Affichage des articles dont le libellé est Robert Sabatier. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Robert Sabatier. Afficher tous les articles

mercredi 5 décembre 2012

Jean-Claude Pirotte, prix Goncourt de la poésie 2012/Robert Sabatier

Je n'ai pas attendu que Jean-Claude Pirotte reçoive, l'année dernière, le prix Apollinaire pour vous en parler ici. En 2009, ses poèmes avaient été rassemblés dans un gros volume, Le promenoir magique, que je vous avais présenté. J'y reviens - sous une autre forme, et en ajoutant quelques livres (pas tous), jusqu'au dernier que j'ai lu cette année. L'occasion est belle: il vient de recevoir le prix Goncourt de la poésie, rebaptisé cette année Robert Sabatier en hommage au romancier, poète et grand amateur de poésie disparu en juin (deux notes à lire dans ce blog, ici et ). Pour l'ensemble de son oeuvre, s'il vous plaît. Et peut-être aussi un peu pour le partage qu'il fait, comme lecteur et commentateur des poètes, dans sa chronique mensuelle du magazine Lire. Petit parcours, donc...

On n’attendait pas vraiment Jean-Claude Pirotte au détour d’une «Enfantine». C’est pourtant bien le genre dans lequel il a lui-même rangé L’épreuve du jour, qui n’est pas constitué tout à fait de souvenirs d’enfance, mais de l’image de ces souvenirs. Jean-Claude Pirotte est écrivain trop fin pour ne pas faire la différence... «J’ai bien peur que mon enfance ait cessé de m’appartenir. Que même elle ne m’ait jamais appartenu, c’est à tout prendre un peu le sujet de ces pages décousues. Peut-être l’enfance n’est-elle qu’illusion romanesque, une manière de tricher avec la mort en se dérobant aux atteintes de la vie.»
Une fois encore, il suffit de quelques phrases pour qu’opère la magie d’une écriture dont la souplesse est extraordinaire. Puis les personnages se mettent en place: le grand-père adoré, la mère silencieuse, l’indispensable Germaine, le souvenir d’Hélène, le père détesté, l’enfant considéré comme un personnage, le vent et la pluie, les bistrots. Quelques fantômes qui reprennent vie pour l’auteur comme pour nous.
Le regard sombre, voire désespéré, de Jean-Claude Pirotte se tempère de tendresse, et la certitude de la mort n’est plus rien si se voir mort est une manière de tenir la fin à distance.
Il y a, dans ce livre, quelque chose d’un apaisement, non pas qu’il n’y ait plus de blessures, mais celles-ci, acceptées une fois pour toutes, ne peuvent plus diffuser qu’une douleur sourde dont la présence constituerait presque un accompagnement amical.
Cet apaisement est d’autant mieux ressenti que Fond de cale, roman maudit à l’histoire éditoriale pleine de malheurs, est réédité en même temps alors qu’il était paru en 1984 – mais n’avait pratiquement pas été diffusé.
L’histoire de Jan Idsega, qu’il écrit, est lourde de souvenirs qui n’ont, eux, rien d’amical. Elle commence, c’est tout un symbole, par l’explosion d’une hirondelle contre la voiture du narrateur. Une hirondelle ne fait pas le printemps. Certes, mais elle peut donner le ton d’un livre déchiré. Coupable, Jan Idsega? Et de quoi? Il est vrai que Hilde n’est plus là. Mais, pour le lecteur, un mystère subsistera. Fond de cale est un roman noir, mais pas au sens réducteur où on l’entend dans le monde du roman policier.
Les deux livres sont, on l’a compris, différents. Mais ils sont bien l’œuvre du même écrivain, qu’on retrouve toujours avec plus que du plaisir.


Il y a sept ans, Jean-Claude Pirotte recevait le prix Rossel. Le temps d'Un été dans la combe, on se disait donc qu'il était, finalement, un écrivain «convenable», bien à sa place dans un palmarès où figurent à peu près tous les meilleurs romanciers belges de notre époque. On reprend aujourd'hui ce roman, à l'occasion de sa réédition sous un nouveau titre. On l'ouvre, et c'est à nouveau la complicité avec un narrateur qui, pour s'être installé dans un paysage bien précis, ne vient pour autant de nulle part. Quand un médecin lui demande les renseignements nécessaires à sa fiche, il répond: «Je suis étranger, mon nom, mon âge, qu'est-ce que cela peut vous faire?» Cet homme est une énigme qu'on est tenté de reporter sur l'auteur lui-même. Il est minuit depuis toujours ne nous livrera cependant pas la clef, à moins de se contenter d'une clef qui ne tourne dans aucune serrure, qui se contente - c'est déjà beaucoup - de peser dans les mains, avec la sensation si particulière d'un objet réel et cependant à destination inconnue.
La musique y occupe une grande place, comme si les mots n'étaient pas toujours suffisants. Et pourtant, les mots continuent de s'aligner sur les pages des carnets, ceux-ci livrés ensuite au lecteur dans leur état initial, ou réputé tel, ce qui peut être très différent.
«Avez-vous remarqué que, pour parler des mots, il faut les employer? C'est pourquoi nous ne pouvons en sortir. Je connais des gens qui s'expriment par onomatopées, néologismes, etc. C'est ajouter à la confusion. Moi, je crois dur comme fer à la littérature. Dans un sens. Par ailleurs, notez bien, je n'y crois pas du tout. Je ne suis pas de mon temps. Mais de quel temps, alors? Je serais bien en peine de vous le dire.» C'est ainsi que Jean-Claude Pirotte, quand il se collette avec les interrogations fondamentales de l'écriture, les détourne de leur sérieux habituel pour en faire une sorte de jeu - c'est-à-dire, somme toute, quelque chose de très sérieux quand même. Avec lui, on n'en sortira pas. On croit le tenir, l'avoir compris une fois pour toutes, qu'il s'échappe encore, au bord du silence qui le tente mais renonçant à y croire vraiment.
Il est minuit depuis toujours nous renvoie dans le flou, c'est-à-dire à nous-même. Jean-Claude Pirotte est de ces écrivains dont la compagnie, pour n'être pas toujours confortable, est cependant génératrice d'une meilleure connaissance de l'homme, dans ses contradictions les plus complexes. Même dans le petit texte intitulé Sainte-Croix-du-Mont, du nom d'un lieu situé dans un vignoble, et qui paraît avec des photos de Jean-Luc Chapin, Jean-Claude Pirotte parvient encore à nous faire signe: le passé et le présent nourrissent l'attente, préparent à la rencontre...
Dommage que le nouvel éditeur de Pirotte, La Table ronde, ait cru nécessaire de multiplier les références: «Il y a du Chardonne, du Blondin et du Verlaine dans sa plume mélancolique.» Ouais... Fallait-il vraiment tout cela?

