Affichage des articles dont le libellé est anthologie. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est anthologie. Afficher tous les articles

jeudi 2 juin 2016

La petite balle jaune en papier

Il pleut encore sur Roland-Garros? (A cette heure-ci, je ne sais pas encore ce qui se passera dans l'après-midi, mais les prévisions ne sont pas bonnes et on surveille le Zouave du pont de l'Alma.) Les programmes de remplacement sont à chier? Pas grave, prenez un livre.
Sans rien laisser au hasard puisque, quand même, vous avez le bruit des raquettes et des balles sur terre battue dans la tête. Jean Lovera a composé une anthologie à la mesure de cette quinzaine pourrie par le temps. Le goût du tennis rassemble une trentaine d'auteurs, pas tous écrivains (ou alors, Yannick Noah a bien changé), autour du court.

Voici Shakespeare:
Quand nous aurons accoutumé / Nos raquettes à la balle, / Nous jouerons en France, grâce / A Dieu, un set qui enverra / La couronne de son père dans / «Le Hazard».
Ou Proust:
Un jeune homme aux traits réguliers, qui tenait à la main des raquettes, s'approcha de nous.
Vous préférez David Lodge?
Au club, je joue avec trois autres invalides d'âge mûr. Joe souffre de sérieux ennuis au dos, il porte un corset en permanence et parvient difficilement à servir par en dessus; Rupert a eu un grave accident de voiture, voici quelques années, et il boite des deux jambes, si cela peut se faire; quant à Humphrey, il a de l'arthrite aux pieds et une prothèse de la hanche.
Il reste Delerm, Duras, Sollers, Blondin forcément, et d'autres.
Il manque (par exemple) Daniele Del Giudice et Le stade de Wimbledon:
Je ne m’aperçois presque pas des trois garçons qui se sont assis près de moi, tout de suite au-delà des gradins. Je fixe comme eux le court vide, où la balle doit avoir tracé un huit horizontal entre un joueur et l’autre, comme le signe de l’infini. Il s’agit de comploter contre ce mouvement perpétuel, le même coup qui permet de le redessiner.

dimanche 28 février 2016

La mort de Liliane Wouters

Un livre de Liliane Wouters, Trois visages de l'écrit, paraît dans quelques jours. Elle en a vu un exemplaire imprimé avant de disparaître à 86 ans - je dois l'information à Tanguy Habrand, pour la collection Espace Nord où sort ce volume.
Liliane Wouters était une grande dame tout court, et donc aussi des lettres belges. Rendue célèbre par une pièce de théâtre aussi pertinente que drôle, La salle des profs, elle était avant tout poète (je crois me souvenir qu'elle m'avait dit un jour ne pas aimer le mot "poétesse") et, à ce titre, avait reçu de nombreux prix littéraires, dont le Prix Goncourt de la poésie et le Prix Apollinaire.
On gardera néanmoins à l'esprit tous ses talents d'écriture, sans oublier ses travaux d'anthologiste. Pour ne rien en oublier, voici donc deux articles parus il y a longtemps déjà, en 1991 pour le poème et le théâtre, l'année suivante pour une grande anthologie établie avec Alain Bosquet.

Journal du scribe et Le jour du narval (Les Éperonniers, 1991)

Plutôt poète ou plutôt dramaturge ? Liliane Wouters ne se pose apparemment guère la question puisqu’elle poursuit ses travaux d’écriture dans les deux registres.
Journal du scribe avait déjà fait l’objet, en 1986, d’une édition à tirage limité. Elle a, depuis, complété son texte dont la version définitive vient donc de paraître. Elle y développe une voix d’écrivain porteuse de toutes les voix d’écrivains. Le scribe représente, dans ce journal poétique, la pérennité de l’écriture :

Je viens d’avant le souffle
du commencement.
Je n’aurai pas de fin.
Je, c’est-à-dire le
principe qui m’anime
et qui poursuivra son
voyage en me quittant.

