jeudi 10 octobre 2013

L'année dernière, c'était Mo Yan

Je le rappelais hier à ma chère cousine, l'année dernière, le Prix Nobel de Littérature couronnait Mo Yan. Son plus récent ouvrage traduit en français (ou presque, il y en a eu un autre depuis, en réalité) vient d'être réédité au format de poche, heureuse coïncidence.
Le veau, suivi de Le coureur de fond, rassemble deux longues nouvelles publiées en 1998. Il ne leur manque que l’ampleur des grands romans. Mais elles possèdent leurs qualités et la seconde se permet même des digressions dans le temps. L’univers est celui de la campagne dans le contexte d’un pouvoir absolu.
Le veau est particulièrement réjouissant. Luoa Han, le narrateur, est un adolescent turbulent, « le plus pénible du village », dit-il, prêt à tout pour se faire remarquer et ignorant les limites qui lui éviteraient des ennuis. Il les franchit donc souvent. Mais il n’est pas idiot, a compris comment fonctionnent les adultes et utilise le système à son profit. L’anecdote concerne un veau aussi précoce que lui : Double Echine, c’est le nom du veau, n’a pas attendu d’être adulte pour grimper sur toutes les femelles du troupeau et l’oncle de Luoa Han, chef de la brigade de production, a décidé de le faire châtrer. L’opération tourne mal, Double Echine ne se laisse pas faire. Finalement vaincu par les hommes, il saigne abondamment, souffre et ne guérit pas d’une blessure qui s’infecte tant qu’il finit par en mourir, malgré une dernière tentative pour le conduire chez le vétérinaire. La succession des événements est conditionnée à chaque instant par la ligne officielle, jusqu’au ridicule des mensonges utilisés pour y faire croire.
Dans Le coureur de fond, Zhu Zongren joue de malchance. Il est bossu, on ne lui connaît aucune qualité particulière – au contraire des autres habitants du village qui peuvent se prévaloir de quelque fait glorieux – et il a été étiqueté « droitier ». Dans un pays communiste, il en faut moins pour être relégué dans un lieu perdu. Pourtant, au fil du temps, grâce à l’organisation régulière de manifestations sportives (où on pratique le lancer de grenade !), il révèle des dons inattendus. Ils ne lui vaudront d’ailleurs pas que des félicitations…
Ce livre bref est une formidable porte d’entrée dans l’œuvre de Mo Yan. On y fera connaissance avec quelques caractéristiques de son écriture libre en même temps qu’il fera pénétrer son univers.

mercredi 9 octobre 2013

Prix Nobel et boule de cristal

Chère cousine,

Il ne t'a pas échappé que cette semaine est celle des Prix Nobel et qu'il y en a un peu pour tout le monde. Je sais que, comme c'est le cas pour moi, la médecine, la physique et la chimie te passent loin par-dessus la tête. On pourra bien sûr discuter du Prix Nobel de la Paix après son attribution, tout le monde a le droit d'avoir un avis sur lui - et de penser que certains lauréats ont été choisis sans grand discernement. Imagine Poutine inscrivant son nom au palmarès cette année, comme le voudraient certains! Et le beau scandale qui suivrait... Ce serait aussi absurde que d'attribuer le Prix Nobel de Littérature à Paulo Coelho, tu sais, l'écrivain brésilien qui a écrit L'alchimiste et autres fumisteries fondées sur les bons sentiments revisités par une mystique tendance new age... Il a beau avoir vendu des millions (des dizaines de millions, probablement) de livres dans le monde, personne ne le prend pour un écrivain. Sauf peut-être ses lecteurs - encore un de mes avis que tu seras aimable de garder pour toi, je ne tiens pas à me faire agonir d'injures par celles et ceux qui le portent aux nues et qui en ont après tout bien le droit même si, je t'assure que j'ai fait des efforts (j'ai lu, en fait, plusieurs de ses ouvrages), je ne les comprends pas. Nous ne partageons probablement pas les mêmes valeurs...
Donc, Vladimir Poutine n'aura pas le Prix Nobel de la Paix, ni Paulo Coelho celui de Littérature. Tant mieux.
Cela ne te dit pas quel nom sera prononcé demain. Beaucoup sont appelés, un seul sera élu - quoique le partage ait déjà été pratiqué, mais c'est l'exception.
Le plus souvent, la surprise est totale et il faut voir l'air ahuri des journalistes littéraires, à l'heure de l'annonce, quand ils ne connaissent rien, ou presque, de l'Ouzbèke ou du Fidjien dont l'oeuvre, d'ailleurs, n'a pas été traduite en français, sinon quelques pages par-ci, par-là, dans des revues confidentielles tirant à cinquante exemplaires et lues par vingt personnes, dont les parents du fondateur qui se sentent moralement obligés de soutenir leur progéniture et attendent avec crainte, tous les trois mois (car ces revues sont généralement trimestrielles), le jour où leur fils, à moins que ce soit leur fille, leur apportera fièrement son dernier-né, qui est aussi parfois le dernier d'une courte lignée, la vocation de ces revues étant de disparaître après quelques numéros. On ne dira assez, je n'insisterai jamais comme je le devrais, sur l'immense travail de défrichage que font ces pionniers dans la jungle de la littérature mondiale, ou de la jeune littérature naissante, ou de la littérature écrite entre 1867 et 1869, aujourd'hui bien oubliée... Mais personne ne peut tout lire, même pas moi qui y mets pourtant du cœur, et les confidences de ces revues étant restée entre confidents, le journaliste littéraire, j'y reviens, souffle un grand coup, lâche un gros mot et écume les encyclopédies, sur papier ou sur la Toile, pour écrire les 3.000 signes commandés par son chef.
Peut-être serai-je dans cet état demain, nul ne peut prévoir l'avenir et moins encore un Prix Nobel de Littérature.
Heureusement (encore faudrait-il réfléchir à ce mot), ces dernières années, les grandes agences de paris ont intégré ce sport à ceux que pratiquaient jusque-là les habitués de leurs officines - et à présent de leurs sites -, de l'inévitable football au cyclisme en passant par le baseball, les courses de chevaux et de lévriers... On parie donc sur le lauréat du Nobel de Littérature ce qui, tu en conviendras, est du dernier ridicule mais il semble que certains y gagnent parfois un peu d'argent.
L'étude scientifique des cotes affichées par Ladbroke ou Unibet me semble aussi complexe que la compréhension du boson de Higgs - et que vient-il faire dans ce bazar? Quand même, je suis capable de comprendre que le Japonais - pardon, l'écrivain japonais - Haruki Murakami est en tête de liste dans les deux cas. Il me semble que c'était déjà la même chose l'année passée et que cela n'a pas empêché Mo Yan d'être couronné (ce dont j'avais toutes les raisons de me réjouir, non seulement parce que c'est un formidable prosateur mais surtout parce que j'avais lu plusieurs de ses livres et, tiens, voici sa photo, puisque tu as été assez patiente pour me lire jusqu'ici).
J'imagine mal Murakami recevoir le prix 2013. Non qu'il soit un écrivain médiocre, bien au contraire. Non que je ne connaisse pas son oeuvre - je l'ai même lue plus abondamment que celle de Mo Yan. Mais un Japonais après un Chinois? Je ne le sens pas...
Et les autres favoris des parieurs? Je ne sais pas... Alice Munro, Svetlana Alexievitch, Joyce Carol Oates, Peter Nadas, Assia Djebar, Ngugi wa Thiong'o? Il y en a même un dont je n'ai presque pas entendu parler, dont je n'ai rien lu - et j'ai probablement tort, mais j'en tremble déjà!
Une seule chose peut aider à voir clair: la remontée soudaine d'un outsider (oui, on parle de paris, j'utilise le langage des parieurs) peu de temps avant la proclamation, jeudi à 13 heures (heure suédoise, je ne connais pas le décalage horaire avec ce pays exotique - si, je viens de vérifier, c'est comme en France). C'est arrivé à Mo Yan l'an dernier comme à Tomas Tranströmer l'année précédente - et j'avais eu le temps de lire la moitié de son oeuvre complète (assez mince, il est vrai, surtout si on la compare à celle de Mo Yan) avant d'apprendre que l'Académie suédoise avait confirmé le choix des parieurs. Sauf si cela ne fonctionne pas exactement ainsi mais, après tout, quelle importance?
De toute manière, comment décider qu'un tel ou une telle est le meilleur écrivain du moment sur la planète? La question est absurde, pour le moins. Considère donc avec moi, si tu le veux bien, que nous aurons demain la confirmation d'un talent que nous connaissions déjà ou une belle découverte à faire.
Et que cela ne t'empêche pas de dormir.
Je t'embrasse, chère cousine.
ton cousin.