Cavale (1997)
En 1975, Jean-Claude Pirotte (Prix Rossel onze ans plus tard pour Un été dans la combe), avocat, était condamné à vingt mois de prison sans sursis pour avoir aidé un de ses clients à s'évader. Il a toujours nié le fait, mais s'est soustrait à la peine en franchissant la frontière, commençant une cavale qui donne son titre à son nouveau livre - rangé dans le genre romanesque, et où il ne faut donc pas chercher trop de vérité, sinon celle que la fiction révèle en transfigurant la réalité.
Il n'empêche: on y retrouve tout Pirotte, l'apparent laisser-aller de quelqu'un qui préférerait faire n'importe quoi plutôt qu'écrire, mais qui, dès lors qu'il écrit, est touché par une grâce si haute qu'elle semble nous rendre meilleur. Il est de ces écrivains qui font du bien!
Cavale commence par la redécouverte d'un carnet, des notes prises pendant cette période. Qu'en faire? Un livre?
«Donc j'ai remis la main sur ce carnet entamé il y a vingt ans, j'en ai feuilleté les premières pages, ça commence par une description minutieuse du carnet, la couverture, les marges, le grain du papier, tout ça, j'ai pensé: bah, ça deviendrait vaguement un bouquin, je n'ai qu'à recopier, c'est l'histoire d'un type dont je ne sais pour ainsi dire rien, je peux y ajouter quelques parenthèses, allonger la sauce, inventer, retrancher n'importe quoi, aucun souci, je n'ai qu'à laisser courir, et c'est ce que, oui, c'est ce que je vais faire.»
La phrase se balance ainsi, sur un rythme hésitant, qui se montre en train de se chercher, qui se trouve, qui s'impose: bien sûr, le livre n'est pas exactement cela, il est beaucoup plus. On devine qu'il s'est construit progressivement, à partir de ces carnets, sur le thème d'une errance qui détermine non seulement les sujets abordés mais jusqu'au style.
«La vérité, c'est que je n'ai rien à dire. Ou pas grand-chose. Si peu de chose que ce n'est pas la peine d'en faire un plat. Ce peu de chose est pourtant ma seule fortune. C'est aussi le signe avéré de mon infortune.»
Fortune et infortune naissent donc à la même source, qui est aussi, heureusement, source de vie et d'écriture, quoi qu'il en dise.
Une cavale, est-ce forcément une aventure? Ici, pas au sens où on l'entend habituellement. Mais une aventure humaine, à coup sûr, où les hommes se frottent les uns aux autres, avec les grosses voix rudes qu'on prend dans les bistros après un peu trop de vin, juste assez cependant pour se sentir un ton au-dessus des conversations quotidiennes. Les affirmations définitives prennent ainsi leur vraie valeur, c'est-à-dire aucune. Il y a du Blondin quelque part dans cette voix-là.
Tout pourrait tenir en un mot: liberté. Liberté d'exister et liberté de parole. Le narrateur s'approprie les lieux, les visages, et surtout une langue emplie de fulgurances. Cavale est un livre qu'on peut ouvrir à n'importe quelle page, et éprouver immédiatement une séduction à laquelle il est impossible de résister pour autant qu'on soit sensible à cela.
Au hasard, donc: «Au fond de l'arrière-salle brumeuse on entend gronder la rumeur d'un siècle ancien.» Ou bien : «Le temps est venu pour nous, cher Macache, d'établir notre fortune. Voilà qui est dit.» Et ailleurs : «Je l'entends encore, Maurice de Thonnance, parodier à l'envi les poètes abstinents, et grommeler au coin d'un comptoir son aragonade favorite: le vin c'est l'avenir de l'homme.»
Voici un roman plein de mauvais garçons et de filles douces, de rêves éveillés et de lectures vivifiantes. Jean-Claude Pirotte, l'air de rien, nous jette tout cela à la figure avec une force rare.

