mercredi 10 juin 2020

La fin du « Magazine littéraire », ancien et nouveau


Un dossier « Des livres pour revivre », coordonné par Hervé Aubron, propose des pistes de lecture dans le nouveau numéro du Nouveau Magazine Littéraire. Mais il s’ouvre par quelques lignes qui ont valeur d’avertissement :
Le « monde d’après », qu’ils disaient… Au lendemain du confinement, et alors que l’évolution de la pandémie demeure en question, nous avons demandé à des écrivains et critiques à quels livres ils s’accrochent pour revivre : penser ou rêver la suite, ou tout simplement trouver l’impulsion pour continuer. En ce qui concerne Le Magazine littéraire, ce n’est pas seulement affaire de circonstance : alors que nous imprimons, le titre est mis en vente par son propriétaire, et son destin encore incertain. On espère qu’on se retrouvera bientôt.
Entre le moment où ces mots ont été écrits et celui où on les lit, l’espoir semble s’être envolé. À en croire un article de Vincy Thomas paru hier sur le site de Livres Hebdo, « Lire avale Le Nouveau Magazine Littéraire ». La nouvelle était dans l’air, ce n’est donc pas vraiment une surprise.
C’est quand même un pincement au cœur pour moi, à un double titre. J’ai été lecteur du Magazine littéraire depuis… euh… longtemps. Depuis-depuis, comme on dirait à Madagascar. Je n’en ai pas connu la toute première formule, quand Guy Sitbon en était le directeur et François Bott, le rédacteur en chef. Mais j’ai pris le mouvement en route avec Jean-Jacques Brochier à la tête de la rédaction, poste qu’il occupa de 1968 à 2003 – et peut-être le fait d’en avoir été écarté à ce moment a-t-il précipité sa mort, l’année suivante. Nicky et Jean-Claude Fasquelle avaient racheté le magazine en 1970.
C’est donc à Jean-Jacques Brochier que j’avais proposé en 1986 un entretien avec Le Clézio, qu’il accepta, qui fut relu par Jean-Louis Hue (futur rédacteur en chef) que je n’avais pas encore rencontré à ce moment (lui à Paris, moi à Bruxelles où se trouvait aussi, pour quelques jours, Jean-Jacques Brochier), entretien qui fut annoncé en « une » du n° 230 de mai 1986 et par lequel j’entamais une collaboration qui allait connaître des jours heureux jusqu’à ce que je m’éloigne géographiquement et que les contacts s’espacent sans jamais s’interrompre vraiment.
Puisque mon dernier article du Magazine littéraire est sorti dans le n° 583 de septembre 2017 (consacré à un roman de Fouad Laroui), je ne mens pas en disant que j’ai été le collaborateur de ce mensuel pendant plus de dix ans. Avec des éclipses, certes, mais on oublie si facilement les mois (et les années, parfois) où le soleil ne brille pas…
Ce que Le Magazine Littéraire avait perdu, en décembre de cette année-là, quand il est devenu Le Nouveau Magazine Littéraire, sous la houlette très provisoire de Raphaël Glucksmann, le lecteur que je suis en a davantage souffert que le collaborateur que je n’étais plus.
Ce qu’il deviendra en fusionnant avec Lire, à moins que le titre de Vincy Thomas soit plus proche de la réalité à venir, je n’en sais rien. Mais non, je ne m’en fous pas du tout, j’espère seulement ne pas être trop déçu.
D’avoir collaboré aussi à Lire – mais une seule fois – ne me console en tout cas pas vraiment de cette information.

mardi 9 juin 2020

Le Goncourt recule pour mieux sauter


Certes, il ne faut pas voir des complots partout…
Mais quand même. Je ne comprends pas en quoi la première sélection du Goncourt 2020 reportée au mardi 15 septembre plutôt qu’en tout début de mois – ce qui aurait donc dû être le mardi 1er septembre – peut avoir un rapport avec les explications fournies hier dans un communiqué :
En raison de conditions exceptionnelles de la rentrée littéraire de septembre qui suit des mois de pandémie ayant gravement perturbé les parutions de livres et les ventes en librairies…
Les perturbations, c’est maintenant, à la suite de la fermeture puis de la réouverture des librairies. Elles avaient, à juste titre cette fois, servi de prétexte à l’attribution précoce des prix Goncourt de printemps – autrefois les bourses Goncourt. Même si la manœuvre avait été rendue moins efficace par le couronnement de la nouvelliste Anne Serre dont le recueil, Au cœur d’un été tout en or, ne sortait que 17 jours après l’annonce. Ce qui, à quelque chose malheur est bon, évitait au Mercure de France, l’éditeur, de devoir précipiter le mouvement des rotatives pour imprimer en urgence les fameuses bandes rouges supposées exciter l’envie d’achat.
Mais, s’agissant de la rentrée littéraire, alors qu’il est probable que la vie aura repris son cours à peu près normal à ce moment (on l’espère, du moins), alors qu’elle se prépare avec très peu de différences par rapport aux années précédentes, je vois mal en quoi l’annonce de la première sélection avec deux semaines de recul peut servir le monde du livre.
Peut-être quelques-uns des membres du jury ont-ils réservé des vacances lointaines et tardives en pariant sur la réouverture totale des frontières, et craignent-ils de n’être pas à Paris le 1er septembre ?
Non, soyons sérieux…
S’il y avait quand même, non pas un complot, mais une intention cachée derrière ce changement de date annoncé haut et fort ? Un soupçon me vient à la lecture de la suite du communiqué :
Les romans parus jusqu'à cette date pourront ainsi figurer dans cette sélection.
Il pourrait s’agir d’une phrase anodine. L’avenir (dans plus de trois mois, ça laisse le temps de l’oublier) le prouvera peut-être. Sinon que mon esprit pervers y voit, ou au moins y subodore, une intention cachée que mon sens du devoir m’oblige à vous révéler.
Car quels sont les romans qui paraîtront entre le 2 et le 14 septembre ? Il y en a un paquet. Mais le calendrier des mises en vente, toujours disponible en bas de cette page, est susceptible de vous mettre sur la même piste que moi : les deux romans de la rentrée littéraire des Éditions de Minuit (qui n’ont plus décroché le Goncourt depuis 1999, c’était Jean Echenoz avec Je m’en vais) sont publiés respectivement le 3 et le 10 septembre. Pile poil dans la période de rattrapage que je scrute depuis hier avec un intérêt croissant.
Ils ne sont pas des moindres.
Laurent Mauvignier donne avec Histoires de la nuit ce qui est peut-être son livre le plus ample : 640 pages (je n’ai pas vérifié la longueur de tous les précédents mais je ne me souviens pas d’avoir rencontré un volume comparable dans ceux que j’ai lus). Cela n’aurait aucune valeur indicative si l’exigence que l’on connaît à cet écrivain n’inclinait à penser qu’il lui avait cette fois semblé nécessaire de conduire son roman jusque-là.
Quant à Jean-Philippe Toussaint, qui nous fait retrouver Jean Detrez au sein de la Commission européenne (il était le personnage principal de La clé USB, l’an dernier) dans Les émotions, il est suivi de près depuis assez de temps par la Commission Goncourt pour que l’hypothèse d’une année faste ne soit pas absurde. « Mais a–t-on toujours envie de savoir ce que nous réservent les prochains jours ou les prochaines semaines […] ? », se demande le narrateur…
Donc, Jean-Philippe Toussaint ou Laurent Mauvignier pour le Goncourt 2020 ? Si j’ai raison, vous me remercierez de vous l’avoir soufflé en juin…

P.-S. du même jour, mais dans l'après-midi. Les Éditions P.O.L, où l'on lit très régulièrement ce blog (je n'en sais rien, en fait), n'ont pas tardé à comprendre l'astuce et à reprogrammer Yoga, d’Emmanuel Carrère, dans un premier temps annoncé à la rentrée, ensuite reporté à 2021 et finalement à paraître le 10 septembre, dans le même créneau. Sera-t-il pris d’assaut par d’autres encore ?

