Affichage des articles dont le libellé est Patrick Roegiers. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Patrick Roegiers. Afficher tous les articles

mercredi 30 septembre 2015

Roegiers et Simenon sont dans un bateau

Lequel va tomber à l'eau?
Georges Simenon, comme son frère Christian, est bien mort et enterré. Mais ses admirateurs ont parlé presque d'une seule voix, jeudi dernier, clouant Patrick Roegiers au pilori pour avoir écrit et publié L'autre Simenon, où il s'empare des dérives rexistes de Christian pour mieux mettre en évidence les silences (coupables?) de Georges.
Je n'avais pas lu le roman de Patrick Roegiers au moment où je suis tombé, jeudi, sur le tir de barrage qui l'accablait. Depuis, j'ai réparé cette lacune, ce que je comptais faire de toute manière car les deux précédents livres de l'écrivain m'avaient totalement séduit - Le bonheur des Belges, en 2012, et La traversée des plaisirs, l'année dernière.
Reprenons, avec une semaine de recul, le fil de cette folle journée telle qu'elle a vu se succéder, devant mes yeux écarquillés, de longues salves de critiques.
Cela avait commencé, très tôt le matin (la chronologie est liée à l'ordre dans lequel j'ai découvert les différentes publications qui vont être citées). Dans Le Soir, l'excellent quotidien belge auquel j'apporte, de loin mais avec constance, ma modeste participation, Jean-Baptiste Baronian lance l'offensive. Il est président des Amis de Georges Simenon et académicien belge, il publie ces jours-ci un Dictionnaire amoureux de la Belgique et sa bibliographie est abondante. Bille en tête, il fonce sur l'objectif: le roman de Patrick Roegiers est bourré d'erreurs, il est de plus "fort mal écrit", c'est "le triomphe de l'imposture intellectuelle" et "du simulacre en littérature".
La charge est violente, elle n'est pas non plus toujours à la hauteur de l'écrivain - Georges Simenon - dont il s'agirait de défendre la réputation. Patrick Roegiers, dans la page d'en face, répond avec autant de rudesse à "cet article imbécile et de mauvaise foi", renvoyant pour ce qui est du bien ou mal écrire à un article du Monde, à propos de Baronian, qui "a pulvérisé voici quelque temps son risible Baudelaire, paru chez Gallimard, en des termes à ce point terribles qu'ils devraient l'inciter à plus de modestie".
Duel à fleurets non mouchetés entre deux adversaires qui, cela semble certain, ne passeront pas ensemble leurs prochaines vacances.
D'une certaine manière, c'est assez rafraîchissant, bien qu'aucun des protagonistes ne sorte grandi par les arguments qu'il utilise.
Et puis, cela continue, dans la même journée.
John Simenon, fils de Georges, consacre un long article tout aussi assassin au livre d'un "certain Patrick Roegiers". La dernière page du Figaro littéraire accueille ce brûlot que même la volonté d'appliquer la devise du créateur de Maigret n'apaise pas vraiment: "J'essaie de mettre en pratique la devise de mon père, comprendre et ne pas juger, mais j'avoue que c'est bien difficile..."
Enfin, Pierre Assouline, à la fois sur son site La république des livres et dans l'éditorial du Magazine littéraire, enfonce le clou: "Le récit est plein de contradictions [...]. Les dialogues ne sont ni faits ni à faire [...]. C'est truffé de jeux de mots consternants". On en passe...
Complot mené par John Simenon? C'est à peu près la thèse reprise par Patrick Roegiers dans son auto-plaidoyer du Soir. La convergence de quelques arguments et la simultanéité des trois textes donne à penser qu'il n'a pas tout à fait tort.
Mais il y a quand même un vrai problème avec L'autre Simenon: le roman est raté. Il reprend souvent le principe de l'accumulation qui avait si bien fonctionné dans les précédents ouvrages de Patrick Roegiers. Et qui, cette fois, tombe à plat, comme un procédé mécanique auquel l'écrivain aurait fait appel par habitude et pour donner un semblant de chair à un sujet, à des personnages auxquels il ne paraît pas vraiment s'intéresser. Il donne l'impression de s'être dit, avant de se lancer dans l'écriture du livre, qu'il tenait là un thème magnifique - et c'est d'ailleurs de ce thème, la fratrie contrariée pour le dire vite, qu'il parle dans les nombreux entretiens qu'il a donnés -, et puis de s'en être détaché malgré lui, de cesser d'y croire.
Livre raté, oui. Mais cela ne devrait pas empêcher Patrick Roegiers de rebondir la prochaine fois, à condition de ne pas s'enfermer dans une posture de défense, campé sur les grands principes de la liberté du romancier qui, si on a toujours raison de la porter haut, sonne faux cette fois-ci.