Un long monologue intérieur, du fond d’une prison. D’un cul de basse-fosse, comme on disait autrefois. Humiliations et tortures en sus. Abou Ghraib est le nom qui surgit immédiatement à l’esprit et l’on devine que Jean-Claude Pirotte a dû être, comme beaucoup, secoué (pour utiliser un terme modéré) par les photos diffusées en 2004. Secousse salutaire: l’écrivain s’est emparé de la part d’imaginaire masquée par l’hyperréalisme des images. Et donne à lire aujourd’hui un possible envers du décor.
Dans un texte composé d’une seule phrase sans véritable début ni fin, sans majuscule ni point, mais découpé en trois parties et en courts paragraphes, un homme rumine et cherche à ne pas perdre la tête. Il dit: «je ne suis ni saint ni martyr, je ne suis qu’un être déchu qui ne peut que se moquer de lui-même».
Absent de Bagdad repose, en grande partie, sur des malentendus, au sens où la Genèse les crée entre les hommes quand Dieu, pour les punir d’avoir voulu atteindre le ciel avec la tour de Babel, les sépara en leur attribuant des langues différentes: dès lors, ils ne se comprirent plus. La construction arrêtée, les hommes se dispersèrent.
Quand, aujourd’hui, ils se retrouvent, c’est parfois à l’occasion d’une guerre. Et ils ne se comprennent pas davantage: «au début j’avais réussi à écrire quelques mots dans ma langue, ou plutôt les graver du bout de l’ongle sur un carton minuscule que j’avais trouvé dans le noir en tâtonnant, ils ont dit que j’avais écrit le nom d’Allah et que c’était de l’arabe, mais ils se trompaient, il n’y avait ni le nom d’Allah ni aucun mot d’arabe, c’était le prénom de ma fiancée turque».
Le narrateur possède un avantage considérable sur ses bourreaux: il est cultivé et comprend plusieurs langues. Pour conserver cet avantage, il le garde secret. Et domine en permanence, de sa position peu confortable, ceux qui le retiennent. Les données s’inversent: «loin de réussir à contraindre sa victime à l’abaissement, le geôlier fait du misérable un homme à son plus haut degré d’humanité». Les peurs les plus vives sont du côté du pouvoir. Le prisonnier impuissant a pour lui une totale lucidité. Et un sourire (blessé) qui lui naît parfois sur les lèvres, à la plus grande irritation des autres.
Seuls ceux qui sont du côté du bâton croient en leur pouvoir. Depuis le début, le détenu a trouvé le moyen de s’évader. Les souvenirs l’aident un peu. Ainsi que de savoir exactement qui il est, jusque dans ses défauts. La perfection n’est pas de son monde. L’illusion de la perfection, de la justice, du bien, est en face. Et les illusions, on le sait, peuvent être mortelles…
Paradoxalement, ce texte venu des profondeurs, comme les Mémoires écrits dans un souterrain de Dostoïevski, d’un lieu où la lumière du jour n’arrive pas, est éclairé de l’intérieur et baigne dans une forme de bonheur. Le mot arrive plusieurs fois dans ces pages qui, presque à leur conclusion, disent: «que me reste-t-il sinon l’étrange pouvoir de prolonger encore et encore une agonie presque joyeuse».
Long poème en prose plus encore que roman, Absent de Bagdad est un livre poignant. Il nous tend un miroir dans lequel, sans entrer dans de grands débats philosophico-politico-religieux, un être humain remet en question l’ordre même du monde. Nous sommes à l’intérieur d’une agitation individuelle, pris dans un tourbillon de pensées qui cherchent à se structurer – et y arrivent, en dépit des circonstances.
Une leçon d’humanité. Voilà bien à quoi nous invite Jean-Claude Pirotte, pour qui le monde ne se colorie pas en noir et blanc. Son échelle de valeurs, celle de son personnage du moins, s’articule autour d’une perspective qui, sous sa plume, semble évidente: «qui donc leur dira qu’en niant la dignité de l’autre c’est à la leur qu’ils portent atteinte, c’est leur propre humanité qu’ils piétinent».


Cinquante ans de poésie (1953-2003), dont environ la moitié est inédite, cela fait un énorme pavé. Pourtant, il en manque: Jean-Claude Pirotte a perdu des manuscrits, il a publié d’autres livres depuis… Il n’a jamais pu se passer des mots, les siens et ceux des autres. Il semble bouger d’un bar à une chambre mansardée, d’une province à une province, avec toujours en poche son carnet de poèmes, accompagné d’un recueil d’un poète aimé. Pol Charles, qui a tout lu et relu, affirme qu’un de ses charmes tient au rabâchage, à la rumination. Sans doute: un demi-siècle ne le montre en définitive pas si différent entre ses débuts et ses textes récents.
Au contraire de nombreux débutants, Pirotte montre une étonnante maturité dans ses vers d’adolescent. Et il a déjà trouvé ce qui sera, ce qui est encore son inspiration: un quotidien revisité par des éclairs langagiers et des rapprochements inattendus. Un premier temps, il semble tenté par la chanson. Ce n’est peut-être qu’une impression, mais il y a, dans les années 50, bien des poèmes auxquels une musique donnerait une vie nouvelle.
Déjà, l’homme est vagabond: «je pars demain pour Sumatra.» Il ne change pas: dans Le promenoir magique, dernier recueil d’un vaste ensemble, il n’est question que de mouvement.
Mais on ne définit pas Pirotte en vitesse. Sa poésie se présente avec une exemplaire modestie. Il a «de moins en moins de mots», il écrit des poèmes «dépourvus de mystère poétique»«le poème ne résiste pas davantage / à la durée que l’amour et l’amour / comme le poème est seulement imaginaire / tu n’auras rien écrit tu n’auras pas aimé».
L’approche est douce mais dit parfois le sentiment de la perte, d’un abandon progressif. Tout n’est pas bleu ciel chez l’écrivain qui aime pourtant cette couleur. Il pleut comme à Rethel. Et «je ne suis parmi les ombres / qu’un reflet que l’ombre élude».
Cette somme est un art poétique. Le reflet d’une vie. Une formidable invitation à revisiter le monde dans ses aspects plus banals, mais traversé ici par des fulgurances qui obligent à s’arrêter longtemps sur une page avant de la tourner. Un livre de chevet à ouvrir souvent au hasard, jusqu’à faire naître une complicité nouvelle, histoire d’approfondir la familiarité que ressentaient déjà bien des lecteurs.

