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mercredi 21 février 2018

Voyage au pays des bibliothèques

Celles et ceux qui me lisent depuis longtemps savent combien je suis attaché aux bibliothèques, publiques et autres. J'y ai passé un nombre incalculable d'heures et de jours, j'ai travaillé dans deux d'entre elles, l'une était toute petite et j'y étais bénévole, l'autre était beaucoup plus importante et j'étais payé pour vivre au milieu des livres. Ces deux bibliothèques-là, et un gros paquet d'autres, ont été mes principaux professeurs. Je ne leur rendrai jamais assez grâce, ni de dirai jamais aussi fort que je le voudrais combien leur importance est capitale dans la vie culturelle d'une société et des individus qui la composent. Voir Françoise Nyssen demander à Erik Orsenna, accompagné de Noël Corbin dans cette tâche, une enquête sur "le rôle des bibliothèques dans la cité, leur modernisation et le développement de la lecture chez nos concitoyens, afin de concourir au vœu, exprimé par le Premier ministre dans son discours de politique générale, de voir la France rester, ou redevenir une nation de lecteurs" est donc un bonheur. Dont la plénitude reste évidemment suspendue à la réalisation concrète des conclusions de ce rapport.
Voyage au pays des bibliothèques, lire aujourd'hui, lire demain rend compte d'un univers bien plus riche que celui évoqué dans mon expérience personnelle. Les bibliothèques ont changé, d'ailleurs elles sont souvent devenues médiathèques, ce qui ne devrait cependant pas les détourner de leur fonction première: donner à lire, inviter à le faire, permettre à leurs usagers (et non leurs "clients", mot malheureux que j'ai déjà vu quelque part, dans ce genre d'endroit où il n'y a pourtant pas de relation commerciale) de grandir par la lecture.
Lisez ce rapport, quelle que soit votre place de la société. Il y a, pour quiconque s'intéresse au sujet, matière à réflexion et peut-être même action.
Dis-moi qui lit, et où il lit et ce qu'il lit, je te dirai de quelle société il s'agit et quel futur elle se prépare.

lundi 23 septembre 2013

Du bon usage des bibliothèques

Chère cousine,

Tu me dis maintenant être fatiguée de l'actualité et que l'attentat de Nairobi t'en détourne absolument. Moins par l'ampleur du drame que par sa médiatisation. Tu n'as pas tort. Un massacre du même genre, dans une région plus isolée du Kenya (ou d'ailleurs) et dont aucun expatrié n'aurait souffert, ne risquait pas de faire l'ouverture de tous les journaux télévisés.
Là où je te suis moins aisément, c'est quand tu continues en affirmant que, du coup, tu ne veux plus rien savoir des nouveautés de la librairie et de ce qui se trame à travers elles. Sais-tu seulement combien de romans contemporains pourraient t'entraîner si loin de nos préoccupations immédiates pour, un temps au moins, t'en vacciner?
Une fois encore, cependant, j'accède à tes désirs en orientant ton regard vers des paysages moins tourmentés. Car, même si le village où tu résides maintenant n'offre pas les collections d'une bonne bibliothèque comme il s'en trouve dans les villes, tu disposes avec Internet de ressources gratuites presque infinies. Elles devraient répondre à tes attentes. Il te suffit, au-delà des classiques que tu prétends avoir tous lus (tu sais que je ne t'ai jamais crue vraiment, mais je n'en débattrai pas aujourd'hui), d'aller faire un tour sur Gallica et d'explorer, au rythme qui te plaira, la liste des nouveaux documents mis en ligne depuis un mois. Il y en a plus de huit mille, dont beaucoup d'images, certes, mais aussi plus de huit cents livres, sans compter la presse et les revues.
Je t'ai sélectionné un ouvrage qui, je pense, te réjouira. Paris anecdote, par Alexandre Privat d'Anglemont, est vif, charmant, bourré de naïvetés touchantes. L'édition de 1860 qui vient d'être numérisée a beau être une réimpression posthume (l'auteur était mort l'année précédente), elle est accompagnée d'une lettre autographe datée de 1854. Je te la donne ici.
Mon cher Fournier,

Il y a bien longtemps, que je n'ai eu le plaisir de mettre votre complaisance à contribution, aussi est-ce avec la plus grande confiance, que je viens vous prier de me donner deux places pour votre spectacle de ce soir. Vous comblerez de joie un homme qui est heureux de vous faire mille compliments en attendant qu'il ait le bonheur de vous serrer les mains.
Alex Privat d'Anglemont
19 avril 1854.
Quant à savoir si cette missive s'adressait à Edouard ou à Narcisse Fournier, tous deux présents dans les théâtres à cette époque, je laisse à un éventuel spécialiste le soin d'en décider.
Il me suffit, et il te suffira, d'aimer les portraits de professions oubliées ou de personnages typés (dont on retrouvera l'équivalent aujourd'hui) qui parsèment l'ouvrage. Un exemple, un seul, cette mère Marré dont tu connais à coup sûr une copie:
La mère Marré a soixante-cinq ans; c'est une femme de petite taille, replète, alerte, à l'œil fin et narquois, à la voix nasillarde, toujours grognonnant, de mauvaise humeur, au demeurant la meilleure femme du monde, un cœur d'or, un véritable diamant au milieu d'un faisceau d'épine. Il s'agit de savoir la prendre, voilà tout. Elle compatit à toutes les douleurs, car elle a tant vu de misères poignantes qu'elle a fini, la bonne nature, par sympathiser avec le malheur, comme tant d'autres ne sympathisent qu'avec la fortune et le bonheur.

