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mercredi 6 janvier 2016

Anne Plantagenet et l'identité trompeuse

On ne lit pas, qu'on soit dévoreur boulimique de littérature ou non, comme si on n'avait rien lu avant. Les éditeurs aiment, l'avez-vous remarqué?, citer de grands noms en guise de points de repère connus par tous (ce qui ne veut pas dire lus par tous). Le nouveau roman de Patrick Delperdange, qui sort cette semaine à la Série noire, et dont il sera question samedi dans Le Soir, est ainsi, sur la feuille volante faisant office de prière d'insérer dans les épreuves que j'avais reçues, rapproché de Faulkner et de Steinbeck. En outre, ce n'est pas tout à fait faux.
Mais, s'il faut dire la vérité, quand je lis un roman, il m'arrive beaucoup plus souvent d'être renvoyé à des souvenirs relativement frais. Sans qu'un livre se superpose à l'autre, des passages se créent entre eux, si bien que je sais pas toujours exactement où je me trouve. Cette incertitude peut être bénéfique. Elle le fut, certainement, dans le cas du nouveau roman d'Anne Plantagenet, Appelez-moi Lorca Horowitz.
J'ai pensé souvent au dernier (et magnifique) ouvrage traduit en français de Javier Cercas, L'imposteur, parce qu'il y a l'Espagne, probablement, et parce qu'il y a imposture, aussi.
J'ai pensé, en même temps ou à d'autres moments, au récent succès de Delphine de Vigan, D'après une histoire vraie, parce qu'il s'agit, dans les deux cas, chez Plantagenet comme chez de Vigan, d'une prise de possession, d'une identité volée. Chez Cercas, le personnage se crée une biographie en grande partie imaginaire, mais qu'il n'emprunte à personne, ou qu'il puise dans de multiples exemples, ce qui revient au même. Chez les deux romancières, une femme prend progressivement la place d'une autre.
Ne me faites pas dire ce que je n'ai pas écrit: Appelez-moi Lorca Horowitz n'est pas un décalque d'un de ces livres. Il a son existence propre, il vibre des rapports entre la narratrice et son sujet, avec les questions multiples qui naissent devant l'intérêt peut-être suspect suscité par le second chez la première.
La petite secrétaire devenue arnaqueuse de haut vol, Lorca Horowitz, donc, est une femme aux ressources insoupçonnées, et d'autant plus dangereuse qu'elle a bien caché son jeu. Le jeu est séduisant, parce que ses règles, qui semblent inventées au fur et à mesure, nous sont exposées avec talent par une Anne Plantagenet pour qui les questions d'identité sont fondamentales. Elles l'étaient dans Trois jours à Oran, il y a deux ans. Elles l'étaient déjà, il y a cinq ans, dans Nation Pigalle, roman à propos duquel elle nous disait: « La question de l’identité nationale, qui obsédait certains politiques l’année dernière, est présente… »

vendredi 25 décembre 2015

En rayon : John MacPartland, «La pente savonneuse»

Est-ce d'avoir lu hier, parce qu'il est réédité au format de poche (Libretto) dans les premiers jours de 2016, Les oreilles sur le dos, de Georges Arnaud, publié la première fois en 1953, et de m'être dit qu'il aurait bien eu sa place en Série noire? (Dans la rétrospective que j'ai conduite à travers la collection il y a quelques mois, cette année-là, c'était Touchez pas au grisbi!, d'Albert Simonin.) Est-ce pour ne pas laisser passer les derniers jours de 2015 sans revenir une fois encore à une collection qui célèbre son 70e anniversaire? Toujours est-il qu'en explorant les vieilleries de ma bibliothèque, je sors des rayons, aujourd'hui, un volume de la Série noire daté de 1957 (le même millésime que, dans la rétrospective déjà signalée, Chauds les glaçons! de Ian Fleming, titre qui deviendra plus tard Les diamants sont éternels). Il est signé John MacPartland, à la carrière d'écrivain brève mais dense - une douzaine de romans publiés de 1952 à 1959, la plupart traduits à la Série noire. Et c'est le premier: La pente savonneuse. Dont voici le début:

Elle était assise au bout du bar coudé, dans la partie la plus courte du comptoir, où il n’y a place que pour trois tabourets. J’apercevais son profil dans la glace, derrière le barman. Et en regardant sur ma droite, mine de rien, je la voyais en plein de face.
Je ne crois pas que je sois bien doué pour vous la décrire en détail. Voici toujours de quoi vous donner une idée : dessinez un ovale au fusain, un ovale étroit et parfait. En haut de l’ovale, ajoutez ses cheveux, des cheveux soyeux, châtain foncé. Un front haut, les sourcils à peine arqués. Pour les tracer, vous pouvez appuyer carrément sur votre fusain.
De grands yeux, innocents, limpides, honnêtes. Même dans ce bar, ils vous faisaient penser à une fille habituée aux chevaux, ou aux voitures de course. De ces yeux qui regardent loin et qui voient tout, sans hâte, sans énervement, sans nonchalance.
Toutes les filles que j’ai rencontrées avec cette tête là ne valaient pas un clou. Mais je n’en ai pas moins continué à espérer. Un visage de jeune gars intelligent. Vous voyez ce que je veux dire : les ligne pures du nez, des joues, des pommettes, de la bouche, du menton, du cou… Il ne s’agit pas de beauté, et encore moins de joliesse. Non. Mais d’élégance, peut-être de noblesse. Une belle bouche, aux lèvres pleines, au dessin ferme.
Elle portait une jaquette grise toute simple, avec un petit foulard en soie d’un orange vif. Elle ignorait complètement mon existence. Peut-être avait-elle vaguement aperçu le soldat qui occupait le centre du bar – il n’y avait pas foule – et probable qu’elle savait que je la regardais, tantôt en lui jetant des coups d’œil furtifs par-dessus mon épaule, tantôt en étudiant son profil dans la glace. Les femmes remarquent toujours quand un homme les reluque, et d’habitude, ça leur plaît. Mais celle-ci, que je la regarde ou pas, ça ne lui faisait ni chaud ni froid.
C’était le milieu de l’après-midi. Quatre ou cinq personnes seulement dans le bistrot. Tout au bout du comptoir, le barman discutait base-ball avec un gros lard. Dehors, un soleil éclatant sur la Calle Principal. Ne vous laissez pas bluffer par ce nom : c’est tout simplement une petite rue secondaire de Monterey, en Californie, la classique rue commerçante de l’Amérique.

samedi 8 août 2015

70 ans de Série noire 2010-2015

On termine en beauté, avec six années d'un coup au lieu de cinq. Car les mathématiques élémentaires sont sans appel: quand on célèbre le 70e anniversaire de la Série noire en s'arrêtant sur un livre par an, on se retrouve avec 71 ouvrages (enfin, 68 en réalité puisque trois années m'ont fait défaut). Ce qui, dans un découpage en demi-décennies, offre un titre surnuméraire quelque part. Ce sera aujourd'hui.
Ce feuilleton m'aura permis d'apprendre que la Série noire publiera, au début de l'année prochaine, un roman de Patrick Delperdange, à qui j'ai bien failli demander la première page de son texte en amicale exclusivité. Mais il est peut-être trop tôt pour parler des programmes de 2016, alors que la rentrée littéraire n'est pas encore arrivée dans les librairies. (Plus que quelques jours de patience.)
Pour retrouver les quinze notes de blog consacrées à la Série noire (dans l'ordre inverse de leur publication), ce lien vous y conduit. En plusieurs pages, puisque la matière est riche.
Reprenons notre élan, pour la dernière ligne droite jusqu'à cette année.