La trace du calame sur les tablettes vient de loin. Il faut, pour lui rendre sa netteté, que des poètes comme Liliane Wouters entretiennent, de l’intérieur, le feu de la découverte de soi. Ici, le discours est clair, il ne souffre aucune ambiguïté. Ce texte est de ceux qu’on porte en soi comme un viatique, parce qu’il éclaire la voie à suivre. Elle n’est pas la même pour chacun, mais les différentes clefs d’interprétation du mystère de la création sont maintenant en notre possession.
C’est d’un autre mystère que nous entretient Le jour du narval : le pouvoir. La présence floue d’un animal mythique croisant dans les eaux proches d’une capitale annonce un malheur dans la famille royale. Et pourtant, en apparence, le malheur a déjà eu lieu puisque le frère du roi est mort au combat. Mais sa disparition est plus trouble qu’il y semblait, et il reste à comprendre ce qui s’est passé, en même temps que ce qui se passera quand tout le monde aura compris. Cette pièce est une fable. Sa lecture est, elle aussi, une expérience initiatique. On verra, à partir de mardi, comment son sens s’en dégage sur scène.
Toujours est-il que la publication simultanée d’un ouvrage poétique et d’une pièce de théâtre, qui en outre est montée, permet à Liliane Wouters elle-même de mesurer les différences entre les deux genres.
— Je suis un peu déconcertée. Je me suis dit qu’après tout, il y avait quand même un lien, mais je ne l’ai pas trouvé à première vue. Il y a chez moi une profonde différence entre les deux registres.
— D’où naît une pièce et d’où naît un poème ?
— C’est toujours une nécessité, évidemment. Il y a quelque chose de commun : on peut les porter en soi pendant des années. J’ai pensé pour la première fois il y a trente ans au thème du Jour du narval et j’ai aussi porté longtemps celui du Journal du scribe. Mais je n’y ai jamais pensé, c’est une somme de réflexions qui, un jour, ont abouti sous cette forme-là. Les deux correspondent à une très lente gestation, mais le poème s’élabore plus inconsciemment. Pour le théâtre, de temps en temps on voit surgir les personnages devant soi, on entend les répliques, on se dit qu’on va s’y mettre un jour. Et quand on s’assied devant sa table de travail, on sait à peu près où on va. Dans le poème, on ne le sait jamais…
— Le poème naîtrait-il davantage de l’écriture elle-même ?
— Peut-être. Mais le théâtre s’adresse quand même à un public. Donc on essaie de faire passer une communication. On pense toujours à l’autre en écrivant du théâtre, ou à l’effet produit sur une scène, tandis que dans un poème on ne pense pas du tout à cela. On pense simplement à écrire.
— Journal du scribe est en outre un poème sur l’écriture qui traverse le temps et qui se révèle plus forte que tout. Est-ce quelque chose que vous portez profondément en vous ?
— Je crois que, de tout ce que j’ai écrit, c’est ce que je voulais le plus dire. Je l’ai ressenti comme quelque chose, non seulement de littéraire, mais aussi d’extra-littéraire. Je me rendais compte que je travaillais ça comme un poème, bien sûr, d’ailleurs cela a été très très vite, j’en ai écrit la plus grande partie en moins d’une semaine, mais pour moi cela avait une importance autre. C’était comme le résultat d’une expérience de vie ou d’un voyage initiatique.
— Est-il possible de travailler en même temps à un recueil de poème et à une pièce de théâtre ?
— J’ai déjà essayé de mener les deux de front, mais quand je travaille à une pièce ou à un scénario, puisque j’écris aussi des scénarios maintenant, je ne parviens pas à poursuivre le poème. Je dois être dedans.
— Le théâtre pose des problèmes techniques qui n’existent pas dans la poésie. Après les pièces que vous avez déjà écrites et qui ont été montées, avez-vous eu le sentiment d’apprendre mieux la manière de résoudre ces problèmes ?
— Oui. Mais je ne le ressens souvent qu’au moment où je travaille avec le metteur en scène. J’aime bien travailler la pièce, dans son dernier stade, avec le metteur en scène lui-même. On pourrait toujours remanier une pièce. Pas les répliques, mais la succession des scènes, ou la situation en fonction des contraintes théâtrales. Ici, j’ai surtout resserré mon manuscrit, davantage encore dans le livre qu’à la scène.
— L’expérience avec différents metteurs en scène vous a-t-elle montré qu’il y avait plusieurs manières d’aborder le travail sur une pièce ?
— Oui. Certains travaillent davantage sur leurs fantasmes, d’autres davantage sur la précision.
— Quel type de metteur en scène est Bernard Damien ?
Je pense qu’il a un monde fantasmatique assez important, et je l’ai laissé libre de le développer. Je laisse toujours les metteurs en scène libres, d’ailleurs, pour une raison bien simple : quand j’ai écrit la pièce, elle est sortie de moi, c’est fini, il peut y avoir dix versions différentes, je ne serai peut-être pas d’accord avec l’une ou avec l’autre, avec toutes ou avec aucune, mais j’ai l’habitude de les laisser faire…

La poésie francophone de Belgique (1985-1992)

D’une anthologie, on peut tout dire. Parce qu’il est impossible, comme lecteur, d’être complètement du même avis que l’auteur – ici, les auteurs – de volumes qui, d’une certaine manière, réduisent un domaine à leurs propres choix quand on voudrait tant faire connaître d’autres textes, d’autres noms. Mais quand les concepteurs d’un ensemble comme celui-ci en viennent, dix ans après avoir débuté leur travail, à son terme, le moins qu’on puisse faire est d’en mesurer la portée.
Il faut le dire d’emblée, avant d’en venir au détail : c’est formidable ! Les deux volumes qui paraissent maintenant, et qui regroupent les poètes nés entre 1903 et 1962, sont de merveilleuses ouvertures vers des œuvres dont certaines, sans doute, sont très connues, mais dont d’autres gagnent à être revisitées avec le regard contemporain qui est celui de Liliane Wouters et d’Alain Bosquet. Sur la personnalité des deux auteurs de cette anthologie, il y aurait sans doute un avis à donner – certains, d’ailleurs, parmi les poètes qui s’estimaient mal traités, ne manquaient pas de le faire, en privé. Mais on ne peut leur reprocher d’avoir eu cette volonté de mener jusqu’à son terme une entreprise difficile, voire même suicidaire – Liliane Wouters nous a dit plusieurs fois, avant la publication de ces deux derniers volumes : Je prépare mon gilet pare-balles. Et si d’autres, à leur place, auraient été capables de le faire, pourquoi ne l’ont-ils pas fait ? De toute manière, comme les deux compilateurs le disent humblement dans les préfaces des troisième et quatrième tomes, ils n’ont fait qu’un choix provisoire. L’épreuve du temps n’est pas encore venue sanctionner les goûts ni les enthousiasmes, écrivent-ils à propos des poètes nés entre 1903 et 1926. Le tome quatre, nous le voulons ainsi, est par nature expérimental, ajoutent-ils pour les plus jeunes.
Tout est d’ailleurs en nuances dans ces deux volumes, et tant pis pour ceux qui mesurent l’importance relative des poètes au nombre de pages qu’on leur accorde. Il faut lire aussi les notices, brèves mais très pertinentes, et pleines de formules qui touchent juste – encore une fois, même si on ne partage pas complètement l’avis des auteurs –, pour mesurer la lucidité avec laquelle Liliane Wouters et Alain Bosquet ont lu et relu les recueils, parfois peu connus, où ils ont choisi les textes repris dans leur anthologie.
Le plus excitant, dans des ouvrages de cette nature, tient dans les découvertes et les redécouvertes. Qui pourrait parler avec pertinence d’Alexis Curvers comme poète, de Marcel La Haye, d’André Allard l’Olivier, de Franz Moreau, d’Emmanuel Harou, de Valère Coopmans, de Michel Lambiotte, de Fernand Imhauser, de Marianne Van Hirtum, de Paul De Troy ? Les voici présents parmi leurs pairs avec, de la part des anthologistes, une volonté clairement affirmée de remettre les pendules à l’heure, dussent ces pendules n’être en concordance avec la sensibilité des lecteurs que le temps d’un tour d’horloge.
Découvertes et redécouvertes (pensons à des poètes qui se sont, d’une manière ou d’une autre, absentés de l’actualité, comme Françoise Delcarte ou Jean Tordeur) vont de pair avec un certain recul devant des auteurs qui ne peuvent être ignorés mais qui irritent visiblement le couple Wouters-Bosquet. C’est un auteur qui se relit assez mal, un autre qui, parfois, consent à émerger de la gangue de ses illuminations feutrées, un troisième qui a publié un nombre excessif de textes, un autre encore chez qui des négligences, des hâtes, des répétitions atténuent des beautés réelles et, enfin, pour en finir avec des citations qu’on pourrait multiplier, celui pour qui l’exercice de protestation n’est pas toujours à l’abri de la complaisance.
De complaisance, ces quelques éclats le montrent à suffisance, on n’en trouve guère dans La Poésie francophone de Belgique. Au contraire : Liliane Wouters et Alain Bosquet manient avec un savant équilibre le bâton et l’encensoir, n’abusant ni de l’un ni de l’autre, accomplissant un travail considérable pour retenir, même chez des poètes dont une lecture rapide pourrait faire croire qu’ils ne méritent pas d’être retenus dans ce type d’ouvrage, le meilleur, ce qui peut toucher, dégageant parfois d’une gangue trop lourde la colonne vertébrale qui tient debout une voix presque étouffée sous les pages superfétatoires.
Liliane Wouters et Alain Bosquet ne se sont – cela paraît naturel mais combien d’autres auraient trouvé le choix inverse tout aussi naturel ? – pas cités dans leurs anthologies. N’oublions cependant pas qu’ils sont poètes eux aussi, et c’est sans doute d’ailleurs à l’aune de leur sensibilité qu’il faut lire et écouter ce choix, partial, partiel, mais surtout curieux de noms mal connus, méconnus, et qui méritent mieux que l’ignorance dans laquelle la paresse les retient.
Il y aurait, bien sûr, d’autres remarques à faire. Positives ou négatives. Qu’importe ! Ces livres existent, même sans la caution de l’Académie qui les publie – le « prière d’insérer » fait observer, finement, presque avec perversité, que les volumes relèvent uniquement de la responsabilité des deux auteurs, mais n’oublie pas de signaler qu’ils sont devenus entre-temps membres de cette institution. Ils sont une invitation à lire davantage, à aller plus loin, voire même à susciter la discussion. Tant mieux !