mardi 8 octobre 2013

Didier Daeninckx et Maxime Lisbonne

Didier Daeninckx écrit et publie beaucoup. Trop? Ne me faites pas dire ce que je ne pense pas. D’un ouvrage à un autre, des lignes de force se dessinent et se recoupent. Dans Le banquet des affamés, on croise Ataï encore vivant en Nouvelle-Calédonie, avant le départ de son corps pour la France métropolitaine puis, plus tard, Le retour d’Ataï, un autre livre de ses livres.
Il ne s’agit pourtant pas de ressasser, mais plutôt de construire la cohérence d’un vaste ensemble – plus de quatre-vingts titres peuplent sa bibliographie, et chacun y est à sa place, comme le détail d’un tableau qui embrasse notre monde, avec ses zones d’ombre.
Dans Le banquet des affamés, Daeninckx imagine l’autoportrait de Maxime Lisbonne, personnage haut en couleurs mû par un idéal révolutionnaire autant que par le goût du spectacle. Né en 1839 et mort en 1905, il a été militaire, forçat, directeur de théâtres, colonel de la Commune, condamné à mort, déporté en Nouvelle-Calédonie, ami de Louise Michel, puis journaliste et à nouveau homme de théâtre après l’amnistie. Il a inventé l’équivalent des restos du cœur (d’où le titre du livre), il s’est battu toute sa vie pour ses idées et pour faire partager ses plaisirs, il s’est souvent attaqué de front à plus fort que lui.
Son existence était déjà un roman, il n’était pas nécessaire d’intégrer de nouvelles péripéties au milieu de celles qu’il a accumulées tout au long de sa vie. Il fallait, en revanche, leur donner la forme adéquate. L’autobiographie permet à Lisbonne d’insister sur ses convictions et la manière dont il les met en pratique. Il s’enthousiasme pour ses réalisations, incapable de calmer le jeu au moment où cela deviendrait raisonnable. Mais il est le contraire d’un homme raisonnable, heureusement pour le romancier. Et pour nous.

lundi 7 octobre 2013

Christian Gailly, dernières notes

On l'associait généralement à la musique, pas n'importe quelle musique, le jazz, dont ses livres épousaient les syncopes et les silences. Christian Gailly, vient-on d'apprendre, est mort à 70 ans. Écrivain d'une rare élégance (je parle de ses romans, pas de lui, puisque je ne l'avais jamais rencontré, mais on peut supposer...), il avait publié depuis 1987 quinze ouvrages chez Minuit, dont Dernier amour, réédité au format de poche la semaine dernière, et les quatre qui suivent, sur lesquels j'avais eu l'occasion de me pencher plus précisément.

L'air (1991)
Christian Gailly a une manière bien à lui de rendre l'épaisseur de L'air, cet élément qui est le titre de son dernier roman. Il y a la lumière, la chaleur, le bourdonnement des guêpes, et les couleurs d'une toile avec laquelle se débat, sans grands résultats, le peintre Soti. Tout effort créatif semble trop important pour lui, comme s'il se débattait dans des filets auxquels il ne parvient pas à échapper. Pour ne rien arranger, Suzanne, sa femme, le regarde d'un air de plus en plus indifférent et Louis, leur fils, a dû faire une grosse bêtise dont nous avons bien du mal à comprendre la teneur.

Malgré tout ce qui pèse sur les personnages comme une menace sourde, l'écriture de Christian Gailly est d'une extraordinaire légèreté. Elle s'avance, elle recule, elle danse comme le font les guêpes dans la lumière, échappant à la densité trop forte de l'air. On est séduit, emporté par ce mouvement dont on partage le rythme, au risque de souffrir des mêmes choses que les personnages.

Dring (1992)
Christian Gailly a un regard et un ton indissociables l'un de l'autre et reconnaissables après quelques lignes: les détails sont d'une netteté parfaite, on croit qu'on va s'y perdre et très vite cependant, une image globale surgit, nourrie de petits éclats de lumière, de phrases courtes et d'hésitations dans le mouvement de la description.
Dring pourrait se résumer en répétant simplement le titre. Cela ferait dring, dring, dring, et Asker, le personnage central, qui vit seul des journées tranquilles, serait à peine perturbé par quelques questions fondamentales: faut-il faire la sieste avant de travailler ou le contraire? Dois-je sortir la poubelle immédiatement ou attendre? À qui sont ces pieds que je vois passer? On sonne: je me lève pour ouvrir ou est-ce que j'attends qu'on renonce à me voir surgir?
Le livre coule comme les jours, paragraphe bref derrière paragraphe bref. On a l'impression que rien ne peut se passer et puis, insidieusement, une sorte de tragédie se met en place. Elle n'est pas prise au sérieux, elle ne pèse pas un seul instant sur l'écriture, mais elle impose petit à petit ses propres lois et entraîne Asker, cet être apparemment immobile, sur un chemin inattendu.

Il y a beaucoup de grâce dans Dring. Elle naît dès les premières lignes et ne disparaît pas avec les dernières. Elle est aussi une des marques de Gailly, un écrivain qu'on devine insensible aux grandes tendances du moment et qui se préoccupe surtout de rester fidèle à ses propres conceptions, très musicales, du roman.

L'incident (1996)
Il faut peu de chose, parfois, pour engendrer de grandes catastrophes. Christian Gailly, un écrivain qui ne pousse pas ses titres du col, le prouve une fois encore dans L'incident. Sa bibliographie fait rêver, on se la répète comme une brève litanie : Dit-il, K. 622, L'air, Dring, Les fleurs et Be-bop. De petites pierres qu'il lance dans un quotidien qui s'en trouve à peine bousculé, mais bousculé quand même...
D'ailleurs, tout commence par une bousculade, en rue. Marguerite Muir vient de s'acheter une paire de chaussures et se retrouve dans la cohue, sur le trottoir. N'eut pas le temps de refermer son sac à main. On la bouscula. On le lui arracha. Qui, on? Du calme.
Du calme, en effet. Christian Gailly n'est pas du genre à précipiter le mouvement. Ses vies minuscules à lui méritent qu'on s'y attarde, qu'on en examine les détails. C'est dans leurs détails, en effet, que se trouve la vérité de ses personnages.
Ses personnages, donc: Marguerite Muir, dentiste, la quarantaine, passionnée d'aviation, assez pour piloter pendant ses loisirs; Georges Palet, qui ramassera le portefeuille de Marguerite, aura le réflexe assez naturel d'aller le porter à la police, puis dérapera sur l'idée de cette femme dont un fragment d'existence a croisé la sienne, assez pour devenir l'objet d'une chasse obsessionnelle.
Trois lignes de citation, ci-dessus, ont dû suffire pour constater que Christian Gailly pratique l'écriture comme une gymnastique complexe, dans des mouvements hachés, avec des reprises de souffle et de brèves apnées. Un autre exemple pour restituer ce ton singulier, avant que Georges trouve le portefeuille de Marguerite. Il vient de faire remplacer la pile de sa montre: En attendant, il paya. Passa sa main dans le bracelet extensible, ajusta la montre à son poignet, la regarda. Elle était comme neuve, pas une rayure, pas un éclat dans le chrome, une vague trace sur le verre, mais rien, ça se nettoie, la trace du doigt d'une fille, mais rien, ça s'en va. Nous voici de nouveau réunis, lui dit-il, on s'en reprend pour un an et demi.
S'il savait, il ne parlerait pas ainsi à sa montre. Parce qu'avant, bien avant un an et demi, il y aura la rencontre avec Marguerite, et une succession d'événements qui l'entraînent loin de ses habitudes, et jusque dans le ciel bleu, si bleu que sa profondeur vertigineuse donne des sensations d'infinie plongée.
Mais il ne faut pas en dire trop, on aimerait parler de ce roman à la manière dont l'auteur nous en livre les éléments, pièces d'un puzzle qu'il reconstitue patiemment, ou fils d'une tapisserie assemblée avec précision. Laisser venir les choses, laisser s'attarder le regard, comme celui de Marguerite sur Georges en noir, blanc, gris. Prendre le temps d'intégrer au récit les huit phases auxquelles le pilote doit être attentif, de la visite prévol au parking, après l'atterrissage. Christian Gailly le fait bien, lui, dans des pages techniques, froides, coupantes comme le passage d'un avion au-dessus de soi. Cela paraît assez gratuit, mais, curieusement, s'inscrit malgré tout dans le droit fil d'une logique romanesque implacable.

