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mercredi 4 novembre 2015

Le Prix Virilo pour Douna Loup

Et, donc, un peu pour Madagascar, le pays où Douna Loup situe L'oragé, au temps pas si heureux des colonies, quand le poète Jean-Joseph Rabearivelo, qui écrivait en français et en malgache, confrontait ses positions artistiques et linguistiques à celles d'Esther, qui signait Anja-Z des textes tous en malgache, par un principe auquel elle ne dérogera pas.
Dans une langue magnifique, poétique, où les mots malgaches sonnent comme les instruments d'une polyphonie, Douna Loup explore non seulement la vie de deux écrivains - l'un est très connu, on sait à peu près tout de lui, l'autre est beaucoup moins populaire et sa vie est assez peu documentée pour laisser libre cours à l'imagination - mais aussi un monde où l'idéologie dominante est représentée par des articles de presse.
Entretien, réalisé avant la rentrée littéraire, avant donc la sortie du roman.

La première chose qui frappe dans votre roman, c’est l’écriture, poétique, pleine de ruptures. Pourquoi avoir choisi ce type d’écriture ?
C’est venu en partie du sujet, du fait que mes deux personnages sont des poètes. J’avais donc envie d’amener l’écriture de plus en plus vers la poésie, que le rythme et les sonorités soient très importants. Et j’ai cherché à rejoindre l’oralité de la poésie malgache.
Le titre, déjà, possède une charge poétique. Avez-vous réussi à imposer facilement L’oragé à votre éditeur ?
J’ai peut-être de la chance avec mon éditrice, elle a tout de suite aimé ce titre. Il est venu plutôt tardivement, une fois que j’avais fini le livre. En cours d’écriture, j’avais un titre de travail en malgache.
Vous étiez venue à Madagascar avant de penser à écrire ce roman ?
Oui, à dix-huit ans, en 2000-2001, j’y ai passé six mois en bénévolat, en grande partie à Tana et un peu sur la côte, dans des orphelinats. C’était mon premier contact avec Madagascar.
Avez-vous découvert Rabearivelo à ce moment, ou plus tard ?
Je ne l’ai pas découvert à mon premier voyage, ça a été quelques années après. Je suis revenue à Madagascar en 2007, j’avais entre-temps noué d’autres liens avec le pays, parce que mon mari est malgache. Mais il ne vivait plus à Madagascar quand nous nous sommes rencontrés, au cours d’un voyage. Nous sommes revenus avec notre première fille, puis je suis revenue en 2012 dans l’idée du projet autour de Rabearivelo. Je l’ai découvert dans la bibliothèque de mon mari, en fait.
C’est plus compliqué, probablement, pour Esther, qui est beaucoup moins connue ?
Oui, elle est arrivée alors que j’étais déjà dans le projet autour de Rabearivelo. C’est dans Les Calepins bleus, qui ont été publiés il n’y a pas très longtemps, que j’ai découvert Esther. Il a traduit quelques-uns de ses poèmes, il a écrit sur elle. Il y avait assez peu de choses mais je me suis assez vite intéressée à elle. J’ai beaucoup inventé, mais c’est ce qui me plaisait, parce que cela reste un roman.
On a l’impression qu’à ce moment, votre projet a basculé et qu’elle est devenue le personnage principal…
Oui, elle a pris de plus en plus d’importance, elle est un peu le centre même si Rabearivelo reste le point de départ et le point d’arrivée. On sait que Rabearivelo s’est suicidé mais je me suis dit assez vite que je n’allais pas traverser toute sa vie en un roman. Il fallait que je choisisse une période.