vendredi 5 juin 2020

La semaine de Joseph Kessel

Journaliste, écrivain, académicien français, Joseph Kessel est mort en 1979. Son relatif purgatoire aura duré une quarantaine d’années et la manière dont il en sort est digne d’un homme que l’on dit flamboyant. Il n’y en a que pour lui, ou presque, dans la presse littéraire cette semaine. Un dossier du Figaro littéraire, un grand papier dans Le Monde des livres, l’ouverture de la séquence livres de Libération demain, plusieurs pages de Marc Lambron dans Le Point, j’en oublie probablement…


La raison de cette convergence ? Elle ne vous a pas échappés : la publication, dans la Bibliothèque de la Pléiade, le Panthéon de la littérature, de deux volumes de ses œuvres, accompagnés de l’album annuel, conçu par Gilles Heuré.
Un (petit) événement, une reconnaissance quasi définitive qui n’allait pas de soi tant les liaisons entre journalisme et littérature sont si souvent méprisées – parfois à juste raison, d’ailleurs.
Je n’ai pas eu l’occasion de me plonger dans ces deux volumes (dont une partie se trouve néanmoins éparpillée dans ma bibliothèque sous d’autres formes). Forcément, ils ne sont pas arrivés jusqu’à moi. Au contraire du récit que fait Dominique Missika d’Un amour de Kessel – les femmes lui plaisaient, il plaisait aux femmes, Germaine Sablon fut l’une de celles qu’il aima, malgré un premier contact sans flammes : « D’après la légende, Kessel aurait été trop timide pour l’aborder ! » Cela correspond peu à l’image (peut-être fausse) que l’on a de lui, et Dominique Missika nuance immédiatement : « On n’est pas obligé de le croire. »
Mais je mentirais si je disais que l’ai lu ce récit. Humé, seulement, parcouru en flânant. Le temps de croiser Jean Sablon, le frère de Germaine, ou Maurice Druon, neveu de Joseph, futur notable des lettres et auteur, avec son oncle, des paroles du Chant des partisans.
« Les mots viennent vite. Jef a les idées, Maurice en fait des vers en jouant avec deux doigts sur un piano bancal les notes de la musique d’Anna Marly. C’était comme “l’explosion d’un sentiment qui me travaillait dont je n’avais pas conscience, d’une espèce de rage, de souffrance et d’admiration pour les résistants actifs”, expliquera Kessel au micro d’une journaliste de France Culture, quarante ans plus tard. »
En revanche, j’ai lu Hollywood,ville mirage, que rééditent les Éditions du Sonneur. Ou presque lu. Je m’explique. Un extrait du livre est disponible sur le site. Il m’a plu suffisamment pour me donner envie d’aller plus loin. Mais, au lieu de demander le fichier du texte, je me suis tourné vers RetroNews. Kessel, en 1936, était un journaliste connu depuis des années et il était peu probable qu’il se soit contenté d’écrire sur la capitale américaine du cinéma sans vendre, avant la parution de l’ouvrage chez Gallimard, son texte à la presse, où j’avais donc une bonne chance de l’y retrouver. Peut-être dans une version non définitive, certes, mais avec l’élan spontané (ou de fausse spontanéité) du reportage.
La recherche était simple, le résultat limpide : le mardi 9 juin de cette année-là, L’Intransigeant commence en première page la publication d’un reportage de Josepk Kessel, Hollywood, la ville des mirages.
Les catholiques ont le Vatican.
Les Musulmans ont la Mecque.
Les communistes, Moscou.
Les femmes, Paris.
Mais pour les hommes et les femmes de toutes les nations, de toutes les croyances, de toutes les latitudes, une ville est née depuis un quart de siècle, plus fascinante et plus universelle que tous les sanctuaires. Elle s’appelle Hollywood.
Hollywood !
C’est parti pour dix jours de publication…


Le regard de Kessel sur cette « terre des hyperboles et des surnoms – movieland, filmland, starland – terre par elle-même dévorée, arrachée à tout » n’est pas tendre. Il dénonce le règne des producers pour qui le cinéma est une industrie destinée à faire de l’argent et dans laquelle l’art compte pour bien peu. Il est devant une machine infernale qui en effet dévore les siens, fait grande consommation de vedettes, y compris d’enfants, et pour laquelle les écrivains ou les compositeurs, « même s’ils sont illustres, même s’ils sont payés de 20 à 50 000 francs par semaine, doivent produire dans leurs bureaux numérotés. Leur présence est exigée depuis neuf heures du matin aussi strictement que par un pointage. »
C’est l’usine, où le producer (un dictateur, écrit Kessel) veille au rendement. Mais alors, pourquoi certains films sont-ils quand même beaux et émouvants ? « Ce sont des miracles. Des miracles dus à l’inattention du producer. »
Pour conclure sa série d’articles, Joseph Kessel reconnaît qu’il s’est « peut-être montré trop dur envers la ville des mirages. » Dans la livraison précédente, le récit d’une mésaventure peut fournir un prétexte à la mauvaise humeur du journaliste-écrivain – le projet avorté d’un film sur lequel il travaillait avec Charles Boyer. Il préfère cependant fournir une motivation plus profonde : « Ce n’était ni mépris, ni haine. Mais plutôt, en vérité, de l’amour déçu. »