Ken Bruen, En ce sanctuaire (2010)
Cher Monsieur Taylor,
Veuillez me pardonner le formalisme de cette entrée en matière. Nous en viendrons bientôt à un ton moins formel. Voici ma liste de courses… Je sais que vous aimez les listes :
Deux policiers
Une nonne
Un juge
Et, hélas, un enfant.
Le dernier est tragique mais inévitable et assurément non négociable.
Mais ça, vous connaissez déjà… je veux dire, la mort d’un enfant.
La liste est entamée : pour preuve le garda Flynn, décédé il y a deux jours.
Vous seul êtes à même de saisir tout à fait le sens de ma mission.
Vous en serez le témoin.
Cordialement vôtre, en toute bénédiction.
Benedictus

Jérôme Leroy, Le Bloc (2011)
Finalement, tu es devenu fasciste à cause d’un sexe de fille.
La formulation te fait sourire un instant et c’est bien la seule chose qui t’aura fait sourire aujourd’hui. On dirait une épitaphe : Antoine Maynard, devenu fasciste à cause d’un sexe de fille.
Et puis tu ne souris plus : tu sais qu’en ce moment précis, quelque part dans la ville, des hommes cherchent à tuer ton ami. Ton frère. Ton petit mec. Ou ton âme damnée, comme on disait dans les romans du monde d’avant.
Stanko.
Tu aurais peut-être mieux fait de te cantonner à écrire des romans, toi, d’ailleurs. Et au moment où tu penses cela, tu sais à quel point tu te mens, à quel point tu te serais ennuyé à faire carrière dans le milieu littéraire, en admettant que tu aies rencontré davantage qu’un succès d’estime dans des cercles très « marqués ». Très marqués à l’extrême droite, pour dire les choses clairement.
De toute manière, les quatre romans que tu avais dans le ventre, tu les as donnés. Ils ont été accueillis assez froidement, à part le premier. On savait qui tu étais, quelles étaient tes allégeances. La mode n’était pas encore au réarmement moral, comme ces temps-ci. À la lutte contre l’ennemi intérieur, islamiste et gauchiste, et même islamo-gauchiste, pour faire bonne mesure. La mode n’était pas encore à la trouille honteuse de tout un pays qui vous amène aujourd’hui aux portes du pouvoir après que vous êtes devenus fréquentables, grâce à Agnès, notamment.

Eoin Colfer, Prise directe (2012)
Le grand Stephen King a écrit un jour : Ne vous noyez pas dans un verre d'eau. J'ai cogité là-dessus assez longtemps et j'en ai conclu que je n'étais pas d'accord à cent pour cent. Je comprends ce qu'il veut dire : nous avons tous notre lot d'épreuves, pas la peine d'aller en plus s'inquiéter du quotidien et du reste, mais parfois, se noyer dans un verre d'eau aide à surmonter les grosses difficultés. Prenez mon cas, par exemple : j'ai vécu des cataclysmes partout autour de moi, du genre à envoyer n'importe qui se baver dessus dans un pavillon psychiatrique, mais j'essaye juste de ne pas y penser. Prendre sur soi, voilà ma philosophie. Ça doit être sain, non ? Rester concentré sur les petites conneries inoffensives de tous les jours et éviter de songer aux chocs psychologiques qui vont vous démolir. Cette stratégie m'a permis de tenir jusqu'à présent, mais mon expérience de combattant m'indique que la situation devient critique.
Les réflexions profondes n'ont pas énormément de place dans l'emploi que j'occupe en ce moment, à Cloisters, dans le New Jersey. On ne cause pas beaucoup philosophie au casino. Une nuit, j'ai essayé d'engager la conversation sur la chaîne Histoire, et Jason m'a regardé comme si je l'avais injurié. J'ai alors opté pour un sujet plus consensuel : quelles étaient les gonzesses qui avaient des implants ? C'est un de nos thèmes favoris, on est donc en territoire connu.

Dominique Manotti, L'évasion (2013)
FÉVRIER-MARS 1987
8 février, Rome et ses environs
Le local à ordures pue. Une grande benne débordant de sacs-poubelle noirs sur un sol bétonné, pas de fenêtres, un rideau de fer doublé d’une grille métallique ferme le réduit, éclairé par deux mauvais néons. Filippo est furieux. D’habitude, quand il vient balayer et nettoyer le local, les camions-poubelle sont passés, les bennes sont vides, et ça pue moins. Aujourd’hui, l’odeur est presque insoutenable. Haut-le-cœur, mais bon, il n’a pas le choix, il se met au boulot. Il balaie, frotte le sol, balance de la Javel et des grands seaux d’eau. Six mois de taule derrière lui, encore 410 jours à tirer, folle envie de sortir, mais comment ? Mais après ? Il jette un seau d’eau à la volée, regarde sa montre. Dans un quart d’heure, corvée finie, pointer, remonter en cellule… 410 jours, putain, encore 410 jours… Soudain, le moteur qui commande de l’extérieur le rideau de fer se met en marche, le rideau de fer vibre. Panique. Ce n’est jamais arrivé. Je ne suis pas censé être là quand la porte s’ouvre. Qu’est-ce que je fais ? Regard affolé à la montre, pourtant, c’est bien mon heure. Un bruit sourd dans le conduit du vide-ordures, des coups contre les parois, un corps en boule propulsé dans la benne, qui se détend et plonge dans les ordures. Filippo a juste eu le temps de reconnaître son codétenu, Carlo, un flot de réactions incohérentes, mon seul ami qui se fait la malle… et sans moi… Le rideau de fer commence à se soulever, rai de lumière du jour au ras du sol. Je suis là quand il se fait la malle, on va m’accuser, complice, j’en reprends pour un an de plus, au moins… mitard. Sans plus réfléchir, Filippo saute, bras tendus, attrape le bord de la paroi de la benne, rétablissement acrobatique, et plonge à son tour dans le tas d’ordures. Il entend Carlo jurer à voix très basse, et lui dire : « Enterre-toi, bordel, et couvre-toi le visage », puis il perd le contact avec lui. Il relève son tee-shirt par-dessus sa tête, ferme les yeux, et nage entre les sacs vers le fond de la benne.

Matthew Stokoe, Empty Mile (2014)
Huit ans. Et maintenant, j’étais de retour. Dans mes rues. Dans ma ville. La maison était encore à deux cents mètres, mais je me garai et coupai le contact. De Londres à San Francisco, puis de San Francisco à cette vallée en forme de cuvette, au pied des montagnes de la Sierra Nevada, l’angoisse n’avait cessé de grandir, telle une tumeur vorace. J’étais désormais si proche de mon propre passé que je n’arrivais plus à supporter l’habitacle exigu du pick-up.
Je sortis et commençai à marcher rapidement le long du trottoir. Devant ces maisons que j’avais déjà vues un millier de fois. Ma hâte était pourtant insuffisante. Ces derniers mètres, cette ultime minute qui me séparait de mon foyer étaient une douleur menaçant de faire voler mon âme en éclats. Alors, je me mis à courir. À mouliner des bras, la tête rejetée en arrière. Si j’avais eu assez de souffle, j’aurais crié.
Enfin, devant la maison. Enfin. Haletant, je poussai la barrière, franchis la petite allée à toute vitesse, et la porte s’ouvrit sur l’intérieur de la maison au moment où j’approchai. Stan était là. Il se tordait les mains, trépignait d’excitation. Mon frère Stan, plus vieux de huit ans et plus grand, mais fidèle à mon souvenir.
« Johnny ! »
Mon nom s’était échappé de ses lèvres comme une chose vivante.

Elsa Marpeau, Et ils oublieront la colère (2015)
L’Hermitage, 24 août 1944.
Marianne court sur la route de l’Ecarris. Ses pieds la font souffrir, ses poumons la brûlent. Derrière elle gronde la rumeur de la foule à ses trousses. Ils sont une vingtaine, peut-être davantage. Au début, ils étaient plus nombreux mais certains, les gamins les plus jeunes, les vieilles, les mères avec leur bébé, ont fini par battre en retraite. La plupart de ces gens connaissent Marianne, au moins de vue, mais leur acharnement en est décuplé. Elle revoit leurs visages enflammés par la haine. Leurs gueules ouvertes, prêtes à mordre. Leurs hurlements de bêtes. Ces cris de la meute, quand elle s’embrase. Une rancœur venue du fond des âges, du fond des tripes.
Ils rugissent et elle fuit. Heureusement elle est solide. Endurante à l’effort. À la peine. Dans sa course effrénée, elle perd une chaussure. Cette fraction de seconde peut lui coûter sa superbe, et bien davantage – leur rêve de départs, leur voyage au bout du monde, là où leur amour ne sera plus interdit. Alors, même si elle manque de se tordre la cheville, elle se rétablit et court de plus belle, l’un de ses pieds désormais nu. Ce moment de défaillance a permis à ses assaillants de se rapprocher. Ils la talonnent. Ils vont la toucher. L’agripper. La tordre. Heureusement qu’ils vomissent leur amertume, cela leur fait perdre du temps. Ils s’essoufflent, la colère les consume.
Son pied nu se heurte contre une pierre. Elle ravale un sanglot. Elle ne leur donnera rien. Ni sa fierté ni sa toison. Si elle se demandait pourquoi elle court, elle s’arrêterait sans doute. Elle les laisserait venir et se jeter sur elle. Elle les laisserait la saisir et la tondre.

vendredi 7 août 2015

70 ans de Série noire 2005-2009

Les nouveaux noms se bousculent sous la direction d'Aurélien Masson. En voici cinq, pour ses cinq premières années à la Série noire. Désormais sans numérotation, comme je vous le disais la fois précédente.