Artisan solitaire et rigoureux d'une entreprise littéraire toujours surprenante, Christian Gailly nous fait des cadeaux appréciables parce que très personnels, et on les reçoit avec un plaisir qu'il ne faut pas dissimuler.

La passion de Martin Fissel-Brandt (1998)
Christian Gailly nous avait donné l'habitude de titres brefs. Le voici qui surprend avec un intitulé, à sa mesure, presque interminable: La passion de Martin Fissel-Brandt. Il n'a pas pour autant renoncé à une grande économie de moyens dans l'écriture.
Son neuvième roman commence ainsi: 13 à 19 grammes. C'est ce que pèse un rouge-gorge. Etait-ce suffisant pour faire pencher la balance? Quelle balance? C'est une image. Et continue, à sa manière, par les grands effets de petites causes. Il suffit à Martin Fissel-Brandt, dans la maison où il est en vacances, d'avoir l'attention attirée par cet animal minuscule, quelques grammes, pour que sa vie bascule. L'oiseau a fait bouger un cadre. Derrière le cadre, il y a une lettre. La lettre appartient à une femme qui habite Paris, son adresse est celle qu'Anna occupa quand Martin la fréquentait. Le même appartement, pour faire bonne mesure. Anna a disparu, elle avait une bonne raison pour cela, elle l'avait annoncé depuis longtemps. Une piste se dessine, la passion renaît...
Passion bien sage dans le texte, toujours aussi retenu, mais qui envoie Martin Fissel-Brandt, cadre chez Volvo, dans un pays asiatique lointain où, peut-être, il lui sera donné de retrouver Anna, malgré la guérilla qui empêche de vivre normalement. Il y a des tirs, des phares qui explosent, des morts...
Il y a surtout, en moins de cent cinquante pages, tout un parcours tendu vers un but unique, sans jamais insister sur celui-ci, puisqu'il se trouve tout naturellement au bout du chemin.
Christian Gailly a l'art de dire beaucoup en peu de mots. Mais on entend bien ses sous-entendus, qui font l'essentiel de son roman.

Et, pour ne pas l'abandonner ainsi, les premières lignes de La roue, recueil de nouvelles paru l'an dernier:
Il faisait très chaud, 35 degrés sous abri. Je n’ai pas dit à l’ombre, j’ai dit sous abri. Je m’en doutais un peu, remarque, ça ne m’a pas surpris. À force de vivre, n’est-ce pas, on a l’habitude, on évalue la température de l’air. À un ou deux degrés près, on le sait, on est capable de dire combien il fait. Moi je pensais qu’il faisait 32 ou 33, jusqu’à ce que j’aille voir.
Je n’y suis pas allé exprès. Je me moquais bien de savoir exactement combien il faisait. J’ai lu 35 degrés sur le vieux thermomètre accroché dans la remise quand je suis allé chercher le marteau. La caisse à outils était sur l’établi, sous le thermomètre, alors j’ai regardé. Pour autant je n’ai pas eu plus chaud. Un gros marteau dont je ne me sers jamais.
Je n’ai d’ailleurs pas eu à m’en servir, ma seule force a suffi. Je dis ma seule force, je parle de ma force comme si, j’ai l’air de dire que, mais non. Plutôt modeste pour un homme de ma taille, ma force, néanmoins supérieure à celle de cette femme. En tout cas suffisante, car même supérieure elle aurait pu ne pas suffire. Elle a suffi. Mais je ne pouvais pas le savoir. Je suis donc allé chercher le marteau que la femme me demandait. Elle a sonné chez moi pour me demander ça.

Viviane Forrester en son passé

Viviane Forrester avait longtemps gardé pour elle ses souvenirs de la Seconde Guerre mondiale. Malgré tout ce qu'elle avait vécu, mais qu'elle ne devait pas, d'une certaine manière, se sentir autorisée à communiquer à n'importe qui. Pour qu'ils lui reviennent dans Ce soir, après la guerre, il a bien fallu qu'un climat, que des événements, qu'une succession de coïncidences la poussent à dire «je» et à retrouver, par l'écriture, ces années difficiles: elle appartenait à une famille juive, certes privilégiée par ses moyens financiers, mais néanmoins menacée. Elle n'a pas été envoyée vers les camps de la mort, mais elle aurait pu. Ce climat, non dramatisé, mais restitué dans l'incohérente vérité des moments vécus alors, Viviane Forrester s'était en 1992 - enfin, pourrait-on dire - décidée à en faire le sujet d'un livre dont on pouvait se demander pourquoi il venait seulement à ce moment, et pas beaucoup plus tôt, plus près des moments dont il parle.
«J'avais envie de ne plus écrire à propos de moi comme on le fait à travers des romans ou des essais, mais d'écrire des choses exactes, et en prenant des risques. Parce que je dis des secrets, des secrets qui en étaient même pour moi.»
C'est probablement pour cela qu'on se trouve immédiatement de plain-pied avec ce que Viviane Forrester raconte: parce qu'elle nous prend à témoin, non pas d'une aventure exemplaire, mais de choses qui ne se disent pas. Encore faudrait-il savoir pourquoi elles étaient censées ne pas se dire...
«J'avais l'impression qu'il ne nous était rien arrivé pendant la période de l'Occupation, parce que nous n'avions pas été déportés, et puis en écrivant le livre je me suis rendu compte qu'il nous était arrivé beaucoup de choses. Ce n'était pas rien, ce qui nous était arrivé, nous avions été très outragés, persécutés, insultés. Après la guerre, j'ai su ce qui aurait pu nous arriver, dont on se doutait déjà un peu pendant la guerre mais c'était très mystérieux. Il est certain que la mort ne nous aurait pas fait peur. Je paniquais à partir de choses mystérieuses, impensables...»
Il y a, malgré tout, mais le paradoxe n'est qu'apparent, des passages très drôles. Ou plutôt: ridicules. Viviane Forrester n'épargne pas ses personnages, et il ne faut pas oublier qu'elle est un des personnages, que les autres sont, pour l'essentiel, les membres de sa famille, des proches. Elle ne cache pas, là non plus, ce qu'habituellement on ne dit pas, parce que son entreprise est celle de la vérité.
«C'était ça, la vie. Et c'était d'autant plus pathétique. C'est une chose qui n'a pas beaucoup été dite. Peut-être que j'avais une famille particulièrement ridicule. Mais on n'était pas faits pour être des victimes. Chaque personne vit son unique destin, quotidiennement. Mes parents ne perdaient pas leurs privilèges, ne changeaient pas de comportement, c'est là qu'il y a un décalage. Nous n'étions pas sympathiques, c'est ce que je voulais montrer.»
Quand j'ai rencontré Viviane Forrester à la sorte de ce livre maintenant réédité en poche, il a fallu du temps pour qu'elle finisse par admettre que, peut-être, l'époque qu'elle vivait maintenant n'était pas sans rapports avec le besoin qu'elle avait éprouvé de raconter sa guerre. Elle ne le dit pas aussi clairement. Est-ce moins clair pour autant?
«Une des choses qui m'indignent beaucoup, c'est que beaucoup de gens, après la guerre, ont trouvé comme excuse qu'ils ne savaient pas qu'il y avait les chambres à gaz. C'est comme si on pouvait tout nous faire, sauf nous tuer en masse. Ce n'est pas vrai du tout, et je suis très sensible à ce qui se passe actuellement.»

