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samedi 23 août 2014

14-18, une anthologie chronologique (4)

 La légende des Anges de Mons est reprise par un soldat britannique qui, plus tard, raconte à d'autres combattants les événements tels qu'il les a vécus lors de la bataille qui se déroulait dans la ville belge et ses environs. Pour le dire vite, une armée d'anges serait venue prêter main forte à l'armée britannique le 23 août, alors qu'était sur le point d'être balayée par les troupes allemandes. Leur intervention aurait bloqué celles-ci, le temps nécessaire à organiser la retraite.
« Ils glissaient lentement par-dessus les nuages. La lumière qui m’éblouissait venait de leurs cuirasses. Elles étincelaient, oh, elles étincelaient… De vrais petits soleils. Dessous, ils portaient de longues aubes blanches, immaculées. Ils ne bougeaient pas, comme les statues dans les églises. Ils flottaient au-dessus du canal, dans un silence écrasant. J’avais l’impression que leurs mains nous bénissaient, nous faisaient signe d’approcher. Certains brandissaient des épées de feu… […] Ils ne bougeaient pas, pourtant ils avançaient. Leurs longues ailes blanches rayonnaient. Moi, je crevais de frousse, j’aurais pissé dans mon froc. J’allais mourir, ils venaient me chercher, je ne voulais pas. Pourtant je n’arrivais pas à me relever pour fuir. J’étais cloué là, impuissant. J’aurais voulu crier, appeler à l’aide. Mais rien… Aucun son ne sortait de ma gorge. Et eux, ils avançaient, ils avançaient… »
Xavier Hanotte, Derrière la colline. Belfond, 2000 (rééd. 2014)
Sur un autre front, à proximité du Luxembourg belge, un régiment français a subi de lourdes pertes dans la matinée du 22 août. Les hommes sont tombés par dizaines, et il faut tenir jusqu'à midi, ordre du général commandant la division. Le caporal Paul Delroze se fait fort de détourner les tirs ennemis en direction d'un champ de betteraves voisin. La situation se renverse, mais ordres et contre-ordres sont la ration quotidienne des armées, on n'a pas fini avec eux.
Le lendemain, la division dont faisait partie le régiment de Paul continuait son offensive et entrait en Belgique après avoir culbuté l’ennemi. Mais le soir le général recevait l’ordre de se replier.
La retraite commençait. Douloureuse pour tous, elle le fut peut-être davantage pour celles de nos troupes qui avaient débuté par la victoire. Paul et ses camarades de la troisième compagnie ne dérageaient pas. Durant la demi-journée passée en Belgique, ils avaient vu les ruines d’une petite ville anéantie par les Allemands, les cadavres de quatre-vingts femmes fusillées, des vieillards pendus par les pieds, des enfants égorgés en tas. Et il fallait reculer devant ces monstres !
Des soldats belges s’étaient mêlés au régiment et, leur visage gardant l’épouvante des visions infernales, ils racontaient des choses que l’imagination même ne concevait pas. Et il fallait reculer ! Il fallait reculer avec la haine au cœur et un désir forcené de vengeance qui crispait les mains autour des fusils.
Maurice Leblanc, L'éclat d'obus. P. Lafitte, 1917
Dès les premiers jours de la guerre, les soldats ont compris qu'ils n'étaient pas là pour rigoler. Les combats sont violents, les morts s'additionnent les uns aux autres. Et Anne-Marie Garat, qui a placé ses personnages, pendant une année presque pleine, dans le climat de l'avant-guerre, précipite le mouvement en fin de roman, n'oublie personne parmi ceux qu'on a rencontrés, y ajoute les autres dans un effet saisissant qui donne chair à la masse, fait vie des disparus.
Ce matin du 22 août 1914, à onze heures, ayant tenu, avec son escouade, deux jours durant la position avancée contre le mur du cimetière d'Arlon, sous les obus de 420 et les 305 Skoda, Louis Dubas, soldat d'infanterie, deuxième classe affecté au 7e colonial, tombe au champ d'honneur. Parti d'Aurillac, le 2 août, le fils de Renée n'en reviendra pas. Fiancé de la terre et promis des douleurs, qu'un obus a coupé par le travers en deux, de lui n'en sera plus nouvelle, ni de son corps ni de son âme, qu'il repose. Non plus de nouvelles du caporal Didier Fleurier monté vers Charleroi. De Renaud des Armand à Mons, ni du fils Rougerie, là-bas, des garçons du Mesnil et de Genilly ; des grévistes aux usines Bertin-Galay, ou de Renault ; des ouvriers de Panhard & Levassor et du Bon-Marché, des porteurs des halles, des paysans partis, parmi les trois cent mille morts du premier mois de guerre, quoi d'eux il reste ?
Anne-Marie Garat, Dans la main du diable. Actes Sud, 2006