Patrick Pécherot, Boulevard des Branques (2005)
Ce matin, c’est le silence qui m’a réveillé. Un silence vide. Sans ces bruits minuscules auxquels on ne fait plus gaffe à force de les connaître. Aucun écho de chasse d’eau lointain, pas un craquement de parquet, nulle voix de femme pour chantonner en moulinant le café. Pas de café, du reste. C’était un silence sans odeur. Étrange jusque dans le sommeil. Vaguement oppressant. Et suffocant, en bout de course. L’absence de tout, ça pèse. À vous en étouffer. Comme un poids mort qu’on aurait sur la poitrine. Un silence pareil, c’était pire qu’une noyade. Je me souviens d’avoir cherché de l’air. Mon cœur s’est décroché et j’ai ouvert les yeux.
Mon palpitant cognait contre mes côtes. Dans mes artères, la pression jouait la pompe à bière. Mon pouls tressautait comme un lézard épileptique. Mais le silence était intact. Un bloc, avec rien pour l’entamer.
J’ai cru que j’étais devenu sourdingue. Depuis le temps que ça chauffait dans le coin, ç’aurait été une réaction comme une autre. J’en avais tant vu, en deux semaines de pagaille. Des coutumières aux charivaris, des bizarres et même des incongrues. Alors, que mes esgourdes se foutent en rideau, j’allais pas leur jeter la pierre. Elles seraient pas les premières à mettre les bouts. Pendant des jours, Paris n’avait été qu’un flot grossissant. Un fleuve en crue. Les digues avaient craqué, tout s’était répandu. Comme une cuvette qu’on vide, un abcès qui crève.
— Ohé ! j’ai crié pour sortir de la ouate.

Jo Nesbo, L'étoile du diable (2006)
L’immeuble avait été construit en 1898 sur un terrain argileux qui s’était insensiblement affaissé vers l’ouest, de sorte que l’eau passa le seuil du côté où la porte était gondée, plus à l’ouest. Elle coula sur le sol de la chambre à coucher en tirant un trait mouillé sur le parquet de chêne, toujours vers l’ouest. Le flux s’arrêta un instant dans un renfoncement du parquet avant que davantage d’eau n’arrive de derrière, avant de filer comme un rat inquiet jusqu’au mur. L’eau s’étala alors dans les deux sens, cherchant et reniflant presque sous la plinthe jusqu’à trouver un interstice entre le bout des lattes et le mur. Dans cet interstice se trouvait une pièce de cinq couronnes frappée du profil de saint Olaf et marquée de l’année 1987, un an avant que la pièce ne tombe de la poche du menuisier. Mais c’était alors une période de vaches grasses, il y avait beaucoup d’appartements sous les toits à remettre rapidement en état, et le menuisier ne s’était pas donné la peine d’essayer de la retrouver.
L’eau ne mit pas longtemps à trouver un chemin à travers le sol sous le parquet. Hormis lors d’une fuite en 1968, l’année où l’immeuble avait reçu un nouveau toit, les lames de parquet avaient séché et s’étaient rétractées de façon ininterrompue depuis 1898, de sorte que la fente entre les deux grandes planches de sapin du bout mesurait pratiquement un demi-centimètre. En dessous, l’eau rencontra l’une des poutres, et fut emmenée un peu plus loin vers l’ouest, vers l’intérieur du mur. Elle y fut absorbée dans l’enduit et le mortier que le maître maçon Jacob Andersen, père de cinq enfants, avait préparés plus de cent ans auparavant. 

Antoine Chainas, Aime-moi, Casanova (2007)
Jack l’Éventreur, le Poinçonneur des Lilas, Baby Face, Gueule d’Ange, Tombeur, Machine Gun Pussy, la Foreuse Ambulante, Casanova…
Tous ces surnoms liés à une certaine partie de son anatomie et à l’usage qu’il en faisait avaient disparu avec ceux qui les avaient adoptés. Ils étaient pour la plupart morts ou – tout comme – à l’usine.
Il y en a qui avaient fini en taule ou en HP.
D’autres encore, pire, avaient été mutés dans différentes sections.
Avec le temps, année après année, résultat d’une sorte de darwinisme patronymique, un seul surnom était resté.
Son vrai nom était Milo Rojevic. C’était celui que lui avaient donné son papa et sa maman. Mais dans tous les services, non sans une pointe de féroce ironie, ses ennemis l’appelaient Casanova.

Thomas H. Cook, Les feuilles mortes (2008)
Quand vous songez à cette époque, c’est sous forme de photos. Vous revoyez le jour où vous avez épousé Meredith. Vous vous tenez tous les deux sur le perron de la mairie par une belle journée de printemps. Elle se blottit contre vous dans sa robe de mariée, sa main glissée sous votre bras. Elle porte un petit bouquet sur sa robe. Au lieu de regarder l’objectif, vous ne vous quittez pas des yeux. Votre regard pétille et l’air danse autour de vous.
Vous effectuez quelques petits voyages avant la naissance de Keith. Vous vous revoyez en radeau sur le fleuve Colorado, au milieu des éclaboussures ; éblouis par le feuillage d’automne du New Hampshire ; au sommet de l’Empire State Building, où vous faites l’imbécile devant l’appareil, pieds écartés, poings sur les hanches, comme le maître de l’univers. Vous avez vingt-quatre ans, elle vingt et un, et votre confiance l’un dans l’autre est si totale qu’elle confine à l’impudence. Vous n’avez peur de rien. L’amour, pensez-vous alors, est une armure invincible.
Keith apparaît pour la première fois au creux du bras de Meredith. Elle gît sur son lit de maternité, une pellicule de sueur sur le visage, les cheveux en bataille. Le bébé est enveloppé dans un drap. La photo a été prise de profil, et l’on voit sa minuscule main rose se tendre instinctivement vers quelque chose que ses yeux ne peuvent distinguer – le sein à peine caché de sa mère. Meredith rit de ce geste, mais vous vous rappelez qu’elle était en admiration, comme si c’était un signe d’intelligence précoce, de témérité ou d’ambition, la preuve qu’il réussirait dans la vie. Vous lui dites sur le ton de la plaisanterie que votre fils n’est encore âgé que de quelques minutes. Elle répond qu’elle le sait bien.

DOA, Le serpent aux mille coupures (2009)
Sous ses pieds, le sol dur, irrégulier. Gelé. Baptiste Latapie trébucha, se rattrapa de justesse au câble métallique d’un palissage, maugréa et leva les yeux vers le ciel. À peine un liseré blanc-roux incurvé et une ombre grise pour signaler que la nouvelle lune était là. La lumière cendrée, l’Ancien lui avait dit que ça s’appelait comme ça, un jour. Lumière cendrée, tu parles, un pauvre croissant de lune, oui, qu’éclairait que pouic. Il connaissait bien le coin, Baptiste, pourtant, mais là, on n’y voyait presque moins que dans le cul d’un nègre ! Un nègre. Nègre. Le nègre. Nègre. Négro. Baptiste sourit presque de sa bonne blague.
Presque.
L’Ancien et ses mots, l’Ancien qui savait tout. En fait, il savait rien, l’Ancien, l’avait pas fait l’école longtemps. Mais les livres, ça, il aimait. Tous. Il les bouffait en entier, ouais, toutes les pages et tout. Merda, quand il est parti de la tête, à la fin, pas étonnant que ça ait refoulé, tous ces mots. C’te bordel ! Dans les derniers temps, l’Ancien il parlait non-stop, comme y disent les jeunes. Et quand il parlait pas, il gueulait ! Mais, ça avait pas trop duré, heureusement, parce que ça fichait tout le monde sur les nerfs, son mal. Et puis, à force, il s’épuisait l’Ancien, il se vidait, comme sa tête.