samedi 5 octobre 2013

Philippe Lançon transporte avec lui ses îles et ses lectures

La première fois, Philippe Lançon, s’était avancé masqué : en 2004, son roman Je ne sais pas écrire et je suis un innocent était paru sous le pseudonyme de Gabriel Lindero. Comme dans Les îles, il y était question de Cuba. « C’est lié à beaucoup de choses dans ma vie, professionnelle et privée », explique-t-il. On s’en doutait un peu : le narrateur des Iles s’appelle… Philippe Lançon. « En fait, c’est surtout moi dans le prologue. Pour le reste, je lui prête beaucoup de choses que j’ai pu vivre ou croiser, mais je ne dirais pas que sa manière de penser est systématiquement la mienne. Le narrateur est une conscience molle et un peu dépressive, dont la dépression lui permet, par association de souvenirs, d’idées et de choses concrètes, d’accueillir un tas de personnages et l’histoire dont il est question. »
L’histoire envoie à Cuba, pour des vacances, une avocate de Hong-Kong (une autre île). Jad, pendant ces vacances où elle est accompagnée par Jun, une amie londonienne, devient folle. Rien ne semblait l’y prédisposer. Rien non plus n’aurait dû conduire le narrateur, épris de normalité, à écrire sur la folie de Jad si Marylin, originaire de Cuba et qui a été sa femme, ne l’y avait poussé.
Philippe Lançon imagine bien les îles capables de rendre fou. Ou plutôt, précise-t-il, « au sens où elles permettraient d’aller vers quelque chose qui ressemble à une vérité. L’insularité, c’est banal de le dire, renvoie à la solitude. On finit toujours par se cogner à cette mer qui est autour. Comme ce sont des îles tropicales, s’y ajoute la chaleur suffocante et saturante qui enveloppe les personnages. Cela renvoie à des états de solitude qui, à mon sens, sont les seuls dans lesquels on peut accéder à certains aspects d’une vérité sur soi. »
Le romancier transporte avec lui les îles qui lui sont chères. « A force d’avoir été arpentées, imaginées, rêvées, fictionnées, étudiées sous l’angle du reportage, aimées sous forme de femmes et autres, elles deviennent des appendices de la manière dont je peux vivre les choses, aborder à la fois les gens, les paysages et les événements. »
Philippe Lançon semble transporter aussi avec lui la littérature qu’il aime, et dont il parle dans Libération. Les îles est un roman farci de ses lectures. « J’espère que c’est sous forme très concrète. Les livres, dans l’esprit du narrateur, ne sont absolument pas des références. Ils sont tombés de leur bibliothèque et ils sont présents concrètement, sensuellement dans la vie. Par exemple, quand Jun, paniquée par ce qui arrive à son amie, s’obstine à lire Wittgenstein, elle le fait par chagrin, parce que son mari mort s’y intéressait, et pour trouver des solutions. Mais Wittgenstein en soi n’a aucune importance, et d’ailleurs elle n’y comprend rien. »
Si Les îles nous raconte une histoire, c’est surtout un roman dans lequel la mélancolie du narrateur incite à une sorte de méditation lente. La lenteur convient d’ailleurs à sa lecture, puisque celle-ci engage une réflexion sur l’existence, sans esprit de système mais en utilisant au mieux les événements pour rebondir d’une direction vers une autre. « Est-ce que c’est une bonne histoire ? On s’en fout, des bonnes histoires, il y en a partout. Mais à partir de là, le narrateur procède, à sa façon, à un véritable examen de conscience. » Et c’est le cœur du livre.

vendredi 4 octobre 2013

Le Cri fait silence, la fin d'une maison d'édition

C'était il y a un peu plus de trente ans, à Bruxelles... Je connaissais Christian Lutz pour avoir travaillé avec lui chez Libris, la plus importante librairie de la ville - la Fnac n'existait pas - et, chez Marabout, je recevais des manuscrits très éloignés de ce que publiait alors cette maison, du livre pratique exclusivement. Des auteurs avaient encore en mémoire l'époque où Jean-Baptiste Baronian y faisait vivre un fantastique rayon fantastique. Christian m'avait demandé si je ne voulais pas l'aider à trouver des textes pour la maison d'édition qu'il mettait sur pied, Le Cri. Le Cri parce qu'il rêvait d'un logo qui rappellerait le tableau d'Edvard Munch. Cela ne s'est pas fait, mais le rectangle qui fut longtemps le signe de reconnaissance de la maison rappelait l'oeuvre qui aurait dû se trouver à l'intérieur - en creux, comme un silence.
Je faisais office de directeur littéraire dans la structure naissante. Et, ma foi, je suis assez fier des deux ouvrages avec lesquels le catalogue du Cri s'est inauguré.
Il y avait là L'oiseau vespasien, un roman (disons un roman, oui, ce sera plus simple) gorgé de poésie et de mots-valises qu'André Miguel, son auteur, peinait à faire publier parce qu'il ne ressemblait, malgré son évidente beauté, à rien de connu - rien d'habituel, pour le moins. J'avais eu connaissance de l'existence du manuscrit grâce à Jacques Bourlez, un journaliste de radio fou de littérature et poète lui-même.
Il y avait aussi Laura Colombe, de Nadine Monfils, des contes pour petites filles perverses sous le charme desquels était tombée Leonor Fini, qui allait illustrer la couverture. Nadine était un de ces auteurs qui envoyait encore chez Marabout des textes qui n'avaient plus de collection pour les accueillir. Mais, y jetant quand même un coup d’œil, il m'avait semblé y trouver un talent neuf, je les avais lus avec attention, nous avions travaillé ensemble et le manuscrit, un peu foutraque, avait fini par prendre l'allure d'un livre.
Ce fut aussi, à la mesure d'une maison d'édition toute neuve et presque sans moyens, le premier succès (en attendant que Nadine Monfils devienne, plus tard, une écrivaine suivie par des dizaines de milliers de lecteurs), celui qui permit d'aller plus loin, de publier, comme un cadeau que nous nous faisions avec la complicité d'un imprimeur qui voyait là un investissement sur l'avenir, deux petits livres écrits par nous-même, l'un par Christian Lutz (désolé, Christian, j'ai oublié le titre de ton livre), l'autre, donc, par moi-même (Quadrichromie). Péché véniel de narcissisme, dirais-je...
Il y avait eu aussi, et surtout, dans la première année d'existence, trois ouvrages d'auteurs belges de grande taille, et qui n'arrivaient pas avec des fonds de tiroir: Gaston Compère, avec Les griffes de l'ange, Georges Thinès, avec L'homme troué, et Jean Muno, avec Les petits pingouins. Ce n'était pas rien.
L'année suivante, Christian avait décidé de voir plus grand: six titres d'un coup pour la Foire du Livre. Du bon, du très bon, et un peu de moins bon, sur quoi je n'avais pas eu à donner mon avis - et cela signa la fin de nos relations professionnelles à l'intérieur du Cri.
Ensuite, la maison a connu des hauts et des bas mais a tenu le cap, finissant cependant par mettre sur pied un catalogue de grande qualité. Que deviendra-t-il, ce catalogue? Difficile à dire aujourd'hui.
Mais une chose est certaine: Christian Lutz a dû mettre la clef sous le paillasson et le rectangle vide des débuts retrouve, malheureusement, tout son sens.
Le Cri fait silence...

jeudi 3 octobre 2013

Les marais pontins suscitent la verve de Pennacchi

César, Néron, Napoléon et Mussolini ont eu un projet identique : assécher les marais pontins, au sud de Rome, pour en faire une région cultivable et surtout habitable, débarrassée en même temps de l’humidité et des moustiques porteurs de la malaria. Mussolini y est parvenu, raconte Antonio Pennacchi dans Canal Mussolini, un roman bourré d’ironie, et dont il faut parfois prendre les affirmations au deuxième degré. Ainsi, le succès de Mussolini devait peut-être plus à la propagande selon laquelle il avait toujours raison qu’à l’éradication réelle de la maladie. Malicieux, le narrateur note que la malaria disparaît seulement après la Seconde Guerre mondiale, grâce aux Américains qui y ont expérimenté le DDT sur une grande échelle, quand on ne connaissait rien de sa nocivité.
La famille Peruzzi, des paysans, a eu une chance au début du 20e siècle : connaître Edmondo Rossoni, longtemps proche de Mussolini avant de participer à sa destitution en 1943. Grâce à Rossoni, les Peruzzi reçoivent, ainsi que d’autres cultivateurs, des terres récemment mises en valeur dans les années 30. Ce qui implique, bien entendu, un parcours assez proche du fascisme italien dans ses années fastes. Le romancier empêche habilement qu’on s’en indigne, en refusant une vision anachronique de l’époque à un lecteur qu’il interpelle sans cesse. Tout en ne s’interdisant pas de comparer, quand cela arrange le récit, avec des événements plus proches de nous. C’est pourquoi les noms de Silvio Berlusconi ou d’Eddy Merckx, par exemple, se retrouvent au détour d’une phrase.
Les trajectoires individuelles, influencées par les événements politiques, se croisent et se recroisent à tel point que cela en devient hypnotique. Même quand le narrateur n’est pas convaincu lui-même par ce qu’il raconte, on a envie de le suivre, quelle que soit la liberté qu’il nous donne : « Tels sont les faits, je vous l’ai dit, ainsi qu’on me les a racontés. Si vous voulez les croire, croyez-les, sinon faites ce que bon vous semble ».