samedi 6 septembre 2014

14-18, une anthologie chronologique (6)

En Extrême-Orient, où se trouve André Bellessort au moment de la déclaration de guerre, les informations parviennent non seulement avec retard mais dépendent en grande partie des conditions dans lesquelles on se trouve : rien à certains endroits, puis une avalanche qui résume approximativement plusieurs jours du conflit. Entre le 26 août, où il embarque à Hong-Kong sur le Katori Maru, et le 31, où il arrive à « Singapore », deux communications télégraphiques seulement. Pas très rassurantes d'ailleurs. Arrivé en train le lendemain à Malacca, il y constate l'indifférence.
L'inquiétude si manifeste des gens de Singapore n'était point parvenue jusqu'ici. On recevait des journaux, et même, sur les cinq heures du soir, des enfants couraient par la ville et vendaient les dernières nouvelles dans des enveloppes fermées. Mais personne ne se les disputait. Et, comme ces nouvelles ne disaient pas grand' chose, on ne disait rien. Les Chinois essuyaient leurs lunettes et les lisaient posément au fond de leurs boutiques. Sur cette terre qui ne leur avait jamais appartenu, et où ils étaient les hôtes des Anglais, et aussi leurs imitateurs, puisqu'ils y ont fondé un Chinese Lawn Tennis Club, ils s'associaient de bon cœur à la politique anglaise. Du reste l'Allemand était à Malacca un être à peu près inconnu. Le vieux tenancier du Resthouse, un grand et gros Normand de Guernesey, me disait : « Il reste encore plus de crocodiles dans notre sale petite rivière et plus de tigres dans les bois voisins qu'il n'y a d'Allemands dans toute la région. »
André Bellessort, Un Français en Extrême-Orient au début de la guerre. Librairie académique Perrin, 1918
En Lorraine, la situation est singulière. René Bazin, auteur populaire en son temps – et très oublié aujourd'hui –, crée avec le personnage de Baltus les conditions nécessaires à comprendre comment les choses se sont passées dans cette région découpée, déchirée entre deux pays devenus les belligérants du moment. Le romancier français a, bien entendu, choisi son camp et, du même coup, celui où il range son personnage principal.
Le jour où on avait appris la déclaration de guerre, dans plus de soixante maisons, sur soixante-dix qui formaient le bourg de Condé-la-Croix, les mêmes mots avaient été dits avec précaution et avec effroi : « Les pauvres Français ! Que vont-ils devenir ? » Et les nouvelles du premier mois, celles de la première semaine de septembre 1914, comme elles étaient venues augmenter l’angoisse ! A chaque succès de l’Allemagne, la Mutte de la cathédrale de Metz sonnait de sa voix grave. Les cloches des bourgs d’Alsace et de Lorraine étaient contraintes de chanter aussi. La police les épiait. Plus tard, quand il y eut des reculs des armées allemandes, les cloches durent sonner quand même. L’Etat-major télégraphiait : « Nouveau grand succès ! » ; les préfets transmettaient la nouvelle et l’ordre de se réjouir ; deux fois les Lorrains, dans les camps lointains de Königsberg, entendirent annoncer la prise de Verdun.
René Bazin, Baltus le Lorrain. Calmann-Lévy, 1926
Au champ d'honneur, les victimes sont nombreuses. La plupart restent presque anonymes, même si les journaux citent brièvement des noms dont seules les familles garderont souvent la mémoire. Mais il est des morts célèbres pour ce qu'ils avaient accomplis avant la déclaration de guerre. Charles Péguy est l'un des premiers, tombé le samedi 5 septembre près de Meaux, lors de la bataille de l'Ourcq. Il faudra plus de dix jours pour que la presse parisienne reçoive la nouvelle et lui fasse écho. Maurice Barrès est l'un des premiers, et son article est cité par la plupart des autres quotidiens.
Nous sommes fiers de notre ami. Il est tombé les armes à la main, face à l'ennemi, le lieutenant de ligne Charles Péguy. Le voilà entré parmi les héros de la pensée française. Son sacrifice multiplie la valeur de son œuvre. Il célébrait la grandeur morale, l'abnégation, l'exaltation de l'âme. Il lui a été donné de prouver une une minute la vérité de son œuvre. Le voilà sacré. Ce mort est un guide, ce mort continuera plus que jamais d'agir, ce mort plus qu'aucun est aujourd'hui vivant.
Honneur au maître Charles Péguy. Il passe devant tous ses émules.
Bien qu'il meure dans un moment où la vie humaine semble avoir moins de prix qu'une cerise au fort de la saison, sa mort fera pleurer son petit monde, la chapelle où il était aimé jusqu'à l'idolâtrie, et produira un long ébranlement dans les lettres françaises.
[…]
Je n'apporte ici qu'un feuillet écrit au crayon, un feuillet à clouer sur une croix de bois où le vent, vingt-quatre heures, le respectera, afin que notre ami ait le salut et la prière du passant.