mardi 4 août 2015

70 ans de Série noire, le virage de 2005

Le mythe est toujours vivant mais fait peau neuve : à soixante ans, la « Série noire » reçoit une nouvelle livrée et un nouveau directeur, Aurélien Masson (lire ci-dessous). Les deux titres publiés en octobre rompent avec le format de poche. Ainsi qu’avec la numérotation, tant pis pour les collectionneurs. Celle-ci s’interrompt au n° 2743, avec Le dernier coup de Kenyatta de Donald Goines, publié en juin.
Deux mille sept cent quarante-deux numéros et soixante ans plus tôt, il y eut le coup de génie de Marcel Duhamel, devenu une légende de l’édition française : il avait trouvé chez Marcel Achard trois romans américains à traduire et Jacques Prévert lui inventa le nom de la « Série noire ». Les débuts furent lents : six titres seulement en trois ans. Mais quels titres ! La môme vert-de-gris et Cet homme est dangereux de Peter Cheyney, Pas d’orchidées pour Miss Blandish et Eva de James Hadley Chase, Un linceul n’a pas de poches de Horace Mac Coy et Neiges d’antan de Donald Fiske Tracy.
Le 1er juillet 1948, Gallimard s’encanaille et le rythme s’accélère : deux nouveautés par mois, lancées par un avertissement. Que le lecteur non prévenu se méfie : les volumes de la « Série noire » ne peuvent pas sans danger être mis entre toutes les mains.
Avec sa femme Michèle, Boris Vian traduit La dame du lac, de Raymond Chandler. James Cain et Dashiell Hammett entrent au catalogue, puis Jim Thompson, David Goodis, Donald Westlake, Ed McBain… Une dizaine d’années suffisent à faire basculer cette littérature de genre du côté de la littérature tout court. Chester Himes, qui publie La reine des pommes, est comparé par Giono à Steinbeck, Dos Passos et Hemingway !
La mine anglo-saxonne n’est pas tarie, mais des auteurs français commencent à accompagner le mouvement. En 1953, Albert Simonin devient une star de la collection avec Touchez pas au grisbi ! et ses 220.000 exemplaires. Deux décennies après, le « néopolar » débarque avec Manchette et A.D.G. Marcel Duhamel est toujours aux commandes. Tout le monde lui a pardonné les coupes effectuées dans les traductions et ses multiples approximations. Robert Soulat lui succède en 1977 et multiplie les découvertes en France : Tito Topin, Didier Daeninckx, Jean-Bernard Pouy, Thierry Jonquet. Sans quitter les Etats-Unis des yeux : Jerome Charyn rejoint la « Série noire ». Tout comme Tony Hillerman, Harry Crews, Nick Tosches, James Crumley. Entre autres.
Patrick Raynal négocie à sa manière le virage des années 90. Il a une expérience d’auteur de polars que ne possédaient pas les directeurs précédents – et un passé politique enraciné à l’extrême gauche. Il découvre Maurice Dantec en 1993. Jean-Claude Izzo s’impose comme le meilleur « vendeur » de la collection avec sa trilogie marseillaise publiée à partir de 1995. La « Série noire » s’aventure aussi dans des territoires nouveaux : de l’Albanie à la Finlande, de l’Italie à l’Argentine.
Mais la collection a perdu de son prestige, noyée dans une concurrence de plus en plus vive. Après une année de transition (Patrick Raynal a quitté Gallimard en 2004), elle se relance en 2005, fière de son passé.
Sous leurs habits neufs, les deux titres qui inaugurent la « Série noire » en grand format restent fidèles à leur source originelle – américaine. Thomas Sanchez, Américain, conduit son histoire un peu plus loin, à Cuba qui, en 1957, était quasi une extension du territoire national… L’auteur situe King Bongo au moment où Batista s’apprête à laisser le pouvoir à Castro, sans le savoir encore. L’île est un repère de filous qui font la fête à grand bruit et montent des coups en douce.
Assureur à la petite semaine et détective sans envergure, King Bongo est aussi blanc que sa sœur jumelle, la Panthère, est noire. Ils sont liés par un passé pesant, un présent agité et un avenir hypothétique. Sa petite amie perd la vie dans un attentat. Une tentative d’assassinat contre le président a lieu. La Panthère disparaît… King Bongo joue des rythmes ensorcelants avec les doigts, d’où son nom. Il patauge dans l’envers du décor des hôtels de luxe. Zapata, qui possède les pouvoirs sans limites de la police secrète, l’a dans le collimateur. La passion de King Bongo pour les orchidées ne suffit plus à endiguer sa tristesse qui se rapproche de la colère.
Thomas Sanchez relie souterrainement les milieux qui cohabitent à Cuba, où même les « barbus » de Castro jouent un rôle. Il utilise des symboles proches d’une impénétrable magie pour conduire son personnage vers la vérité. Le lecteur y court, happé par les mystères d’une société pourrie qu’une âme presque pure ne pourra pas sauver.
Avec Norman Green et son Dr Jack, on revient sur le terrain mieux connu des bandes qui hantent les quartiers populaires de New York. Elles vivent de trafics parmi lesquels la drogue et la chair humaine sont les plus lucratifs. Dans un paysage où il est fréquent de tomber sur des cadavres au coin de la rue, Stoney et Tommy semblent des enfants de chœur. Ils achètent et revendent ce qui leur tombe sous la main, sans états d’âme, sans se soucier de l’origine des marchandises, mais sans mettre le doigt sur les terrains les plus dangereux. Ils forment un couple fascinant : alcoolique, Stoney dégage une énergie impressionnante qui lui permettra peut-être de s’en sortir ; gourmand et gourmet, Tommy en impose par une brillante intelligence mise au service de sa réussite financière.
Très vite, leur petite affaire à la limite de la légalité se trouve prise dans un nœud d’intérêts auxquels ils ne comprennent rien. Vivre devient dangereux… Norman Green met en place un brouillard dans lequel se perdent ses héros, bien qu’il en émerge une prostituée trop jolie pour traîner dans le quartier. Pour s’en sortir, il faudra utiliser des moyens peu recommandables. La loi de la jungle est celle des plus forts, ou des plus malins. A défaut d’une morale, on en tirera une leçon.

Trois questions à Aurélien Masson,
le nouveau directeur de la « Série noire »

L’âge d’or de la « Série noire » n’est-il pas derrière elle ?
Mes études d’histoire et de sociologie m’ont fait comprendre que « l’âge d’or » revêt souvent moins une réalité objective qu’un sentiment subjectif. Pour certains, ce fameux âge d’or de la collection se situe dans les années 50 avec les livres de Chase, MacDonald, Simonin. Pour d’autres, ce sont les années 60 avec des auteurs comme Westlake ou Thompson. Et que dire des années Soulat avec Daeninckx, Block, Leonard, Benacquista ? Sans oublier l’ère Raynal avec des auteurs comme Dantec ou Izzo…
Quelle orientation comptez-vous donner à la « Série » ?
Il s’agit d’actualiser et de réaffirmer l’héritage de cette collection mythique. Comparée à des concurrentes, la « Série noire » a une approche large du genre. Elle est comme une photographie de la scène noire et policière en France. Nous y retrouverons donc les quatre sous-genres : le roman d’enquête traditionnel (ou roman de résolution), le roman noir à dimension sociale, le thriller et les romans que nous pourrions qualifier de « caustiques et expérimentaux ».
Que signifie roman « caustique et expérimental » ?

Je veux parler des livres qui utilisent les archétypes, les cadres traditionnels du roman noir et policier pour mieux en jouer et les détourner. Les livres d’humour noir aussi, comme la série R & B de Ken Bruen, les livres d’anticipation sociale qui louchent vers la science-fiction tout en gardant une armature noire (Dantec par exemple). Par ce terme, je désigne tous les livres qui appartiennent à la littérature noire et policière mais qui se situent aux marges du genre.

lundi 3 août 2015

70 ans de Série noire 2000-2004

On entre dans le vingt et unième siècle, la Série noire continue d'explorer les marges du temps qui passe. Cinq nouvelles premières pages pour donner des envies de lecture...

