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vendredi 13 septembre 2019

Le Clézio, raconter des histoires pour prolonger la vie

Après Alma, un livre ancré à l’île Maurice, J.M.G. Le Clézio se tourne vers la Corée avec Bitna, bientôt dix-huit ans au début du roman, dix-neuf à la fin – et entre les deux un joli paquet d’histoires destinées à divertir une malade qu’on appellera Salomé, comme c’est le cas dans la plus grande partie de l’ouvrage. Salomé souffre, elle est de plus en plus fragile, le Syndrome douloureux régional complexe ne lui laisse aucune chance de vieillir longtemps…
Bitna, sous le ciel de Séoul est un roman où il est beaucoup question d’oiseaux. Les pigeons de M. Cho Han-Soo sont le sujet de la première histoire racontée à Salomé, en avril 2016, et prolongée en plusieurs épisodes. Elle vient de loin, du temps où la guerre faisait rage entre les deux Corée et où un couple de pigeons a franchi la frontière avec la mère de M. Cho. Il a hérité d’elle le goût d’élever des pigeons voyageurs, de les choyer sur le toit de l’immeuble dont il est le concierge, et il veut envoyer vers le Nord, par eux, de brefs messages poétiques.
Toutes les histoires de Bitna ne sont pas aussi douces. Il y a un homme inquiétant qui suit une jeune femme, et elle cache mal qu’il est question d’elle-même. Entre authenticité et fiction, l’écart est mince : « Je ne veux pas dire que les autres histoires que j’ai contées à Salomé, pour la guérir de sa douleur, étaient fausses, mais je les ai arrangées pour qu’elles lui plaisent, j’ai ajouté des petits mots doux, des petits mots durs, pour qu’elle comprenne que ça se passe dans le monde qu’elle ne connaît pas, le monde où l’on bouge, où l’on sent la chaleur du soleil »
Les mots durs sont nécessaires pour faire ressentir à Salomé les aspects peu plaisants d’un univers qui lui restera fermé. Sa maladie l’empêche d’y vivre, elle est une recluse qui a besoin d’histoires pour exister. Quant à Bitna, elle a moins besoin de raconter que de l’argent gagné grâce à ses prestations. La relation entre les deux femmes, celle qui parle et celle qui écoute, ne sont pas toujours très claires. En tout cas, il arrive qu’elles soient l’une et l’autre fatiguées – de parler ou d’écouter. Alors, le récit s’arrête et il reprendra une autre fois, plus tard.
Bitna, sous le ciel de Séoul est donc constitué de récits entrelacés, un genre de millefeuilles littéraire dont on apprécie la variété des textures et la manière dont elles se répondent, se complètent. La thématique de l’oiseau court plus avant, un autre animal, baptisé O’Jay, entré dans la vie de Naomi, atteint d’une maladie, s’approche de la fin en même temps que Salomé dont il est une représentation symbolique – mais le symbole ne rend pas la mort moins cruelle.
Il y a, à de multiples occasions, rencontre et séparation. La déchirure potentielle est visible avant même que le premier lien se noue. Le Clézio connaît la faiblesse humaine, et combien l’homme (une jeune fille, dans ce cas précis) tente de la compenser en trouvant appui sur d’autres vies que la siennes. Donner et recevoir, c’est un peu le même geste, mais on en mesure l’incomplétude à chaque instant.
Inspiré par une ville et un pays que connaît bien l’écrivain, ce roman est néanmoins un ton en dessous de la plupart de ceux qu’il a déjà publiés. Comme si le sentiment d’une urgence géographique avait empêché la littérature de s’épanouir tout à fait. Les ingrédients sont tous là mais les articulations entre eux souffrent des artifices mis en place par les conditions dans lesquelles se développent les récits secondaires à l’intérieur du récit principal : la vie de Bitna, et aussi de Salomé, pendant une année, interrompue et nourrie par les histoires narrées à haute voix.

jeudi 14 mars 2019

Préface à Livre Paris

Depuis 1987, Libération donne aux écrivains les manettes d'un quotidien, oui, un seul, on en viendrait presque à le regretter, à l'approche de ce qui n'est plus, je le rappelle pour les distraits, le Salon du Livre de Paris mais bien Paris Livre - pour ce que ça change, en ce qui me concerne, les distraits (dont je suis parfois, d'ailleurs) peuvent bien continuer à l'appeler comme ils le veulent.
Goncourt oblige, mais aussi proximité avec les thèmes sociaux qui émergent ces derniers temps jusqu'à balayer pas mal d'autres choses, Nicolas Mathieu a été élu (à l'unanimité du rédacteur en chef?) rédacteur en chef, précisément, de ce numéro collector et éditorialise donc, à propos de l'avenir compromis de notre bonne vieille Terre (de plus en plus vieille, de moins en moins bonne). Le Clézio, qui n'a jamais eu le Goncourt mais bien le Renaudot (et le Nobel, aussi, j'allais oublier) fait un portrait empathique de Greta Thunberg, la jeune militante suédoise contre le réchauffement climatique. Donc, on ne parle pas que de phénomènes sociaux, on voit plus loin que le coin (?) d'un rond-point coloré de jaune.
Les sujets sont, en gros, ceux d'un quotidien normal. L'actualité commande, c'est bien sûr, encore y fait-on des choix. Et, surtout, car voilà bien ce qui frappe le jour où les écrivains remplacent les journalistes, l'angle souvent inhabituel sous lequel les choses sont envisagées. Lisez le compte-rendu du procès Tapie par Laurent Chalumeau - peu de rapports avec la chronique traditionnelle d'une audience au tribunal et probablement, après tout, ne conviendrait-il pas de prendre ce ton tous les jours, mais que c'est bon!
Il y a même de la poésie dans le quotidien du jour, et ça, dommage que ce ne soit pas plus souvent. Et puis, quand Jean-Bernard Pouy parle de l'Algérie, c'est à la lumière de Mon amie Flicka, avec ses suites. Le Venezuela, vu par le même, renvoie à une comédie rassemblant Catherine Deneuve et Yves Montand, Le sauvage. Rafraîchissant!
Trente écrivains pour vous servir les nouvelles du jour avec un œil neuf, comme certains chefs sont capables de revisiter des recettes traditionnelles. Et dire qu'il faudra attendre un an pour retrouver pareille lecture. Enfin, non, entre-temps, il y a aura des livres.

P.-S. Je crois que c'est la première fois que je me trouve cité dans Le Libé des écrivains. Pas de quoi, cependant, en tirer une grande fierté: ce n'est pas dans un texte d'écrivain, c'est dans une publicité...