mercredi 2 octobre 2013

Tom Clancy, fin de séries

Tom Clancy, ça vous dit quelque chose? Si vous aimez les thrillers musclés basés sur une vision relativement simple du monde, il est possible que ses livres occupent un bel espace dans votre bibliothèque. Il en écrit par séries, avec Jack Ryan comme héros (une quinzaine de titres, dont certains en deux volumes) - ses plus grands succès, aussi - et les connaisseurs ont lu, sans doute, Op Center et Net Force (une dizaine de titres chacun). Si ce n'est pas votre ordinaire, il est probable que vous ignorez tout, à moins d'être bibliothécaire ou libraire, de cet auteur né en 1947 et dont on vient d'apprendre la mort.
Personne ne fera semblant de croire qu'il a révolutionné la littérature, même dans son genre. Mais il était efficace et savait travailler avec des collaborateurs qui ne l'étaient pas moins - puisque pas mal de ses livres ont été cosignés avec un autre auteur.
J'ai dû en lire deux ou trois - et les oublier. Mais je me souviens vaguement d'un film sorti en 1990, A la poursuite d'Octobre Rouge - même si, en réalité, je me souviens surtout de l'impression que m'avait fait la bande son du film, très loin du Monde du silence que j'avais découvert enfant.
On dira que, pour la première fois de sa vie, Tom Clancy cessa d'écrire - pour parodier le dernier paragraphe d'Octobre Rouge (et, non, je n'ai pas des mètres linéaires de l'oeuvre de Tom Clancy dans mes rayonnages, seulement quelques mégas dans ma bibliothèque électronique):
Ryan rata le lever du soleil. Il embarqua à temps à bord du 747 de TWA qui partait à 7 h 05. Le ciel était couvert et, quand l’appareil sortit des nuages pour émerger à la lumière du soleil, Ryan fit une chose qu’il n’avait jamais faite. Pour la première fois de sa vie, Jack Ryan s’endormit en avion.
Tom Clancy n'a pas pour autant fini de publier: Command Authority est annoncé, en collaboration avec Mark Greaney, pour décembre de cette année. Jack Ryan, président des Etats-Unis, se trouve face au nouvelle homme fort de la Russie. Une vision simple du monde, je vous le disais...

Une publicité pour J.M. Coetzee

Je lisais tout à l'heure, comme chaque semaine, Les Inrockuptibles. Dans les pages consacrées aux livres, je tombe sur ceci:


Bien. J'ai en effet écrit ce mot dans mon article sur une enfance de Jésus. C'en est même le dernier mot. Mais il y en a 536 autres, bien nécessaires pour essayer d'approcher ce que j'ai trouvé dans ce livre... éblouissant (d'accord avec moi-même). Je sais que la publicité ne fonctionne pas sur base de textes de 3216 signes. Il n'empêche que, passé un bref, très bref moment de satisfaction (tiens! on a lu mon article!), c'est toujours du dépit que j'éprouve. Comment pourrait-il en être autrement?

Un gentil tueur impitoyable, vu par Marc Dugain

Un jour, Marc Dugain a vu un film sur Ed Kemper, assassin de ses grands-parents, de sa mère et d’une amie de celle-ci ainsi que de six jeunes filles. Cela lui a donné l’envie de s’« immiscer dans cet être complexe », comme il l’explique en quelques lignes pour terminer Avenue des Géants.
Al Kenner, ainsi que Marc Dugain a rebaptisé son personnage, a découvert Crime et châtiment en prison. On ne mettra pas cette lecture sur le compte du hasard.
Pas davantage qu’il n’y a de hasard, sinon romanesque, dans l’Avenue des Géants du titre, là où Al Kenner a eu un accident de moto : « j’y ai vu un signe, même si cette appellation tenait seulement aux arbres immenses qui la jalonnaient. » Comme son modèle réel, il mesure 2,20 mètres, ce qui l’empêchera d’entrer dans l’armée pour se battre au Vietnam.
Une taille encombrante ne suffit pas à faire naître une vocation de tueur. Sinon que, moins grand, Al aurait eu une vie différente. Mais ses véritables problèmes résident dans les rapports avec une mère qui lui mène la vie dure, comme d’ailleurs à son mari qui finira par jeter l’éponge en la quittant. Al tue des chats, il en décapite même un pour exprimer, dira un psychiatre, le désir de décapiter sa mère. Cela viendra, plus tard, après d’autres meurtres. Dont plusieurs ne seront révélés qu’à la fin du roman – ils ne surprennent pas, si on a jeté un œil sur la biographie d’Ed Kemper.
Si celui-ci est un sujet idéal pour une fiction, ce n’est pas tant à cause des crimes pour lesquels il a été condamné. Mais plutôt pour le versant psychologique de son histoire et pour la manière dont, devenu grand lecteur, il s’intéresse à son propre cas. Il sera ainsi capable, grâce à ses connaissances toutes neuves, de tromper le psy qui le suit, et même le jury qui décidera d’effacer son premier casier judiciaire – ses grands-parents – après avoir estimé qu’il ne représente plus un danger. On verra comment ils se trompent.
Il serait aisé d’utiliser Avenue des Géants comme socle d’un procès intenté aux psychologues et psychiatres pour leur rôle dans la justice. Là n’est pas le propos de Marc Dugain. En se mettant dans la peau d’un géant très intelligent (Al rappelle plusieurs fois que son QI est supérieur à celui d’Einstein), il explore une personnalité complexe. Beaucoup s’accordent à le trouver gentil et il occupe d’ailleurs sa captivité à enregistrer des livres à destination des aveugles. Mais il a développé par ailleurs les caractéristiques du monstre qu’il est aussi, comme le lui disait souvent sa mère. Il n’est pas quelque part entre les deux. Il est les deux à la fois. Avenue des Géants est, pour cela, un livre inquiétant et bourré de questions sans réponses.

mardi 1 octobre 2013

Goncourt, deuxième sélection : plus de Yann Moix

Les actions de Yann Moix chutent vertigineusement à la Bourse des prix littéraires. Son roman, Naissance, avait déjà été écarté par le jury Médicis dans la deuxième sélection donnée à la fin de la semaine dernière. L'académie Goncourt ne lui aura, elle aussi, permis de faire qu'un tour. Donnée aujourd'hui avec neuf titres - traditionnellement, c'est plutôt huit, est-ce à dire que les choix sont difficiles? -, la deuxième sélection du Goncourt écarte aussi Jean-Daniel Baltassat, David Bosc, Marie Darrieussecq, Pierre Jourde et Thomas B. Reverdy.
Notons qu'il reste là deux premiers romans, ceux de Boris Razon et de Frédéric Verger - le second, seul titre Gallimard encore présent, est excellent, je n'ai pas encore lu le premier. Notons aussi que, sur base de mes lectures et de l'avis éclairé de mes confrères pour les trois ouvrages pas encore lus (les deux autres sont ceux de Sylvie germain et de Laurent Seksik), ces neuf titres pourraient récolter tous les prix de l'automne sans que cela paraisse un scandale.
Dernière sélection le 29 octobre, quelques jours avant la décision finale le 4 novembre.