Joe R. Lansdale, Le mambo des deux ours (n° 2592, 2000)
Lorsque j’arrivai chez Leonard pour le réveillon de Noël, les Kentucky Headhunters étaient là et ils chantaient The Ballad of David Crockett, tandis que mon meilleur pote célébrait la chose à sa façon en incendiant de nouveau la maison voisine.
J’avais espéré qu’il avait abandonné ce genre de petits jeux. La première fois, je lui avais filé un coup de main ; la seconde, il avait fait ça tout seul comme un grand, et voilà que ce coup-ci je débarquais en bagnole juste au moment où il s’y remettait ! Ça paraîtrait vraiment suspect quand les flics se pointeraient. Quelqu’un les avait déjà prévenus. Sans doute les trous du cul qui occupaient ladite piaule. Je le savais parce que j’entendais des sirènes.
Le petit ami de Leonard, Raul, était sur la véranda, les mains dans les poches de sa veste, et il considérait d’un air désespéré l’incendie et la baston, un peu comme un prêtre méthodiste découvrant que le maître de maison, dans la famille qu’il visite, vient de se servir la dernière cuisse de poulet frit…
Je garai mon pick-up dans l’allée de Leonard et montai retrouver Raul sur la véranda. Il faisait froid et notre respiration gelait.
— Ça a commencé comment, cette histoire ? demandai-je.
— Oh, bon sang, Hap, j’en sais rien ! Faudrait que tu l’arrêtes avant qu’on le foute en taule.

Francisco Gonzalez Ledesma, Le péché ou quelque chose d'approchant (n° 2629, 2001)
— Vous vous rendez compte, Milady ? s’écria Mme Robles, qui à soixante-quinze ans apprenait l’anglais, non mais vous vous rendez compte, my teacher ? Vous qui êtes à Madrid depuis peu, qu’allez-vous donc penser de cette fichue ville ? Figurez-vous qu’en ce moment même, de l’autre côté de la place… vous ne voyez pas ? Vous n’avez pas l’impression que ce monsieur respectable là-bas, un gentleman, of course, eh bien… vous n’avez pas l’impression qu’il est mort ? Vous ne trouvez pas qu’il a une posture un peu bizarre pour quelqu’un qui prend le soleil ?
Speak english, only english, murmura patiemment la jeune étudiante de l’université de Madrid, qui donnait des cours d’anglais aux retraités et avait constaté que les élèves du sexe masculin cherchaient plus à lui toucher le cul d’un air paternel qu’à apprendre la langue de Shakespeare. Only english, if you want to learn quickly. Que voulez-vous dire ?
— Celui-là, juste en face de vous, my baby, vous ne le voyez pas ? See you just in front, please. D’après moi, ce monsieur vient de passer l’arme à gauche. Il est dead. Il ne bouge pas : he is very quiet, un peu trop quiet à mon goût. Et ça fait au moins cinq minutes qu’il est dans cet état, je l’ai bien regardé. Son chapeau masque son visage, mais sa tête est affaissée, the head is underground, si le terme est correct, lady my teacher, vous voyez, you voyez bien ! Et il y a autre chose qui m’intrigue, vous n’avez peut-être pas remarqué, mais moi, si. Vous savez qui l’a installé sur ce banc ? Deux jeunes putes, figurez-vous. De manière on ne peut plus délicate, certes, comme pour faire croire qu’il était encore en vie, n’empêche que c’étaient quand même des putes.

Christopher Moore, Le lézard lubrique de Melancholy Cove (n° 2669, 2002)
À Melancholy Cove, septembre n’est qu’un long soupir de soulagement, une espèce de tisane que l’on sirote avant d’aller dormir, une sieste espérée depuis des lustres. La douce lumière automnale s’immisce à travers les feuillages, les touristes reprennent enfin la route de Los Angeles ou celle de San Francisco et les cinq mille habitants de la bourgade se réveillent enfin. Ils s’aperçoivent qu’ils peuvent à nouveau trouver une place pour se garer ou une table libre au restaurant, qu’ils peuvent arpenter la plage sans risque de recevoir un frisbee en pleine tête.
Septembre tient généralement ses promesses. La pluie viendra. Elle aidera à jaunir les pâturages qui verdoient encore autour de Melancholy Cove. Les magnifiques pins de Monterey qui couvrent les collines arrêteront de perdre leurs aiguilles, les incendies cesseront de détruire les forêts des environs de Big Sur, les sourires commerciaux des serveuses et des employés, qui n’avaient cessé de s’élargir tout au long de l’été, ressembleront à une expression humaine, les mômes retrouveront à l’école le bonheur de fréquenter à nouveau les copains, la défonce et les flingues, qui leur avaient tant manqué tout au long de la belle saison, et chacun pourra enfin se reposer.

Carlo Lucarelli, Laura de Rimini (n° 2682, 2003)
Laura de Rimini se touche l’intérieur de la joue avec la pointe de la langue, avant de se la mordre. Anna de Pesaro s’entortille les cheveux, une longue mèche noire autour de l’index, serrée comme une bague. Paola de Ferrare, le dos raide et la nuque appuyée à la vitre du tableau d’affichage contenant la liste des candidats convoqués aux examens, remue les lèvres en récitant silencieusement la liste de noms des principaux représentants de la Scapigliatura milanaise, cours de monographie, Italien II, Lettres modernes, professeur madame R. Creberghi, étudiants compris entre L et Z.
Laura de Rimini serre les paupières et écrase sa joue contre ses dents avec le bout de son doigt. Anna de Pesaro lui a dit qu’elle ne sait plus rien, qu’elle ne se souvient plus de rien, qu’elle va s’en aller et qu’elle reviendra à la prochaine session, comme Marta de Rome, qui n’est même pas venue.
Paola de Ferrare : « Ne fais pas l’imbécile, c’est la dernière session d’été », puis elle ajoute : « Moi, si j’ai la moyenne, c’est bon. Dis, Laura, je peux te demander quelque chose ? »
Mais Laura ne l’écoute pas, elle se penche en avant, les bras croisés sur les genoux de ses jeans, la tête enfoncée dans le col de son pull, comme pour se couvrir les oreilles, parce qu’elle sait très bien ce que veut Paola, elle veut lui demander quand est né Boito… ce qu’a écrit Praga… et Laura va paniquer car au pied levé elle ne s’en souviendra pas.

Caryl Férey, Utu (n° 2715, 2004)
Soudain, Paul Osborne eut envie d’uriner. Une envie oppressante. N’importe où ferait l’affaire. Il distinguait à peine la masse des autres disséminés sur le sable : il y avait cette cabane blanche au bout de la plage, l’air vibrant dans ses poumons et cette rumeur qui le prenait au ventre et l’aspirait, cette rumeur qui tirait sur son sexe et l’aspirait... Le soleil d’abord s’affaissa : ses genoux fléchirent, puis cédèrent. Étouffant un cri, Osborne s’écroula sur le sable. Hyperthermie, effets secondaires de peurs anciennes ou de pilules, il ne put retenir la brûlure qui irradiait son ventre : un filet d’urine coula de son pantalon.
Quand il rouvrit les paupières, la rumeur avait disparu. Restaient les gens, sur la plage, par centaines.
Bondi Beach était la plage branchée de Sydney : ici on ne tolérait pas les laids, encore moins les gros. Paul Osborne n’était ni l’un ni l’autre mais sa façon de patauger dans le sable et l’odeur qu’il dégageait faisaient glousser les filles alanguies sur les serviettes voisines ; de jolies filles qui arrondissaient leurs angles, les fesses modelées dans des maillots à la mode et qui ne demandaient pas mieux que de passer du bon temps.
Ébloui par le soleil, il tâtonna dans ses poches et trouva une paire de lunettes. Les branches étaient tordues mais elles tenaient à peu près sur son nez. Le plus dur était maintenant de se relever.
— Hey man ! Y a queque chose qui va pas ?

vendredi 31 juillet 2015

70 ans de Série noire 1995-1999

Et Jean-Claude Izzo vint... Pour quelques années d'écriture, trop brèves, certes, mais je ne repense jamais à lui sans un léger pincement de cœur, d'autant que sa trilogie Fabio Montale a été rééditée il y a peu en un seul volume. Mais nous ne sommes pas là pour nous lamenter. Avançons...