Le roman, avec Jean-Claude Pirotte comme avec d’autres poètes, est un genre certes fréquentable (il l’a souvent prouvé) mais à condition de l’entreprendre par les marges. Quitte à constater qu’une véritable intrigue est en train de germer: «Moi qui avais décidé d’écrire en guise d’exercice quelques pages où je me serais épanché à l’abri des regards, d’écrire Place des Savanes en somme, je me suis trouvé sans préavis au cœur, voire à la périphérie, d’une intrigue policière qui tient du roman populaire à six sous.»
Les ingrédients du roman populaires sont en effet réunis. Le narrateur ne ment pas, au moins sur ce point. Dans une atmosphère à la Mac Orlan, un jeune lecteur cite Armen Lubin et un vieux flic se demande quel rapport il peut y avoir entre cet Armen Lubin et le meurtre qui s’est produit dans la taverne où les deux personnages se rencontrent. S’affrontent, presque. Sur des terrains si personnels qu’ils ne coïncident jamais tout à fait. Sinon dans les regards convergeant vers la serveuse. Toute une histoire aussi, cette serveuse…
Il y a bien une place des Savanes, le titre ne ment pas non plus. Un lieu où l’on se cache aisément et où vit le grand-père. Prêt à transmettre sa succession au jeune lecteur qui est aussi le narrateur. Dans l’héritage annoncé, la plus belle part peut-être est un couple de geishas, les sœurs Ma, dotées de jambes affolantes dans leurs jupes fendues, sensuelles et exotiques comme le voyage que l’on ne fera jamais. Sinon place des Savanes. Pas besoin d’aller plus loin, ni de transformer l’errance du roman en logique policière. Le flou convient à celui qui, repensons à la citation du début, se plaît autant en périphérie qu’au cœur du récit, et tant mieux si l’on s’y perd.
On ne s’y perd d’ailleurs pas tellement, au fond, à condition de prêter l’oreille. Les mots des poètes s’accrochent à la mémoire, forment une traîne pareille à une étoile filante, et il suffit de suivre la trajectoire pour récolter une moisson digne d’un viatique. «Sois sage, ô ma douleur» pour Baudelaire ici, ou, là-bas, avec Odilon-Jean-Périer: «Une forêt d’anges / Sonne et marche: c’est un orgue.» Et tant d’autres, dans une promenade où l’on rencontre Neuhuys, Gérard Prévot, Hugo ou Montaigne. Montaigne? Ce n’est pas un poète, rétorquera l’amateur de catégories bien nettes! Et pourtant, si, quand il s’inscrit dans le flux d’une langue amoureuse et gourmande.
Place des Savanes est par ailleurs truffé de phrases que l’on doit à Jean-Claude Pirotte lui-même, et qui brillent assez violemment pour s’y arrêter, le temps d’en extraire tout le goût: «J’avais appris peu à peu que la fin des temps c’est pour aujourd’hui – au plus tard pour demain.» Et, puisque le narrateur est jeune, bien que riche de ses lectures: «J’aurais nourri ma jeune nostalgie d’une campagne aérée mais mystérieuse en ses confins et ses détours, comme celle de Morven le gaëlique, et j’aurais pu moi aussi rêver…»
Aux confins du roman – dites: la périphérie, si vous voulez –, la phrase ne suit pas le but précis que pourrait lui donner un architecte scrupuleux. Elle traîne un peu, s’alanguit, puis un dialogue s’installe, aux répliques sèches, sans pour autant faire avancer l’intrigue. Est-ce donc un roman paresseux? S’il faut se résoudre à le qualifier ainsi, ce sera pour faire, du même coup, l’éloge de cette paresse grâce à laquelle les détails sont mis en relief par des lumières rasantes. Quant à la présence de l’alcool, sans lequel l’univers de Pirotte perdrait une partie de son identité, elle est teintée d’une vague tristesse, comme si la vérité n’était plus au fond de la bouteille – pour autant qu’elle s’y soit trouvée un jour – mais que la gorgée de plus, nécessaire à l’ivresse, révélait une ombre de vérité, projetée sur un mur de mensonges.
On se trouve bien à cette adresse fournie par Jean-Claude Pirotte. On se blottit on fond des pages, on s’en fait un duvet. Et s’il gratte un peu, c’est pour mieux se sentir vivant.


Ajoie (2012)
Poète migrateur plutôt que voyageur, Jean-Claude Pirotte se pose là où l’appelle le souffle du vers. Cette fois, saint Fromont l’a requis sur le plateau de l’Ajoie, dans le Jura suisse. Ne cherchez pas Fromont dans le calendrier: il n’existe que dans la tradition populaire et dans un livre de Pierre-Olivier Walzer, pas dans la liste officielle de l’Eglise. Voilà qui plaît à un écrivain peu soucieux de respecter les normes et dont le pas marque les territoires successifs. Ceux-ci ont néanmoins tous en commun d’être traversés par une poésie d’apparence familière dans laquelle l’ironie douce fait merveille quand il fait rimer, par exemple, «milan» et «mille ans», bien que ce soit davantage: «mais il fallait une rime / et rimer n’est pas un crime / ça fait partie du décor».
Le décor, vivant et scruté par un œil attentif, habite les pages. Les époques se superposent avec le passage des peuples qui, au fil du temps, se sont succédé au pays de l’Ajoie. Dont Jean-Claude Pirotte précise rapidement, afin que le doute ne soit pas permis, que le nom n’est pas construit avec un alpha privatif (ce qui signifierait «absence de joie») mais qu’il est «l’Ajoie comme la joie». Teintée parfois, cependant, d’une réflexion sur l’âge, entre mélancolie et soulagement: «l’heure vient d’échanger contre un corps volatil / cet encombrant fardeau d’os d’humeur et de chair».

P.-S. Il est plusieurs fois question du prix Rossel dans ces articles, parce que Jean-Claude Pirotte l'a reçu en 1986. Heureuse coïncidence: le prix Rossel 2012 sera remis aujourd'hui soir. Je vous ai présenté les cinq finalistes il y a un peu moins d'un mois.



vendredi 29 juin 2012

Un autre entretien avec Robert Sabatier

Je ne sais pas vous, mais moi je ne m'en lasse pas. Après l'entretien que je vous proposais hier avec Robert Sabatier, mon hommage continue. Cette fois, nous sommes en 1997, quatre ans plus tard, et Robert Sabatier vient de sortir Le lit de la merveille.Ce pourrait être une partie du Roman d'Olivier. Mais, bien qu'il ait encore puisé d'abondance dans ses souvenirs, il a appelé Julien Noir le narrateur du Lit de la merveille. Un jeune homme découvre avec ravissement le monde des livres et le savoir qui l'accompagne, il se trouve une famille d'élection qui lui sert d'intermédiaire avec un univers de culture, et il bâtit ce qui seront les fondations de sa vie future. Roman gourmand, Le lit de la merveille est aussi celui dans lequel Robert Sabatier se transpose dans un personnage empli de ses propres obsessions. Une belle occasion pour parler avec lui de tout ce qui l'habite.

Dans votre roman, on trouve cette phrase, lancée au personnage principal comme un conseil: Va là où il y a des livres. N'est-ce pas ce que vous avez toujours fait? 

C'est un peu le leitmotiv de ma vie, oui. Tout a commencé à Paris, dans les années cinquante, de cette manière-là. Tout ce que je fais vivre à mon héros au début, je l'ai vécu. Il devient dactylo facturier - je l'ai été.

Vous ne donnez pas le nom de la maison d'édition où il entre, mais ce sont les Presses universitaires de France, non? 