mercredi 3 juin 2020

Indigestes, les poids lourds

Ils sont là, servis par palettes pour sauver la librairie française et faire repartir à la hausse les chiffres d’affaires des éditeurs et des distributeurs. Merci, Guillaume Musso et Joël Dicker, de participer ainsi au sauvetage d’un secteur (parmi d’autres) en crise. On ne se fait pas de souci pour eux. Leurs livres sortis la semaine dernière, La vie est un roman et L’énigme de la chambre 622, sont respectivement en deuxième et première positions dans les meilleures ventes de livres compilées par le réseau datalib, toutes catégories confondues. Est-ce à dire qu’il est inutile de s’en occuper, qu’ils vivent bien sans moi ?
Penser cela, c’est mal me connaître. Après tout, La vie est un roman n’est jamais que le onzième roman de Musso que je lis, ce qui donne quelques points de comparaison. Et L’énigme de la chambre 622, le troisième de Joël Dicker. Soit, pour chacun, plus de la moitié de la production. (Oui, j’ai dit production…) Affirmera-t-on encore sans rire que la critique se détourne en pinçant le nez des livres qui font le bonheur des vraies gens ? (C’est qui, ces vraies gens ?)
Le lecteur populaire, c’est bien connu, en a marre de l’écrivain germanopratin célébré par les élites (c’est qui, les élites ?), qui considère que Gallimard est sa maison naturelle, dans la rue du même nom, mais qui regrette de n’être entendu que par 0,05 % des auditeurs quand il est interrogé avec finesse (et répond avec intelligence) sur France Culture à deux heures du matin (au fait, il y a quoi, comme émission, à cette heure-là, sur France Culture ? je ne sais pas, à cette heure-là, je lis).
D’ailleurs, cet écrivain germanopratin, que nous raconte-t-il, dans ses livres confidentiels ? Des histoires d’écrivains, pardi ! C’est bien la preuve qu’il n’a aucune imagination mais alors, vraiment aucune, incapable de sortir de son quartier pour aller voir ailleurs ce qui s’y passe. (Demandez à Alexandre Jardin qui se frotte, lui, et s’en félicite tant qu’il s’en gargarise, au monde d’en bas – quant au résultat de l’expérience, il est beaucoup moins félicitable et gargarisable, essayez de lire Française, vous verrez par vous-même.)
Et, donc, puisqu’ils sont si différents des écrivains de l’élite, que racontent-ils, ces écrivains populaires ? Vous n’allez pas me croire : des histoires d’écrivains !
Si, si…
La vie est un roman commence comme un thriller, avec la disparition de Carrie, la fille de Flora Conway, trois ans, alors qu’elle jouait à cache-cache avec sa mère dans leur appartement de Williamsburg, New York. Situation impossible : la pièce est restée fermée, et pourtant il faut se rendre à l’évidence, la petite n’est plus là. On n’oubliera pas de signaler au passage que Flora Conway est romancière – elle a reçu le prestigieux prix Franz Kafka en 2009 après son troisième livre, elle n’apparaît pas dans les médias, son éditrice Fantine de Vilatte gère sa carrière pour elle et la représente dans les grandes occasions, comme ce fut le cas à Prague pour la remise de ce prix littéraire.
Guillaume Musso, on le sait (et, si vous ne le saviez pas, apprenez-le), a l’habitude d’appeler à la rescousse les signatures les plus connues et reconnues. Avant qu’il soit question du prix Kafka, Simenon avait déjà pointé le nez avec une citation extraite de Quand j’étais vieux, je vous épargne tout ce qui va suivre comme références mais c’est, dirais-je, digne de la bibliothèque d’un honnête homme soucieux de se cultiver, à moins que cela ressemble à un trompe-l’œil dans le genre d’une collection de la Bibliothèque de la Pléiade affichée derrière la personne qui vous reçoit chez elle et veut paraître cultivée – encore heureux, ce ne sont pas des reliures achetées au mètre courant.
Donc, Flora Conway, dépressive après la disparition de sa fille, on la comprend, vaguement suicidaire, puis de plus en plus précisément et, au moment où elle va commettre le geste fatal, voilà que…
Le suspense est insoutenable (ne riez pas) : voilà qu’elle se révèle être l’héroïne d’un roman qu’écrit, en France, Romain Ozorski, écrivain à succès, vague double de Guillaume Musso himself, voyez comment la création s’éparpille, se reflète dans des miroirs, et pourquoi on en arrivera à « La troisième face du miroir » dans l’avant-dernière partie.
Si vous n’avez pas lâché avant, car rien de tout cela, outre le fait que ce n’est ni écrit ni à écrire, ne tient vraiment debout à moins d’une lecture très inattentive, vous arriverez alors au cœur de la bibliothèque : les quarante sources des citations rencontrées au fil des pages, à quoi il faut ajouter encore la liste des « autres auteurs, artistes et œuvres évoqués », car il insiste avec insistance (c’est assez ?), Guillaume Musso, il ne lit pas n’importe quoi.
Mais pourquoi, alors, pratique-t-il une phrase si plate ?
On pourrait se poser la même question à propos de Joël Dicker, découvert et porté vers le succès par le grand Bernard de Fallois. Celui-ci, disparu il y a deux ans, a notamment été l’éditeur d’inédits de Proust – Jean Santeuil et Contre Sainte-Beuve. C’était il y a longtemps, Joël Dicker n’était pas né mais il s’en souvient si bien que le chauffeur et majordome de Macaire Ebezner, l’un des personnages principaux de son nouveau livre, s’appelle Alfred Agostinelli, comme le secrétaire de Proust…
Donc, le romancier populaire Joël Dicker met en scène, vous l’aurez deviné, un écrivain publié par Bernard de Fallois et qui souffre, outre de la mort de celui-ci, d’une rupture sentimentale. Besoin de changer d’air ? Un hôtel suisse (car j’ai oublié de vous dire que L’énigme de la chambre 622 se déroule en Suisse, il est vrai que cela n’a guère d’importance sinon pour le monde bancaire où se passent les événements) l’accueille, où il est troublé par l’absence de chambre 622 – la 621bis suit la 621 avant la 623. Troublant mystère, de quoi revenir sur un meurtre qui s’est produit là alors que les cadors d’une banque privée y étaient réunis pour choisir leur nouveau mâle alpha.
Un jeu de yoyo plus épuisant qu’hypnotique commence alors, entre notre époque où enquête « l’écrivain », comme on appelle respectueusement le Joël du roman, et celle du meurtre – avec des rappels chronologiques incessants, de peur qu’on s’égare (mais on s’égare quand même) : « 7 jours avant le meurtre », puis « 6 jours avant le meurtre », ou quelques mois avant, ou quelque temps après…
L’affaire est embrouillée et Joël Dicker tient beaucoup à montrer à quel point elle l’est. Il narre (car, dans ces cas-là, on ne raconte pas, on narre) les moindres péripéties avec moult détails superflus, même et surtout quand elles ne présentent pas le moindre intérêt pour le récit, il caricature sans nuance la manière dont parle Arma, l’employée de maison de Macaire et de son épouse Anastasia, pour qui ses patrons sont « Moussieu » et « Médème », il aligne les poncifs du polar sans savoir qu’en faire d’autre que de les placer les uns derrière les autres.
Franchement, je me suis ennuyé. Cela ne me dérange pas de lire un roman de 576 pages, cela me dérange quand j’ai l’impression qu’il aurait eu une meilleure tenue dans un volume deux fois moindre. Mais alors, qui pour l’écrire ? Je vous le demande…
Pas Guillaume Musso ni Joël Dicker, en tout cas !

mardi 2 juin 2020

L’archéologie moderne est un thriller

Entre deux thrillers, genre qu’il produit à jet continu, Douglas Preston pratique le voyage sous une forme peu touristique. L’archéologie le passionne, il en avait fourni quelques preuves aux Etats-Unis, au Cambodge ou en Egypte. Le voici  avec La cité perdue du dieu singe, au Honduras, dans la région peu connue de la Mosquitia, à la recherche d’une civilisation presque oubliée et des vestiges qu’elle aurait pu laisser. Des légendes courent dans le pays, à quoi correspondent-elles ?
Pour le découvrir, l’équipe à laquelle il appartient utilise les grands moyens : une cartographie des lieux en 3D grâce à une technologie basée sur l’utilisation du laser, si coûteuse et sophistiquée qu’elle est en général réservée à un usage militaire et qu’elle s’apparente à un secret d’Etat. Elle fait gagner un temps fou aux explorateurs : là où des fouilles prendraient des années, voire des décennies, quelques jours suffisent à ratisser par avion un large secteur et à voir ce qui se cache sous la canopée. Bingo ! Le premier objectif est le bon !
Les archéologues à l’ancienne pestent, en apparence parce qu’ils méprisent les procédés modernes et ne jurent que par ce qu’ils appellent la « prospection pédestre ». A leurs yeux, une découverte comme celle-là n’a guère de valeur et, d’ailleurs, son dévoilement dans la presse se fait dans un langage « qui était, selon eux, symptomatique de la vieille archéologie colonialiste à la Indiana Jones. » Qui est moderne, qui est archaïque dans cette histoire dont l’ironie n’est pas absente ? Harrison Ford ne se contente pas d’incarner Indiana Jones à l’écran, il est aussi, dans la vraie vie, vice-président de Conservation International, un organisme de préservation de sites naturels. Et il félicitera le président hondurien pour son action dans ce domaine, en lien avec l’expédition que raconte Douglas Preston. Celui-ci laisse entendre que l’opposition des détracteurs a des motivations plus politiques que scientifiques.
L’auteur réussit à contextualiser l’aventure sans jamais en oublier les aspects les plus spectaculaires. La dense forêt de la Mosquitia, où il faut bien pénétrer, est peuplée d’animaux guère sympathiques, parmi lesquels les serpents sont les plus visibles – le fer de lance peut cracher son venin à plus de deux mètres – et dont les plus redoutables sont plus discrets : les phlébotomes, petits insectes qui inoculent la leishmaniose sous différentes formes, de véritables horreurs. Plusieurs membres de l’expédition en seront atteints, dont Douglas Preston qui partage là une épreuve d’autant moins agréable que le diagnostic est parfois difficile.
Chacune des facettes de ce livre est passionnante. Elles accrochent autant que les rebondissements d’un thriller, a-t-on envie de dire. Sinon qu’ici, tout est authentique, documenté à l’extrême dans des notes précises. On s’enfonce à la suite des explorateurs dans un paysage qui donne le frisson en même temps qu’il exalte la connaissance de l’histoire humaine.