Jean-Claude Izzo, Total Khéops (n° 2370, 1995)
Il n’avait que son adresse. Rue des Pistoles, dans le Vieux Quartier. Cela faisait des années qu’il n’était pas venu à Marseille. Maintenant il n’avait plus le choix.
On était le 2 juin, il pleuvait. Malgré la pluie, le taxi refusa de s’engager dans les ruelles. Il le déposa devant la Montée-des-Accoules. Plus d’une centaine de marches à gravir et un dédale de rues jusqu’à la rue des Pistoles. Le sol était jonché de sacs d’ordures éventrés et il s’élevait des rues une odeur âcre, mélange de pisse, d’humidité et de moisi. Seul grand changement, la rénovation avait gagné le quartier. Des maisons avaient été démolies. Les façades des autres étaient repeintes, en ocre et rose, avec des persiennes vertes ou bleues, à l’italienne.
De la rue des Pistoles, peut-être l’une des plus étroites, il n’en restait plus que la moitié, le côté pair. L’autre avait été rasée, ainsi que les maisons de la rue Rodillat. À leur place, un parking. C’est ce qu’il vit en premier, en débouchant à l’angle de la rue du Refuge. Ici, les promoteurs semblaient avoir fait une pause. Les maisons étaient noirâtres, lépreuses, rongées par une végétation d’égout.

Michel Lebrun, Loubard et Pécuchet (n° 2415, 1996)
D’abord, il se plante dans les rues méphitiques d’Aubervilliers. À cette heure tardive, pas un pèlerin pour lui indiquer la route. Il stoppe la Mob au pied de l’unique réverbère que les mouflets du coin n’ont pas dégommé au lance-pierres, retire son casque protecteur, fouille de ses doigts gourds dans l’épaisseur de sa canadienne, en tire un plan Paris-Banlieue, le feuillette, les yeux plissés pour mieux distinguer les caractères minuscules dans la lumière jaunasse.
Il se trouve dans une banale avenue Jean-Jaurès. On l’attend dans une non moins conventionnelle rue de l’Entrepôt, pour une réunion importante dont on n’a pas voulu lui donner l’objet par téléphone. Mystère et Malabar. Ah, voilà, il n’en est pas si loin après tout ; deuxième à gauche et troisième à droite.
Il range le plan dans l’épaisseur ouatée, rajuste son hémisphère plastique, lance le moteur de sa machine et s’enfile deux sens interdits avant de parvenir au but. Une voie totalement hors du temps et de l’espace, bordée d’interminables murs aveugles, et où même les voitures en stationnement semblent abandonnées depuis des siècles. Il roule jusqu’à un portail grand ouvert, au fond duquel on voit de la lumière. Dans la cour, il plante la Mob contre un mur, assujettit l’antivol, on ne sait jamais, et, casque au creux du bras, frappe à une petite porte métallique sur laquelle s’écaille l’inscription « entrée du personnel ». Des exclamations retentissent à l’intérieur, enfin, c’est pas trop tôt, il a fait un détour par Marseille, et la porte s’ouvre sur un Jojo hirsute et hilare, verre en main.

Bernhard Schlink et Walter Popp, Brouillard sur Mannheim (n°2479, 1997)
Au début je l'ai envié. C'était au lycée Frédéric-Guillaume à Berlin. Je portais les costumes de mon père, je n'avais pas d'amis et j'étais incapable de monter à la barre fixe. Il était le premier, même en gymnastique, on l'invitait à tous les anniversaires, et les enseignants étaient sérieux quand ils le vouvoyaient. Parfois le chauffeur de son père venait le chercher avec sa Mercedes. Mon père travaillait aux Chemins de Fer du Reich ; en 1934 il avait été muté de Karlsruhe à Berlin.
Korten ne supporte pas l'inefficacité. Il m'a appris à monter à la barre et à en faire le tour. Je l'admirais. Il m'a également montré comment on fait avec les filles. Moi, je courais bêtement à côté de la petite qui habitait l'étage du dessous et qui allait au Luisen, en face de notre lycée. Je l'adulais. Korten, lui, l'embrassait au cinéma.
Nous sommes devenus amis, nous avons fait nos études ensemble, lui en économie, moi en droit ; les portes de sa villa au bord du Wannsee m'étaient ouvertes. Lorsque j'ai épousé sa sœur, Klara, il était témoin et m'a offert la table de travail qui est toujours dans mon bureau, en chêne massif, sculpté, avec des poignées en laiton.
J'y travaille rarement aujourd'hui. Ma profession ne me laisse pas le temps de m'asseoir, et lorsque je repasse au bureau en fin de journée, les dossiers ne s'empilent pas sur ma table. Seul le répondeur m'attend et m'indique dans sa petite fenêtre le nombre de messages reçus. Alors je m'installe devant le plateau vide, joue avec un crayon et écoute ce que je dois faire et pas faire, ce que je dois prendre en main et ce à quoi je ferais mieux de ne pas toucher. Je n'aime pas me brûler les doigts. Mais il arrive qu'on se les coince dans le tiroir d'un bureau qu'on n'a pas ouvert depuis longtemps.

Don Winslow, Au plus bas des hautes solitudes (n° 2522, 1998)
Il aurait mieux fait de ne pas se retourner.
Alors qu’il contemplait une vallée encaissée, Neal Carey entendit qu’on gravissait le monticule. Il fixa son attention sur la paroi abrupte de la falaise de l’autre côté de la gorge, mais les cailloux du sentier n’en finissaient pas de rouler sous des pas. Qui se rapprochaient.
Neal, se concentra sur la position si difficile et si exigeante du Tigre Apprivoisé en Oblique. Il regarda son bras gauche se tendre lentement vers le haut et fendit l’air du tranchant de la main. Ça allait faire trois ans qu’il essayait d’apprivoiser son Tigre, oblique ou pas, et son entraînement quotidien lui permettait à peine de surmonter son inhabileté.
Neal Carey ne voulait surtout pas être dérangé.
Il porta le poids de son corps sur le pied qu’il avait reculé et laissa sa sandale de toile s’enfoncer dans la fine couche de boue. Il inspira l’air glacé de l’aube et sentit sur ses épaules la chaleur timide du soleil levant. Lentement, il leva sa jambe et commença à pivoter au ralenti sur son pied d’appui dans le but de se trouver face à l’origine des bruits de pas qui, maintenant, atteignaient le sommet du monticule. De son monticule, bordel ! Le seul endroit qui, chaque matin, lui était tacitement réservé pour ses brefs instants de liberté avant l’aube. Trois années de pratique ne signifiaient donc rien pour ces intrus ?

Harry Crews, Le roi du K.O. (n° 2536, 1999)
De là où il était, assis sur un tabouret bas, le garçon – qui s’appelait Eugène Talmadge Biggs, mais qu’on appelait souvent Knockout ou K.O. ou Cogneur – avait à trois reprises fait le décompte des costumes suspendus dans le placard ouvert. Et à chaque fois il était arrivé à un nombre différent. Ce qui ne l’avait pas étonné. Compter, ce n’était pas son fort. C’était juste histoire de faire quelque chose en attendant qu’il soit l’heure de la seule chose qu’il pouvait encore faire. Et puis de toute façon, plus rien ne le surprenait.
Il avait décidé depuis belle lurette que l’astuce consistait à essayer de faire ce qui se présentait, sans trop se poser de questions. Du moins jusqu’à un certain point. Le problème étant de savoir où ce point se situait, le point limite à ne pas franchir. Parfois, pendant les heures paisibles où il était allongé dans son lit à attendre le sommeil, ou même lorsqu’il marchait dans la rue, dans la radieuse lumière du matin, la pensée lui venait qu’il y avait bien longtemps qu’il avait franchi le seuil à ne pas franchir et que sa vie ne lui appartiendrait plus jamais.
Il s’obligea à recompter soigneusement encore une fois les costumes. Et tomba sur un nombre encore différent. Il y avait certainement 130, ou 127, ou bien 133 ou alors 128 costumes suspendus devant lui dans le placard ouvert. Et par terre, sous chaque costume, il y avait une paire de chaussures. Donc quelque soit le nombre de costumes, il y en avait autant dans le placard que de paires de chaussures.

mardi 28 juillet 2015

70 ans de Série noire 1990-1994

Encore une belle série d'écrivains et de livres puissants, pour cette nouvelle tranche de cinq années qui permet de remonter le temps depuis les débuts de la Série noire jusqu'à nos jours - nous n'y sommes pas encore, mais on avance, on avance.