Tout le monde le devinera. J'ai voulu laisser un certain flou. Il est certain, en tout cas, que ma passion pour les livres, qui datait de la tendre enfance, s'est exacerbée quand je me suis trouvé dans ce quartier de la Sorbonne où j'ai vécu pendant quinze ans, et où je passais mon temps à visiter les bouquinistes, à aller chez les marchands de livres anciens. C'était tout: je passais mon temps à fouiner, à chiner, à bouquiner, et les choses les plus inattendues. Ce n'est pas seulement l'amour des livres et de la littérature, c'est l'amour du savoir. Mon personnage lit les livres les plus différents. Quand il est surpris, au Dupont-Latin - je voulais aussi montrer l'atmosphère du quartier à l'époque -, en train de lire un ouvrage sur les fabliaux du Moyen Age, cela correspond à ce que je lisais. J'étais avide de connaissances, je voulais tout savoir, et je vivais dans une fièvre continue. Ce n'est jamais trop apparu dans mes livres. C'est peut-être la première fois que je fais le livre qui correspond à moi, adulte. J'ai écrit beaucoup de livres sur l'enfance, mais pas sur l'âge adulte. Ici, tout ce que j'ai aimé se trouve réuni, parfois par des subterfuges. En fait, je ne rêvais que de livres, d'apprendre, de savoir. Je n'étais pas du tout un personnage balzacien, pas plus un personnage stendhalien: ma petite ambition était de travailler dans l'édition. J'ai mis du temps à y arriver et, quand j'y suis arrivé, je me suis rendu compte de ce que j'avais tout à apprendre. De la même manière, quand mon personnage bascule vers les milieux de la grande bibliophilie, il va s'apercevoir qu'il ne sait rien. Toujours cette impression qu'il y a sans cesse à apprendre...

Julien Noir, votre personnage, apprend beaucoup par l'intermédiaire d'autres personnes...

Il prend contact avec le monde grâce à une Américaine qui tient un salon littéraire, et à la maison d'édition. Il va rencontrer André Spire ou Darius Milhaud... Dans ce roman, j'ai mêlé les images que j'ai prises sur le vif dans mes souvenirs, d'autres que j'ai entièrement inventées, d'autres encore à partir de personnalités qui se trouvent ici sous leur nom réel, et aussi de personnalités que j'ai déguisées. C'est donc une sorte de jeu du roman que j'ai mené tout au long. J'y pensais depuis des années, j'avais des pages et des pages de notes toutes prêtes, et un jour je me suis lancé. Contrairement à mes autres romans où je partais au hasard, sans trop savoir où j'allais, ici, j'avais une structure dans la tête, avec un prologue, un épilogue, et tout ce qui vient entre les deux.

Vous avez, avec la suite romanesque qui met en scène le personnage d'Olivier, déjà beaucoup sacrifié à la mise en scène de l'autobiographie. Pourquoi votre personnage, qui vous doit encore beaucoup, a-t-il cette fois changé de nom?

Parce que ce n'est plus Olivier ! Olivier, cela aurait prêté à confusion. Là, on devient un autre. Il y a eu une rupture, et j'ai voulu que ce ne soit pas vraiment moi. Ce sont des événements que j'ai connus, mais j'ai essayé de donner au personnage son propre caractère. Je vois des gens qui me disent: c'est vous. Oui... On ne peut pas faire autrement, peut-être.

Comment acceptez-vous - ou refusez-vous - cette remarque, quand on vous dit: c'est vous?

A un moment, mon personnage explique que, quand il lit, Madame Bovary, c'est elle, mais c'est aussi l'autre, c'est aussi le lecteur. Je me l'explique de cette manière.

Pourtant, vous avez essayé de brouiller les pistes, notamment en ne donnant pas, à beaucoup de personnages, leurs noms véritables...

Beaucoup les reconnaîtront. Je joue avec moi-même, je me fais plaisir. Je ne crois pas être vraiment méchant, mais il y a parfois des petites pointes ironiques, il y a de petites aventures curieuses comme celle de cet employé qui, pendant plusieurs années, se donne du mal pour se faire remarquer et qui, après un déjeuner où son directeur le trouve sympathique, se dit qu'une seule chose compte, c'est l'arrivisme. Là, il y a aussi une petite critique sociale. Il y a beaucoup de petites critiques sociales, d'ailleurs.

La critique la plus aiguë, la portez-vous vers le milieu dans lequel vous vous trouviez ou vers ce que vous étiez vous-même?

J'étais paumé - je ne trouve pas d'autre mot. Je prenais les choses comme elles venaient. Tout à coup, je découvrais le bonheur, grâce aux livres. Le bonheur vient toujours des livres. Et puis, petit à petit, le bonheur va venir des êtres.

Le livre offre-t-il un bonheur plus direct que les êtres?

Je ne sais pas. Ce qui m'a intéressé, en tout cas, c'était de montrer des milieux sociaux divers: cette Américaine venant de Boston qui est partie faire la guerre d'Espagne, qui est arrivée à Paris, qui essaie de se composer une famille; le vieux médiéviste slovaque que je me suis mis à aimer bien que je l'aie complètement inventé, notamment quand il tombe en adoration devant les cartons de livres que lui apporte mon personnage. Et quand, pendant son incinération, Julien Noir lit ce qu'on croit être une prière mais qui n'est pas une prière - c'est une poésie de François Villon -, c'est pour lui plus beau qu'une prière.

La poésie, à laquelle vous vous êtes longtemps consacré comme auteur et comme historien, reste-t-elle pour vous la forme d'expression la plus élevée?

C'est la plus élevée en ce sens que, si je n'avais pas l'amour de la poésie, je n'aurais certainement pas écrit ce livre. Non seulement parce qu'il y a une sorte d'hommage à la poésie du Moyen Age, ou du seizième siècle, mais aussi parce que les rythmes poétiques existent, je crois, dans ma prose - je crois que je suis à un moment où, quand j'écris, je n'écris pas «poétique», mais le rythme de la poésie est dans ma phrase.

Quel est le livre dont vous êtes le plus fier ?

Je ne sais pas quoi dire. Ce qui me tient le plus à cœur, ce sont les poèmes que je n'ai pas publiés.

Et que vous publierez un jour?

