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lundi 11 juin 2018

Jean-Marc Ceci : «J’ai écrit avec une paire de ciseaux»


Maître Kurogiku fabrique son papier, du washi, le plie en origami, le déplie, le contemple, se tait. Pourquoi fait-il cela en Italie ? Par le pouvoir d’un mot, un seul, prononcé par une Italienne : « Ciao ». Il n’en faut pas plus pour décider un jeune homme au départ, sans espoir de retrouver celle qui « apporte un prétexte à défaut d’une raison. »
Casparo passe par là, il cherche à se loger et les habitants l’envoient chez celui qu’on appelle Monsieur Origami. Le jeune homme voudrait concevoir une montre à complications qui donnerait toutes les mesures du temps. Mais le temps, enroulé sur un cadran, peut-il se déplier, et y verrait-on des plis semblables à ceux du papier de l’origami ?
La beauté coupe le souffle, Monsieur Origami mérite d’être lu et surtout relu.
Vous publiez un premier roman complètement atypique. Non seulement il ne donne aucune impression d’inspiration autobiographique (se trompe-t-on ?) mais aussi il puise dans une culture assez éloignée de nous. Pourquoi ?
Ce n’est pas un roman autobiographique mais c’est une histoire qui me ressemble car elle traite de sujets qui me sont chers. En surface, le roman est la rencontre de deux de mes passions : les origamis et les montres. Depuis tout petit, je suis attiré par le Japon, et tout ce qui touche à la sagesse et au silence. J’ai la double nationalité belge et italienne et il me plaisait que l’histoire se passe en Toscane. J’aime aussi l’idée de réconciliation avec la vie. Ce roman est un peu la combinaison de tout cela.
Est-ce un roman écrit rapidement ou, au contraire, avec une certaine lenteur ?
J’ai deux réponses, qui sont indissociables. J’y ai pensé il y a deux ans, avec le concept de base, la rencontre de ces deux passions, en cherchant comment rentrer dedans. Et puis, c’est arrivé comme ça et je l’ai écrit très vite, je n’ai quasiment plus fait que cela pendant une dizaine de jours. Le moindre temps libre y passait. Tout est sorti d’un coup, le ton, l’histoire, les personnages, les événements…
L’écriture est très dépouillée. Ce choix est-il lié au thème du roman ou bien s’agit-il de votre manière naturelle ?
C’est plutôt lié au thème du roman, au ton que je voulais donner à l’histoire. Une fois que j’ai trouvé le ton, j’ai écrit avec une paire de ciseaux. Pour aller à l’essentiel. J’ai coupé les mots qui faisaient trop de bruit. Les chapitres sont un peu construits comme des haïkus, avec de la respiration, de l’espace et du silence.
L’utilisation des ciseaux, comme vous dites, vous a-t-elle conduit à couper beaucoup dans une version plus longue ?
En fait, j’ai coupé aux ciseaux, mais dans ma tête. Je voulais entendre le ton au fur et à mesure que j’écrivais. Et quand les mots venaient trop souvent, je contenais tout cela, j’attendais que ce bruit parte.
Le silence est important ?
Oui, c’est ce qui a dicté l’écriture. C’est, je pense, ce que l’on appréciera le plus et que l’on critiquera le plus.
Plier et déplier sont des gestes complémentaires. Mais aussi un peu plus que des gestes quand le papier et le temps se superposent, non ?
Oui. C’est une discipline qui demande de la précision, de la concentration et de la patience. Mais c’est aussi l’occasion de plonger dans l’instant présent. Je prends cette activité comme une méditation dans la pleine conscience du présent.
Avez-vous publié d’autres textes ? Vous semblez débarquer de nulle part…
C’est le premier manuscrit que j’envoie et le premier texte que je publie. J’avais l’idée générale depuis quelques années. J’ai trouvé le ton à donner à Monsieur Origami alors que j’étais concentré sur une autre histoire. Alors j’ai interrompu cette histoire et j’ai écrit Monsieur Origami, avec l’intention de l’envoyer à des maisons d’édition. Je l’ai envoyé à Gallimard, et quelques autres maisons d’édition, par la poste.
Comment se passe une première rentrée littéraire quand on n’appartient pas au « milieu » ?
Je ne suis pas du milieu, en effet. Je ne connaissais personne. J’ai envoyé mon manuscrit par la poste. Je vais de surprise en surprise. Tout d’abord être édité chez Gallimard est pour moi la réalisation d’un rêve. Une autre surprise fut de savoir qu’il ferait partie de la rentrée littéraire. Puis de voir certaines réactions déjà. Puis une invitation à un salon littéraire, puis d’autres. Puis un entretien avec vous. Alors comment cela se passe ? comme un rêve qui se réalise, oui mais plus encore. Mon rêve était d’être publié et je l’ai été. Tout ce qui se passe depuis sont des cadeaux qui s’ajoutent à mon rêve.