lundi 1 juin 2020

Une utopie et son idéal, ou une secte et son gourou

Elle est belle, l’utopie aujourd’hui ! Elle ressemble à une secte dont le gourou s’offre les faveurs sexuelles de toute la communauté et impose ses décisions sous couvert de débat collectif. Liberty House ressemble davantage à un espace de pouvoir qu’à ce que son nom évoque.
Il est facile de manier l’ironie quand on se trouve à l’extérieur, occupé à lire Arcadie, le roman d’Emmanuelle Bayamack-Tam qui a imaginé le lieu, son fonctionnement, ses habitants. Ceux-ci expriment cependant, par l’intermédiaire de l’écrivaine, des points de vue moins tranchés.
Au premier plan, la très jeune Farah, avec qui et par qui nous pénétrons dans le fonctionnement libre et libertaire d’un groupe constitué surtout de personnes mal adaptées à la société. Arcady, le fondateur, leur offre la possibilité (la chance ?) de vivre autrement. La nudité est la norme, tant pis pour les regards sensibles à l’esthétique car tous les corps, loin de là, ne sont pas parfaits. Dans le cas particulier de la mère de Farah, Liberty House possède une précieuse caractéristique : la maison est en zone blanche, hors de tous les réseaux dont elle reçoit les ondes comme des agressions physiques. Il est vrai qu’elle souffre de multiples autres pathologies, ce que Farah résume en une seule : « l’intolérance à tout ».
Arcady a rebaptisé tout le monde, les identités d’avant n’existent plus. Et, pendant quinze ans, à l’opposé du tableau sombre que nous dressions, tout se passe bien : « nous avons été heureux à Liberty House. Nous y avons mené très exactement l’existence pastorale promise par Arcady, avec Arcady lui-même dans le rôle de sa vie, celui du bon berger menant paître son troupeau ingénu. »
Farah est, en grandissant, confrontée à une modification de son identité sexuelle, elle perd en partie sa féminité sans recevoir tous les attributs masculin : « j’ai une chatte mais pas d’utérus, des couilles mais pas de pénis, des ovaires mais pas de règles – sans compter que ma musculature et ma pilosité sont tellement troublantes que plus personne ne se risque à trancher. » Elle reste, quoi qu’il en soit, arrimée à l’idée qu’elle se fait de Liberty House et de la personnalité exceptionnelle d’Arcady. Il n’a pas voulu coucher avec elle avant qu’elle ait quinze ans, alors qu’elle en mourait d’envie. Les apparences sont sauves.
Les apparences seulement : même Farah reconnaîtra qu’il a tenu tout le monde sous son emprise – mais sans l’avoir cherché, par une sorte de pouvoir naturel qui fait de lui un chef de meute. (Là, on interprète, forcément, on ne cesse de douter d’idées bien ancrées et on tente de tenir droit ce qui vacille parfois.)
Il faudra un afflux de migrants pour que le masque enfin disparaisse en même temps que l’hospitalité qui semblait jusque-là universelle. Farah a peut-être compris quelque chose, elle est prête en tout cas à bâtir une nouvelle utopie. On en reste ébahi. Et admiratif d’avoir été conduit vers des sentiments aussi contradictoires.

dimanche 31 mai 2020

Jean-Paul Kauffman devant des églises fermées

Depuis qu’il est devenu écrivain après avoir été journaliste, Jean-Paul Kauffmann oscille entre le réel et sa représentation – ce qui n’est pas tout à fait la même chose, demandez à Magritte avec sa pipe. « Mes livres entremêlent l’essai, l’histoire, l’autobiographie, le récit de voyage, le reportage, l’enquête, la chronique », écrit-il, pour montrer que ce n’est pas clair, dans Venise à double tour. Et il précise : « Ce n’est pas un assemblage de toutes ces catégories, mais une forme qui tente de fusionner le tout. »
Fusion merveilleusement réussie, de L’Arche des Kerguelen à Outre-terre en passant par Sainte-Hélène ou en longeant la Marne pour d’autres ouvrages. Ils tirent bien sûr leur force des lieux peu fréquentés dans lesquels l’auteur s’est rendu pour y trouver matière à littérature et à réflexion. Mais, surtout, on aime s’y trouver avec lui en raison de la manière dont il raconte ses séjours, ses voyages, ce qui s’est passé autrefois et ce qu’il imagine qui aurait pu se produire. En outre, il ne craint plus maintenant de comparer les moments qu’il vit à ceux qu’il a endurés lors de sa longue détention au Liban, de 1985 à 1988. Il y puise à chaque fois un bonheur tout neuf. Et le partage.
Le projet de ce livre-ci repose sur un pari un peu fou : visiter toutes églises de Venise qui, pour diverses raisons, y sont fermées. Plus ou moins closes, c’est-à-dire que certaines sont réputées inaccessibles et que d’autres sont parfois entrouvertes, pour des messes ou à des occasions exceptionnelles. La complexité de l’entreprise est telle qu’il est parfois sur le point d’y renoncer. Le plaisir d’un cigare le soir et de concerts habités par la beauté, ainsi que la tranquille obstination d’une guide qui l’aide à franchir quelques obstacles l’aident cependant à trouver le courage de continuer.
Voici donc une longue promenade devant des portes fermées. La vision des intérieurs est, dans le meilleur des cas, remplacée par la lecture des documents rassemblés par un autre passionné de ces bâtisses. Consacrées autrefois, et donc réservées à un usage strictement religieux, certaines de ces églises ont changé de statut. La faute à Napoléon pour bon nombre d’entre elles, et Jean-Paul Kauffmann, son compatriote à défaut d’être son contemporain, a parfois l’impression qu’il en en paie encore les conséquences.
L’auteur s’imprègne d’une ville qui n’est pas celle des touristes. Il sait que tout a été écrit sur Venise. Même Sartre lui a consacré un livre, inachevé et peu connu il est vrai, mais que Kauffmann admire comme il admire ce qu’ont rapporté de leurs voyages d’autres écrivains. Il fait pourtant du neuf avec l’ancien, comme si son regard décapait les murs humides menaçant ruine. Et il est d’autant plus curieux de ce que cachent les façades qu’elles lui résistent : « C’est triste à dire, mais j’ai besoin de la difficulté. Les complications me stimulent. Il me faut être empêché pour que je m’accomplisse – enfin, jusqu’à un certain point, je ne suis pas masochiste. »
Venise à double tour est le contraire d’un guide : l’itinéraire personnel d’un homme happé par l’impossible. C’est beau, c’est riche.

samedi 30 mai 2020

Boualem Sansal: «Je suis un pessimiste optimiste»


Boualem Sansal n’en a pas fini avec le thème qu’il abordait trois ans plus tôt dans 2084 : la fin du monde, qui lui avait valu (avec Hédi Kaddour) le Grand Prix du roman de l’Académie française. Un totalitarisme d’inspiration plus religieuse qu’idéologique y était à l’œuvre dans un pays imaginaire. Avec Le train d’Erlingen ou La métamorphose de Dieu, les lieux sont situés plus précisément. Erlingen, où vit Ute Von Ebert, riche héritière d’une famille de financiers et d’industriels, se trouve en Allemagne. Elisabeth Potier, son mystérieux double, a survécu aux attentats islamistes parisiens du 13 novembre 2015 et termine son existence en Seine-Saint-Denis. Leurs filles, Léa et Hannah, sont installées à Londres.
A travers un « feuilleton décousu » comme un puzzle se manifestent des personnalités troublées par des menaces, en particulier à Erlingen. La ville est menacée par un envahisseur qui n’est pas nommé, sur lequel les bruits les plus inquiétants se répandent, et dont on devine qu’il ferait régner, en cas de victoire, un ordre voisin de celui qui régissait la population d’Abistan dans 2084. Des liens profonds entre les protagonistes du roman se font jour au fur et à mesure que les pièces du dossier se mettent en place. La correspondance entre Ute et sa fille Hannah en est une, qui raconte les événements d’Erlingen, où un train est annoncé pour évacuer une partie des habitants. Mais, comme avec Godot, il ne suffit pas de l’attendre pour qu’il arrive.
Le romancier propose une zone d’inconfort dans laquelle les points de repère stables manquent. Ute, dans ses lettres, hésite sur le sens de tout cela : « honnêtement, je ne sais que penser moi-même, il m’arrive en rapportant les faits de me dire que rien de cela n’est réel, quelque part il y a un esprit traumatisé qui délire et c’est par moi qu’il s’exprime. » C’est peut-être, comme dans MacBeth, « une histoire dite par un idiot, pleine de fracas et de furie, et qui ne signifie rien… » Mais elle donne à penser, et longtemps.