Oui. C'est prêt depuis longtemps. Mais, le jour où je les publierai, ils n'existeront plus. Là, je les ai pour moi tout seul. Il y a de cela. Vous savez, dans l'ordre des arts, je place au plus haut la musique, ensuite la danse, la poésie... Il fut un temps, au Moyen Age, où la poésie et le roman, c'était la même chose. Disons qu'il y a deux ou trois de mes romans auxquels je tiens plus que les autres. Sentimentalement, la série des Allumettes suédoises m'est chère, je n'ose pas dire littérairement, parce que c'est mon enfance. Littérairement, Les années secrètes de la vie d'un homme, Dessin sur un trottoir, et maintenant Le lit de la merveille, sont mes romans les plus achevés. Je ne veux pas dire qu'ils sont parfaits, mais ils sont les plus achevés.

Julien Noir, dans Le Lit de la Merveille, dit: A tant lire, j'avais fini par me prendre pour un écrivain. Avez-vous beaucoup lu avant d'écrire, comme c'est souvent le cas?

C'était simultané. Il est vrai que mon personnage n'est pas un écrivain. Il essaie d'écrire et il est vite refroidi. Au moment où il fait ses lettres à la clientèle, il tombe sur un personnage plus cultivé que lui, qui lui montre toutes les banalités de son style - il accepte la leçon. Finalement, c'est dans son travail d'édition qu'il va apprendre vraiment à écrire.

Avez-vous reçu des leçons de ce genre?

Oui. De quelqu'un que j'ai d'ailleurs caché sous un pseudonyme - je ne peux pas vous dire qui c'est, mais son fils est un critique très connu -, et qui était mon contraire. Autant j'étais chaleureux, autant il était froid, presque glacial... tout en étant bon. Les premiers jours où j'écrivais des textes de quatrième de couverture, je les lui soumettais et il me corrigeait. Moi qui avais des velléités d'écrivain, ça m'agaçait un peu. Mon personnage ne se prend pas pour un écrivain, alors ça passe mieux. Mais il est vrai que cette rigueur m'a fait du bien. Et tous ces livres, dans la maison d'édition, qui me passaient entre les mains, ça m'a fait aussi beaucoup de bien.

La lecture est-elle un apprentissage de l'écriture?

Quand un jeune homme me demande ce qu'il faut faire pour devenir écrivain, je lui réponds toujours: lisez beaucoup.

Pourtant, cela ne suffit pas...

Non. On peut lire beaucoup et ne pas pouvoir écrire. Mais lire, ça fait du bien. Quand on a la chance de lire un beau morceau de prose française, c'est un bonheur inouï. Il y a ce passage des comices chez Flaubert, que je relis, que je connais presque par cœur, et chaque fois c'est avec le même bonheur.

La coïncidence est amusante, parce que ce passage de Madame Bovary parle aussi de mains, et l'observation des mains paraît être presque une obsession dans Le lit de la merveille. Est-ce quelque chose de très significatif pour vous?

J'ai toujours été passionné par les mains, depuis que j'ai lu un poème - je vais peut-être dire une bêtise, mais je ne crois pas -, un poème de Rimbaud. J'ai tendance, quand je vois des gens, à regarder leurs mains. J'aime bien les mains. Pas forcément les mains très belles, mais les mains qui parlent.

Lors des réunions de l'académie Goncourt, à laquelle vous appartenez, vous passez donc votre temps à regarder les mains des autres?

Pas tellement. Je connaissais bien les mains d'Hervé Bazin. A un moment, il a eu des petits ennuis moteurs, il avait du mal à écrire. Je regardais sa main et j'avais l'impression qu'en la regardant, j'allais le guérir. C'est très curieux...

De manière plus générale, le côté physique de vos personnages est-il très important pour vous?

Oui, il faut que je voie les personnages, que je les sente.

Y a-t-il, dans vos livres, d'autres choses qui reviennent sans cesse?

Oui, mais je ne m'en aperçois qu'après coup, parce qu'on me le dit. J'ai toujours l'impression que mes personnages principaux sont des gens en marge, qui essaient se situer dans le monde comme un livre entre deux autres. Ce ne sont pas des gens qui se complaisent à être différents, mais ils sont toujours un peu en exil. Pas seulement parce qu'ils sont «d'un autre pays», mais parce qu'ils rêvent d'un autre temps, d'un autre monde. Ce qui revient souvent, aussi, c'est le contact entre les générations. Souvent, il y a l'enfant et son grand-père, l'enfant et le vieil anarchiste... Là, il y a Julien et l'oncle, entre lesquels naît quelque chose de fraternel.

Pourtant, l'expérience de la vie est difficilement transmissible...

On a envie d'apprendre des autres, mais ça ne veut pas dire que ce sont les jeunes qui ont à apprendre des plus âgés. Ce sont aussi les plus âgés qui ont à apprendre des jeunes. Le spectacle, la vie de quelqu'un de plus jeune que moi m'intéresse. J'essaie d'y retrouver des choses qui durent, qui ne changent pas. Il y a un fond d'enfance qui reste le même. C'est l'image du bonheur...

jeudi 28 juin 2012

Robert Sabatier, lecteur émerveillé, romancier merveilleux, poète avant tout

On vient d'apprendre la mort de Robert Sabatier, ami des poètes et des enfants, ce qui est peut-être la même chose, homme facétieux qui aimait rire et vivre. Son plus bel ouvrage, ou du moins celui qui lui tenait le plus à cœur, et dont l'édition n'a été possible qu'en raison du succès de ses autres livres, est probablement son Histoire de la poésie française, neuf volumes de découvertes partagées avec appétit. Son meilleur roman? Les années secrètes de la vie d'un homme (cela n'engage que moi). Les plus connus: Les allumettes suédoises et leurs suites, huit romans dans lesquels il se raconte en transposant à peine, avec un pétillement amusé dans les yeux.
Je l'ai rencontré souvent - il était d'excellent compagnie. En 1993, par exemple, pour la sortie d'Olivier et ses amis, le sixième dans la série de ce qui est devenu l'an dernier, dans une réédition bienvenue, Le roman d'Olivier. Souvenirs émus...

En quoi Les allumettes suédoises ont-elles changé votre vie?