lundi 6 février 2012

Anne-Marie Garat a traversé le vingtième siècle

La coïncidence est troublante: 2006, 2008 et 2010 sont les années où Anne-Marie Garat a publié les trois épisodes de sa Traversée du siècle. Les mêmes où Katherine Pancol sortait successivement Les yeux jaunes des crocodiles, La valse lente des tortues et Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi. En volume, les deux trilogies sont comparables. Et… la comparaison s’arrête là.
Katherine Pancol, en effet, respecte une règle implicite du feuilleton: le récit est l’essentiel, il suffit d’être emporté par les événements pour ne plus prêter attention à l’écriture qui peut se permettre un certain relâchement. Anne-Marie Garat, au contraire, reste styliste à chaque instant, ne s’autorise pas une seule phrase quelconque, choisit chaque mot ainsi que sa place. Sans pour autant négliger le récit. On se trouve donc dans une fresque, oui, mais de laquelle on peut s’approcher sans crainte d’être déçu par un manque de soin dans les détails. La démonstration est magistrale.
Limitons-nous au dernier roman, Pense à demain, qui peut – comme l’espérait l’auteur – se lire détaché des deux premiers volets. En vue large, d’abord: il trace ses propres pistes dans la vie de (nombreux) personnages qui se croisent sans cesse et dont le présent renvoie au passé. La famille Guillemot accumule les catastrophes – les arbres généalogiques, en fin de volume, aident à s’accrocher aux branches d’un récit qui fourmille de ramifications. Alexis, historien porté sur l’archéologie, découvre un vieux film dont la restauration est déjà une aventure et dont les images portent témoignage de lointaines atrocités. Ce film le conduit, indirectement, à se lier d’amitié avec Antoine, bien que celui-ci ait l’amitié parfois bougonne. Les fils sont nombreux, et parfaitement en place. La romancière tient son petit monde – pas si petit que ça – avec fermeté, elle semble savoir exactement où elle les conduit.
Nous sommes en 1963. En vue plus large encore, la planète bruisse d’une actualité qui environne les personnages comme une atmosphère à laquelle ils ne peuvent échapper. Édith Piaf et Jean Cocteau meurent, John Kennedy est assassiné. Du 15 août au 29 novembre, en plus de 600 pages, sur ce fond de réalité, Anne-Marie Garat noue et dénoue des intrigues, certaines amoureuses, d’autres presque policières, d’autres encore aux caractéristiques plus complexes.
Mais les cinq mois et demi sur lesquels elle s’est concentrée ne lui suffisent pas. Comme si elle n’avait pas eu envie d’abandonner ses personnages, ou incapable de briser l’élan, elle prolonge le roman par un épilogue d’une dimension inhabituelle. Presque cent pages de plus – on aurait été prêt à en lire le double – pour conduire jusqu’au début de notre siècle, jusqu’aux attentats du 11 septembre, à l’affaire Clearstream, etc.
Le flux est si puissant qu’il nous a emporté aussi et qu’un effort est nécessaire pour interrompre le mouvement, se rapprocher du tableau et examiner les détails, afin de montrer comment la romancière inscrit des miniatures précises dans l’ensemble.
En voici une, par exemple – on pourrait puiser au hasard avec autant de bonheur. Le 7 septembre, Viviane Guillemot se marie. La journée sera marquée par un drame, mais laissons-le venir à son heure. Pour l’instant, Viviane en est à se préparer, ou à être préparée: «Au milieu de la grande chambre, la jeune fille tenait la posture du mannequin de couture, toute molle et froide, subissant les derniers apprêts. Sa pâle et frileuse poitrine nue, si mince torse jailli des bouillons de la jupe, semblait une fleur malingre poussée dans un pot trop grand.»
Dans ce roman d’une ampleur inhabituelle, il y a forcément beaucoup de mots. Mais il n’y en a pas un en trop. La légèreté et la solennité, le sourire et la gravité alternent dans une véritable fête de la littérature, capable de combler les lecteurs les plus exigeants sans faire fuir les autres.