A Erlingen, Ute Von Ebert vit ce qu’elle raconte à sa fille Hannah installée à Londres : l’attente et la crainte d’être envahis par un mystérieux ennemi à l’identité mal définie. En écrivant, aviez-vous une idée de cette identité ?
Il est difficile de répondre à cette question. Le fait est qu’un sentiment de peur générale, diffus et puissant, étreint le monde, on le ressent tous, partout. Quand on arrive dans un aéroport international, n’importe où, on est frappé par la profusion des contrôles, par l’omniprésence de policiers et de militaires lourdement armés, par les appels incessants de sécurité. Même quand on est averti des réalités du monde, on se demande pourquoi cette débauche de moyens et quel ennemi est véritablement visé. Il y a bien sûr le terrorisme mais il y a surtout ce sentiment d’oppression qui nous fait voir des ennemis partout. En écrivant Le train d’Erlingen, c’est évidemment aux islamistes que je pensais mais des islamistes d’un genre nouveau, qui empruntent à l’islamiste traditionnel fruste et cruel mais qui inscrivent leur djihad dans un cadre très sophistiqué derrière lequel il y a des Etats (Arabie, Qatar, Iran, pays maghrébins, Soudan, Pakistan, Afghanistan, des organisations internationales (l’Organisation de la coopération islamique (OCI), la Ligue mondiale islamique (LMI)…), des sectes, des structures tentaculaires comme les Frères Musulmans, etc. Le djihad dont je parle n’est pas que le terrorisme, il est une guerre totale s’inscrivant dans le long terme qui se mène sur le plan religieux mais aussi sur les plans, politique, diplomatique, culturel, économique, financier, médiatique.
Cette vision noire de l’avenir peut sembler exagérée mais elle est fondée sur des données réelles, même s’il est difficile de mettre des noms sur elles.
D’autre part, nous ne sommes pas tous au même niveau de menace. L’encerclement par l’islamisme est une hypothèse scolaire quand on vit en Suisse, au Groenland ou au Pérou, mais il est une réalité quotidienne, dramatique au Proche-Orient, en Asie, au Maghreb, en Afrique, et pour le moins difficile dans de nombreux quartiers des grandes villes d’Europe.
Vous citez, par l’intermédiaire de vos narratrices qui analysent même certaines de leurs œuvres, de nombreux auteurs : Thoreau, Baudelaire, Kafka, Gheorghiu, Buzzati. Ces écrivains nous aident-ils à comprendre le monde ?
Il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Ce qui arrive aujourd’hui est arrivé dans le passé. Il est important de connaître le point de vue de ceux qui nous ont précédés. C’est grâce à eux, à leurs écrits, à leurs combats, que nous avons pu avancer dans notre compréhension du monde et fait évoluer nos systèmes de pensée. Si personne n’avait lu les auteurs des Lumières, serions-nous aujourd’hui dans l’humanisme, la démocratie, la laïcité ? Sans doute que non. Si les Arabo-musulmans les avaient lus et médités, comme ils l’avaient si bien fait jadis avec les Grecs et les Hindous dont ils ont traduits les œuvres qu’ils ont fait connaître en Europe, seraient-ils encore aujourd’hui à ce point sous l’emprise de la religion ? Sûrement que non. Voilà pourquoi je pense que la lutte la plus efficace contre l’intégrisme passe par la diffusion la plus large de cette littérature progressiste, à l’école, au lycée, à l’université, à travers tous les médias possibles. Il faut constituer sa bibliothèque idéale et la consulter souvent. La baisse tendancielle de la lecture est un mauvais signe, qui fragilise la société, abrutie par ailleurs par la sous-culture télévisuelle, dont profitent les idéologies fascisantes car qui ignore l’histoire est condamné à la revivre.
L’imposture et l’imposteur, leur complémentarité à travers l’invention de complots et la croyance à ceux-ci, est-ce au fond le cœur de votre roman ? Ou la vérité relative par rapport à la vérité exclusive ? Ou les deux à la fois, et d’autres choses encore ?
Mon objet est bien là, pointer l’imposture qui est un phénomène en soi hyper dangereux, car d’une erreur il fait une vérité, et les imposteurs qui s’en emparent pour des buts de pouvoir et de butin. Croire que Dieu existe est pour l’individu une hypothèse intéressante, elle n’exclut pas le doute et en cela elle est un chemin vers l’humanisme, mais faire de cette croyance un axiome, une vérité absolue pour toute la société c’est ouvrir la voie au fanatisme religieux et à son travers civil, le totalitarisme. Entre ces deux pôles existent toutes sortes de systèmes hybrides, certains plus dangereux que d’autres. Le capitalisme des derniers siècles et celui qui se profile entièrement voué au dieu Finance, que je dénonce aussi dans le roman sont de ces monstres bicéphales qui prennent de l’un et de l’autre, de l’humanisme idiot qui fait de l’homme sa propre idole et du fanatisme qui fait du croyant un esclave heureux de sa soumission comme le disait si bien La Boétie, dans son célèbre Traité de la soumission volontaire, livre indispensable dans sa Bibliothèque idéale, de même que les Essais de son contemporain et ami, Montaigne.
« Le train d’Erlingen ou La métamorphose de Dieu » est un livre construit sur plusieurs niveaux de fiction qui se révèlent progressivement. Avez-vous eu la volonté d’égarer le lecteur ?
L’égarer, non, mais lui montrer que le chemin de la  connaissance n’est pas linéaire, il est multiple et mystérieux, et que rien n’est jamais acquis. A un pas de la connaissance on est aussi ignorant que celui qui n’a pas commencé son voyage. Je dirais aussi que toute connaissance acquise facilement est douteuse et dangereuse, elle est une idée reçue, un a priori, un savoir superficiel. La vérité est une quête incessante et le roman (qui n’est pas un essai ni un mode d’emploi) doit être un texte à déchiffrer. Le plaisir de la découverte de la connaissance et le plaisir de lecture vont ensemble. J’ai quand même fait un prologue dans lequel je fournis la trame générale du roman, j’avais peur que la complexité de l’histoire ne décourage le lecteur dès le premier chapitre.
Par ailleurs, et Léa le dit elle-même à la fin, c’est une sorte de roman impossible dont un des buts semble être précisément de démontrer sa propre impossibilité en additionnant des fragments qui s’organisent d’eux-mêmes. Vous le pensez aussi ?
C’est le paradoxe, on ne peut parler de la connaissance que si on la sait déjà. Sur son chemin, on est dans l’ignorance, dans le flou, dans l’hypothèse et le doute, tantôt dans la peur, tantôt dans l’exaltation. La connaissance est la vérité sue mais il n’est pas dit que toute vérité est bonne à savoir. Celui qui regarde la Gorgone est transformé en statue, comme la femme de Loth est pétrifiée quand elle se retourne pour voir le feu divin anéantir Sodome et Gomorrhe. Sachant cela, on devrait par prudence ou sagesse s’interdire de chercher la connaissance ou du moins refuser de l’atteindre car on ne sait pas à l’avance ce qu’elle fera de nous, nous transfigurer ou nous anéantir. Comme nous cherchons la connaissance pour nous réaliser, la connaissance nous cherche pour exister en réalité, à travers nos actes, et pas seulement en principe virtuel.
Vous apportez parfois, à travers vos personnages, une bouffée d’optimisme : « sur le long terme, l’humanité semble bien pouvoir survivre à tous les dieux », par exemple. Tout n’est donc pas perdu ?
Je répète souvent que je suis un pessimiste optimiste. Le présent n’incite pas à l’optimisme, il est notre confrontation incessante et douloureuse avec la réalité. Quand on regarde le passé, nous ne voyons que souffrances et malheurs et quelques rares et fugaces bonheurs. Nos espérances ne peuvent finalement être investies que dans le futur, le long terme. C’est le seul temps sur lequel nous avons les pleins pouvoirs, nous pouvons le peindre en bleu, en rose, en rouge, en vert, en blanc et le mouvoir dans la direction que l’on veut, nord, sud, est, ouest. On peut aussi se convaincre qu’à ce terme, nous aurons réglé tous nos problèmes, l’islamisme, la pollution, le réchauffement climatique, le grand banditisme, l’esclavage, la misère, etc.
Le long terme dont je parle ne s’inscrit pas dans cette vision linéaire du temps. Je vois dans l’évolution à venir terme la possibilité d’une transformation radicale de l’humanité, un nouveau cycle d’évolution. Nous étions des batraciens qui sortis des océans se sont transformés en singes qui descendus des arbres sont devenus des hommes. Je pense que la prochaine étape nous verra disparaître en tant que corps animal et nous sublimer en tant qu’esprit, une onde ou simplement une formule mathématique dans l’immense ordinateur que formeront nos esprits connectés les uns aux autres. A cette étape, on pourra dire que Dieu est mort (et donc toute forme d’organisation verticale) et poursuivre tranquillement notre nouvelle vie d’homme-esprit. Je me sens optimiste quand je pense à cette possible évolution.
Mais ce rêve mis de côté, je pense que le jour où les ressources vitales à l’humanité (eau, air, électricité et nourriture de base) viendront à manquer nous serons devant le plus grand défi de notre histoire : nous devrons nous entretuer pour qu’une minorité survive ou nous unir et construire un nouveau monde, un monde de survie.
Un hameau proche d’Erlingen porte un nom qui rappelle votre précédent roman : Kleines Dorf 2084 Bis. Un clin d’œil à vos lecteurs ?
C’est en effet un clin d’œil à 2084 mais je le fais pour dire surtout qu’il y a toujours, non loin de notre village, un hameau plus ou moins invisible habité par le Mal. Je suggère qu’il faut tout faire pour l’éviter, le Mal est rusé et contagieux. Le combattre n’est pas le mieux à faire, nous ne sommes pas de taille, il nous vaincrait sûrement, comme il pourrait par ses cris de guerre et sa ruse, séduire quelques-uns des nôtres et introduire le virus dans nos rangs. Il ne faut combattre que si on est sûr de gagner. Installer une frontière hermétique entre nous et le Mal est la bonne attitude et elle est exempte de risques. Si on avait isolé l’Allemagne de Hitler, il n’y aurait pas eu de guerre, mais voilà on a voulu monnayer avec lui, on a coopéré avec lui, on lui a permis de construire une économie forte, on a négocié avec lui, on a été de concession en concession. Résultat quand il s’est persuadé qu’il pouvait à coup sûr vaincre, il s’est déchainé sur l’Europe.
Si on regarde le hameau islamiste, on voit qu’il a vaincu tous les villages environnants, qu’il a séduit nombre de jeunes des villages suivants et qu’il étend sa toile sur tout le pays. A ce stade, on ne peut plus le combattre, c’est la métastase, le début de la fin. Il faut, si c’est encore possible, fermer la frontière, dresser autour de lui un cordon sanitaire hermétique.

