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mercredi 20 juin 2012

Hugo Hamilton, la culpabilité couche sur couche

Vid Cosic a fait le chemin inverse de tant d’Irlandais, émigrant dans un pays plusieurs fois vidé de ses habitants. Ce menuisier serbe, orphelin de parents morts dans un accident de voiture, porte avec lui, sans le vouloir, la violence de la guerre. Et peut-être même le malheur, alors qu’il voudrait seulement retrouver la paix intérieure perdue en même temps que sa mémoire. Les choses ne se passent pas trop mal : pour avoir trouvé un téléphone et l’avoir restitué à son propriétaire, il se lie d’amitié avec celui-ci. Kevin, avocat, l’aide à s’introduire dans une société dont il ne connaît pas les codes.
Mais Kevin, malgré sa réussite apparente, est un homme bourré de problèmes complexes, fâché avec un père qui a abandonné la famille, inquiet pour une sœur droguée, traître en série à sa petite amie. Et sujet, parfois, à des accès de violence dont Vid, témoin de l’un d’entre eux, aura à subir des conséquences inattendues : l’étranger fait un coupable évident et la cible idéale d’une vengeance.
Sous la difficulté éprouvée pour s’intégrer au peuple irlandais court le thème d’une faute collective. Puisqu’il est serbe, Vid est soupçonné de cruauté. Puisqu’ils sont irlandais, les autres personnages portent la responsabilité de la mort par noyade d’une femme. Elle était enceinte sans être mariée, faute capitale dans un pays très catholique, et un prêtre a peut-être poussé à son assassinat si elle ne se suicidait pas ou si le père de l’enfant illégitime ne se dénonçait pas.
Couche après couche, Hugo Hamilton peint ces culpabilités successives sous le regard d’un homme trop honnête pour concevoir la moindre rouerie derrière les mots. Si Vid ne comprend pas toujours les signaux qui devraient l’alerter en présence d’une menace, ce n’est pas seulement en raison d’une maîtrise incomplète de la langue, mais surtout parce qu’il est habité par une grande innocence.
Depuis qu’on le lit en français, c’est-à-dire depuis Sang impur (prix Femina étranger 2004), le romancier irlandais creuse de plus en plus profond et de mieux en mieux le terreau riche et complexe de l’âme humaine. Après Comme personne, Je ne suis pas d’ici en administre une nouvelle preuve éclatante.

lundi 15 février 2010

Zapculture, troisième : censure, DVD, livre, CD...

Le troisième Zapculture est servi. Au menu, une question de censure, un DVD que je vous conseille, un livre tout aussi recommandable et deux disques contrastés, mais possédant des points communs.
On y va?
La manœuvre est simple: téléchargez la dizaine de minutes de Zapculture en suivant le lien proposé par le casque d'écoute ci-contre. Et écoutez...

Après l'indicatif inchangé (00'00"-00'25"), retour sur une affaire qui a secoué les milieux artistiques parisiens la semaine dernière: une artiste chinoise, Ko Siu Lan, qui exposait à l'École des Beaux-Arts, avait accroché, dans la rue, quatre bannières portant chacune un mot: travailler, gagner, plus, moins. Une allusion transparente à un slogan de campagne de Nicolas Sarkozy. Quelques remous plus loin, les bannières étaient décrochées. C'est à ce moment que l'émission Le rendez-vous (France Culture) a évoqué le sujet (00'25"-01'21").
Il faut ajouter que tout est rentré dans l'ordre (l'ordre de la liberté d'expression) depuis samedi puisque Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture, a demandé et obtenu la remise en place des bannières.

"Mon" DVD de la semaine est une adaptation d'un livre magique: Soie, d'Alessandro Baricco, qui m'a émerveillé deux fois - à sa sortie et quand il a été réédité au format de poche.
François Girard en a donc fait un film qui, très naturellement, porte le même titre. Soie (le film) respecte la trame du récit imaginé par Baricco: un jeune Français est envoyé au Japon pour acheter des œufs de vers à soie afin d'enrayer l'épidémie qui décime les élevages européens. Au Japon, il rencontre une femme...
La magie est partiellement au rendez-vous, ce qui n'est déjà pas mal. Mais, comme il fallait s'y attendre, les images ne sont pas tout à fait à la hauteur de la force évocatrice des mots. Sinon lors des voyages au cours desquels Hervé Joncour traverse des paysages splendides. Il y a de vrais moments d'éblouissement. Le son de la bande annonce vous permettra peut-être de les imaginer (01'21"-03'48").