Maurice Barrès, Charles Péguy mort au champ d'honneur, in L'Écho de Paris, 17 septembre 1914

samedi 30 août 2014

14-18, une anthologie chronologique (5)

La ville belge de Louvain est occupée depuis quelques jours par l'armée allemande quand, pour des raisons qui restent mal expliquées, celle-ci se lance le 26 août dans un gigantesque pillage, incendiant la ville qui brûlera pendant plusieurs jours. Le futur écrivain Henry Bauchau a un an et demi et n'a pas la mémoire des événements. Mais, quand il surprend, plus tard, sa mère et sa grand-mère en parler, il comprend que, comme elles, il ne peut plus être le même après avoir échappé à la mort.
L’enfant est né en 1913 dans l’élégance, la propreté douteuse et les conflits sociaux de la Belle Époque, mais il n’est vraiment venu à la vie qu’en août 1914, lorsque les Allemands ont envahi et brûlé la ville de Louvain qui était celle de la famille. […]
Grand-mère s’est tue, puis avec hésitation elle a dit : « Les maisons en face de nous brûlaient, nous entendions les toits calcinés dégringoler sur le sol, des soldats ivres se tirer les uns sur les autres. L’un d’eux a même tiré sur Louisa, qui a laissé tomber le berceau. Il y avait partout une fumée suffocante, nous haletions et tu penses, le bébé… Papa avait le visage si maculé de suie que je le reconnaissais à peine. Et les gens de chez nous, ils s’étaient tous enfuis. On n’entendait plus que crier allemand. Les officiers ne contenaient plus leurs troupes : les hommes se précipitaient dans les caves et buvaient et, comme il faisait très chaud, les officiers ont fini par faire de même. »
Henry Bauchau, L'enfant rieur. Actes Sud, 2011
La guerre est aussi celle de l'information, et l'information passe mal, dans quelque camp que l'on soit. On l'a vu côté allemand à propos de la prise de Liège, on retrouve des incertitudes du même genre côté français quand des renseignements contradictoires jettent la confusion chez les lecteurs de journaux. Quand bien même il s'agit de communiqués officiels. La voix de la France est parfois balbutiante, le front d'aujourd'hui n'est pas celui qu'on a cru fixé la veille...
Tout le monde se souvient de l'émoi et du serrement de cœur que nous éprouvâmes tous, en quelque lieu que nous lûmes, dans les journaux parus le matin du 29 août 1914, le communiqué officiel :
« La situation de notre front, de la Somme aux Vosges, est restée aujourd'hui ce qu'elle était hier. Les forces allemandes paraissent avoir ralenti leur marche. »
Chacun se frottait les yeux, croyait avoir mal compris, et on se demandait avec angoisse s'il n'y avait pas là une faute d'impression : Somme pour Sambre.
Eh quoi ! La veille encore, le vendredi 28, on annonçait la reprise de notre offensive dans les Vosges et en Lorraine. Quant à la région du Nord, on constatait seulement un recul « un peu en arrière » de l'armée anglaise, attaquée par des forces très supérieures. Et tout à coup on apprenait que l'ennemi était à Saint-Quentin, c'est-à-dire à 150 kilomètres de Paris.
Ce fut de la stupéfaction !
Comte de Caix de Saint-Aymour, La Marche sur Paris de l'aile droite allemande. Henri Charles-Lavauzelle, 1916
La nuit a été fraîche le dimanche 30 août en Picardie, où se trouve le lieutenant Lucien Nachin. Un brouillard glacé l'a réveillé à trois heures du matin, les ordres sont eux aussi contradictoires (et comment donc l'information pourrait-elle être cohérente?) : il faut poursuivre le combat qui a stoppé le mouvement de retraite ; ou il faut rester sur place et s'organiser. Puis les événements décident : tirs de l'artillerie ennemie, fusillades... Que faut-il faire une fois le calme revenu ? Le lieutenant décide, puisqu'il ne reçoit pas d'ordres, d'aller les chercher lui-même.
Je me remis en marche mais la force morale qui m'avait soutenu jusque-là me fit complètement défaut. J'étais seul au milieu des champs, j'étais très fatigué ou plutôt courbaturé par mon séjour dans la tranchée, la chaleur tropicale qui rayonnait sur le sol m'abattait fortement. Et puis, nous étions encore une fois vaincus, abandonnant le terrain de la lutte où gisaient des milliers de braves ! J'étais hanté par l'idée d'un malheur que je ne pouvais définir. Il me fallut faire un prodigieux effort sur moi-même pour continuer la marche.
J'étais étreint par une angoisse croissante. Au loin, je vis un groupe d'artillerie qui semblait marcher dans ma direction, mais quand il fut presque à portée de voix, il prit le trot et disparut dans un nuage de poussière. Je mourais de soif. Fatigué comme je l'étais, je devais marcher lentement car le village de Faucouzy m'apparaissait toujours aussi lointain. Derrière moi, le village de Le Hérié commençait à brûler et, à gauche, la position qu'occupaient mes mitrailleuses était encore une fois l'objet d'un bombardement effroyable.