Tonino Benacquista, Trois carrés rouges sur fond noir (n° 2218, 1990)
Trente-cinq toiles, pratiquement toujours la même, d’indescriptibles griffures noires sur fond noir. Une obsession. Un malaise.
Le jour où elles sont arrivées à la galerie, je les ai déballées une à une, de plus en plus vite, en cherchant la surprise et la tache de couleur. Au premier regard, tout le monde les avait trouvées sinistres. Même Jacques, mon collègue. Il est accrocheur, et moi, je suis son arpète.
— On est à la bourre, petit. Ouverture des portes dans vingt-cinq minutes !
La directrice de la galerie ne nous a donné que quatre jours pour monter l’expo, l’ensemble des toiles et trois sculptures monumentales qui ont bien failli lui coûter un tour de reins, à Jacques. Des déchirures d’acier soudées les unes aux autres sur quatre mètres de hauteur. Deux jours entiers pour les positionner, à deux. Je me souviens de la gueule des déménageurs qui sont venus nous les livrer. « Y pourraient pas faire des trucs qui rentrent dans le camion, ces artistes à la noix ! » Les déménageurs ont souvent du mal, avec les œuvres d’art contemporain. Nous aussi, avec Jacques, malgré l’habitude. On ne sait pas toujours comment les prendre, ces œuvres. Au propre comme au figuré. On a beau s’attendre à tout, on ne sait jamais ce qui va surgir des portes du semi-remorque.
Dix-sept heures quarante, et le vernissage commence officiellement à dix-huit. Le champagne est au frais, les serveurs sont cravatés et la femme de ménage vient tout juste de finir d’aspirer les 450 mètres carrés de moquette. Et nous, on a toujours le problème de dernière minute. Ça rate jamais. Mais il en faut plus pour paniquer mon collègue.

Jean-Hugues Oppel, Zaune (n° 2257, 1991)
— Carte.
Le donneur sert. Sans hâte, en garçon qui sait la valeur de l’instant. Mais non sans jeter un regard furtif au demandeur.
Bob. Aussi large que haut. Blondasse, les traits mous, mais jovial quand même. Le bon gros de la bande, depuis toujours. S’en est fait une raison. Il fixe le rectangle cartonné comme s’il voulait voir au travers. S’efforce de ne rien laisser paraître. Poli, il attend que tous soient servis pour retourner ce qui doit être – il le faut ! – le valet qui lui manque pour son full. Le premier de la soirée. De l’année, aussi. Pour lui.
— Deux cartes, Patrick…
Un rien de nervosité dans le ton. Une fêlure dans la voix. Le donneur enregistre. Sert sans broncher. Il subodore un brelan gros comme ça, d’entrée. C’est un réel plaisir de jouer avec Micheline, c’est un vrai livre ouvert. Brune, cheveux raides, poitrine provocante, elle adore taper le carton avec les potes, ça lui fait oublier ses cinquante-deux heures de caisse enregistreuse au super-hyper du centre commercial. Même avec la lecture optique des codes-barres, c’est lessivant, malgré les pauses-pipi. Chronométrées par la subalterne-chef. Et un salaire de misère à peine regonflé par les heures supplémentaires des dimanches d’ouverture illégale.
Mouvement de tête interrogatif au suivant. Dénégation dudit.
— Servi.

Jean-Bernard Pouy, La Belle de Fontenay (n° 2290, 1992)
22 mars, un bon jour pour la patate.
Si les autres ahuris de Nanterre ont choisi ce jour-là pour changer toute une génération, c’est forcément un bon anniversaire pour planter des pommes de terre.
Il fait frais, il y a encore, dans l’air, un peu de cette buée qui trouble les alentours et en gomme la netteté. Je distingue à peine la centrale électrique qui miroite, glacée, derrière la gare de triage. Le Plateau d’Itry, vert foncé, strié par les cités, ressemble à la silhouette usée, rabotée, d’une énorme scie égoïne.
Va faire de la belle poésie avec la banlieue au petit matin, tiens, bon courage.
J’ai porté les deux sacs sur le bord du terrain. Et j’ai posé le sac de fumure sur le bord de la parcelle de Charles, elle est encore en friche, il est en retard, un lumbago doit saboter sa retraite. On n’a pas beaucoup de place, juste l’espace de se déplacer sur l’étroite allée de gravier entre deux jardins.
Je viens de terminer de creuser les quatre longues tranchées dans la terre meuble. Balancer le fumier et puis, tous les trente centimètres, mettre une petite pomme de terre qui, dans quelques mois, va me faire un kilo par pied.
En tout, j’aurais droit au quintal, pour mon petit automne personnel et pour mon grand hiver solitaire.

Cesare Battisti, Les habits d'ombre (n° 2320, 1993)
Déconcertées, désunies, solitaires, quatre mille âmes inspiraient au ralenti un souffle de vie, comprimées entre les antiques murs de brique rouge. Fresnes, prison. En dépit du froid hivernal, la fenêtre de la 319 demeurait ouverte, même la nuit, et pourtant l’effluve coriace du châtiment planait encore dans l’espace exigu. Avec une régularité inhumaine, Claudio Raponi se réveillait à six heures et demie, recroquevillé dans trois couvertures lourdes de poussière. Chaque matin, un mouvement identique, répété avec précision, l’installait dans cette position où il guettait les premiers bruits de l’aube, attentif à ne pas déranger les deux compagnons de cellule qui occupaient le premier et le troisième niveau des lits superposés.
À ce moment-là, son esprit voyageait au loin. Il songeait à la douceur d’un corps de femme, à l’imbroglio judiciaire dont il était victime depuis deux mois, à la possibilité de se tirer du guêpier où il s’était fourré, et plus concrètement encore à un moyen quelconque d’échapper à la routine de la journée qui pointait déjà à travers les barreaux. Noyé dans une tempête de questions sans réponses, il cédait à la tentation inutile de retrouver le sommeil, au moins jusqu’à l’arrivée du café qu’il boirait dans la pénombre, pour ne pas en maudire la transparence. Et le sommeil se refusait à lui, tandis qu’il luttait contre l’envie de la première cigarette.

James Crumley, La danse de l'ours (n° 2361, 1994)
… et rappelez-vous, mes petits-enfants, que dans l’ancien temps les ours étaient plus nombreux que les Indiens ; il y avait des ours noirs et des ours bruns, des ours roussâtres et le grand ours gris, et nous n’avions pas de miel, pas de douceur dans nos tipis. Sœur Abeille était tout le temps en colère et allait partout piquant les Indiens. Toujours, les ours trouvaient avant les Indiens les arbres creux où les abeilles font leurs nids, les éventraient, dévoraient les rayons et dérobaient le miel avec leurs langues râpeuses et leurs griffes acérées. Et les abeilles étaient tout le temps en colère parce que ces pauvres ours ne connaissaient pas la fumée sacrée qui sert à les amadouer, parce qu’ils ne savaient pas qu’ils auraient dû chanter des chants de grâces afin de se faire pardonner d’elles et parce que, pis que tout, les ours étaient voraces et prenaient toujours tout le miel sans rien laisser pour les abeilles. Les ours savaient tout du miel, mais ils ne savaient rien des abeilles, et voilà pourquoi les Indiens n’avaient pas de douceur dans leurs tipis.
Et puis un beau jour, mes petits-enfants, un jeune homme pacifique du nom de Chilamatscho – le Rêveur éveillé – vint à passer devant un nid d’abeilles saccagé. Il ne restait plus pour lui une seule goutte de miel dans l’arbre creux, et les abeilles étaient très en colère ; malgré cela, il fuma sa pipe avec elles et chanta des chants de grâces pour toutes les bonnes choses qu’offre la terre. Et quand les abeilles sentirent la fumée sacrée et entendirent les chants, elles s’apaisèrent et reprirent leurs occupations. En retour, la Grand-Mère Abeille fit don à Chilamatscho d’une vision.

lundi 27 juillet 2015

70 ans de Série noire 1985-1989

Daniel Pennac, Thierry Jonquet, Marc Villard, Gérard Delteil... le néo-polar français se porte bien en cette deuxième moitié des années 80. On y ajoute Elmore Leonard pour faire bonne mesure, et la neuvième tranche de notre survol de la Série noire est une autre demi-dizaine de belles propositions de lecture.