  • Sorj Chalandon, Le quatrième mur (Grasset)
  • Sylvie Germain, Petites scènes capitales (Albin Michel)
  • Pierre Lemaitre, Au revoir là-haut (Albin Michel)
  • Boris Razon, Palladium (Stock)
  • Laurent Seksik, Le cas Eduard Einstein (Flammarion)
  • Chantal Thomas, L’échange des princesses (Seuil)
  • Jean-Philippe Toussaint, Nue (Minuit)                                    
  • Karine Tuil, L’invention de nos vies (Grasset)
  • Frédéric Verger, Arden (Gallimard)

Pour suivre l'évolution de toutes les sélections, c'est par là.

Jakuta Alikavazovic : le mystère de la collection Castiglioni

Jakuta Alikavazovic joue cartes sur tables : il y a bien une blonde et un bunker dans La blonde et le bunker. Mais pas seulement. La blonde s’appelle Anna, elle vient avec son mari de « consommer leur divorce ». Les italiques sont dans le texte, elles traduisent la surprise de Gray, à qui l’expression semble impropre. Gray est devenu l’amant d’Anna après cinq pages. Bientôt il habite chez elle, dans une maison de la butte Montmartre qui ressemble à un bunker. Elle occupe le rez-de-chaussée, son ex-mari, le rez-de-jardin, en dessous. La situation crée un malaise chez Gray, malgré l’assurance d’Anna : « il n’y avait aucune inquiétude à avoir. » John Volstead, l’ex-mari, ne fréquente pas le rez-de-chaussée et se consacre à l’écriture d’un livre. Du moins le prétend-il. Il a publié vingt ans plus tôt un roman qui a fait sa gloire, Les narcissiques anonymes. Depuis, il vit en face d’une photo qui a fait la couverture de Time Magazine, où il signe le front d’une jeune femme. Cette reproduction est un des mystères dont la romancière parsème son livre, comme autant de mines prêtes à exploser, le moment venu, à la figure du lecteur.
La plus grosse de ces mines est la collection Castiglioni, signalée dès les premières lignes. Elle « est souvent décrite comme éphémère. Le mot est mal choisi ; certainement, elle est fugitive, voire fuyante – si tant est que ces termes puissent s’appliquer à une collection d’art. » Gray devra retrouver cette collection, après la mort de John et l’ouverture de son testament dont une ligne le concerne. C’est assez pour le lancer dans une sorte d’enquête aussi floue que l’objet de sa recherche et pour le placer dans les pas d’un certain professeur Warski, le meilleur (et peut-être le seul) spécialiste mondial de la collection Castiglioni. Il le retrouvera à Venise, en compagnie d’une assistante (dont ce n’est peut-être pas la véritable fonction).
La blonde et le bunker propose quelques certitudes et une quantité bien plus grande de points d’interrogation. Ceux-ci prolongent le roman hors de lui-même. Ils sont pour le lecteur des points d’appui, c’est-à-dire aussi la base solide sur laquelle on prend son élan. Après Le Londres-Louxor, Jakuta Alikavazovic continue à créer une matière romanesque inédite. Elle doit autant à son talent qu’à son goût d’explorer les interstices de la réalité.

lundi 30 septembre 2013

Le Prix Sade à Jean-Baptiste Del Amo

Chère cousine,

Ton œil perçant n'aura pas manqué cette information, en préface de la saison des prix littéraires: samedi, le jury du Prix Sade a choisi son nouveau lauréat, Jean-Baptiste Del Amo, pour son roman Pornographia. Un titre qui aurait presque suffi à établir le choix si l'écrivain n'avait témoigné, dans ses livres précédents, d'un authentique talent. Veux-tu que je t'en donne un début de preuve? Voici les premières lignes de son dernier roman:
Au soir des obsèques, le long du front de mer, je marche à travers les embruns, le fracas des vagues atomisées sur le béton dans le crépuscule, et je laisse mon regard errer à la surface des façades en lambeaux. Au milieu de ceux qu’il me faut désigner comme miens, dans une maison dont les recoins ternes et les odeurs de tiroir ne m’évoquent plus rien, j’ai été saisi d’un malaise. Tout me paraît hostile. Des enfants indistincts jouaient dans l’ombre grise, mais leurs jeux sonnaient faux et l’étain des plats à offrandes tintait sur l’autel lorsque leurs petits pas feutrés glissaient d’une pièce à l’autre. Mes frères fumaient, vautrés dans les fauteuils en rotin, et leurs sourires ravagés m’ont encouragé à me lever. Des écailles de ciment jonchent le sol, crissent sous mes semelles et dévalent la chaussée à chaque bourrasque. Je ne pense à rien, je suis à l’image de ces immeubles dévastés et graves, un corps désert dont les fondations sont de bois vermoulu, ma chair limée par le sel et le sable. Je déambule sans conscience, étourdi par la certitude de ma présence, la confrontation toujours fuie et âprement désirée avec la ville.
Je dois t'avouer cependant que, malgré ce paragraphe en forme de belle promesse, je n'ai pas placé Pornographia en tête de mes urgences de lecture. J'attendrai avec sérénité la réédition au format de poche pour lui redonner une certaine fraîcheur. J'ai un problème avec le Prix Sade, en tout cas avec leur choix de l'année dernière. Un livre très médiatisé, certes, mais qui m'était tombé des mains.
Il est possible, il est probable que ma position est indéfendable. Ce n'est pas parce qu'un jury s'est trompé (à mes yeux) une année qu'il est obligé de persister dans l'erreur. Du coup, j'ose une demande: lis-le, ce livre, dis-moi ce que tu en penses. Après tout, je ne suis pas le seul à avoir un avis sur tel ou tel roman que je viens de terminer. Et ne crains pas de me dire ce que tu penses vraiment, avec toutes les nuances que tu jugeras bon d'apporter - je ne risque pas de te contredire.
Je te souhaite donc malgré tout, chère cousine, une bonne lecture, et je t'embrasse,
ton cousin


samedi 28 septembre 2013

Rentrée littéraire : les choix des libraires

Comme chaque année, Livres Hebdo a demandé aux libraires de choisir leurs romans préférés dans la rentrée. Cela fait un grand jury, 300 responsables de rayons littérature, dont chacun a lu en moyenne 22 livres pour les librairies du premier niveau, 14 pour ceux du second et 13 pour les grandes surfaces spécialisées. Cela peut sembler une proportion bien faible dans une rentrée de 555 romans, mais chacun se faisant son propre programme de lectures, cela débouche sur 139 auteurs cités en littérature française et 109 côté traductions. Si les libraires, et je n'en doute pas, ont à cœur de défendre leurs propres choix auprès de leurs clients, ils élargissent considérablement, même en se limitant comme pour les prix littéraires aux livres cités deux fois, l'offre de ceux-ci: plus de 160 titres retenus.
En tête pour la littérature française, je vous le disais hier, on trouve le même roman que dans les choix des jurys: Au revoir là-haut, de Pierre Lemaitre. Voici les dix premiers, dans l'ordre:

  1. Pierre Lemaitre, Au revoir là-haut (Albin Michel)
  2. Sorj Chalandon, Le quatrième mur (Grasset)
  3. Claudie Gallay, Une part de ciel (Actes Sud)
  4. Véronique Ovaldé, La grâce des brigands (L'Olivier)
  5. Valentine Goby, Kinderzimmer (Actes Sud)
  6. Thomas B. Reverdy, Les évaporés (Flammarion)
  7. Chantal Thomas, L'échange des princesses (Seuil)
  8. Romain Puértolas, L'extraordinaire histoire du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea (Le Dilettante)
  9. Léonor de Récondo, Pietra viva (Sabine Wespieser)
  10. Sylvie Germain, Petites scènes capitales (Albin Michel)

Pour les traductions, les Etats-Unis dominent, dans la qualité comme dans la quantité. Mais d'autres pays sont présents:

  1. Richard Ford, Canada (L'Olivier)
  2. Laura Kasischke, Esprit d'hiver (Bourgois)
  3. Bergsveinn Birgisson, La lettre à Helga (Zulma)
  4. Colum McCann, Transatlantic (Belfond)
  5. Jaume Caubré, Confiteor (Actes Sud)
  6. Louise Erdrich, Dans le silence du vent (Albin Michel)
  7. John Maxwell Coetzee, Une enfance de Jésus (Seuil)
  8. Hallgrimur Helgason, La femme à 1000° (Presses de la Cité)
  9. Javier Marias, Comme les amours (Gallimard)
  10. Alan Hollinghurst, L'enfant de l'étranger (Albin Michel)