Lieutenant Lucien Nachin, Carnets de route. 2011

samedi 23 août 2014

14-18, une anthologie chronologique (4)

 La légende des Anges de Mons est reprise par un soldat britannique qui, plus tard, raconte à d'autres combattants les événements tels qu'il les a vécus lors de la bataille qui se déroulait dans la ville belge et ses environs. Pour le dire vite, une armée d'anges serait venue prêter main forte à l'armée britannique le 23 août, alors qu'était sur le point d'être balayée par les troupes allemandes. Leur intervention aurait bloqué celles-ci, le temps nécessaire à organiser la retraite.
« Ils glissaient lentement par-dessus les nuages. La lumière qui m’éblouissait venait de leurs cuirasses. Elles étincelaient, oh, elles étincelaient… De vrais petits soleils. Dessous, ils portaient de longues aubes blanches, immaculées. Ils ne bougeaient pas, comme les statues dans les églises. Ils flottaient au-dessus du canal, dans un silence écrasant. J’avais l’impression que leurs mains nous bénissaient, nous faisaient signe d’approcher. Certains brandissaient des épées de feu… […] Ils ne bougeaient pas, pourtant ils avançaient. Leurs longues ailes blanches rayonnaient. Moi, je crevais de frousse, j’aurais pissé dans mon froc. J’allais mourir, ils venaient me chercher, je ne voulais pas. Pourtant je n’arrivais pas à me relever pour fuir. J’étais cloué là, impuissant. J’aurais voulu crier, appeler à l’aide. Mais rien… Aucun son ne sortait de ma gorge. Et eux, ils avançaient, ils avançaient… »
Xavier Hanotte, Derrière la colline. Belfond, 2000 (rééd. 2014)
Sur un autre front, à proximité du Luxembourg belge, un régiment français a subi de lourdes pertes dans la matinée du 22 août. Les hommes sont tombés par dizaines, et il faut tenir jusqu'à midi, ordre du général commandant la division. Le caporal Paul Delroze se fait fort de détourner les tirs ennemis en direction d'un champ de betteraves voisin. La situation se renverse, mais ordres et contre-ordres sont la ration quotidienne des armées, on n'a pas fini avec eux.
Le lendemain, la division dont faisait partie le régiment de Paul continuait son offensive et entrait en Belgique après avoir culbuté l’ennemi. Mais le soir le général recevait l’ordre de se replier.
La retraite commençait. Douloureuse pour tous, elle le fut peut-être davantage pour celles de nos troupes qui avaient débuté par la victoire. Paul et ses camarades de la troisième compagnie ne dérageaient pas. Durant la demi-journée passée en Belgique, ils avaient vu les ruines d’une petite ville anéantie par les Allemands, les cadavres de quatre-vingts femmes fusillées, des vieillards pendus par les pieds, des enfants égorgés en tas. Et il fallait reculer devant ces monstres !
Des soldats belges s’étaient mêlés au régiment et, leur visage gardant l’épouvante des visions infernales, ils racontaient des choses que l’imagination même ne concevait pas. Et il fallait reculer ! Il fallait reculer avec la haine au cœur et un désir forcené de vengeance qui crispait les mains autour des fusils.
Maurice Leblanc, L'éclat d'obus. P. Lafitte, 1917
Dès les premiers jours de la guerre, les soldats ont compris qu'ils n'étaient pas là pour rigoler. Les combats sont violents, les morts s'additionnent les uns aux autres. Et Anne-Marie Garat, qui a placé ses personnages, pendant une année presque pleine, dans le climat de l'avant-guerre, précipite le mouvement en fin de roman, n'oublie personne parmi ceux qu'on a rencontrés, y ajoute les autres dans un effet saisissant qui donne chair à la masse, fait vie des disparus.
Ce matin du 22 août 1914, à onze heures, ayant tenu, avec son escouade, deux jours durant la position avancée contre le mur du cimetière d'Arlon, sous les obus de 420 et les 305 Skoda, Louis Dubas, soldat d'infanterie, deuxième classe affecté au 7e colonial, tombe au champ d'honneur. Parti d'Aurillac, le 2 août, le fils de Renée n'en reviendra pas. Fiancé de la terre et promis des douleurs, qu'un obus a coupé par le travers en deux, de lui n'en sera plus nouvelle, ni de son corps ni de son âme, qu'il repose. Non plus de nouvelles du caporal Didier Fleurier monté vers Charleroi. De Renaud des Armand à Mons, ni du fils Rougerie, là-bas, des garçons du Mesnil et de Genilly ; des grévistes aux usines Bertin-Galay, ou de Renault ; des ouvriers de Panhard & Levassor et du Bon-Marché, des porteurs des halles, des paysans partis, parmi les trois cent mille morts du premier mois de guerre, quoi d'eux il reste ?
Anne-Marie Garat, Dans la main du diable. Actes Sud, 2006

samedi 16 août 2014

14-18, une anthologie chronologique (3)