La mère Marré est une femme d'une activité incroyable, à minuit on la voit assise dans son vieux fauteuil près de la porte-cochère, à trois heures du matin on la retrouve à son poste, l'œil au guet, surveillant ses nombreux locataires au moment de leur sortie. La case de la mère Marré, car ce n'est ni une chambre, ni une loge, ni un salon, ni une pièce, ni un logis, la case donc de la mère Marré est une véritable ménagerie, compliquée d'une volière, chiens, chats, serins, pinsons, tourterelles, chardonnerets, moineaux francs et friquets y vivent en parfaite intelligence, y ont signé un traité de paix. Depuis la mort de son pauvre Augustin, elle a reporté toutes ses affections sur les pauvres petites bêtes qui, du moins, ne se soûlent pas et ne font pas enrager maîtresse.
Je te laisse à penser quel genre de bonhomme devait être ce pauvre Augustin...
Et, puisque je suis loin d'être le seul à écumer les bibliothèques, il ne m'étonnerait pas qu'un romancier, plus connu pour sa force de travail que pour son talent, puise chez Alexandre Privat d'Anglemont quelques descriptions sur le vif devant lesquelles la critique est déjà prête à s'extasier.
Mais j'avais promis de ne pas m'égarer dans le présent.
Je brise donc là pour aujourd'hui, chère cousine.
Et je t'embrasse,
ton cousin.


Paris anecdote. Les industries inconnues, la Childebert, les oiseaux de nuit, la villa des chiffonniers, voyage de découverte du Boulevard à la Courtille par le faubourg du Temple, Paris inconnu, par Alex. Privat d
Paris anecdote. Les industries inconnues, la Childebert, les oiseaux de nuit, la villa des chiffonniers, voyage de découverte du Boulevard à la Courtille par le faubourg du Temple, Paris inconnu, par Alex. Privat d'Anglemont
Source: gallica.bnf.fr

vendredi 24 juillet 2009

Le livre et mes métiers. 1. Bibliothécaire

Le quotidien Le Monde commence une série d'articles consacrés aux métiers de l'édition. Le lecteur professionnel, celui qui donne son avis sur les manuscrits et - dans le cas envisagé - les ouvrages à traduire est le premier sujet, l'éditeur suivra. Puis trois autres métiers, probablement à travers chaque fois un exemple, puisque c'est le cas ici. Il n'est pas interdit, bien entendu, d'envisager les métiers du livre de manière plus générale.
Des livres le font, comme celui-ci.
Mais, comme rien ne vaut une expérience vécue, je vais vous raconter rapidement quelques épisodes de ma vie avec le livre - les livres.
Cela a commencé très tôt, par la lecture. Intense, sauvage, sans aucune logique particulière. Tout ce qui me tombait sous les yeux était bon à prendre. Tout ne me plaisait pas, mais j'en avais besoin.
C'est donc assez logiquement que, au moment où les études "normales" se sont révélées une impasse pour mon esprit plus fait pour le vagabondage que pour la discipline, je suis devenu bibliothécaire. Ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit: non, on ne devient pas bibliothécaire parce qu'on est incapable de faire autre chose. Il faut au moins le goût du livre, et connaître deux ou trois choses techniques à propos de la bibliothèque - je parle d'un temps déjà éloigné, car il faut probablement aujourd'hui connaître plus de deux ou trois choses pour devenir bibliothécaire. J'avais acquis cette base encore étroite en suivant des cours du soir pendant une petite année, par pur plaisir. (Plus tard, quand il a été question de reprendre des études sérieuses de bibliothéconomie, mon esprit s'est remis à vagabonder...)
Pendant deux ans et demi, j'ai évolué dans un univers magique. J'avais dix mille livres à portée de la main, je rencontrais des gens qui en empruntaient, j'en achetais pour la bibliothèque, je dépouillais des revues - les titres littéraires étaient l'objet de toute mon attention, vous l'imaginez bien. J'étais fait pour ça. Je m'occupais aussi, le week-end, de la petite bibliothèque de mon village - plus tard, ce serait celle d'un autre village... La vie était belle, je n'imaginais pas autre chose.
Des années après, l'expérience s'étant diversifiée, j'ai compris ce qui me donnait tant de bonheur: la relation non marchande entre le bibliothécaire et le lecteur. Il ne s'agit pas de fourguer plus de livres, et n'importe lesquels, pour faire du chiffre, puisqu'il n'y a pas d'affaires à conclure.
En revanche, défendre un texte que j'avais aimé auprès de quelqu'un qui l'aimerait peut-être, expliquer pourquoi... Je baignais dans une sorte de béatitude.
Je n'étais probablement pas un bon bibliothécaire - mais je ne le savais pas à l'époque, et quiconque eût essayé de me le dire aurait engendré ma colère. Je ne m'intéressais qu'à un aspect du métier, un seul, et je comptais sur les autres pour s'occuper du reste. Ce n'était sans doute pas la bonne méthode puisque, emporté par la lecture - et très vite l'écriture d'articles sur les livres, en guise de prolongement naturel au conseil personnel -, je n'ai pas réalisé que je m'éloignais, et à vive allure, de ce que l'on attendait de moi.
Je ne suis pas occupé à faire mon autocritique: je suis très heureux d'avoir agi ainsi, tout compte fait, puisque la suite en a découlé.
La suite, ce sera... la prochaine fois.