Je vous ai déjà parlé du superbe roman de l'Irlandais Hugo Hamilton, Comme personne. J'avais écrit, en réalité, un article dans Le Soir dont je vous donnais le début ici, avec un lien vers la suite.
Je ne suis évidemment pas le seul à avoir remarqué ce livre - d'autant plus facile à repérer que son auteur avait déjà donné quelques autres excellents textes auparavant.
Dans Jeux d'épreuves (France Culture), la semaine dernière, il en a aussi été question. Occasion idéale pour y revenir par l'intermédiaire d'un autre lecteur. Celui-ci (dont je n'ai malheureusement pas relevé le nom) vous en fait un résumé honnête qui, je crois, ne dévoile en rien le mystère du roman tout en s'en approchant de très près (03'48"-06'21").

J'ai ensuite pratiqué un collage avec le début d'une chanson et la fin d'une autre, sinon qu'il s'agit de la même chanson.
Je vous explique.
David Bowie, vous aimez? Moi, beaucoup. Et je me désole des problèmes de santé qui lui ont apparemment, au sens propre, cassé la voix. En 2003 et 2004, il a "tourné" dans une longue série de concerts (d'ailleurs amputée des derniers) après la sortie de l'album Reality. Il ne se contentait pas d'y reprendre ses créations les plus récentes, comme en témoigne A Reality Tour, disponible depuis la fin du mois dernier.
The Man Who Sold The World, Life On Mars ou Ziggy Stardust, parmi beaucoup d'autres titres devenus des classiques, étaient repris lors de cette tournée. Du coup, cet enregistrement constitue, à mes yeux, la parfaite illustration d'une carrière où il y a eu beaucoup de grands moments.

La septième plage du deuxième CD, Heroes, est un de ces classiques. Et le même titre ouvre le nouvel album de Peter Gabriel, Scratch My Back, où l'on ne trouve d'ailleurs que des reprises. Paul Simon, Talking Heads, Neil Young ou Radiohead sont, cette fois, ses inspirateurs. Et David Bowie, bien sûr.
L'ancien chanteur de Genesis donne ici des versions très personnelles, véritables réinterprétations de titres qu'on ne reconnaît pas toujours sans une écoute attentive. Le tempo est alangui, les cordes sont très présentes. Je ne suis pas totalement convaincu.
Mais faites-vous votre opinion, au moins partiellement, avec le début de Heroes dans la version de David Bowie lors de sa dernière tournée et la fin selon Peter Gabriel (06'21"-10'04").

Avant d'en terminer par l'indicatif (10'04"-10'16").

Bonne écoute.

samedi 30 janvier 2010

7 romans pour les 7 jours d'une semaine

Nous avons fait, pour le dernier supplément littéraire du Soir, une grande razzia dans les premiers romans parus en janvier. Mais pas seulement. Voici, pour une semaine bien pleine, un programme de lectures où chaque jour peut être marqué par un roman. Seul le premier de cette liste n'est pas un premier roman. (Vous me suivez?)

Hugo Hamilton, Comme personne

Qui suis-je? Gregor Liedmann s'est toujours posé la question. Non sans raison. Son premier souvenir remonte à la fin de la Seconde Guerre mondiale. «Il fait nuit, tout est noir, il est assis entre deux personnes dans la cabine d'un camion. Il y a une femme à sa droite, et à sa gauche un gros homme qui conduit. La femme doit être sa mère, et le gros homme son grand-père Emil.» Nous savons déjà qu'il ne s'agit ni de sa mère ni de son grand-père. Dans un premier chapitre hallucinant, Hugo Hamilton a raconté le bombardement de Berlin dans lequel Gregor a disparu, soufflé par deux tonnes d'acier. Et comment Emil, près de Nuremberg, a mis dans les bras de sa fille, qui pleurait la mort de son enfant, un petit garçon de trois ans qui avait perdu ses parents. Pour remplacer Gregor, pour diminuer le chagrin, pour donner à Maria une raison de vivre. Emil a fait promettre à sa fille de garder secrète la substitution, de n'en parler à personne, pas même à son mari, alors au front.