Le 8 août, un communiqué officiel allemand rédigé par le Generalquartiermeister von Stein sur la foi des renseignements qui lui sont parvenus a annoncé prématurément la nouvelle qu'attendait toute l'Allemagne : la chute de la forteresse de Liège. Cette première victoire, il l'a fait claironner aux quatre coins du pays. Elle est annonciatrice d'une avancée victorieuse à travers la Belgique, vers la France. Mais Liège n'est pas tombé et, deux jours plus tard, il faut donner un semblant de réalité à l'information erronée.
En attendant la chute de la place belge, il se garde bien de rectifier le communiqué du 8. La déception que provoquerait cette rectification serait un coup trop rude pour l'enthousiasme guerrier de ses compatriotes. Toutefois comme le communiqué a ses exigences, von Stein contraint de signaler les nouveaux envois de troupes contre Liège, les justifie par la nécessité de garder le terrain conquis.
Puis, pour entretenir dans les cœurs la fierté provoquée par la première « victoire » allemande, il revient sur les difficultés de l'entreprise et les détaille longuement.
Enfin, il donne libre cours à sa mauvaise humeur. « Ses troupes (belges) se battirent mal » lit-on dans le communiqué du 10. Les troupes c'est-à-dire les soldats, car les civils eux se battent comme des lions ! Des campagnards isolés attaquent des bataillons, des régiments, des brigades entières !! Les femmes, elles-mêmes, prennent part au combat ! Et, pour étoffer ses communiqués, von Stein jette en pâture à ses compatriotes affamés de nouvelles sensationnelles, la ridicule légende des francs-tireurs.
Laurent Lombard, Ceux de Liège : Sous les ouragans d'acier. G. Leens, 1938
Le 15 août, un « brave petit soldat » français écrit à sa mère et à sa sœur. Parti (on ne sait d'où) le mercredi 12, il est arrivé à Gironcourt, près de Toul dans les Vosges, après un voyage de vingt-trois heures. Il a apprécié les grogs très chauds offerts par de charmantes jeunes filles à Montbard, près de Dijon. Nous ne saurons pas s'il a préféré les boissons à celles qui la servaient, ou l'inverse. Son enthousiasme, quoi qu'il en soit, n'a pas encore eu l'occasion d'être ébranlé.
Partout accueil amical. Nous sommes bien reçus. Nous couchons sur la paille, naturellement, mais nous sommes admirablement nourris par un cuisinier épatant. Le moral est excellent. Tout va bien.
De-ci de-là nous parviennent des nouvelles très vagues des Allemands, et c'est ce qui nous prive le plus de manquer de nouvelles sérieuses.
Quoi qu'il en soit et quoi que vous entendiez dire, ne vous alarmez pas sur mon sort. Je suis aussi en sécurité qu'on peut l'être à la guerre. Jusqu'ici, d'ailleurs, c'est plutôt amusant, bien que fatigant. La marche, la vie de campagne, la cuisine et surtout  surtout  un appétit formidable que j'avais perdu depuis longtemps. Je ne suis pas à plaindre.
Je voudrais bien aussi que vous me donniez des nouvelles des Prussiens, bien que j'aie toute confiance que nous allons les écraser. J'ai vu passer ici trente prisonniers uhlans et nous avons entendu le canon aujourd'hui à plusieurs reprises. J'espère que la campagne ne durera pas longtemps.
Robert Lestrange, Lettres de héros (1914-1915). Imprimerie Kugelmann, 1915
Antime, dans le roman de Jean Echenoz, 14, a moins d'allant. Il s'inquiète pour l'usine, moins cependant que Charles, qui en est le sous-directeur et qui est parti à la guerre en pensant que c'était une affaire de quinze jours. De Vendée, ils ont été transportés en train vers les Ardennes, sans très bien savoir où ils étaient arrivés. Au début, cela ne s'était pas trop mal passé, malgré la fatigue du voyage.
C’est à partir du surlendemain que les choses se sont précisées : trois semaines pendant lesquelles ils n’ont pratiquement pas cessé de marcher. Presque tous les matins ils partaient à quatre heures, dans la poussière vite asséchée des routes, parfois coupant à travers champs, sans pouvoir observer la moindre halte. Au bout de quatre ou cinq jours, une chaleur sourde étant revenue, on leur faisait prendre une petite pause toutes les demi-heures à partir de la moitié du chemin, mais bientôt des hommes commencèrent de tomber tout le temps, surtout parmi les réservistes, Padioleau tombant plus souvent qu’à son tour. Puis à l’arrivée de l’étape, chacun n’en pouvant plus, personne ne voulait s’occuper de faire la cuisine et l’on ouvrait toujours des boîtes de singe sans grand-chose pour les arroser.
Il est en effet trop vite apparu qu’il n’y avait pas moyen de se procurer du vin dans le pays, ni d’ailleurs aucune autre boisson sauf un peu d’alcool brut, parfois, vendu maintenant cinq fois son prix par les bouilleurs des villages traversés – ces locaux profitant avec avidité de l’affaire en or qu’offrait une troupe assoiffée.

Jean Echenoz, 14. Minuit, 2012

samedi 9 août 2014

14-18, une anthologie chronologique (2)

