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mardi 6 septembre 2016

Thierry Beinstingel, fausse enquête et vrai roman

Thierry Beinstingel porte son écriture sur des terrains qui sont plus souvent ceux des journalistes ou des sociologues : la vie des gens, pour le dire vite. Il n’est certes pas le seul dans une littérature française que l’on condamne souvent en bloc, parce qu’on ne l’a pas lue, pour sa déconnection avec le réel. Parmi ceux qui mettent les mains dans le cambouis, il est en première ligne des romanciers. N’oubliant jamais qu’il approche un sujet en écrivain, non en journaliste ou sociologue tenté de bricoler quelque chose qui ressemblerait vaguement à une fiction.
Dans Faux nègres, nous sommes « ici », et peu importe où pourvu que ces trois lettres fassent comme une île et que le maire montre les lieux de son village sur une carte, dessinant une géographie précise – ici, là – à l’intérieur de laquelle se pose une question, une seule, puisque le rédacteur en chef a dit à Pierre d’insister tant qu’il n’a pas obtenu de réponse : « Pourquoi les gens d’ici votent-ils à l’extrême droite ? » Ici, à Chuffilly, moins de cent habitants, où l’extrême droite est arrivée en tête au premier tour de la dernière élection présidentielle…
Pierre ne se sent pas journaliste, il est accompagné de Frédéric, un preneur de son aveugle, « l’un pose des questions sans réponse, l’autre enregistre des silences : fine équipe. » Pendant qu’ils attendent qu’on leur explique, que vienne enfin une réponse, ou même après tout un semblant de réponse, un drame se noue dans le village, auquel leur présence est étrangère. A moins que la présence d’un observateur modifie, comme dans une expérience scientifique, le déroulement des faits.
L’ombre de Rimbaud plane sur le roman, ce qui n’étonne pas a posteriori puisque Thierry Beinstingel vient de publier un nouveau roman, Vie prolongée d’Arthur Rimbaud. Le poète « sert de mètre étalon : une semelle de vent vaut deux poches crevées. » Sa vie apparaît en filigrane, d’autres personnages réels ou imaginaires s’accrochent comme des ombres dont on ne parvient pas à se débarrasser. Faux nègres devient un palimpseste où aujourd’hui s’écrit sur un passé dont on lit encore les traces, à travers des digressions dont chacune donne du sens. Comment Pierre ne se perdrait-il pas dans l’élaboration d’un article à la matière fuyante ?
Quant au roman de Thierry Beinstingel, il suscite les effets secondaires d’une question souvent répétée. Le terrain est arpenté avec le mélange de maîtrise et de doute qui en donne tout le relief.