Ils ont deux démarches assez différentes : il lit beaucoup les poètes français, il publie en français à l’étranger ; elle est, au contraire, dans une radicalité qui lui interdit d’écrire en français.
C’est ça aussi qui m’a intéressée. Il y a des années que j’ai envie d’écrire sur la période coloniale à Madagascar. On connaît finalement très peu cette histoire et Rabearivelo incarne quelqu’un qui n’est pas anticolonial, qui a une double appartenance entre la langue française et la langue malgache et qui, à mes yeux, contient toute cette ambivalence. Il y a, surtout à la fin de sa vie, un désespoir devant l’absence de reconnaissance. Il symbolise beaucoup d’éléments de cette période. Esther a, en effet, une position complètement différente.
Leurs différences ont-elles apporté une complémentarité dans le regard sur l’époque ?
C’était une façon de questionner l’époque à travers deux positions différentes, oui.
Pendant la colonisation française, l’instruction des Malgaches était considérée comme un danger…
En effet, j’ai lu beaucoup de journaux de l’époque et j’ai utilisé des extraits d’articles.
Esther est transgressive aussi parce qu’elle est homosexuelle. Avez-vous découvert ce thème en cours de route ou bien aviez-vous l’intention de l’introduire d’une manière ou d’une autre ?
Non, au départ, je n’avais pas l’intention de l’introduire. En fait, sur Esther, je n’affirme rien, je ne sais pas ce qui est réel ou non. C’est venu par une allusion que fait Rabearivelo dans ses Calepins bleus et, vu le parcours que j’avais envie de creuser avec Esther, par rapport à l’écriture et à un positionnement transgressif, il y avait une quête dans l’intime qui s’est imposée au fil du temps.
Votre roman occupe le territoire. Antananarivo est évidemment le lieu principal mais on passe aussi par l’ouest et l’est de Madagascar. Etiez-vous habitée par ce qu’on pourrait appeler un sentiment géographique ?
J’avais envie de faire exister une géographie. Je n’avais pas l’intention d’écrire un roman historique traditionnel, mais je voulais faire sentir une époque et une géographie, tout en étant très proche de personnages avec lesquels on est plutôt sur des thèmes très intimes. Esther avait passé quelque temps à Mahajanga, puis cette autre femme est venue de l’est, donc cela permet de traverser l’île.
La maturation de ce roman, jusqu’à la fin de l’écriture, a-t-elle pris beaucoup de temps ?
L’idée d’un livre sur Madagascar, cela faisait longtemps. Le projet s’est précisé en 2011, l’année suivante j’étais vraiment dans les recherches, les lectures, j’ai rencontré du monde, et j’ai commencé à écrire en automne 2013. J’ai mis du temps à me sentir légitime, c’est-à-dire d’avoir suffisamment intégré toute cette matière pour me sentir libre d’inventer. Et j’ai mis à peu près une année et demie à l’écrire.
Vous citez, dans le roman, un article d’Esther écrit en français. Il n’y a rien d’autre ?
Cet article, c’est moi qui l’invente.
Avez-vous encore des projets littéraires liés à Madagascar ?
Je suis partie dans l’idée qu’il y aurait plusieurs livres autour de la vie de Rabearivelo, sur différentes périodes. Ce n’est pas vraiment une suite, mais avec un autre personnage, peut-être. On verra si l’idée se concrétise…