Il est vrai qu'à partir du moment où Les allumettes suédoises ont eu du succès, ça a changé ma vie dans la mesure où, peu de temps après, on me demandait d'entrer à l'académie Goncourt, parce qu'ils en avaient marre que je passe toujours à côté du prix et qu'il était mieux que je sois de l'autre côté. En plus, on savait que je lis beaucoup. Ce qui m'a entraîné à donner ma démission dans l'édition, parce que je pensais que ce n'était pas compatible. 

C'est une attitude assez inhabituelle, non? 

Il paraît. Ce qui s'est passé surtout, c'est que je travaillais depuis des années à mon histoire de la poésie française et que j'ai vu là l'occasion d'avoir tout mon temps pour y travailler sérieusement. On dit toujours: le temps, c'est de l'argent. Il y a aussi que l'argent, c'est du temps. 

À combien d'exemplaires se sont vendues, jusqu'à présent, Les Allumettes suédoises?

Je n'ai jamais voulu savoir exactement. Je sais que ça fait beaucoup. Mon éditeur, parlant de la série, dit des millions d'exemplaires, mais il y aussi le livre de poche et les clubs qui ont fait des tirages. Ça fait beaucoup, je serais tenté de dire beaucoup trop...

Trop? Pourquoi?

Si on m'avait dit qu'un de mes livres de poèmes tirerait à un million d'exemplaires, j'aurais été ravi. On doit en être à deux cents exemplaires... D'autre part, j'ai un de mes livres , Les années secrètes de la vie d'un homme, que je trouve supérieur. Mais Les allumettes suédoises, c'est beaucoup plus facile, plus public. 

Le saviez-vous en l'écrivant? 

Non, absolument pas. Je l'ai écrit sous le coup d'une impulsion, parce que des enfants que j'avais vus patauger dans l'eau à New York m'avaient rappelé les mêmes gestes que je faisais étant enfant. J'avais envie de l'écrire pour me faire plaisir à moi-même, et personne ne se doutait que ça aurait du succès. On a pensé: il a envie de raconter son enfance, qui est-ce que ça peut intéresser sinon lui-même? Et c'est un livre qui est parti tout de suite, avant la critique, sans publicité, avec le bouche-à-oreille... 

Est-ce un phénomène que vous comprenez? 

Non, je ne le comprends pas. Je l'ai vu parfois se renouveler, par exemple avec Jeanne Bourin. Quand j'ai lu La chambre des Dames, je me suis dit que c'était bien, mais je n'ai pas supposé que ça pouvait donner lieu à un gros tirage. De temps en temps, un livre inattendu fait un gros tirage parce qu'il entre dans la sensibilité du temps, du moment. Et, alors que beaucoup d'éditeurs fabriquent des best-sellers, c'est-à-dire des livres qui ont tous les ingrédients pour être des best-sellers et qui souvent ne marchent pas, il y a heureusement le personnage principal de cette action: le lecteur, et la sensibilité d'une époque. 

Quel aspect de cette sensibilité pensez-vous avoir rencontré avec Les allumettes suédoises

Il y a plusieurs choses. Les gens ont retrouvé une manière de vivre qu'ils ont connue et qui a disparu. Les gens de plus de quarante-cinq ans retrouvent leur enfance, leurs mythes, les petites coutumes, les slogans... Tout le monde est attaché à ça, mais souvent c'est enfoui en soi et on lit un livre où tout ça vous arrive. Et puis les enfants le lisent, et j'ai un public d'enfants à partir de douze ans. J'ai donc aussi bien les grands-mères qui achètent le livre pour leur petit-fils que les petits-fils qui achètent le livre pour leur grand-mère. 

Les enfants d'aujourd'hui se reconnaissent-ils dans l'histoire d'Olivier, votre personnage?

C'est la chose curieuse: oui. Le contexte est différent, à l'époque les enfants n'avaient pas de jeux vidéos, ils n'avaient pas la télévision, ils fabriquaient leurs jeux eux-mêmes, ils les inventaient, et ça forçait d'ailleurs beaucoup leur imagination. Ma surprise a été grande quand j'ai rencontré, dans une école, des enfants qui parlaient d'Olivier comme un de leurs copains, comme un des leurs. Du coup, je leur dis: vous savez, Olivier, il aurait maintenant l'âge d'être votre grand-père. Et ils n'ont pas compris. Ils ont dit: mais non, il a dix ans. Ça se passe dans une autre époque, mais c'est toujours un enfant de dix ans. Il y a, je crois, un fonds commun permanent dans l'enfance qui fait que des choses ne changent pas.

Vous avez quand même écrit des suites, ce qui a fait vieillir Olivier...

Au départ, je voulais faire trois livres. D'ailleurs, on continue à parler d'une trilogie, même s'il y a maintenant six livres. Je voulais raconter mon enfance populaire, mon enfance dans une famille bourgeoise et mon enfance à la campagne. C'était tout. Et puis, il y a eu plusieurs circonstances curieuses. On m'a demandé pourquoi je ne racontais pas l'époque où j'étais apprenti imprimeur. J'ai écrit Les fillettes chantantes. Plus tard, une dame m'écrit et me parle d'une autre femme qui m'avait soigné quand j'étais petit et malade. Je l'ai rencontrée, on a parlé du quartier, et elle m'a rappelé un petit garçon que j'avais oublié, qui s'appelait David - d'où David et Olivier. C'était le moyen de montrer que, dans cette petite rue, il y avait l'aspect juif. Mais, tout au long de l'écriture de ces divers romans, j'avais des chutes. Et, un jour, je les ai reprises. Je me suis dit que j'allais mettre en valeur ces personnages secondaires. C'étaient des types humains intéressants, mais il fallait leur consacrer quelque chose de spécial. Je n'allais pas faire trente romans, et j'ai fait un roman composé de saynètes. 

Peut-on dire que c'est un roman? 

Oui, parce que, pour moi, c'est le roman de la rue. Les histoires, au fond, sont différentes, se referment sur elles-mêmes, mais ce sont toujours les mêmes personnages et, d'une histoire à l'autre, il y a des interpénétrations. Alors, je me suis dit que ça formait un roman. La rue apparaît comme un personnage. Quand le petit garçon se réveille le matin et écoute les bruits autour de lui, c'est la rue musicale, qui devient aussi la rue gourmande, la rue sensible, la rue avec ses faits divers, et pour moi ça forme un tout. 