Elisabeth Filhol, La centrale

Il y a cinquante ans, l'écrivain belge Jos Vandeloo publiait son premier roman, Het gevaar, traduit en français quatre ans plus tard par Maddy Buysse (Le danger). Les risques liés au nucléaire civil n'étaient pas, à l'époque, familiers aux lecteurs de fiction. Et il faudrait relire cet ouvrage à la lumière du premier roman d'Elisabeth Filhol, La centrale. En partie pour se rassurer.



Elsa Fottorino, Mes petites morts

Anna s'installe à Cork, en Irlande. Marek aussi. Elle a laissé à Paris une sœur, Sarah, installée dans sa vie de couple. Il a entendu à Prague un diagnostic qui ne lui promet pas une santé florissante. Mais ils sont jeunes et beaux. Il ne leur manque que de sentir le sable chaud. Et d'oser, surtout, quitter la réserve qui les tient à distance l'un de l'autre. Sans cette distance, Otto ne se serait pas imposé à Anna. Anna n'aurait pas nourri des soupçons sur la nature de la relation entre Marek et Natasha.



Nell Freudenberger, Le dissident chinois

Sous les apparences, Nell Freudenberger débusque de multiples mensonges. Le point de départ est pourtant simple : un artiste dissident chinois, envoyé aux Etats-Unis dans le cadre d'échanges culturels, est hébergé dans une famille aisée de Los Angeles et enseigne dans un lycée de filles. En même temps, il prépare deux expositions, l'une avec ses œuvres anciennes, l'autre à partir du travail effectué pendant son séjour aux Etats-Unis. La confrontation des cultures et les regards différents sur l'art offraient une matière riche à la romancière, qui ne se prive pas de les exploiter.



Rich Hall, Otis Lee Crenshaw contre la société

Le père d'Otis Lee Crenshaw s'appelle Jack Daniels. Quand son fils, tout petit, pleurait parce qu'il avait mal aux dents, Jack Daniels se massait les gencives avec du… Jack Daniel's et se rendormait tranquillement. Ce n'est pas une blague. Pas plus, du moins, que l'ensemble d'un roman déjanté, ponctué de procès absurdes, d'initiatives déplorables et de mariages désastreux avec des femmes qui s'appellent toutes Brenda. Par hasard plutôt que par nécessité.



David Vann, Sukkwan Island

Roy a treize ans quand Jim, son père, lui propose de passer avec lui une année sur une petite île de l'Alaska. Le but avoué consiste à vivre comme des pionniers dans une cabane en bois. Les provisions ne seront pas suffisantes, il faudra les reconstituer au fur et à mesure. Chasser, pêcher, fumer la viande et le poisson, faire face à la voracité des ours, rassembler assez de bois pour traverser l'hiver. Jim s'est imaginé que Roy prendrait cela comme une grande aventure, avec enthousiasme. L'enthousiasme n'est pas au rendez-vous. Roy a pressenti des motivations moins excitantes. Jim a lâché son travail de dentiste après avoir échoué dans d'autres entreprises, est sur le point de divorcer pour la deuxième fois et ne sait plus où il en est. Il espère donc probablement que ce séjour au cœur d'une nature peu accueillante l'endurcira assez pour lui donner les forces de repartir ensuite sur des bases plus solides. Et qu'il lui permettra de se rapprocher d'un fils dont il connaît, au fond, peu de choses.



Pierre Simenon, Au nom du sang versé

S'appeler Pierre Simenon, être le fils de Georges et publier son premier roman exige un certain culot, ou une bonne dose d'inconscience. A moins de voir dans Au nom du sang versé le fruit d'une leçon donnée par celui qui apparaît à la fin d'une liste de personnes remerciées: «Et toi, mon dad, qui m'a transmis ta curiosité de tout vivre et de tout tenter, et, surtout, qui a été le meilleur père dont j'aurais pu rêver.» Tout tenter, donc, même le roman…