-ils postérieurs à Œdipe sur la route?
Certains d'entre eux ont été conçus en même temps que le roman, mais je ne les ai pas écrits à ce moment-là, en tout cas pas portés jusqu'à un point d'écriture satisfaisant.
En avez-vous terminé avec Œdipe ou n'en finirez-vous jamais?
Pour le moment, je suis surtout préoccupé par Antigone. Ce qui s'est passé pour moi dans Œdipe sur la route, c'est qu'au fur et à mesure que j'avançais dans les diverses versions qui se sont succédées, j'ai vu le personnage d'Antigone grandir chaque fois au point de devenir, je pense, dans la version finale, égal à celui d'Œdipe. Je ne l'ai pas inséré dans le titre mais, en réalité, c'est Œdipe et Antigone sur la route.
Cette fois-ci, c'est devenu très clair puisque le sous-titre de L'Arbre fou est : Théâtre - récits - poèmes du cycle d'Œdipe et d'Antigone...
Je n'y avais pas pensé... Cela s'est fait un peu par hasard, au dernier moment...
Travaillez-vous à un roman?
Oui, mais je ne sais pas encore ce que ça deviendra.
Les poèmes sont-ils pour vous les matrices des autres livres ?
Souvent, oui. Pour Œdipe sur la route, c'est vrai qu'il y eu d'abord deux ou trois poèmes. Je pensais soit continuer avec des poèmes soit travailler à un roman tout à fait différent, que je n'ai pas pu écrire, et tout d'un coup je me suis aperçu qu'Œdipe sur la route naissait.
Quand vous regardez l'ensemble de votre œuvre, avez-vous l'impression d'y voir un fil conducteur continu?
Je pense qu'il y a toujours l'idée d'un cheminement, que la vie est une route qui trouve sa signification en étant une route, sans qu'on puisse nécessairement dire qu'il y a un but. Œdipe arrive à Colone mais il ne s'est pas dirigé vers Colone...
Œdipe vous a-t-il amené à la culture grecque classique ou aviez-vous déjà baigné dedans auparavant?
J'appartiens à une génération qui étudiait le grec. Ça n'allait pas très loin. J'ai pratiqué les auteurs grecs surtout en traduction, je ne suis plus vraiment capable de lire le texte original... Œdipe est un personnage important dans cette constellation grecque. Mais, en fait, Freud aussi a joué un rôle. Qu'on le sache ou pas, qu'on l'accepte ou pas, Freud a changé quelque chose, fondamentalement. On peut ne pas s'intéresser du tout à ça, il n'empêche qu'il y a une irruption consciente de l'inconscient qui n'existait pas avant Freud, sinon chez quelques individus très lucides, comme Diderot - cela apparaît dans Le Neveu de Rameau.
Vous avez publié relativement peu de romans, c'est-à-dire peu dans le genre qui a les plus grandes faveurs du public. Bien que vous ayez obtenu une large reconnaissance par des prix littéraires, le succès vous manque-t-il?
Je crois qu'on écrit toujours pour être lu. Mais il faut beaucoup de temps pour écrire un roman...