Le jury du Virilo ("mixte, mais dans lequel chacun est tenu de voter en homme") attribue aussi un Prix Trop Virilo, et même deux cette année puisqu'il se partage entre Sophie Divry pour Quand le diable sortit de la salle de bain, grâce en particulier à "son calligramme turgescent", et Jean Teulé pour Héloïse Ouille!, dans lequel on note l'invention d'un nouveau genre littéraire, le "Latin Porn".
Le jury du Virilo n'en a jamais assez et distribue aussi à la volée (de bois vert, souvent), des récompenses au goût de Gérard, dont la liste plutôt réjouissante se trouve sur leur site.

Sur L'oragé, on peut lire aussi deux articles qui viennent de paraître: Madagascar fait encore rêver les romanciers français, par Dominique Ranaivoson.
Jean-Joseph Rabearivelo et Esther Razanadrasoa, deux poètes sous l’occupation française, par Xavier Jarrin-Luce.

mardi 8 septembre 2015

La Poste, avec ou sans Wepler

La Fondation La Poste multiplie ses interventions, sous forme de prix, dans le milieu littéraire. Elle a attribué, la semaine dernière, son premier Prix Envoyé par la Poste, destiné à un manuscrit timbré, d'une certaine manière, ou en tout cas arrivé dans une maison d'édition par la voie classique du courrier. Il faudrait, c'est Claire Chazal qui m'y fait penser (mais rassurez-vous, elle ne tardera pas à me sortir de la tête), créer aussi un prix littéraire du plus mauvais livre publié par recommandation amicale ou intéressée, ou encore en fonction de la notoriété de son auteur(e). Mais il y aurait foule, et qui voudrait appartenir à un jury qui désignerait, pour le dire vite, la pire merde de l'année?
Donc, restons-en à ce Prix Envoyé par la Poste, dont la première édition a récompensé le premier roman d'Alexandre Seurat, La maladroite (Le Rouergue).
Diana est une petite fille maladroite, d’ailleurs elle vient toujours à l’école couverte d’ecchymoses, quand elle n’est pas restée à la maison pour cause de maladie. Les enseignants ne sont pas aveugles: il y a un problème. Mais les parents échappent habilement aux débuts d’enquêtes, celles-ci s’essoufflent. Un jour, il est trop tard. Comment les adultes ont failli dans la protection de Diana: un livre au cœur de nœuds douloureux.

Par ailleurs, et depuis 18 ans, le Prix Wepler-Fondation La Poste s'inscrit dans la liste des récompenses qui comptent au moment de la rentrée littéraire. La sélection de douze titres a été annoncée hier, la proclamation du lauréat ou de la lauréate, ainsi que de la mention spéciale qui double le nombre d'heureux (ou d'heureuses), se fera le 9 novembre, c'est-à-dire au début de la semaine qui suit les Décembre, Goncourt, Renaudot, Femina et autre Médicis.
Voici cette sélection:
  • Pierre Cendors, Archives du vent (Le Tripode)
  • Lise Charles, Comme Ulysse (P.O.L.)
  • Antoine Choplin, Une forêt d’arbres creux (La Fosse aux ours)
  • Sophie Divry, Quand le diable sortit de la salle de bain (Noir sur blanc, Notabilia)
  • Mary Dorsan, Le présent infini s’arrête (P.O.L.)
  • Michaël Ferrier, Mémoires d’outre-mer (Gallimard)
  • Pascal Herlem, La sœur (Gallimard, L'Arbalète)
  • Jean-François Kervéan, Animarex (Robert Laffont)
  • Douna Loup, L’oragé (Mercure de France)
  • Mathieu Riboulet, Entre les deux il n’y a rien (Verdier)
  • Pierre Senges, Achab (séquelles) (Verticales)
  • Benoit Vincent, Farigoule Bastard (Le Nouvel Attila)

J'y note avec plaisir la présence de deux excellents romans dont les auteurs, Michaël Ferrier et Douna Loup, ont choisi Madagascar comme cadre. Vous trouverez d'ailleurs, dans l'autre blog que je tiens régulièrement, Actualité culturelle malgache, une rapide présentation des deux livres, un entretien avec Douna Loup et un autre avec Michaël Ferrier.

