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lundi 21 septembre 2020

Lola rouge se joue de l’espace

Brûlant comme un premier amour, ce qu’un premier roman n’est pas à chaque fois. Ou brûlant comme un amour définitif, premier et dernier, après toi il n’y aura plus personne, et qu’y aura-t-il après le premier roman ? Poser la question, c’est savoir qu’il n’y a pas de réponse dans Requiem pour Lola rouge (au moins jusqu’au deuxième roman, depuis 2010 on est rassuré), mais reconnaître la frénésie manifestée par Pierre Ducrozet. Assez contagieuse pour laisser une trace, assez entraînante pour suivre un jeune homme amoureux jusqu’au bout du monde, dans une démarche imitatrice, puisque lui-même suit Lola partout, Lola perdue et retrouvée, depuis la nuit où il l’a rencontrée.

Mais peut-être rêvait-il et n’a-t-il plus cessé depuis. « Je ne sais plus si je rêve ou si je suis rêvé », écrit le narrateur, P. Que fume-t-il ? Avec quoi se pique-t-il ? C’est la littérature, peut-être, qui l’a mis dans cet état, il faudra se souvenir de ces lignes, glissées dans la deuxième page comme une promesse ou une menace : « Un ami m’avait passé un livre, les Chants de Maldoror, tu verras, m’avait-il dit. J’avais vu. Ça m’avait cramé les circuits. Les mots, des vipères – j’en finis par le déchirer, ce foutu bouquin, une nuit d’hiver à s’en esquinter la vie – page par page, oui, jusqu’à le jeter, ensanglanté, dans un coin de l’appartement. » Après ça, comment s’étonner que plus rien ne soit pareil ? Que Lola se pointe ? Qu’elle agace et soit indispensable, qu’elle traverse les murs et l’espace ?

Une musique rythmée, que l’on imagine jouée par un saxophoniste déhanché, finit d’emporter l’adhésion, à moins qu’elle soit au début de celle-ci. Tout est lié dans ce livre, le ton et des événements invraisemblables, l’invention verbale et la dérive sociale – P. est une sorte d’assistant-cambrioleur, dont une bande d’authentiques voleurs se sert pour faire ouvrir les portes, parce qu’il présente bien et peut inspirer confiance.

P. est un menteur congénital. D’où le fait, se dit-on avec l’impression d’avoir compris, qu’il a tout inventé. Sinon qu’il se ment d’abord à lui-même, depuis toujours, pour échapper au réel. Et, cette fois-ci, le réel lui échappe. Personne ne pourra le croire, forcément. Sauf le lecteur, qu’il bouscule agréablement. Voilà qui change de la routine. Traverser la rue devient une aventure, puisque peut-être Lola rouge sera sur l’autre trottoir et que, soudain, au lieu d’être à Montmartre, on sera à Lisbonne, ou au Vietnam. Et, l’instant d’après, sur la route de Bangkok. Parce que Lola a disparu entre-temps, bien sûr.

jeudi 10 mai 2018

Pierre Ducrozet et le peintre Basquiat (entretien)

Le troisième roman de Pierre Ducrozet porte le titre d’un tableau de Jean-Michel Basquiat, le peintre américain mort en 1988 à 27 ans – comme une rock star. Eroica, le livre, est inspiré par la vie d’un créateur à la trajectoire éblouissante, qui a brûlé sa vie et son talent avec une folle dépense d’énergie, payant en fin de parcours un prix auquel les collectionneurs n’auraient pas estimé ses œuvres. On connaît l’issue, tragique. C’est pourtant l’extrême vitalité de l’homme qui transparaît à travers des pages que l’écrivain a mise au diapason de son personnage.
Comment en êtes-vous arrivé à Basquiat ?
Dans mes deux premiers livres, je ne m’étais pas posé la question du sujet et là, je me suis dit que cela m’aiderait de prendre appui sur une matière réelle pour ensuite décoller vers la fiction. J’admire et l’aime l’œuvre de Basquiat, ainsi que la personne. C’était déjà un personnage romanesque : il est complexe, il est contradictoire, parfois il est génial, parfois il est agaçant, il est d’une grande innocence et en même temps d’une grande ambition, d’une grande lucidité. Ensuite, l’idée qui préside au livre, c’est de laisser l’écriture se faire contaminer par la peinture, et voir ce que ça peut donner : un puzzle à la fois éclaté et, j’espère, composé. Jusqu’à présent, c’était surtout la musique qui m’avait influencé et elle reste importante. Mais je voulais voir ce que la peinture pouvait faire à mon écriture. A la fin, je me suis rendu compte aussi que je voulais sans doute, inconsciemment, prendre un peu de l’énergie de Basquiat.
L’écriture du roman paraît être à la fois fulgurante et perforante. Ces deux mots vous semblent-ils adaptés ?
Si c’est ça, c’est que ça a fonctionné. Il fallait que ce soit fulgurant comme il l’était dans sa peinture et dans sa vie. Perforant, c’est intéressant, parce qu’il y a l’idée d’ouvrir la peau, d’ouvrir le corps, qu’on retrouve souvent chez lui. Il sent que son corps ne tient pas complètement et il essaie de recoller les morceaux. Il y a toujours des morceaux d’os qui se baladent dans ses toiles.
Par ailleurs, c’est un peintre qui intègre les mots à ses tableaux. De quoi séduire un écrivain ?
En fait, il est aussi musicien et écrivain. Il commence en taguant des mots, comme un poète. Et toutes les toiles sont marquées de mots captés ici ou là, à la télé, dans des conversations. Pour moi, c’est le peintre Internet avant l’heure : il met tout en réseau. Ça peut être Vasco de Gama parce qu’il a ouvert un livre, et il le met en relation avec le pétrole, avec le maxillaire, avec tous les éléments du réel. C’est la définition de la modernité, de notre monde, et il est le premier, dans l’histoire de la peinture, à faire entrer le réel de plein fouet dans la toile.
Ce réel est envahissant jusqu’à devenir douloureux. Vous le montrez submergé par tout ce qui se passe autour de lui…
Il est extra-voyant, il entend tout, je dis qu’il est un chaman. C’est presque impossible à vivre et la drogue lui sert à se déconnecter, ou plus exactement à mettre une couche entre lui et le réel, ce qui permet de le rendre supportable.
En parlant de sa vie, vous intégrez de nombreux personnages, en particulier Andy Warhol. C’était essentiel ?
J’ai passé beaucoup de temps sur Warhol parce qu’il me fascinait et que je voulais faire entendre sa petite voix. Leur histoire est très belle et très importante pour les deux. Ils parlent beaucoup, jusqu’au moment où Basquiat pense que Warhol est en train de le vampiriser, ce qui n’était pas forcément le cas. Warhol mourra sans qu’ils se soient réconciliés, et Basquiat en est inconsolable.