vendredi 17 janvier 2014

La Belgique Joyeuse de Patrick Roegiers

Onze ans en 1958. C’est l’âge du narrateur du Bonheur des Belges, c’était aussi celui de Patrick Roegiers au moment de l’Exposition universelle. Cent quatre-vingt-neuf jours pendant lesquels des millions de personnes convergent vers Bruxelles où le monde se décline en Pavillons nationaux ou thématiques, où les attractions sont légion. L’une d’elles attire particulièrement le regard : « l’Atomium tend vers le ciel ses boules métalliques qui resplendissent comme des astres et donnent l’impression de danser. » Il en est une autre qui symbolise, mieux que toutes, l’esprit qui souffle dans le roman : la Belgique Joyeuse, « décor d’un pays de cocagne », mais un pays « qui n’existe que par son apparence. » Voilà la contradiction sur laquelle s’articule un livre où les époques se fracassent les unes contre les autres dans un charivari entraînant, sur un ton dont l’irrévérence rappelle La légende d’Ulenspiegel.
L’enfant – il aura onze ans pendant tout le roman – a l’œil qui pétille et l’interrogation facile, devant les adultes qui défilent pour faire revivre les grands épisodes de l’Histoire de la Belgique, sur un mode mi-épique, mi-rigolard. L’air de dire qu’on peut toujours essayer de faire prendre cela au sérieux, il en sort chaque fois quelque chose d’un peu ridicule.
Le titre prend le contrepied du Chagrin des Belges, devenu ici un restaurant où Hugo Claus, forcément, est chez lui. En fendant une croquette, il griffonne un poème sur la nappe, extrait d’un recueil dont il teste ainsi les vers sur ses compagnons de table. Hugo Claus est vivant, bien sûr, et fait du vélo avec Hendrik Conscience, autre écrivain flamand.
Il est d’autres Flamands en vélo, ils sont coureurs et communient à la grand-messe du Tour des Flandres, sur les monts et les pavés où s’écrivent des pages de gloire et de souffrance. Celle du 30 mars 1958 est d’autant plus exemplaire qu’elle correspond seulement à la fiction entretenue par notre petit héros égaré dans un peloton de Flandriens. Fons De Vlaeminck, le frère manquant d’Eric et Roger, a pris le gamin sous son aile protectrice, il lui explique qu’on fait pipi en roulant et que Guido Gezelle n’est pas un coureur cycliste. Il lui donne aussi les moyens de s’imposer. Merckx n’est pas son cousin, bien qu’il soit sur la ligne d’arrivée pour le congratuler.
Le narrateur avait annoncé dès le prologue qu’il gagnerait le Tour des Flandres. Promesse tenue, même s’il n’est pas certain que Yolande Moreau, à qui il l’a faite, soit vraiment sa mère comme elle le dit. Peu importe : elle n’a pas pu le retenir, il est parti vers l’aventure qui l’appelle. A Waterloo, où il a décidé de se rendre d’abord, il croise Victor Hugo, en robe de chambre. Victor lui parle de Juju, qui n’est pas Justine Henin mais Juliette, la mauvaise comédienne qui fut sa maîtresse et sa secrétaire. Le temps de grimper sur la butte du Lion de Waterloo, la bataille de 1815 est reconstituée sous leurs yeux, grandiose et piteuse à la fois, ainsi que le sera celle des Eperons d’or, cinq siècles plus tôt et une centaine de pages plus loin. Il ne s’agit, là aussi, que d’une simulation pour la télévision, comme si tout en Belgique devait se terminer en simulacre, dans le carton-pâte de la Belgique Joyeuse.
Patrick Roegiers fouette son héros d’une écriture gloutonne – elle happe tout ce qui passe à sa portée. Il ne lui laisse, pas plus qu’à nous, pas un moment de répit. Quand il n’est pas emporté sur le cheval Bayard monté par les quatre fils Aymon, il saute à pieds joints dans les tranchées de 1918, où on lui donne enfin un nom : Vilain Flamand. Il flânera plus tard au Parc de Bruxelles où Nadar veut faire décoller un ballon dans lequel Baudelaire aimerait prendre place. Puis il verra s’évaporer la Belgique avant de faire un tour dans les tableaux de Pieter Bruegel.
Tout cela en se cherchant une autre mère, plus digne de lui que ne l’a été Yolande Moreau. La Malibran, peut-être ? Il la croise à la Monnaie, où les spectateurs sont « tous les grands personnages du passé et du présent », de Tintin à Sœur Sourire, d’Annie Cordy à Maurice Grevisse. Et où la Malibran chante en duo avec Jacques Brel.
« Le passé n’est qu’un décor peint de théâtre où la plèbe godaille et guindaille au son des tambours et des grosses caisses. […] Les Belges ne sont les enfants de personne. » Ils sont pourtant un peu, maintenant, les enfants de Patrick Roegiers qui leur donne, avec Le bonheur des Belges, un grand roman comme on n’en attendait plus.