vendredi 29 mai 2020

Quand Adeline Dieudonné partait en tournée


Je vous ai déjà parlé ici de La vraie vie, le premier roman d’Adeline Dieudonné qui a beaucoup fait parler de lui en 2018. La réédition au format de poche me donne l’occasion d’y revenir par le biais de ce qu’elle me racontait, à cette époque, de la préparation au Goncourt des Lycéens. Coup d’œil dans le rétroviseur – ceci se passait il y aura bientôt deux ans…

Adeline Dieudonné, pendant une semaine d’octobre, a fait comme les autres écrivains présents dans la première sélection du Goncourt, bien que pas tous avec la même assiduité : elle a écumé des lycées de France pour rencontrer les jeunes lecteurs du Goncourt des Lycéens à Paris et ailleurs. Ceux-ci auraient à choisir cinq titres parmi ceux qui avaient été retenus par les « vieux » jurés, pour la délibération finale de ce jeudi à Rennes.
Bonne nouvelle : La vraie vie, son premier roman, appartient à la dernière sélection des lycéens, avec trois autres premiers romans de femmes et le deuxième de David Diop. Pas de pronostics pour l’instant, seulement des souvenirs. Plutôt agréables, d’ailleurs, à commencer par ceux de la découverte d’écrivains, plus complices que concurrents, embarqués dans le même parcours. Le côté « colonie de vacances » lui a plu, quelques personnalités aussi. Elle a d’ailleurs acheté les livres de Guy Boley et de Nicolas Mathieu – le Goncourt – et elle peut les lire tranquillement : ils ne sont pas parmi les finalistes. Une constante dans ses propos : ces écrivains-là et plusieurs autres sont sympathiques.
La raison d’être du parcours, reste, bien entendu, la rencontre avec les lycéens et les lycéennes. Qui posent, peut-être, des questions différentes des lecteurs professionnels ou même des adultes qui ne le sont pas ?
« L’ambiance était très festive, surtout le premier jour à Paris. Mais il y a parfois des questions vaches. On m’a demandé, par exemple, pourquoi il y a tant de clichés dans le livre. Ils disent cash ce qu’ils pensent. »
Adeline Dieudonné donne l’impression d’être partout comme chez elle, elle l’a prouvé dans les émissions de Laurent Busnel, de Laurent Ruquier ou ailleurs. On ne s’inquiétait donc pas pour elle face à des lycéens. Elle ne pense pas que les choses sont si simples : « J’étais un peu plus sur mes gardes, parce qu’on les sent exigeants. J’ai l’air à l’aise, mais je suis toujours un peu tendue au moment de monter sur le plateau. » Sur ce plateau, trois ou quatre écrivains, selon les variations de disponibilité, et dix minutes chacun, c’est-à-dire au fond peu de temps pour présenter son livre.
Ou pour séduire ? Car l’occasion est unique de rencontrer des jurés potentiels qui feront en tout cas remonter leurs votes vers la dernière délibération, celle qui se passe entre délégué(e)s des différentes classes concernées. Adeline Dieudonné ne croit pas trop à cette séduction : « Bien sûr qu’on est dans un rapport de séduction. Mais pas pour obtenir des voix, plutôt pour convaincre de lire le livre. Tout le monde ne l’a pas lu, ils sont rares, ceux qui, en plus des cours et des devoirs, lisent les quinze livres sélectionnés. Quelques-uns y arrivent. Quant aux manœuvres de séduction à proprement parler, ils n’y sont pas sensibles. Le discours démago, avec eux, je ne pense pas que ça marche. »
Elle retient le plaisir qu’elle a eu à dire des choses qu’elle n’avait pas dites aux journalistes. Oups ! voilà le genre de confidence dont on ne peut se contenter. Quoi ? quoi ? quoi ? Elle rit. Et avoue, en riant : « Que j’ai écrit ce livre pour séduire un homme. »
Elle retient aussi que, lors de la dernière étape de sa tournée des lycées, c’était son anniversaire. La date n’était pas passée inaperçue, merci Facebook. « Trois cents lycéens et lycéennes qui chantaient bon anniversaire, c’était génial ! »