mardi 26 juillet 2016

En rayon, Thierry Beinstingel avant la rentrée

On la sent, la pression de la rentrée littéraire avec vue sur le calendrier.
Si vous ne me croyez pas, descendez en bas de cette page, vous y trouverez l'agenda des parutions à partir du 15 août, c'est-à-dire demain, après-demain au pire.
Des écrivains y trouveront leur moment de gloire, beaucoup d'autres, non. Dans les jours qui viennent, je me propose d'aller faire un tour, dans les rayons de ma bibliothèque, à la recherche de romans plus anciens d'écrivains qui en sortent un nouveau prochainement. Parce qu'on ne vient pas de nulle part, que les livres précédents sont les strates sur lesquelles reposent celui qu'on attend.
Aujourd'hui, attendons donc Vie prolongée d'Arthur Rimbaud, de Thierry Beinstingel en nous souvenant de Retour aux mots sauvages, du même auteur et chez le même éditeur (Fayard), paru il y a six ans.
Comme un artiste, il doit choisir un pseudo. Comme Maryse, prendre une voix d’hôtesse. Comme tout le monde, suivre les indications que lui fournit son écran, poser les bonnes questions, décrocher de nouveaux contrats, passer d’un client à l’autre sans perdre de temps. Il est nouveau sur le plateau où il vient d’être engagé. Il n’est pas habitué aux mots, jusque-là il s’occupait de câblage et d’électricité. Mais, le marché du travail étant ce qu’il est, il est devenu Eric dans le centre d’appel d’une grosse boîte de télécoms. Un casque sur les oreilles, un micro devant la bouche, un écran devant les yeux, la souris dans la main droite, l’esprit en éveil ou au loin, selon son degré de concentration.
Thierry Beinstingel investit le travail à la chaîne, façon nouvelles technologies. Les outils ont changé. Les objectifs, pas du tout : la rentabilité reste la première préoccupation. Et le rythme doit être tenu sans relâchement. Au suivant ! chantait Jacques Brel, dans un tout autre contexte il est vrai…
Les journées d’Eric sont monotones et hachées. Le romancier épouse un tempo dont son personnage ne s’évade que par la course à pied, où l’essoufflement guette aussi, mais au moins celui-ci est-il librement choisi. Eric sort aussi du cadre en prenant lui-même contact avec un client dont il tente de régler le problème. Jamais d’implication personnelle, lui avait-on pourtant dit.
Sous pression, les employés stressent, parfois dépriment. Et certains se suicident, dans ce qui semble une véritable épidémie. C’est le Retour aux mots sauvages, quand la violence sournoise faite aux hommes (et aux femmes) débouche sur des réactions désespérées. Thierry Beinstingel lutte contre le poids des jours, le choc des formules dont la répétition blesse aussi sûrement qu’un coup de gueule.
Avec les premières lignes en prime.
Retour au travail, course pour être à l’heure : il arrive un matin dans le service. Il entre sans frapper, il se sait attendu. Il reste cependant à peine le seuil franchi, bras ballants. On le regarde. Certains sont déjà en conversation, casque sur les oreilles. Le chef lui serre la main. Tiens, le nouveau, tu n’auras qu’à te mettre là. Là, c’est une chaise qu’il pousse à côté d’une collègue déjà assise. Moi, c’est Maryse, elle fait. Le chef s’appuie des deux mains sur le bureau et dit à Maryse : Tu n’auras qu’à lui montrer. Puis à celui qu’il a baptisé le nouveau : Tu n’auras qu’à écouter. Mais déjà on l’appelle du fond de la salle. Le chef dit : Excusez-moi, puis s’en va. Maryse se tourne vers le nouveau et soulève son casque : Tu viens d’où ? Il dit le nom d’un autre service de l’entreprise, dans une autre ville. Ses mains sont bien à plat sur ses genoux. Le dos est voûté. Maryse hoche la tête sans cesser de sourire : Ici, il y en a déjà quelques-uns, des comme toi. Il fait mine de bouger ses mains comme s’il s’apprêtait à répondre mais Maryse regarde soudain son téléphone où clignote une lumière. Elle appuie sur un bouton, rajuste son casque et annonce d’une voix d’hôtesse le message d’accueil de l’entreprise. Il se contente de hocher la tête à son tour et ses doigts épais reposent à nouveau sur ses cuisses. Il porte un jean et un pull-over, comme avant. Sauf que sa femme ce matin lui a fait la remarque qu’il pourrait mettre un pantalon plus neuf, son nouveau métier sera moins salissant tout de même. Alors la paume de ses mains racle le tissu encore lustré. Il examine le casque. C’est un modèle léger, posé par-dessus la chevelure de Maryse. Une mèche raide, d’une teinte plus blonde, balaie un petit microphone que Maryse ajuste de deux doigts près de sa bouche tout en continuant de parler d’une voix d’hôtesse. Elle se tourne vers lui en levant les yeux au ciel : il comprend que ce doit être un client difficile. Il essaie d’accrocher quelques mots, tarifs, options à rajouter, assurance vol. C’est compliqué et lointain. Et dire que c’est son nouveau travail : devenir une Maryse avec une voix d’hôtesse.

