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vendredi 20 avril 2012

Bruce Chatwin visite Prague en creusant le mystère des porcelaines de Saxe

Bruce Chatwin est mort en 1989, peu de temps après avoir terminé son dernier roman, Utz, qui, s'il n'apparaît pas comme testamentaire, oblige quand même le lecteur à remettre en question l'idée qu'il avait pu se faire de cet écrivain: un chercheur de l'homme nu parti, un peu comme Simenon, à la rencontre de populations peu suspectes de corruption par la civilisation occidentale.
En Patagonie et Le Chant des pistes, deux de ses ouvrages les plus connus, ont ainsi contribué à faire oublier que Bruce Chatwin avait été, avant d'être gagné par le virus du voyage, directeur du secteur «Impressionnisme» chez Sotheby. Et qu'il s'était frotté aux milieux de l'art. On le retrouve ici attentif aux manies d'un collectionneur, une manière de s'intéresser à un homme plutôt qu'à l'objet de sa passion.
Kaspar Joachim Utz vivait à Prague, dans un appartement de deux pièces où il avait accumulé une extraordinaire collection de porcelaines de Saxe. Utz aurait pu, s'il n'était mort en 1974, être un personnage du roman de Pascal Quignard, Les Escaliers de Chambord. Monomaniaque, il fréquentait en effet tous ceux qui pouvaient lui procurer ces petites figurines qui étaient toute sa vie.
Mais, dans la Tchécoslovaquie communiste, la possession solitaire d'un tel trésor et, davantage encore, son accroissement, n'étaient pas choses aisées. Utz avait donc dû, pour garder ses porcelaines chez lui, accepter de les voir recenser, cataloguer par des spécialistes d'un musée (il aura au passage trouvé quelque consolation en relevant leurs erreurs), afin qu'elles soient considérées comme propriété d'État provisoirement en dépôt chez lui. Et peut-être même avait-il dû passer d'autres accords plus secrets afin d'obtenir chaque année l'autorisation de se rendre à Vichy, avec escale à Genève - officiellement comme curiste, en réalité surtout pour acheter l'une ou l'autre nouvelle pièce. La plupart étaient alors rangées dans le coffre d'une banque suisse, mais il lui arrivait de trouver certains objets si beaux qu'il ne pouvait se résoudre à s'en séparer pour un an et qu'il les ramenait alors frauduleusement en Tchécoslovaquie, inversant ainsi le processus plus fréquent de la fuite des œuvres d'art.
Le narrateur avait rencontré Utz en 1967 et lui avait laissé le souvenir d'un homme curieux et le désir de s'intéresser aux porcelaines après la mort de celui-ci.
A ce moment, le mystère s'épaissit: que sont devenues toutes les figurines? Car elles ont disparu, plus personne n'en a retrouvé la moindre trace. La clef de l'énigme se trouve peut-être entre les mains de Marta dont le rôle auprès d'Utz avait évolué au fil des années: jeune fille sauvage recueillie par celui qui était alors, dans les années trente, le baron Utz; employée de maison au château familial, épouse, enfin, et veuve, affirmant avec un sourire étonné: «Ja! Ich bin die Baronin von Utz.» Ce sourire est peut-être la seule chose qui subsiste d'Utz, avec l'enquête scrupuleusement menée par un narrateur qui rapporte, de son unique entrevue avec le collectionneur, une conversation sur le golem du rabbin Löw qui dirigeait la communauté juive de Prague sous le règne de l'empereur Rodolphe. Pour Utz, le golem légendaire, créé par l'homme à partir de la glaise et doté de vie, représentait quelque chose comme le chaînon manquant entre ses porcelaines et les humains, à travers lequel les petites figurines sont à deux doigts de rejoindre les vivants. «Mais si elles étaient vivantes, il leur faudrait aussi mourir, n'est-ce pas?», se demandait le collectionneur.
Par la légende du golem s'éclaire probablement le secret de la collection disparue de Kaspar Joachim Utz. Et d'autres mystères de Prague, ville habitée par plusieurs passés superposés dont Bruce Chatwin laisse entrevoir la stratification avec la délicatesse qu'on met à décrire une œuvre d'art. Une fragile porcelaine de Saxe, par exemple. 
P.S. Comme je le signalais en début de mois, La sagesse du nomade, lettres choisies et présentées par Elizabeth Chatwin et Nicholas Shakespeare, vient de paraître.

dimanche 1 avril 2012

Attendus avec la hausse de la TVA sur le livre, Bruce Chatwin, Simon Leys et Henning Mankell

Combien sont-ils de libraires français à ouvrir le dimanche? C'est aujourd'hui, en tout cas, que le taux de TVA appliqué au livre passe de 5,5 à 7 %. Un enjeu électoral? J'aimerais bien, mais... Les choses seront plus faciles avec les nouveautés, puisque le prix de vente est fixé en tenant compte de la hausse de la TVA. Pour les trois ouvrages que j'ai sélectionnés dans les parutions de la semaine, comme pour les autres.