Puisque tout est allé très vite, les écrivains prennent la plume dans l'urgence, du moins ceux auxquels s'ouvrent les pages des gazettes. Il n'est pas (encore) question de commenter des faits. Robert de Flers, dramaturge, en appelle en quelque sorte à la conscience nationale en « Une » du Figaro. Au-delà de l'extrait que nous donnons, il cite Henri Heine, puisqu'il n'y a pas mieux qu'un Allemand pour parler de l'Allemagne : « Quand les Allemands sont de mauvaise foi, ils sont de mauvaise foi. Mais quand ils sont de bonne foi, ils font semblant. »
La France tout entière est animée, transportée, soulevée par une seule pensée : la volonté de vaincre. Quelques heures ont suffi à notre admirable pays pour restaurer et affirmer magnifiquement son unité morale et pour retrouver ces deux vertus, si souvent incompatibles : l'enthousiasme et le sang-froid.
Avant-hier dimanche, le boulevard – qui, dans la soirée, devait être le théâtre de violences déplorables, avait un air de fête, presque de mi-carême et la foule en s'écoulant, murmurait : « C'est un beau dimanche ! »
Oui, ce fut un beau dimanche que celui où notre nation, dans un même élan de ferveur et de revanche, accepta une guerre hideusement, sournoisement préparée et imposée par un peuple affolé de domination brutale et d'orgueil entêté. Ce fut un beau dimanche que celui où nos adversaires, achevant de mettre les derniers atouts dans notre jeu, consentirent à ce crime contre le droit des nations et des gens : la violation d'un territoire neutre, et ne reculèrent pas devant le cynisme barbare qu'il y avait à franchir la frontière avant toute déclaration de guerre.
Robert de Flers, La volonté de vaincre, in : Le Figaro, mardi 4 août 1914.
Roger Martin du Gard voit, à travers les personnages des Thibault, une ville de Paris affolée par le fanatisme patriotique. Le rêve du socialisme transnational que nourrissait Jacques semble devoir être emporté par la vitesse à laquelle l'Histoire s'écrit. Elle se lit dans les rues où les boîtes à ordures n'ont pas été vidées. Il ne s'agit pas du seul désordre, celui-ci du moins n'étant provoqué que par la brutale mutation d'une société civile en puissance militaire. Que les aspects civils en souffrent est un moindre mal.
Rue de Rivoli, entre deux haies de curieux, un régiment d’infanterie coloniale, en tenue de campagne, défilait au pas cadencé, sans musique, dans un silence saisissant. Au passage des chefs de bataillon montés, la foule se découvrait.
Avenue de l’Opéra, les balcons étaient pavoisés de drapeaux. L’auto longea une section de voitures de la Croix-Rouge ; puis un détachement de soldats, en bourgerons de corvée, avec des pelles et des pioches.
Place de l’Opéra, il fallut stopper de nouveau. Un train d’artillerie, suivi d’une dizaine de voitures blindées, montait vers la Bastille. Sur le toit de l’Opéra, des équipes d’ouvriers installaient des projecteurs destinés à surveiller la venue nocturne des « taubes » sur Paris.
Tout le long des boulevards, malgré le service d’ordre, des curieux se massaient devant les magasins allemands ou autrichiens qui avaient été pillés, dans la nuit. Autour de la Cristallerie de Bohême, le sol était jonché de tessons et de verre pulvérisé. La Brasserie Viennoise semblait avoir subi un siège : par la devanture éventrée, l’on apercevait les glaces brisées, les tables et les banquettes démolies.
Roger Martin du Gard, L'été 1914. Gallimard, 1936
Les combats ont commencé et Maurice Barrès s'enthousiasme dans l’Écho de Paris, qui conserve quatre de ses six pages habituelles quand beaucoup d'autres quotidiens paraissent sur deux pages seulement. Une feuille, voilà ce qu'ils sont devenus pour la plupart. Mais revenons à Barrès et aux raisons de son enthousiasme, tempéré cependant par le souci de donner aux non combattants une existence pas trop misérable, pendant que les forces vives de la nation sont montées au front.
Il éclate enfin le jour espéré pendant quarante-quatre années ! Les pantalons rouges sont apparus sur la crête des Vosges et nos soldats reconquièrent l'Alsace éperdue de bonheur...
La France combattante comble toutes les espérances, la France non combattante fera son devoir. Il ne faut pas que la sainte ivresse dont est illuminée l'âme de nos soldats victorieux soit troublée par l'image des femmes, des enfants, des vieux parents qu'ils peuvent laisser dans le besoin. Il y a une loi qui vient au secours des femmes mariées, des familles légitimes. Mais il y a mille misères que la loi n'a pas prévues. Par exemple, un très grand nombre de femmes restent seules, sans ressources, et n'ont pas droit à un secours parce qu'elles n'ont pas de mari sous les drapeaux. Il faut les sauver. La Patrie ne peut pas laisser des gens mourir de faim dans la minute où pour elle des milliers de vies allègrement se sacrifient.

Maurice Barrès, La résurrection de la France, in : L’Écho de Paris, dimanche 9 août 1914

samedi 2 août 2014

14-18, une anthologie chronologique (1)