jeudi 21 août 2014

L’ancêtre qui ne voulait pas être licencié

Ils sont deux personnages, et le roman pourrait se résumer à leur confrontation vue, de chapitre en chapitre, dans une alternance presque parfaite. Mais les deux premiers chapitres ne concernent que l’une, quoiqu’elle y rencontre l’autre. Et, de temps en temps, l’une et l’autre se trouveront dans le même chapitre.
L’une, c’est « tu ». Elle vient d’emménager dans un appartement dont, déjà, elle n’aime pas l’environnement. Elle vient aussi d’être nommée chef des ventes dans une société, après avoir végété dans un rayon de grande surface. Son supérieur, aux avant-bras très poilus, l’appelle déjà « cocotte ». Un peu plus tard, on envisagera même elle des fonctions plus importantes. L’avenir pourrait s’annoncer plus mal.
L’autre, c’est « vous », parce que la chef des ventes gardera la distance du vouvoiement en raison de l’âge de ce représentant expérimenté. Il était déjà là quand la société a été créée, il était le partenaire de son patron plutôt que son employé. Il travaille à l’ancienne, rassemble sous des couvertures en cuir les collections reliées des papiers peints, a couvert en quarante ans deux fois la distance de la Terre à la Lune, aller-retour. Et réalise un chiffre d’affaires considérable. Tout le monde l’appelle « l’ancêtre », ce n’est pas bon pour son avenir.
La jeune femme et le vieil homme n’ont rien en commun. Ils sont même placés en position d’affrontement. Pour le principe, parce que la boîte veut rompre définitivement avec les méthodes du passé et donner l’image du progrès, elle a été engagée pour virer l’ancêtre. A deux ans de la retraite, cela peut paraître stupide. Mais les principes avant tout, n’est-ce pas ? Encore faudra-t-il réorganiser les secteurs des vendeurs pour que le chiffre ne diminue pas. Elle a beau tourner et retourner le problème dans tous les sens, elle ne voit pas comment les autres feraient mieux que le vieux et traîne des pieds pour préparer son protocole de licenciement.
Un jour, elle l’accompagne dans sa tournée. Elle n’y comprend rien. Il n’applique aucune méthode enseignée dans les écoles de commerce mais il vend, il vend. Elle est impressionnée, presque séduite. Le protocole de licenciement ? On verra plus tard. Sinon qu’elle doit en passer par là pour envisager le bel avenir qui lui semble promis.
Thierry Beinstingel explore le monde du travail dans des ouvrages qui l’envisagent de biais, sous des angles inattendus. Il a élargi son public avec son huitième roman, Retour aux mots sauvages, aussi réédité au Livre de poche. Pas de statistiques ni de courbes de rentabilité chez lui. Mais des hommes et des femmes qui subissent la pression de l’entreprise et s’y plient, un temps au moins. Avant, parfois, de se déplier comme des ressorts à l’énergie trop longtemps contenue. Ce sera le cas dans Ils désertent, un titre qui en dit d’autant plus long qu’il faut aussi l’entendre, comme trois fois dans le livre : « île déserte ». La troisième fois sera la bonne.

dimanche 9 septembre 2012

Thierry Beinstingel : le nouveau travail à la chaîne

Comme un artiste, il doit choisir un pseudo. Comme Maryse, prendre une voix d’hôtesse. Comme tout le monde, suivre les indications que lui fournit son écran, poser les bonnes questions, décrocher de nouveaux contrats, passer d’un client à l’autre sans perdre de temps. Il est nouveau sur le plateau où il vient d’être engagé. Il n’est pas habitué aux mots, jusque-là il s’occupait de câblage et d’électricité. Mais, le marché du travail étant ce qu’il est, il est devenu Éric dans le centre d’appel d’une grosse boîte de télécoms. Un casque sur les oreilles, un micro devant la bouche, un écran devant les yeux, la souris dans la main droite, l’esprit en éveil ou au loin, selon son degré de concentration.
Dans Retour aux mots sauvages, Thierry Beinstingel investit le travail à la chaîne, façon nouvelles technologies. Les outils ont changé. Les objectifs, pas du tout : la rentabilité reste la première préoccupation. Et le rythme doit être tenu sans relâchement. Au suivant ! chantait Jacques Brel, dans un tout autre contexte il est vrai…
Les journées d’Éric sont monotones et hachées. Le romancier épouse un tempo dont son personnage ne s’évade que par la course à pied, où l’essoufflement guette aussi, mais au moins celui-ci est-il librement choisi. Éric sort aussi du cadre en prenant lui-même contact avec un client dont il tente de régler le problème. Jamais d’implication personnelle, lui avait-on pourtant dit.
Sous pression, les employés stressent, parfois dépriment. Et certains se suicident, dans ce qui semble une véritable épidémie. C’est le Retour aux mots sauvages, quand la violence sournoise faite aux hommes (et aux femmes) débouche sur des réactions désespérées. Thierry Beinstingel lutte contre le poids des jours, le choc des formules dont la répétition blesse aussi sûrement qu’un coup de gueule.