dimanche 17 mai 2020

BHL déconfiné

Bernard-Henry Lévy a dû vivre des semaines difficiles en philosophe tout-terrain soucieux d’aller prendre la température du monde là où les conflits menacent les populations les moins favorisées. Voyez-le arpenter la planète alors qu’elle allait être parcourue, en moins de temps qu’il n’en faut à BHL pour boucler un « bloc-notes » destiné au Point, par Ce virus qui rend fou – titre de son nouveau (petit) livre de circonstance, à paraître le 10 juin seulement chez Grasset mais disponible depuis quelques jours dans sa version numérique.
Non, je ne surveille pas son agenda, je me contente de lire ce qu’il en dit. Du Nigeria, il avait « rapporté, quelques semaines plus tôt, un reportage sur des massacres de villages chrétiens par des djihadistes peuls ». Au moment où l’épidémie se déclarait, il était « en mission sur l’île de Lesbos, en Grèce, dans un camp prévu pour 2 000 réfugiés mais où ils étaient 20 000, souvent venus de Syrie, puis chassés de Turquie par Erdogan, à s’entasser dans des conditions sanitaires qui défient l’imagination. » Quelques heures avant l’entrée de la France dans le confinement et la fermeture des frontières, il était en reportage au Bangladesh : « on y mourait de la dengue, du choléra, de la peste, de la rage, de la fièvre jaune et de virus inconnus ; mais voilà que l’on y détecte quelques cas de Covid et lui aussi, comme un seul homme, se sangle dans le confinement. »
Non, BHL n’est pas homme à aimer le confinement, même s’il s’y plie en citoyen respectueux des lois. Heureusement pour lui, quand il est enfermé, c’est l’extérieur qui vient à lui. Il reçoit des vidéos « de Kiev et de Milan, de New York et de Madrid, mais aussi de Lagos, d’Erbil ou de Qamishli », heureux homme qui n’a pas, comme nous, à surfer sur la toile pour savoir comment les choses se passent ailleurs. Il est le réceptacle de toutes les situations critiques, l’oreille où s’écoulent les plaintes.
Son œuvre parle pour lui. Voyez comment il la cite sans fausse modestie. Ses convictions profondes remontent à ses débuts, « au temps de La Barbarie à visage humain ». Ce qu’il pense, il l’a « toujours pensé » et il a écrit des livres sur toutes les convulsions de nos sociétés, afin que ses lecteurs en prennent la juste mesure et ne se laissent pas contaminer par la pensée superficielle de commentateurs qui ne citeraient pas à tout bout de champ Virgile, Pascal, le Talmud, Foucault, Lacan, La Boétie, on en passe (pas Botul, soyons sérieux, on n’est pas là pour se moquer).
Car BHL pense, et sa pensée est aussi souple que ses convictions sont arrêtées. Il est capable d’envisager, sur ce qui s’est passé avec ce foutu virus dans la tête des gens (qui n’ont pas pris, comme lui, le temps de la réflexion), une possibilité, puis son inverse, puis l’inverse de l’inverse – qui n’est pas, comme les esprits simples auraient pu le concevoir, le retour au point de départ mais plutôt une sorte de tournis philosophique aux points de repère assez flous.
Dans le même registre, il s’inquiète de ce que l’on n’avait jamais vu, « sur tous les écrans de la planète, l’image de ces éditorialistes cédant la place à des commentateurs hospitaliers ». Au moins, reconnaît-il, ceux-ci savent-ils de quoi ils parlent, au contraire d’un quelconque « opinioniste professionnel ». Parlerait-il de lui-même, qui a un avis sur tout ? On se gardera d’avancer cette hypothèse absurde. Il n’est pas fait du même bois que les « sachants » dont la communauté est traversée par des fractures qui la dévalorisent. Tandis que BHL est en droit d’affirmer, à trois reprises : « je sais », sachant sachant savoir grâce à l’épistémologie, à Kant, à sa perception de la « pétarade perpétuelle » produite par les scientifiques.
BHL est en colère, il conduira le front de la résistance « à ce vent de folie qui souffle sur le monde. » Et ne croyez pas que cette colère vient de naître. Elle a grandi, sous les yeux des lecteurs du Point, dans son « bloc-notes » déjà évoqué et que Ce virus qui rend fou reprend en partie, réécrit pour d’autres pages, complète un peu.

dimanche 10 mai 2020

Sortir n’est pas rentrer, et réciproquement

Demain, les librairies sortent, en ordre dispersé et avec les moyens que chacune se donne pour répondre aux contraintes imposées par les circonstances, de leur léthargie – semi-léthargie pour celles qui avaient continué à assurer, tant bien que mal, les besoins en lecture de leurs clients.
Et l’on parle d’une autre rentrée littéraire, histoire de mettre de l’ambiance là où il n’est pas si facile d’exciter l’appétit. On s’apprête à mettre le feu aux éclairages laser, à lancer les bains de mousse et à inviter des DJ. Non, je déconne. Encore que j’en devine qui sont capables de tout pour se faire remarquer. Je leur pardonne : les temps sont durs, et ça ne va pas s’arranger.


L’académie Goncourt, malgré tout, pour adoucir la peine des libraires, participe au déconfinement à sa manière et attribuera, demain, quatre prix d’un coup, d’un seul – c’était prévu pour le mois de juin, mais il n’est pas question de manquer le premier jour de (prudente) respiration (l’annonce étant faire par visioconférence, la contagion ne pourra être que virtuelle).
Nous apprendrons donc, dans vingt-quatre heures et des poussières, qui sera cette année le lauréat du Goncourt de la poésie Robert Sabatier, prix pour lequel aucune sélection n’a été annoncée, ce qui n’empêche pas les jurés, j’imagine, d’avoir leur petite idée sur la question.
Les trois autres lauréats, pour le premier roman, la nouvelle et la biographie, seront choisis dans des listes fournies il y a quelques jours. L’une d’elles est maladroite, je vais vous expliquer pourquoi.
Au Goncourt du premier roman, Maylis Besserie (Le tiers temps, Gallimard), Anne Pauly (Avant que j’oublie, Verdier) et Constance Rivière (Une fille sans histoire, Stock) sont en lice. J’ai beaucoup aimé le livre d’Anne Pauly, je n’ai pas lu les autres, je m’abstiendrai donc de commentaires vagues ou de pronostic hasardeux.
Pour le Goncourt de la biographie Edmonde Charles-Roux, cinq ouvrages sont retenus. Deux d’entre eux sont des biographies des frères Goncourt, belle coïncidence et choix cornélien, à moins de partager la récompense – ce qui serait injuste, car l’ouvrage de Pierre Ménard (Tallandier) est à mes yeux supérieur à celui de Jean-Louis Cabanès et Pierre Dufief (Fayard), bien que celui-ci donne dans l’exhaustivité. Les autres sujets des biographies sont Chamfort, davantage connu pour ses maximes et pensées que pour Manureva, ne confondons pas (par Jean-Baptiste Bilger, au Cerf), Jacques Rigaut, suicidé magnifique (par Jean-Luc Bitton, chez Gallimard), et Hugo Pratt (par Thierry Thomas, chez Grasset), envers qui j’avoue un faible pour de bonnes et une mauvaise raisons (les bonnes : son œuvre et une rencontre inoubliable ; la mauvaise, quoique… mon restaurant préféré est le Corto Maltese, dans ma bonne ville de Toliara).
Et puis, il y a le Goncourt de la nouvelle. Trois livres… dont un seul est paru à ce jour : les Nouvelles, version intégrale, de Vincent Ravalec (Au Diable vauvert). Le recueil d’Anne Serre, Au cœur d’un été tout en or (Mercure de France) ne sortira que le 28 mai. Celui de François Garde, Lénine à Chamonix (Paulsen), le 2 juillet seulement. Ce serait une curieuse façon d’aider les libraires si le Goncourt de la nouvelle allait à un de ces deux ouvrages indisponibles !

jeudi 30 avril 2020

Les joies du calendrier, suite

En l’absence de toute nouveauté dans des libraires d’ailleurs fermées pour la plupart, je vous entretenais la semaine dernière des bouleversements survenus dans le calendrier des parutions. Ce jour-là, je n’avais pas encore commencé à remodeler celui que vous trouvez en bas de cette page. Tout ce qui était annoncé entre le 20 mars et le 19 mai, c’est-à-dire pendant deux mois pleins, avait perdu toute signification.
Aujourd’hui, ça va mieux. Un peu mieux, seulement. Tous les éditeurs n’ont pas encore communiqué les changements de dates pour leurs mises en vente, ceux qui l’ont fait ont, volontairement ou non, « oublié » de préciser ce que deviendraient des titres qui avaient été prévus à une certaine époque, celle d’avant le covid-19, et ces absences m’ont parfois surpris.
Par exemple, où étaient passés, au Seuil, les ouvrages de Maryse Wolinski (date annoncée : le 7 mai), de José Saramago (9 avril) et de Maurice Olender (20 mai) ? J’ai posé la question, la réponse est venue : ils sortiront respectivement le 3 septembre, fin octobre et le 17 septembre. Rien n’est perdu pour eux.
Il n’en ira pas de même, semble-t-il, pour les premiers romans qui auraient pu, chez Gallimard, essayer de trouver leur place dans la prochaine rentrée littéraire. Une rumeur persistante, dont on finira bien par savoir si elle correspond à la réalité, les renvoie à plus tard, ou à jamais. Aucun premier roman (je conserve le conditionnel pour l’instant) ne paraîtrait donc en août sous la couverture blanche ornée d’un triple liseré.
Actes Sud, c’est tout à l’honneur de la maison arlésienne (non, je ne joue pas sur les mots), présente sa rentrée en expliquant comment elle s’est construite en raison des circonstances. Il y aura quatre romans qui avaient été programmés pour ce moment fort de la vie littéraire (et économique du livre). Et trois autres titres qui auraient dû paraître le 22 avril (La part du Sarrasin, de Magyd Cherfi) ou le 1er avril (Le petit polémiste, d’Ilan Duran Cohen, et Le Bon, la Brute et le Renard, de Christian Garcin).
Bertrand Py conclut sa présentation ainsi : « Je souhaite remercier ici les auteurs d’Actes Sud initialement prévus pour ce programme d’août, dont les textes étaient prêts – et qui ont bien voulu s’effacer, céder leur place, pour ne pas faire nombre. Nous reparlerons d’eux en 2021. Cette rentrée 4 + 3 ne sera pas la leur – mais d’une certaine manière elle leur est dédiée. »
Pas sûr que cela les consolera, mais c’est une autre histoire, à moins que ce soit le début d’une histoire sans fin…
Du coup, la rentrée, dont tout le monde, y compris les éditeurs eux-mêmes, s’accorde à dire qu’elle devrait être resserrée en nombre de titres, risque de ne pas l’être tant que cela !