mardi 11 octobre 2016

Prix du Premier roman, une faute de goût

Je suis franchement déçu par la deuxième sélection du Prix du Premier roman. Sans être supporteur des Diables rouges (si vous l'ignoriez, c'est ainsi que l'on appelle l'équipe belge de football), il me semble que leur compatriote (et le mien, du coup) Jean-Marc Ceci, en compagnie de son Monsieur Origami italo-japonais, méritait d'y rester. Or il a été oublié, en même temps que Marie Barthelet, Adeline Fleury, Mathias Lair et Frédéric Viguier.
Il reste donc cinq romans français et trois traduits, dans une sélection que je vous donne tout de suite.

Roman français
  • Guy Boley, Fils du feu (Grasset)
  • Gaël Faye, Petit pays, (Grasset)
  • Frédéric Gros, Possédées (Albin Michel)
  • Maëlle Guillaud, Lucie ou la vocation (Héloïse d’Ormesson)
Roman étranger
  • Davide Enia, Sur cette terre comme au ciel (Albin Michel)
  • Molly Prentiss, New York esquisses nocturnes (Calmann-Lévy)
  • Abdelaziz Baraka Sakin, Le messie du Darfour (Zulma)
En même temps que cette deuxième sélection, le jury a communiqué la date de remise de son prix: ce sera le 4 novembre, au lendemain des Goncourt et Renaudot.

jeudi 11 août 2016

La rentrée littéraire court-circuitée

Je vous l'ai dit, je vous le redis au cas où vous auriez été inattentifs (et, si c'était le cas, relisez donc l'oeuvre complète d'Alexandre Jardin avant la parution de son prochain livre en octobre, si je me souviens bien du tweet qu'il a publié à ce sujet), je vous le redis donc pour la dernière fois, la rentrée littéraire, c'est la semaine prochaine.
Mais il n'y a plus de tabou en la matière, il en va de la rentrée comme du sexe féminin, dont L'Obs vient de s'apercevoir que les femmes en parlaient comme si, oui, oui, c'était une chose normale.
Le Point, qui ne déteste pas faire peur à ses lecteurs en parlant de la Turquie, propose dès aujourd'hui un choc (c'est la Une qui le dit) de la rentrée littéraire: Imbolo Mbue, dont Belfond publie (la semaine prochaine, donc, j'espère que vous suivez, sinon il n'y aura pas qu'Alexandre Jardin en gage) le premier roman, Voici venir les rêveurs. On apprendra quelle est la valeur du phénomène (l'éditeur américain Random House a acheté le manuscrit un million de dollars), mais nous saurons aussi deux ou trois choses sur un roman qu'en fait, j'ai envie de lire depuis que j'en ai entendu parler - et je vais essayer de ne pas traîner.
Imbolo Mbue, voyez comme le hasard (?) fait bien les choses, est aussi aujourd'hui dans Libération, mais la sortie de son roman est seulement signalée en note d'un article où, après Richard Ford et avant Hector Tobar, elle nous parle de "ses" années Obama. Et, à lire cet article, j'ai encore plus envie de plonger dans son roman.
La rentrée littéraire, je reviens au Point, c'est aussi l'occasion de jeter un coup de projecteur sur les premiers romans - qui, à d'autres périodes de l'année, passent plus inaperçus. En voici trois d'un coup, dans Le Point, dont ceux de Gaël Faye (Petit pays, chez Grasset) et de Line Papin (L'éveil, chez Stock) qui arriveront en librairie dans deux semaines seulement, ainsi que, annoncé pour la semaine prochaine, Sauve qui peut (la Révolution), de Thierry Froger, qui dit merci à Jean-Luc Godard pour son titre mais pas seulement (chez Actes Sud).
Je n'ai pas (encore) lu ces trois premiers romans, j'en ai lu quelques autres, dont un qui m'a fait une très forte impression: Monsieur Origami, de Jean-Marc Ceci (Gallimard, sortie le 25 août). Retenez ce titre et ce nom, on en reparlera...
Au Figaro, où l'on attend la reprise du littéraire, ils s'y sont mis à trois aujourd'hui pour se jouer une rentrée paresseuse: les dix auteurs attendus de la rentrée sont les plus prévisibles qu'il était possible de rassembler en une page, de Salman Rushdie à Jim Harrison, en passant par Karine Tuil (qu'une rumeur précoce donne favorite du Goncourt, ce qui n'est pas toujours une assurance), Eric-Emmanuel Schmitt (de cette académie-là), Yasmina Reza, Amos Oz, Philippe Delerm, Andreï Makine (de l'autre Académie), Stephen King et Yasmina Khadra.
On a le droit, heureusement, d'aller aussi voir ailleurs. Je prendrai ce droit, en tout cas.