Chatwin était un écrivain-voyageur que le nomadisme passionnait. Embauché en 1958 par Sotheby et surnommé «l'œil», il devient très vite un expert de l'impressionnisme et de l'art moderne. Puis il part faire des études d'archéologie au Soudan et décide de visiter la Patagonie. La vie de Bruce Chatwin est un art de vivre, toujours à la recherche de l'exotisme et de l'inattendu. Ces lettres, postées des quatre coins du monde et très habilement mêlées aux commentaires biographiques de Nicholas Shakespeare et aux précisions d'Elisabeth, nous éclairent tant sur sa vie que sur la gestation de son œuvre. Son éditeur, avec un tel bourlingueur, n'avait d'autre choix que de lui demander de lui parler de ses projets par lettres. Avec ses amis aussi, il partageait ses idées de livres, mais il aimait également leur faire savoir qu'il était à Bahia, au marché d'Hérat, à Cotonou, qu'il profitait du soleil des Caraïbes chez Jasper Jones, qu'il fréquentait les grands de ce monde, ceux qui avaient un château, une villa...
Bruce Chatwin est né en 1940 près de Sheffield et mort début 1989 à Nice. On lui doit des ouvrages atypiques. Elisabeth Chatwin, sa femme, élève des moutons près d'Oxford. Elle a rencontré son mari en 1961 chez Sotheby, et leur couple, en dehors d'une rupture dans les années 1980, a résisté à la bisexualité de l'écrivain.
Nicholas Shakespeare est l'auteur d'un roman, Héritage (Grasset, 2011) et d'une excellente biographie de Bruce Chatwin.

«Dans la Chine traditionnelle, les lettrés, les poètes et les artistes avaient l’habitude de donner des noms évocateurs ou inspirés à leurs résidences, ermitages, studios ou ateliers. En fait, quelquefois ils ne possédaient pas de résidence, ni d’ermitage, studio ou atelier – et parfois, pas même un toit au-dessus de leur tête – mais l’existence ou la non-existence d’un support matériel pour un Nom est une question dont nul d’entre eux ne se serait jamais fort préoccupé. Et on peut d’ailleurs se demander si l’une des plus profondes séductions de la culture chinoise ne réside pas précisément dans cette puissante vertu dont elle investit l’Écrit. Ce n’est pas une idée abstraite que j’avance ici mais une réalité vivante.» ... [Extrait de la première page.]
Simon Leys est né avec Les habits neufs du président Mao : chronique de la révolution culturelle (1971). Le style de combat du livre ne doit pas masquer qu'il s'agit essentiellement d'un travail de recherche et d'analyse politique dont les jugements, qui firent scandale à l'époque, furent entièrement confirmés par les événements qui suivirent l'ère maoïste. Récit personnel d'un séjour en Chine, Ombres chinoises (1974) est une dénonciation du mensonge maoïste et de la complicité de ses thuriféraires occidentaux. Traduit en neuf langues et couronné de nombreux prix, Ombres chinoises devait consacrer la réputation internationale de son auteur. [Extrait de la notice biographique de l'Académie royale belge de langue et de littérature françaises.]
 
Années 1950. Dans une bourgade du Norrland, Hans Olofson, adolescent élevé par un père rustre et alcoolique, perd ses deux seuls vrais amis. Bouleversé, Hans décide de réaliser le rêve de l’un d’eux: aller en Zambie, sur les traces d’un missionnaire suédois.
1969. L’Afrique le fascine et l’effraie. Dans la jeune république indépendante de Zambie en proie à la violence, Hans rencontre des colonisateurs emprisonnés dans leur racisme, et des Noirs obéissants qui cultivent la haine des Blancs. Hans accepte d’aider une Anglaise à diriger sa ferme de production d’œufs, puis reprend l’exploitation à son compte. Espérant ainsi échapper à l’engrenage de la violence raciale, il tente alors de mettre en application ses idéaux de justice sociale et humaine.
L’Œil du léopard, publié en 1990 en Suède, s’ajoute à la liste des romans sur l’Afrique (tels Comédia infantil, Le Fils du vent et Le Cerveau de Kennedy) de cet écrivain engagé qu’est Henning Mankell, qui partage sa vie entre la Suède et le Mozambique.
Henning Mankell est né en 1948. Son œuvre a été couronnée par de nombreux prix littéraires. Outre la célèbre «série Wallander», il est l'auteur de romans ayant trait à l'Afrique ou à des questions de société, de pièces de théâtre et d’ouvrages pour la jeunesse.