mercredi 22 août 2012

La rentrée littéraire vue de Belgique (francophone)

Amélie Nothomb en tête, comme d’habitude, les écrivains belges ne manqueront pas cette rentrée. Barbe bleue (Albin Michel), un roman très dialogué, renoue avec le duel entre un homme et une femme qui avait fait le succès, il y a exactement vingt ans, d’Hygiène de l’assassin. Un autre homme et une autre femme, certes, et avec des enjeux différents…
De la Belgique, il est question dans quelques ouvrages, sous des éclairages variés. Patrick Roegiers choisit l’Exposition universelle de 1958 comme pivot. Il avait onze ans, l’âge qu’il donne aussi à son narrateur dans Le bonheur des belges (Grasset). Le titre prend le contrepied du Chagrin des Belges, célèbre roman de Hugo Claus – l’un des nombreux personnages de cette fresque échevelée.
A travers La véritable vie amoureuse de mes amies en ce moment précis (Laffont), Francis Dannemark évoque la longue période pendant laquelle la formation d’un gouvernement se heurtait à des blocages successifs. Mais ce n’est le sujet d’un livre à l’épaisseur inhabituelle. « Tout le monde s’était habitué à la brièveté de mes romans, même moi. Seul Robert Laffont était persuadé que, le moment venu, je prendrais du volume », écrit l’auteur. C’est fait, au fil de soirées où des amis partagent leur passion du cinéma. Et plus si affinités.
Frank Andriat annonce la couleur dans son titre : Bart chez les Flamands (Grand Miroir, octobre). Le livre est dédié « Aux politiques belges, enfants de Magritte, qui nous permettent d’observer notre nation et de dire avec un sourire : “Ceci n’est pas un pays.” », mais aussi « À mes amis flamands, wallons, germanophones et bruxellois ».
Alain Bertrand vote résolument pour la campagne dans Une si jolie fermette (Finitude), « un clin d’œil à tous les rêveurs optimistes », et Bruno Wajskop regarde dans le rétroviseur : 1995 : On n’est pas sérieux quand il y a 17 ans (Cécile Defaut). Ces deux ouvrages sont illustrés.
Quant à Luc Dellisse, il voit plus loin que la Belgique, plus loin aussi que 2012, et sa vision de l’année prochaine n’est pas très sereine dans 2013 : Année-terminus (Impressions nouvelles).
Charly Delwart aussi part très loin, au Kamcha du Nord, un pays étrangement semblable à la Corée du Nord. Citoyen Park (Seuil) établit un parallèle saisissant entre le travail du romancier et celui d’un dictateur, tout aussi attaché à faire croire à sa fiction. Avec, côté dictateur, des moyens humains dont tout cinéaste rêverait.
On reparlera du prix Rossel le moment venu. Signalons déjà que Caroline De Mulder, lauréate 2010 (Ego tango) est de retour avec un deuxième roman, Nous les bêtes traquées (Champ vallon). Elle y adopte la trame d’une intrigue policière pour décrire l’hypocrisie de la politique et des ONG, et davantage encore pour faire partager le vertige d’une relation complexe et inégale. Mieux qu'une confirmation du talent déjà présent dans son premier roman.
Quant à la maison d’édition où avait été publié le prix Rossel 2011 (Geneviève Damas, Si tu passes la rivière, Luce Wilquin), elle fait de nouvelles propositions cette année. Comme un roman fleuve, de Daniel Charneux, commence en bord de Meuse et creuse la mémoire d’un homme. Lignes de fuites marque le retour au roman de Liliane Schâuwen dix-huit ans après La fenêtre. Françoise Pirart nous entraîne jusqu’en Sibérie dans Sans nul espoir de vous revoir, en compagnie d’un jeune ténor dont le voyage commence en janvier 1820. Et Hugo Lejeune donne avec Les épines de la couronne un premier roman ample inspiré par la révolte des camisards dans les Cévennes, au début du 18e siècle.

P.S. Ceci est la version initiale d'un article paru hier dans Le Soir sous une forme légèrement différente.