jeudi 12 novembre 2020

Le Grand Prix de littérature américaine à Stephen Markley

Quand on se retrouve, avant de refermer un roman, à lire les remerciements de l’auteur avec autant d’appétit que les 550 pages précédentes, c’est qu’il s’est passé quelque chose. Au passage, notons que cet addendum très fréquent dans l’édition américaine est ici particulièrement bien troussé – mais ce n’est pas le propos.

Ohio, donc, de Stephen Markley (traduit par Charles Recoursé), ne ressemble en rien à une œuvre de débutant et a tout d’un torrent d’événements et de réflexions canalisé comme par miracle tant les choses menacent sans cesse de déborder. Elles débordent d’ailleurs, mais aux moments choisis par l’écrivain. Ce doit être ce qu’il évoque quand il remercie Ethan Canin : « Il a lu ce roman à un état embryonnaire et ses encouragements m’ont permis de me dépêtrer des choix difficiles et des subtiles anarchies à venir. »

Pour le dire vite, Ohio est l’histoire de quatre lycéens et lycéennes de New Canaan (et quelques autres autour) devenus adultes dans une période très compliquée. Ils étaient en cours le 11 septembre 2001, un élan nationaliste a saisi quelques-uns d’entre eux, pressés de s’engager dans l’armée pour combattre les forces du mal, en Afghanistan ou en Irak. Tous n’en sont pas revenus, certains sont rentrés avec des blessures, il n’en est pas un seul, même celui qui s’opposait avec virulence à la propagande nationaliste, à n’avoir pas été marqué par la violence de l’expérience.

En outre, leurs copines ne les ont pas forcément attendus, ce qui a pu provoquer de vives réactions, à un âge où le désir et l’amour se confondent dans un brouhaha encombré d’alcool et de drogue, au milieu, pour ne rien arranger, d’une crise économique qui en laisse beaucoup sur le carreau.

Toute une époque défile ainsi, elle n’est pas toujours belle à voir dans la tête des « mecs qui composaient le pénible tissu de l’adolescence masculine. »

Mais l’agitation n’est pas moindre du côté des filles, écartelées entre la découverte de la sexualité, qui est parfois une homosexualité pas facile à vivre dans le coin, le besoin de reconnaissance, la cote des footballeurs les plus appréciés, l’acceptation des pires saloperies qu’un garçon trop aimé se croit permis d’imposer…

Tout n’est pas noir cependant dans les échanges entre les protagonistes. Il y a des moments de grâce pendant lesquels il semble qu’on pourrait échapper au pire – quand deux aspirations se rencontrent dans le flou du présent, l’avenir restant encore à dessiner. Il s’annonce menaçant, selon les sombres prévisions de Walter Benjamin quand il parle de l’ange de l’Histoire : « Là où nous apparaît une chaîne d’événements, il ne voit, lui, qu’une seule et unique catastrophe, qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds. »

Bienvenue en Ohio ! On aurait tort de ne pas visiter ce théâtre des opérations resté dans l’ombre des grands événements, où pulse le sang d’une génération sacrifiée.

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