samedi 1 décembre 2012

Mon rendez-vous manqué avec Douna Loup

Les histoires d'agenda sont parfois idiotes. Il y a deux mois environ, j'avais accepté d'animer la rencontre avec Douna Loup qui aura lieu mercredi après-midi à l'Institut français de Madagascar (je constate d'ailleurs que mon nom se trouve toujours sur le site, j'en suis désolé pour celui qui me remplace). Je n'avais pas noté que le prix Rossel était attribué le même jour, rendez-vous qu'il m'est impossible de manquer. Il a donc fallu renoncer, ce qui ne m'a pas empêché de lire son nouveau roman, Les lignes de ta paume - et d'en apprécier l'écriture très travaillée en même temps que la justesse du ton sur lequel est restituée la vie d'une femme.
Avant d'en venir à Linda, 85 ans, l'héroïne de ce livre, un mot de Douna Loup elle-même. Née en Suisse en 1982, elle ne ressemble pas à l'image posée et cossue de son pays d'origine tel qu'on se le figure le plus souvent. Peut-être parce que ses parents, marionnettistes, étaient déjà hors cadre dans une société policée. Toujours est-il qu'à dix-huit ans, elle s'est embarquée pour Madagascar où elle a travaillé six mois comme bénévole dans un orphelinat. Puis qu'elle exercé des métiers très divers à son retour en Suisse, avant de plonger dans l'écriture - je ne parle ici que de la face visible de son travail d'écrivaine, c'est-à-dire des livres publiés, mais on peut penser qu'elle avait déjà produit d'autres textes avant d'exister en librairie (il faudrait peut-être le lui demander pour mieux éclairer son parcours).
En 2010, elle signe, avec Gabriel Nganga Nseka qui lui a raconté son histoire, Mopaya: Récit d'une traversée du Congo à la Suisse. Une traversée qui ne s'est pas faite dans la facilité, en passant par l'Angola. Douna Loup exploite ce qui doit être une de ses grandes qualités: un art de l'écoute qui lui permet de transposer, dans ses propres mots, la vie d'un autre - on retrouvera cette caractéristique dans Les lignes de ta paume. Si elle avait eu moins de talent, elle serait peut-être devenue une tâcheronne (tant pis si le Grand Robert ne prévoit pas de féminin pour ce mot) de la littérature, appliquée à écrire à la place d'autres des livres autobiographiques à usage des proches. Aurait-elle pu l'envisager si une maison d'édition ne l'avait pas accueillie? Encore une question que je ne lui poserai pas...
Toujours est-il que, quelques mois plus tard, elle publie un premier roman, L'embrasure, présenté comme un roman d'initiation dont Michel Abescat, dans Télérama, disait: "Roman d'initiation, roman d'amour hanté par le deuil, L'embrasure ne réussit pas toujours à tenir ensemble les fils qui le composent, à suivre tous les chemins qu'il ouvre. Mais il touche par la justesse de sa voix, cette façon de laisser parler le corps, les gestes, les sensations. A la fois conte intemporel et récit con­temporain, ce premier roman est incontestablement celui d'un écrivain."
Appréciation confirmée, donc, lors de la récente rentrée littéraire, grâce à Les lignes de ta paume. Je file tout de suite vers un post-scriptum qui m'attendait, tant sa teneur me semblait s'être précisée au fur et à mesure que je tournais les pages: "Je dois ce texte à la parole de Linda Naeff qui a eu l’envie, la confiance et la générosité de me confier des éclats de sa vie. Dans ces pages rien n’est inventé et tout est inventé… comme chaque vie qui se dit, qui s’écrit, qui peint ses propres ombres à la lumière des années portées sur les lignes. C’est du fil tendu entre mots et mots que ce texte est né doucement d’abord, comme un flot souterrain, puis qu’il a trouvé tout à coup son point de jaillissement."
Comme dans son premier livre, Douna Loup a donc d'abord écouté quelqu'un avant de transformer une vie en livre, sans chercher à raconter tous les événements mais en procédant par scènes successives qui, se heurtant les unes aux autres, font le bruit d'une existence.
La recherche d'images originales donne une couleur singulière au texte: "Ta mère prend son crayon noir et se met du froid sous les yeux." Ou: "Jeanne elle, reste blanche devant cette guerre à venir, cette guerre au nom résonnant, au nom de silence tabou." Ou encore: "Les gouttes roucoulent sur le toit, ta voix chante, ta voix puise dans une réserve infinie de mots, ta voix froisse, froisse, froisse l’air entre mon oreille et le combiné." Et cent autres que j'aurais pu citer. Je me demande si cette manière d'écrire lui est naturelle ou si elle est le résultat d'un long travail...