Olivier et ses amis est donc un roman constitué de choses que vous aviez déjà?

Je les avais, mais certaines choses me sont revenues sur place parce que j'ai encore un frère qui a quinze ans de plus que moi et qui habite là, et on parle du passé: tu te souviens d'un tel, ou d'un tel? Il y a un petit bistrot où je vais, je rencontre des gens qui sont plus jeunes, qui n'ont pas toujours connu cette époque, mais qui en ont entendu parler. J'apporte une petite part d'invention, quand même. Le fondement est réel, mais l'histoire est racontée par un conteur.

Vous aimez bien aussi relever les mots de l'époque...

Oui, à la fois les mots d'argot qui ont disparu et, plus encore, les expressions, les inventions verbales.

N'embellissez-vous pas parfois la langue?

Ah! non, on parlait comme ça, je m'en aperçois quand je rencontre des gens de l'époque. On parle, et de temps en temps il y a un mot qui nous échappe... J'aimais bien, il y en avait de toutes les sortes. Pour dire tais-toi: «Ferme ta boîte à sucre, les mouches vont entrer dedans.» Je me souviens d'une petite fille qui me disait: «La trottinette de tes sarcasmes roule sur le trottoir de mon indifférence.» C'est le langage des Précieuses, Mademoiselle de Scudéry transposée sur le trottoir. Ça me plaît beaucoup, mais c'était dans le langage courant, on n'y faisait pas attention. Mais on ne plaisantait pas avec le langage, ni avec la morale.

Ni avec la poésie, d'ailleurs, puisque Olivier, qui fait une rédaction en vers, est sévèrement jugé par l'instituteur. Cela vous est arrivé?

Je ne l'ai pas inventé. Le poème en question, je le connais par cœur, je ne l'ai jamais oublié. Je crois quand même que l'instituteur n'a pas cru que je l'avais écrit moi-même, parce qu'il avait une prosodie parfaite. J'avais compris comment il fallait faire.

Quand vous écrivez Olivier et mes amis, n'est-ce pas une manière pour vous, après coup, de délimiter le territoire sur lequel se passent les romans précédents?

J'ai eu l'impression que c'était une autre manière d'aborder cette rue et cette enfance, une manière peut-être un peu plus subtile - je ne sais pas, parce que je n'ai pas relu Les allumettes suédoises. J'ai voulu refaire à ma manière, toutes proportions gardées, ce que faisait Durrell dans Le Quatuor d'Alexandrie où, chaque fois, il partait d'un personnage. Mais là, surtout, j'ai surtout voulu montrer des types humains, des caractères. 

Sur ces personnages et dans cette veine, vous en êtes au sixième livre. Pensez-vous continuer encore longtemps?

Là, je crois que c'est le dernier, à moins d'un miracle. Je crois que j'ai tout dit, et que je vais faire autre chose.

Lire et écrire de la poésie? Vous en avez encore le temps?

Oui, toujours. Et je suis en relation, au moins épistolaire, avec les poètes qui m'envoient des livres. Quand je reçois des romans, je n'écris pas, parce qu'avec les romanciers, on n'en sortirait pas: il suffirait que j'écrive à un romancier que j'aime son livre, il irait crier partout qu'il a le prix Goncourt. Mais pour les poètes, qui sont très démunis, qui sont délaissés, dont les médias ne s'occupent pas, une lettre d'un ami qui s'occupe de vos poèmes, cela a une très grande importance. Il y a, entre les poètes, un côté sensible qui n'existe pas dans le monde littéraire. C'est à part, il y a une sorte d'amitié - exigeante, d'ailleurs, les poètes ne sont pas toujours faciles à vivre.

La poésie est-elle, finalement, pour vous la chose la plus importante?

Le roman et la poésie sont deux univers différents. Quand j'écris un roman, il y a une part de rêverie, d'inspiration, mais je m'assois et je travaille. C'est quand même moi qui dirige, je tire les ficelles des marionnettes, bien qu'il y ait aussi du mystère. Mais je ne me dis jamais que je vais écrire un poème. Le poème, il s'écrit quand il veut bien, et j'ai l'impression de ne pas en être tout à fait le maître. De temps en temps, on est un peu dépassé quand on écrit un poème, alors que le roman, j'ai l'impression de le maîtriser. Il y a parfois des interpénétrations entre les deux, mais je vois ça de façon différente.

L'enfant, chez vous, est-il toujours présent?

Je ne m'en rends pas compte, mais il paraît que j'ai parfois des réactions d'enfant, qui paraissent un peu bizarres. Peut-être que je retombe un peu en enfance. Claude Roy disait: «Retomber en enfance, c'est remonter en poésie.» Des gens me disent qu'ils me reconnaissent à travers le personnage d'Olivier. Il n'est pas le personnage le plus actif, les autres sont souvent plus hardis que lui.

Quelle est la part de vous chez Olivier, et quelle est la part inventée?

C'est difficile à dire. Au départ, j'avais commencé Les allumettes suédoises à la première personne, et je me suis aperçu que ça ne fonctionnait pas bien, je ne sentais pas une création romanesque. J'ai compris qu'il fallait un personnage romanesque. Olivier, c'est à la fois moi et ce n'est pas moi, il y a un petit mélange de lui hier, de lui aujourd'hui dans ma tête et de moi aujourd'hui. Il est né de ce curieux cocktail, et c'est devenu un personnage que j'ai parfois tendance à envisager comme une sorte de père. C'est de lui que je suis né et en même temps c'est moi qui le fait naître. Mais c'est une alchimie naturelle.

Vous êtes tout le contraire d'un intellectuel, non?

J'ai travaillé quinze ans aux Presses Universitaires. Pendant quinze ans, j'ai pondu des textes, publicitaires et autres, sur tout ce qui paraissait, donc j'ai beaucoup fréquenté les philosophes. Et, un jour, je me suis aperçu que c'était dangereux pour moi. Parce que j'aurais été une sorte d'amateur en philosophie, quelque chose d'incomplet, et qu'il valait mieux m'orienter vers la méditation poétique que vers le concept philosophique. Je n'ai pas la tête philosophique, mais j'aime bien savoir ce qu'il y a derrière les philosophies. Parfois, le poète et le philosophe arrivent à rendre le même son...