Daniel Pennac, Au bonheur des ogres (n° 2004, 1985)
La voix féminine tombe du haut-parleur, légère et prometteuse comme un voile de mariée.
— Monsieur Malaussène est demandé au bureau des Réclamations.
Une voix de brume, tout à fait comme si les photos de Hamilton se mettaient à parler. Pourtant, je perçois un léger sourire derrière le brouillard Miss Hamilton. Pas tendre du tout, le sourire. Bon, j’y vais. J’arriverai peut-être la semaine prochaine. Nous sommes un 24 décembre, il est seize heures quinze, le Magasin est bourré. Une foule épaisse de clients écrasés de cadeaux obstrue les allées. Un glacier qui s’écoule imperceptiblement, dans une sombre nervosité. Sourires crispés, sueur luisante, injures sourdes, regards haineux, hurlements terrifiés des enfants happés par des pères Noël hydrophiles.
— N’aie pas peur, chéri, c’est le Père Noël !
Flashes.
En fait de Père Noël, j’en vois un, moi, gigantesque et translucide, qui dresse au-dessus de cette cohue figée sa formidable silhouette d’anthropophage. Il a une bouche cerise. Il a une barbe blanche. Il a un bon sourire. Des jambes d’enfants lui sortent par les commissures des lèvres. C’est le dernier dessin du Petit, hier, à l’école. Gueule de la maîtresse : « Vous trouvez normal de dessiner un Père Noël pareil, un enfant de cet âge ? » « Et le Père Noël, j’ai répondu, vous le trouvez tout à fait normal, lui ? » J’ai pris le Petit dans mes bras, il était bouillant de fièvre. Il avait si chaud que ses lunettes en étaient embuées. Ça le faisait loucher encore davantage.
— Monsieur Malaussène est demandé au bureau des Réclamations.

Thierry Jonquet, Le manoir des immortelles (n° 2066, 1986)
Numéro 52 était un petit bonhomme rondouillard, au crâne chauve protégé de la froidure par une toque d’astrakan noire. Numéro 52 ignorait qu’il était ainsi affublé d’un numéro.
Il rajusta sa mise en examinant sa silhouette boudinée dans la vitrine d’un pressing. Un vent glacial soufflait dans la rue. Un manteau en poil de chameau, ainsi que des sous-vêtements de tissu thermolactyl tenaient bien chaud à Numéro 52. Il était donc là, Numéro 52, à contempler son image dans le miroir qu’offrait la devanture d’une boutique de nettoyage automatique, un jeudi de novembre.
La rue dans laquelle se trouvait le pressing était une rue banale. On ne s’y promenait guère : elle ne présentait aucun intérêt particulier. Quelques immeubles, une boucherie, une bijouterie… un morceau de square venait toutefois rompre la monotonie des façades.
Numéro 52 hésitait. Décidément, il avait chaud. Il sentit ses paumes moites coller au cuir de ses gants. Il frissonna. Après tout, cela valait-il la peine ? Il se rappela la Voix, au téléphone. Une Voix à laquelle il ne pouvait qu’obéir, lui, Numéro 52. C’était ainsi.
Tout à coup, le gérant du pressing, intrigué par ce petit homme ventru qui observait fixement les rangées de costumes alignés en devanture, se planta sur le seuil de la porte. Numéro 52 sursauta. Une petite vieille précédée d’un chien ridicule arpentait le trottoir. Numéro 52 s’écarta pour la laisser passer. Il dut enjamber la laisse du chien, un caniche malingre couvert d’un petit manteau de tissu écossais. Numéro 52 fit quelques pas. Il s’arrêta devant la bijouterie, et fit mine d’être intéressé par les montres, les pendentifs, les horloges… puis il haussa les épaules.

Marc Villard, Le roi, sa femme et le petit prince (n° 2093, 1987)
Le pressentiment. Dès ce matin, en me levant, j’ai compris que tout pouvait partir en eau de boudin. Pas de chants d’oiseaux. Un silence étiré, tendu sur Saint-Jean-de-Tarn, qui faisait la part belle au murmure du fleuve situé en contrebas du Flahaut.
Sur les crêtes râpées, des hirondelles aux quatre cents coups survolaient un charnier imaginaire. Le froid m’a pris, puis, juste après, papa Rousse a ouvert les volets de ma chambre et le soleil s’est planté dans mon cœur pour n’en plus partir.
Ils peuvent râler à Palavas, au moins ils ont la mer. Ici, à Saint-Jean, on s’embrase, la tête dans un chaudron avec des songes de chambre froide comme ultime recours.
5 juin. Trente-trois degrés centigrades sur l’Aveyron. Tout baigne, y a pas à dire. Puis l’heure de nous entasser dans la Simca 1000 est arrivée et Guigui m’a regardé comme si j’étais le bon Dieu. Elle se tenait dans l’embrasure de la porte principale du Flahaut, une robe de cotonnade rose dissimulant avec peine son corps d’adolescente. Quinze ans et tout l’amour du monde dans ses yeux. J’ai joué les durs, comme Stallone sait si bien le faire :
— On s’en sortira, ma Guigui !
Elle s’est mordu la lèvre jusqu’au sang et m’a piqué un baiser rapide sur la joue. Puis elle est rentrée se tapir dans l’ombre épaisse de la cuisine. Elle est comme ça.

Elmore Leonard, La joyeuse kidnappée (n° 2151, 1988)
— Je vais conduire, dit Mickey. J’aimerais vraiment.
Frank, tenant la portière ouverte, grogna :
— Monte, d’accord ?
Il lui confia sa coupe de golf, fit le tour de la voiture et donna un dollar de pourboire au gosse du parking du club. Mickey boucla sa ceinture de sécurité – ce qu’elle faisait rarement – et alluma une cigarette. Frank se glissa au volant et alluma la radio.
Ils passèrent devant le poste de police de Bloomfield Hills, au sud de Long Lake Road, à plus de 135 à l’heure. Au club, dans la soirée, quelqu’un avait dit que n’importe qui en provenance de Deep Run après un raout du samedi soir, absolument n’importe qui, ferait au moins du vingt à l’alcootest. Frank avait répliqué que son avocat avait constamment deux ou trois billets de cent dollars sur lui pour tirer ses copains d’affaire. Frank, avec son petit sourire de gamin polisson, n’avait jamais été interpellé.
La Mark V blanche – lavée tous les jours – tourna à gauche dans Quarton Road. Mickey se raidit tandis que le capot pâle suivait le faisceau des phares dans les virages, à 115, chevauchant en père peinard la double ligne jaune au milieu de la chaussée, et que la Mark V vacillait légèrement, gîtait – la musique tonitruant dans les haut-parleurs de l’arrière — gîtait plus fort, Mickey collée contre la portière en entendant hurler les pneus, le flop-flop-flop des cahots sur le bas-côté, et puis le feu rouge brûlé à Lahser, la côte gravie, encore un kilomètre jusqu’à Covington, nouveau grincement de pneus au tournant rapide et finalement la descente en roue libre – « Tu vois ? Pas de problème ? » – pour virer dans l’allée de la grande maison Tudor brune et blanche, les gifles de la haie et enfin l’arrêt brutal.

Gérard Delteil, Balles de charité (n° 2213, 1989)
« Derrière l’ancien Front de Seine, vous trouverez pas mal de pauvres », m’avait dit mon chef de secteur. Bon, je tournais depuis déjà un quart d’heure et je n’avais rencontré que des immeubles de rupins. En désespoir de cause, je rangeai ma bagnole et accrochai le premier passant. Ou plus exactement la première passante. Une petite mémé couverte de trucs brillants qui promenait son chien.
— Des pauvres, fit-elle, je crois que vous en rencontrerez par là-bas…
Du bras, elle me désigna une tour.
— Il me semble bien que celle-là vient d’être déclassée. Ils avaient promis de la démolir, mais ils ne l’ont pas fait…
Elle prononçait « pôvres », avec la bouche en cul de poule.
Elle me toisa de la tête aux pieds. Je ne portais pas l’uniforme de la Compagnie. Mes vêtements étaient propres et corrects, sans plus.
— Qu’est-ce que vous leur voulez donc à ces pauvres ?
Je la remerciai aimablement sans répondre à sa question. C’est la consigne : éviter les bavardages inutiles susceptibles d’aider les concurrents. Je remontai dans ma voiture et me dirigeai vers la tour en question. Après avoir parcouru environ cinq cents mètres, je tombai sur un barrage de police.
Je m’arrêtai, baissai ma vitre. Un gros flic se pencha sur moi. Il empestait la bière.
— Vous avez envie qu’ils vous mettent vot’ tire en pièces, mec ? demanda-t-il.
À sa façon de poser la question, on pouvait penser que cette idée ne lui déplaisait pas.