Je n'ai pas tout lu (44 romans à cette date, si vous voulez tout savoir). Mais, si j'en juge par les sept livres de ces vingt-là qui ont déjà fait partie de mes lectures, les libraires ont un goût très sûr.

vendredi 27 septembre 2013

Prix littéraires : les premiers choix des jurys

Ne traînons pas, si on veut analyser le premier tour de table des principaux jurys littéraires, il faut le faire maintenant. Mardi, l'académie Goncourt donnera déjà sa deuxième sélection.
(Mais quand pourrons-nous souffler?)
Je n'ai aucun mépris pour aucun prix - ce serait un comble - mais je ne vais pas intégrer tous ceux dont vous avez le détail ici (déjà qu'il en manque...). Voyons ce qui se passe pour les lauriers traditionnels, vous comprenez ce que je veux dire, les bien installés derrière une bonne table et barricadés derrière leur réputation. Dans l'ordre chronologique d'attribution: le Grand Prix du roman de l'Académie française, puis Goncourt et Renaudot (un couple indémodable), Femina, Médicis et Interallié. Je leur joins, pour services rendus à la littérature (ou au commerce du livre, ou aux copains, c'est selon), les prix Décembre, de Flore et Wepler-Fondation La Poste qui se glissent subrepticement dans un calendrier aussi chargé que les journées internationales de ceci ou de cela qui ne me laissent plus le temps de penser à moi-même, alors que c'est quand même l'essentiel, non? Vous me direz que... d'accord, ce n'est pas le propos.
Où en étais-je, d'ailleurs?
Ah! oui, ces sélections. Qu'est-ce qu'on va faire avec ça? Peser, écouter la rumeur, mesurer la vitesse du vent et trouver l'âge du capitaine? Il n'y aura pas d'équations, et même pas de soustractions, seulement des additions à faire sur les doigts d'une main pour "classer" (ouh! le vilain mot!) les romans par nombre d'apparitions dans les premières sélections de ces neuf prix. Zou! c'est parti.

(Un long moment de silence...)

Voilà, j'ai fait les comptes, et ne me dites pas que c'est ridicule, je le sais. Il n'empêche, j'en connais que cela va intéresser.
Le roman de Pierre Lemaitre, Au revoir là-haut, est le seul à être retenu cinq fois. Ce qui ne lui donne aucun autre avantage que la majorité, pour l'instant, mais quand même...
Quatre fois, les jurés se sont penchés, avec l'air d'approuver ce qu'ils avaient lu (ou entendu dire), sur les romans de Nelly Alard, Yann Moix, Frédéric Verger et Philippe Vasset.
Ont été sélectionnés trois fois, les romans d'Etienne de Montety, Thomas B. Reverdy, Laurent Seksik, Karine Tuil, Tristan Garcia, Brigitte Giraud et Céline Minard.
Ils sont aussi quinze à avoir été sélectionnés deux fois.
Ce qui nous donne 27 livres plurinominés, si j'ose dire, et 37 (à un ou deux près, je n'ai pas vérifié mon premier compte) présents dans l'une ou l'autre sélection. Je ne parle là, vous l'aurez remarqué, que des romans français. En voilà donc une grosse soixantaine toujours sous les feux de l'actualité (bon, d'accord, ce n'est pas la Syrie). Pas si mal, en somme, sur un total de 357 romans sortis à la rentrée...

Demain, sauf imprévu, je vous parlerai des choix faits par les libraires pour Livres Hebdo. En roman français, c'est simple: Pierre Lemaitre est aussi le premier de la classe. Le reste, je vous raconterai.

jeudi 26 septembre 2013

Julie Otsuka, polyphonie de voix de femmes

Dans son deuxième roman, l’Américaine Julie Otsuka s’inspire de faits réels : l’arrivée aux Etats-Unis d’émigrants japonais au début du 20e siècle. Et tout ce qui arriva ensuite, jusqu’après l’entrée en guerre du pays d’accueil contre le pays d’origine, au moment où chaque Japonais était soupçonné d’ourdir des complots sur le territoire américain.
Mais Certaines n’avaient pas jamais vu la mer dépasse l’anecdote pour en faire la matière d’un livre dans lequel la romancière embrasse une quantité considérable de destins en les confondant sans leur faire perdre leurs caractéristiques individuelles. Dans la première phrase, et dans beaucoup de celles qui suivront, le sujet est collectif : « Sur le bateau nous étions presque toutes vierges. » On voit qu’il sera question exclusivement des femmes, qui ont été promises à un mari américain – et se demandent quel sera leur avenir. Elles l’apprendront très vite, dès leur arrivée, quand elles auront constaté que les hommes venus à leur rencontre ne ressemblent que de très loin à ceux des photos qui leur avaient été envoyées. Ils ont les mains calleuses et des manières frustes, quand on leur avait annoncé des banquiers. Ils ont pris femme pour le travail aux champs, si pénible que certaines ne s’en relèveront pas. Ils ont pratiqué la rencontre à distance, et les mensonges qui l’accompagnent, bien avant l’ère d’internet…
Assez vite, le « nous », qui ne sera jamais tout à fait abandonné, cède partiellement la place à des cas particuliers, à des prénoms, des noms de famille. Les détails pullulent. Plus ils sont nombreux et précis, plus ils participent à la construction d’un univers dans lequel toutes sont à nouveau englobées. Et le roman fait son chemin sur une étroite ligne de crête d’où Julie Otsuka considère en même temps toutes ces femmes et chacune d’entre elles.
Voici un livre dont il est difficile de se détacher. Il chante un air douloureux, pas si éloigné de celui d’un negro spiritual, car d’un esclavage à un autre la distance est mince, malgré les différences culturelles. Il dit l’espoir : « Un jour, nous étions-nous promis à nous-mêmes, nous partirions. Nous travaillerions dur afin d’économiser assez d’argent pour aller ailleurs. En Argentine, peut-être. Ou au Mexique. A São Paulo, au Brésil. A Harbin en Mandchourie, où d’après nos maris un Japonais pouvait vivre comme un prince. » Puis l’espoir presque toujours déçu. Avec parfois, malgré tout, de brefs rais de lumière qui viennent, pour l’une ou l’autre, embellir provisoirement l’existence.
Bref, un roman puissant malgré sa brièveté, à côté duquel il ne faut pas passer.

mercredi 25 septembre 2013

Chloé Delaume, la guerre des mots, jusqu’à la mort

Chloé Delaume l’affirme : elle est « un être d’autofiction. Qui à maintes reprises engage son lecteur à s’écrire par lui-même, à donner à sa vie une forme inédite dont il est le héros. » Le problème est que la guerre menée par elle avec les mots peut être détournée par d’autres en direction de la mort. Et qu’à croire Une femme avec personne dedans, c’est peut-être arrivé. Certes, on ne lit jamais un livre de Chloé Delaume pour y trouver une vérité brute. Le jeu est constant entre ce qui est et ce qui pourrait (devrait ?) être. L’écriture révèle autant qu’elle masque, si bien qu’il arrive de s’égarer, et pas question d’espérer être guidé par l’écrivaine.
D’autant qu’elle semble elle-même, malgré les buts lointains qu’elle se fixe, encore très éloignée de ceux-ci. « Me mettre à la place du père. Etre de l’autre côté. Du miroir comme de l’arme. Etre celui qui décharge. » Plusieurs fois, elle rappelle qu’il s’agit du récit de sa propre Apocalypse. La sienne ! Que personne ne s’avise de la lui emprunter ! Car la violence verbale perce entre les phrases, elle cogne et cogne. Cette littérature inconfortable est de celles qui fouettent sans artifices érotiques, et qui remuent jusqu’à ce qu’on pensait endormi à jamais.

mardi 24 septembre 2013

Lecteurs et libraires ont choisi les prix du Livre de Poche

Trois lauréats pour une collection, ce n'est pas mal. Surtout quand les choix sont de qualité.  Et même, si, par nature, les candidats étaient sélectionnés dans les parutions du Livre de poche... Les lecteurs attribuent deux prix, l'un dans la catégorie littérature, l'autre dans la catégorie policier/thriller. Les libraires n'ont droit qu'à un seul choix. Puisque les vainqueurs sont connus depuis quelques heures (et que je n'arrivais pas à m'endormir), allons-y.