vendredi 24 avril 2020

Les joies du calendrier


Le 26 février, Joël Dicker donnait en un tweet l'information que ses lectrices et lecteurs attendaient avec une certaine impatience.


Le 16 mars, c'était une tout autre chanson...


Et, enfin, la délivrance...

Il est loin d'être le seul, parmi les auteurs attendus depuis quelque temps dans les listes de meilleures ventes, à avoir dû patienter. Je ne vais pas vous faire la liste, mais quelques noms quand même, pour fixer les idées: Alexandre Jardin, Bernard Minier, Olivia Ruiz, l'inévitable Guillaume Musso... (Si quelqu'un a des nouvelles de Marc Levy... A-t-il profité des circonstances pour prendre une année sabbatique? Bien, bien...)
Il y a pire: les auteurs qu'on n'attend pas dans les listes des meilleures ventes mais qui comptent pour dix, cent, mille lectrices et lecteurs. On en parle forcément moins, et encore moins des livres théoriquement sortis à la mi-mars, confinés avant même d'avoir été posés sur les tables des librairies fermées entre-temps.
Depuis un gros mois, les éditeurs ont commencé à revoir leur copie - entendez leur programme. Prématurément pour certains, dont le calendrier ressemble désormais à un brouillon de Proust, paperolles comprises.
Les plus attentifs d'entre vous savent que j'intègre, au bas de cette page, un agenda des parutions. Oubliez-le pour quelques semaines encore, il ne correspond plus à rien - même si, parfois, les versions numériques sont sorties à la date prévue, le papier étant reporté à plus tard.
Et dire que nous sommes à un moment de l'année où la rentrée littéraire est, en principe, presque bouclée... Des parutions qui étaient prévues dans les carnets secrets des éditeurs en ont soudainement disparu, des romancières et des romanciers sont, encore bien plus que nous, dans le brouillard.
En attendant, comme personne n'a lu tout ce qui était paru depuis janvier, il ne manque pas vraiment de nourriture - sans rien dire des conseils (que je ne suis pas) pour supporter le confinement (je ne le suis pas, confiné) grâce à des ouvrages adaptés au contexte ou, au contraire, bien faits pour ouvrir un horizon trop bas.
Et puis, quand les nouveautés reviendront, on appréciera les retrouvailles avec l'actualité. Il n'y manquera, pour les lectures de livres imprimés, que l'odeur de l'encre fraîche - car elle aura eu le temps de se dissiper.

jeudi 23 avril 2020

Catherine Paysan, un quart d’heure de célébrité et des livres

Catherine Paysan vient de mourir à 93 ans et beaucoup ne retiendront d’elle qu’un célèbre numéro d’Apostrophes au cours duquel Charles Bukowski, éméché, émoustillé par l’abus de vin blanc et les genoux de Catherine Paysan, tenait absolument à tâter la rondeur de ceux-ci avec les paumes de ses mains baladeuses. C’était en 1978, Catherine Paysan venait de publier Le clown de la rue Montorgueil chez Denoël – et Bukowski, on ne veut pas savoir de quel ouvrage il était venu ne pas parler.
Il suffit de cela dans une vie, même à une époque où on ne parlait ni de réseaux sociaux ni de buzz, pour faire passer à l’arrière-plan une œuvre solide et honnête, une vingtaine de livres dont certains ont enchanté mes jeunes années de lecteur : Nous les Sanchez (1961, non, je ne l’ai pas découvert à sa parution, j’étais trop jeune), Les Feux de la Chandeleur (1966), Le Nègre de Sables (1968) ou L’Empire du taureau (1974).
Quand je l’ai rencontrée, en 1992, nous n’avons d’ailleurs pas parlé de Bukowski mais de son nouveau livre, La route vers la fiancée (Albin Michel).

On n’attendait pas Catherine Paysan au détour de l’histoire lointaine du sixième siècle, une époque où les romanciers ne se bousculent guère parce qu’elle est peu connue – « moins mal connue qu’on le pense généralement », dit cependant Catherine Paysan. « J’ai lu beaucoup de choses qui avaient été publiées par des historiens. »
Mais l’intérêt de La route vers la fiancée est d’être un roman, précisément, ce qui a même des avantages sur le plan historique : « J’ai réinventé les mentalités. » La liberté de l’écrivain reste en effet considérable quand il situe son récit loin de nous. Il n’empêche que Catherine Paysan, bien qu’elle aborde pour la première fois le roman historique à proprement parler, n’a pas l’impression d’avoir écrit un livre très différent de ses précédents : « Ça s’inclut chez moi dans une préoccupation constante qui est de traiter du choc des cultures, de l’arrivée de marginaux qui réclament leur implantation tout en revendiquant leur identité. Je suis persuadée que nous sommes bâtis comme des terrains, que nous sommes la conséquence de sédiments accumulés. Nous sommes tous métissés, par force ou par volonté ! »
La route vers la fiancée est le chemin que suit un guerrier franc vers l’Aquitaine, avec une ferveur traduite dans un lyrisme échevelé qui emporte comme un long poème en prose. Mais ce poème, auquel Catherine Paysan a travaillé quatre ans, raconte une histoire, écriture et sujet fondus en un seul élan.
« On ne fait rien sans langage. Ou on réussit, par l’écriture, à donner du relief à ce qui pourrait ne pas en avoir, ou on n’y parvient pas. Je voulais donner une couleur à tout cela. Il faut que je sois en accord avec ma propre musique. Mais ce lyrisme-là n’est pas très parisien… »
En effet, il y a trop de chair, trop de gourmandise ici pour les amateurs d’une littérature plus tenue – mais il n’est pas interdit d’aimer des couleurs très différentes dans le roman, un genre ouvert à toutes les influences.
Catherine Paysan ressemble à son livre. Elle dit d’ailleurs : « Je suis très entière. C’est à prendre ou à laisser. » Et elle ne répond pas quand on lui demande où elle habite – parce qu’on se disait qu’elle n’habite probablement pas Paris. « Le problème n’est pas de savoir où j’habite, le problème, c’est moi. J’ai toujours aimé l’incantation. Dans ma famille, on parlait beaucoup. Ma mère était une conteuse et mon père avait le sens de la prosodie. » Alors, on se souvient de Catherine Paysan poussant la chansonnette, et, en l’écoutant parler, on se dit qu’elle chante encore quand elle s’explique, et que ce chant est le même que celui de son livre.
Entière, oui, décidément. Et sachant ce qu’elle veut jusque dans son travail littéraire. « Je suis quelqu’un qui a des intentions », affirme-t-elle avec force, et on n’a aucune peine à la croire : non, rien de ce qu’elle dit dans La route vers la fiancée n’est étranger à ce qu’elle a voulu réaliser : faire l’honneur à des gens qui ne sont rien de vivre un amour comme Tristan et Iseult.