La mobilisation générale est décrétée en France le 1er août, en même temps qu'en Allemagne. Pierre Loti percevait depuis une semaine des bruits de guerre avec l'Allemagne. Le changement d'atmosphère est brutal après les premiers moments du retour à Rochefort où il est arrivé dans la nuit du 17 au 18 juillet : il avait reçu avec joie, glaces et champagne les aspirants de la Marine avant d'accueillir le commandant de leur école, sa famille et les officiers.
Samedi 1er août. – La guerre !... Depuis deux semaines, on vivait dans l’angoisse de son attente, avec l’espoir quand même. Et maintenant ce cauchemar des nuits est devenu la réalité. Et ce sera une guerre d’extermination, la plus atroce qu’on ait jamais vue.
Temps accablant d’orage, sous un ciel noir. Samuel rentre le soir du Bertranet pour rallier son régiment.
À 9 heures, une grande retraite en musique parcourt les rues, toutes les troupes, tous les matelots, tous les réservistes, toute la foule. Tout cela défile interminablement sous le ciel chaud et noir, et la pluie d’orage. Nous allons, Samuel et moi, le voir passer. On chante La Marseillaise, on danse, on jette les chapeaux en l’air, on crie : à Berlin ! La joie et l’enthousiasme vont au délire.
Dimanche 2. – Grand calme et silence dans la maison ; il ne semble pas que ce soit possible, ce qui nous attend demain.
[…]
Après dîner, nous allons une dernière fois fumer une cigarette à la fenêtre de mon cabinet de travail, – et on se dit que ce sera peut-être la dernière fois de la vie...
Pierre Loti, Soldats bleus : Journal intime 1914-1918. La Table Ronde, 1998, nouvelle édition 2014
La nouvelle survient parfois à des moments incongrus. Ce jour-là, Célestin Louise, policier parisien, était en planque dans le septième arrondissement depuis six heures du matin pour arrêter Octave Chapoutel, un cambrioleur. Le devoir accompli, non sans mal, il ne lui reste qu'à emmener son prisonnier au Dépôt. Mais le cocher du fiacre qu'il a hélé boulevard Raspail a, lui, eu le temps d'être renseigné. Dans ces circonstances, l'arrestation d'un malfaiteur devient anecdotique.
— Vive la France ! lança le cocher en s’arrêtant devant ce drôle de couple que formaient le jeune policier et son prisonnier.
Célestin le regarda en fronçant les sourcils.
— Qu’est-ce qu’elle a de spécial, la France, aujourd’hui ?
— Vous n’avez pas lu les journaux du matin, monsieur ? La mobilisation générale a été décrétée.
Disant cela, le cocher attrapa un journal calé derrière le dossier de son siège et le lança à Célestin. Celui-ci poussa La Guimauve à l’intérieur du fiacre et grimpa près de lui.
— Au Dépôt !
Tout en surveillant du coin de l’œil le cambrioleur qui s’était affalé sur son siège, Célestin parcourut la une du « Petit Parisien » : l’Allemagne a lancé un ultimatum à la France et à la Russie, les sommant de ne pas mobiliser.
— Les cons ! murmura Célestin.
Par la fenêtre, le policier aperçut des colleurs d’affiches apposant sur les murs d’un bâtiment officiel le fameux décret de mobilisation générale qui, parfois, était écrit à la main. Le gouvernement avait choisi la guerre. Avait-il seulement eu le choix ?
Thierry Bourcy, La cote 512. Nouveau Monde, 2005
Dans la campagne dont il est question ici, la nouvelle arrive le lendemain. L'ordre est affiché sur le panneau de la mairie, à côté des tarifs de la balance municipale. La nouvelle tombe mal, mais à quel moment serait-elle bien tombée ? Il reste à dresser les meules de paille, puis il faudra s'occuper des betteraves sans oublier, jour après jour, de soigner les bêtes. Si les hommes partent à la guerre, les femmes devront tout prendre en charge, aux champs comme aux étables.
Le tocsin cueille Gabriel dans la cour de la métairie. Le temps est splendide en ce premier dimanche d’août 1914. La campagne est immobile, écrasée de soleil, semblable à une bête étalée de tout son long, économe de ses gestes, figée sous la canicule. La récolte de blé est rentrée, Gabriel en éprouve de la gaîté ; aussi la cloche le prend-elle au dépourvu. Le moment de stupeur passé, il se met à courir, ses sabots sonnent sur la terre battue, desséchée et dure comme pierre. Il n’a pas franchi la barrière rarement close qu’Alexandrine surgit à ses côtés d’il ne sait où, les traits brouillés par les rumeurs des derniers jours.
Pour l’attendre Gabriel ne court plus, et ils hâtent le pas en direction de l’église et du tambour du garde champêtre qui retentit à son tour. C’est donc que tout ça est grave. Devant l’école communale qui abrite la mairie, la population du village au complet, générations confondues, est rassemblée. Soit deux douzaines d’âmes.

Didier Desbrugères, Limon. Gaïa, 2014

vendredi 1 août 2014

14-18, une anthologie chronologique (introduction)


Sauf si vous êtes sourd, aveugle et coupé de tout moyen de communication, vous n'ignorez pas que la Grande Guerre a éclaté il y a 100 ans. L'anniversaire se commémore un peu partout. Ici aussi, pour montrer comment la littérature s'est emparée de l'événement.
Le projet que j'espère mener à bien consiste en une anthologie chronologique de ces années 1914-1918. Présentée comme un feuilleton hebdomadaire qui commence demain, cette anthologie puise dans des ouvrages contemporains de la guerre, mais aussi dans toute la littérature qui a continué et continue d'en parler, jusqu'à aujourd'hui (et demain, car il n'y a aucune raison que cela s'arrête). Dans la presse, aussi, où des écrivains donnent de la voix.
Il y aura là, si je tiens le rythme jusqu'au bout, un florilège puisé aux sources les plus diverses - celles qui sont disponibles là où je suis. Pas seulement de la "grande" littérature, mais aussi des ouvrages populaires dont certains exaltent le patriotisme des populations. Une grande variété de ton s'annonce, rendez-vous demain et les samedis suivants.

mercredi 15 février 2012

"C'est assez pathétique la Saint-Valentin, non ?"

Ainsi la romancière Karine Tuil tweeta-t-elle hier...
J'aurais tendance à l'approuver. Mais je ne suis pas bon juge: je déteste les fêtes qu'on nous impose. Toutes les fêtes. Ne me demandez pas pourquoi, ce serait trop long à expliquer.
Ceci dit, qu'une fête, quelle qu'elle soit, devienne une occasion de lire, et mon avis tranché se nuance d'un léger sourire. Profitons-en, au lendemain d'un 14 février qui aura été surtout marqué, dans ma vie quotidienne, par le passage d'un cyclone joliment baptisé Giovanna. Mais dont les effets étaient plutôt rébarbatifs, à en juger seulement d'après les premières photos de la capitale malgache publiées sur Internet. Et les pires images sont à venir, puisque c'est sur la côte que Giovanna a frappé le plus violemment, là d'où les informations tardent à venir.
J'aurais certes pu profiter du passage de l’œil du cyclone, dans lequel nous nous sommes trouvés, pendant une demi-heure de calme absolu, pour penser à la Saint-Valentin. Mais j'attendais, crispé, le retour des vents violents et, franchement, je n'avais pas l'esprit à ça.
J'avais pourtant sous la main une belle anthologie, sobrement intitulée Mon amour et moins sobrement insérée dans un coffret racoleur. Les textes sont beaux. Baudelaire voisine avec Duras, Shakespeare avec Verlaine. Pas besoin de Saint-Valentin pour les découvrir. Avec, vers la fin du volume, ce superbe sonnet de Louisé Labé, dans une orthographe modernisée.
Baise m’encor, rebaise-moi et baise;
Donne m’en un de tes plus savoureux,
Donne m’en un de tes plus amoureux:
Je t’en rendrai quatre plus chauds que braise.

Las, te plains-tu? Çà, que ce mal j’apaise,

En t’en donnant dix autres doucereux.
Ainsi, mêlant nos baisers tant heureux,
Jouissons-nous l’un de l’autre à notre aise.

Lors double vie à chacun en suivra.

Chacun en soi et son ami vivra.
Permets m’Amour penser quelque folie:

Toujours suis mal, vivant discrètement,

Et ne me puis donner contentement,
Si hors de moi ne fais quelque saillie.