Littérature : Victoria Hislop, L'île des oubliés

Alexis a toutes les raisons de partir en Grèce : elle termine des études d’archéologie et sa mère vient de Plaka, en Crète. Mais elle ignore tout de Spinalonga, la petite île qui, en face du village, a accueilli les lépreux de la région. Comment son histoire familiale a oblitéré la partie liée à ce lieu, c’est ce qu’elle découvre grâce à une femme extraordinaire avec qui sa mère a longtemps correspondu. Le temps des secrets est révolu, la lumière est belle.

Policier/thriller : Jussi Adler Olsen, Miséricorde

Je l'ai lu quand il est paru, je n'ai pas eu l'occasion d'écrire un article - pas le temps? pas la place? je ne m'en souviens pas. Pour être honnête, je ne me souviens pas non plus beaucoup du livre lui-même. En revanche, je sais que j'avais pris mon pied pendant de longues heures haletantes avec ce plutôt polar, puisqu'il y a une enquête, mais quand même thriller, dont Miséricorde a le rythme, soutenu à coups de chocs psychologiques qui ébranlent, au-delà des personnages, même le lecteur.

Prix des libraires : Barbara Constantine, Et puis Paulette...

Barbara Constantine n’est pas encore une habituée des plateaux de télévision mais ses romans rencontrent des lecteurs de plus en plus nombreux. Et puis Paulette…, le quatrième, s’est trouvé tout naturellement dans les listes de meilleures ventes, grâce à celles et ceux qui se trouvent bien d’une littérature construite sur des bons sentiments, sans être mièvre. Il y a, depuis ses débuts, un ton Barbara Constantine, fait de légèreté et de cohésion entre les personnages, même quand il faut manier la truelle pour faire tenir ensemble les morceaux qui semblent vouloir s’échapper.
Ferdinand habite une grande ferme où il est seul depuis que les enfants sont partis. Trop grande, trop vide pour lui. Il se réveille trempé d’urine après des rêves étranges. Il ne va pas très bien, pour le dire simplement. Au début, il n’a pas de solution, il se contente de distractions de gamin pour se changer les idées. Mais leur couleur reste sombre. Quand la maison de Marceline, une voisine qu’il connaît assez peu, se révèle inhabitable, il lui propose d’emménager à la ferme. Il y a de la place, ils ne se gêneront pas. L’idée n’est pas de lui, elle vient de ses petits-enfants, les Lulus (Ludovic et Lucien), pas encore atteints par le quant-à-soi qui interdit aux adultes les propositions spontanées.
Et puis, une fois qu’on a commencé… D’autres invités permanents s’installent petit à petit, tonton Guy à l’occasion d’un veuvage, les sœurs Lumière à celle d’une menace d’expulsion, Muriel parce qu’une étudiante de l’école d’infirmières, cela tombe bien pour faire les piqûres. On ne vous l’a pas dit, mais c’est une bande de vieux qui se forme ainsi dans une ferme redevenue vivante. Le projet Solidarvioc est en marche, et fonctionne plutôt bien malgré quelques inévitables accrocs…
Et puis Paulette…, bien sûr, mais tout à la fin, après de belles tranches de vie quotidienne dans lesquelles mordre à pleines dents, sans se priver de sourire en se laissant porter par une écriture bon enfant, plus travaillée qu’il y paraît, et par la bonne humeur presque inoxydable de cette communauté improvisée.

lundi 23 septembre 2013

António Ramos Rosa, Don Quichotte fatigué

Sale temps pour la littérature. Après Alvaro Mutis, dont on apprenait la disparition ce matin, c'est maintenant le poète portugais António Ramos Rosa qu'il convient de saluer, malheureusement, pour les mêmes raisons: il est décédé aujourd'hui à Lisbonne, à l'âge de 88 ans.
Le but de ce blog n'est pas d'aligner des nécrologies. Et je ne suis pas responsable de coïncidences comme celle-ci, qui associe dans la même journée deux grands écrivains - par leur disparition.
Et, après tout, il n'est pas trop tard pour lire un peu de poésie, n'est-ce pas? D'autant que, pour en savoir un peu plus sur António Ramos Rosa, j'ai sous les yeux un article que je lui ai consacré en 1990, quand, à Liège, le Grand Prix des Biennales de Poésie lui a été attribué. Le voici. Depuis, plusieurs livres avaient été traduits en français.

Un an avant Europalia Portugal, le pays de Pessoa a été mis à l'honneur à l'occasion de la dernière journée de la biennale dont le grand prix est allé à António amos Rosa, un poète que Claude Roy, après l'avoir rencontré en 1968 à Lisbonne, décrivait comme un «Don Quichotte fatigué». Un homme qui n'est pas à sa place dans le monde de son temps et dont la voix ne s'élève cependant pas dans la solitude, puisqu'il est considéré, au même titre que Torga, comme un des plus grands poètes portugais d'aujourd'hui.
Il n'était guère de meilleur choix que celui-là pour conclure des journées où il avait été beaucoup question de sacré et d'absolu, puisque António Ramos Rosa écrit notamment, dans Le Dieu nu(l): «C'est à lui, au dieu muet et insignifiant, que j'appartiens. (...) Un mur blanc se dresse entre moi et lui. Et cependant, comment pourrais-je écrire sans lui? Même absent, il est la possibilité de la parole, l'imminence de la rencontre.»
Robert Bréchon, dans un numéro récent du Courrier du Centre international d'études poétiques, attirait même très précisément l'attention sur ce qui pouvait inscrire António Ramos Rosa au cœur même de la réflexion menée à Liège ces derniers jours: «Ramos Rosa est un poète païen, qui chante la terre mère, où tout commence et tout finit. Il veut l'étreindre dans son immanence, dans sa luxuriante nudité. Il chante la plénitude d'être, et il y a dans certains de ses poèmes une sorte de Sacre du printemps ibérique, une liturgie de la vie animale et végétale, corporelle et sensorielle. Mais il est aussi un poète mystique qui, en célébrant la création, veut retrouver l'incréé, en-deçà de l'espace et du temps réels.»
Lauréat, en 1988, du prix Pessoa pour A Livro da Ignorância (Le Livre de l'ignorance, inédit en français comme la plus grande partie de son oeuvre encore bien peu traduite), António Ramos Rosa s'inscrit dans une tradition lusitaniennne dont on peut espérer qu'elle nous sera de plus en plus accessible. «Dans l'intuition lusitanienne,» écrit Pascal Fleury, «l'écriture respire où la mer commence. C'est dans le regard de l'autre qu'on attend la marée haute des mots fugitifs qui nous cachent et nous ressemblent. Ici, l'âme est une cible mouvante évoluant entre le goût d'une apocalypse douce et la respiration qui propose un règne et dessine un espace pluriel.»
Né en 1925, Ramos Rosa publie depuis 1958 et n'a, en réalité, jamais été capable de faire autre chose: aucun métier n'a pu le retenir, sinon celui qu'il exerce à la perfection, la poésie - mais qui ne nourrit évidemment pas son homme - accompagnée d'abondantes lectures qui l'ont amené à faire de nombreuses découvertes, dont Fernand Verhesen, le secrétaire du jury du Grand Prix des Biennales, a profité comme beaucoup d'autres parmi ses amis et correspondants. «Si l'on réussit un jour à recueillir et à publier sa correspondance, elle sera aussi monumentale et aussi riche que celle des plus grands épistoliers, Voltaire, Diderot, Flaubert ou Gide, pour ne parler que des Français», confie Robert Bréchon.
C'est sur ce grand écrivain, célèbre parmi ses confrères mais inconnu du public, que le Grand Prix des Biennales vient de donner un coup de projecteur. Si les lecteurs y sont attentifs, cela n'aura pas été inutile.

On lira, sur le site Carnets de Poésie de Guess Who, quelques extraits de poèmes, à compléter par la belle page que consacre Michel Camus à un écrivain qu'il avait rencontré.