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samedi 18 juillet 2020

Le bal des débutants et débutantes


Et on continue à piocher allègrement dans les premiers romans à paraître à la rentrée ! Hier, c’est le Prix Première Plume, émanation des librairies Furet du Nord/Decitre, qui a donné sa sélection – resserrée : quatre titres seulement. Parmi eux, il en est un qui fait carton plein puisqu’il est aussi retenu pour les deux autres prix dédiés aux premiers romans (Stanislas et Envoyé par La Poste) : Mauvaises herbes, de Dima Abdallah. Un « must » de la rentrée ? Peut-être bien que oui, peut-être bien que non… Mais on ne pourra pas parler de coïncidence si cela arrive.
Plusieurs autres ouvrages, dans cette catégorie, se retrouvent à l’intersection de deux sélections. J’ai déjà cité, à l’occasion de la liste fournie par le Prix Envoyé par La Poste, les romans de Dany Héricourt et Vinca Van Eecke. Il s’y ajoute maintenant celui d’Olivier Mak-Bouchard puisqu’après son choix par le jury du Prix Stanislas, il se trouve aussi retenu par celui du Prix Première Plume, dont voici la sélection complète, dans laquelle deux ouvrages n’avaient pas encore mis en lumière.
  • Dima Abdallah. Mauvaises herbes (Sabine Wespieser)
  • Mireille Gagné. Le lièvre d’Amérique (La Peuplade)
  • Olivier Mak-Bouchard. Le Dit du mistral (Le Tripode)
  • Marie-Ève Thuot. La trajectoire des confettis (Le Sous-sol)


mardi 5 novembre 2019

Prix Femina étranger, Manuel Vilas

Autoportrait ? Cela y ressemble bien. Ordesa, de Manuel Vilas, traduit par Isabelle Gugnon, est la longue complainte d’un écrivain qui ne parvient pas à faire le deuil de ses parents. Cela ne semble pas enthousiasmant. Et pourtant, dans les méandres des remords, l’illumination des souvenirs, la perte de moments, l’oubli de visages, la disparition d’articulations importantes d’autrefois, la vie et la mort se renvoient sans cesse la balle. Le mouvement est parfois infime, parfois il prend une amplitude plus grande – toujours il exerce sur le lecteur une fascination qui ne cesse de croître jusqu’aux dernières pages, un épilogue en forme de poèmes qui reviennent, afin que nul n’oublie, sur quelques idées fortes parmi celles qui animent Ordesa.
Ordesa est une vallée pyrénéenne à côté de laquelle se dresse le mont Perdu, nom symbolique qui ne se pose pas là par hasard puisque tout le livre est une tentative de résistance à l’effacement de faits que le temps érode. Et aussi à ce qu’a fait le père : « Plus que mourir, mon père s’est perdu, il a pris la tangente. Il est devenu un mont Perdu. »
Au point de départ, et pour expliquer la difficulté à affronter sereinement cette disparition ainsi que celle de la mère, il y a peut-être cette faute originelle – du moins considérée comme telle –, d’avoir choisi la crémation plutôt que l’enfouissement : « la crémation est irréparable, elle interdit toute possibilité d’exhumation du corps. »
La peur a accompagné le narrateur au fil des années : peur des colères du père, quand il se mettait à tout casser sans jamais cependant s’en prendre directement aux membres de sa famille, peur de l’appartement, de la ville, peur de tout, mais il faut l’envisager comme un sentiment salutaire : « Mon Dieu, comme j’aime les désespérés. Ce sont les meilleurs. »
Il y a eu la culpabilité, aussi, devant les gestes ambigus d’un prêtre que la mémoire n’a pas retenus, ce qui est pire que s’ils étaient restés avec précision, car la présence du Mal, quand celui-ci est flou, interdit aux victimes de se racheter, les rend « excrémentielles », méprisables. « On aime les héros, pas les victimes. »
Et le narrateur n’a certes rien d’un héros. Seule peut-être son affirmation de la liberté, quand il a volontairement renoncé à l’enseignement qui le tenait enfermé dans un statut social précis, fut un geste de bravoure. Mais sa valeur est allée ensuite en diminuant, la faute à une vie qui se délite en compagnie des morts, et des morts que les morts ont connus, et des morts à venir qui auront côtoyé les vivants d’aujourd’hui.
Ordesa est un roman obsessionnel, sur l’étroite ligne de crête qui sépare deux mondes pas si étrangers l’un à l’autre qu’il y paraît. La conscience aigüe des limites de l’homme fournit l’équilibre précaire de celui qui raconte avec ironie : « Le côté comique de la condition humaine, c’est qu’elle n’a pas besoin de la vérité, considérée comme un ornement, un ornement moral. »
Ordesa est un livre âpre qui réveille.

lundi 18 septembre 2017

Le Prix Sade, les yeux ouverts

Samedi, c'était le Prix Sade, tout dans le regard cette année au moins pour la principale récompense. Elle va en effet à l'ouvrage de Gay Talese paru il y a presque un an au Sous-sol, Le motel du voyeur. Je ne l'ai pas lu, ce n'est pas l'envie qui m'en manquait, à sa parution. Je vais bientôt avoir l'occasion de me rattraper puisqu'il est réédité au format de poche dans un mois, chez Points dont je vous confie la page de La Gazette qui y est consacrée. Cela vous donnera peut-être envie aussi...


Par ailleurs, je crois que c'est inédit (ceci dit sans véritable certitude), un Prix Sade du premier roman est allé à Raphaël Aimery pour Pornarina (Denoël).
Tout ceci, et davantage, dans la page des prix littéraires 2017.

dimanche 26 février 2017

Mordecai Richler et la dynastie des Gursky

L’œuvre de l’écrivain canadien Mordecai Richler est-elle sur le point de trouver enfin sa place chez les lecteurs francophones d’Europe ? Solomon Gursky, ample fresque économique, juive et familiale, reparaît au format de poche (traduction par Lori Saint-Martin et Paul Gagné). Et L’apprentissage de Duddy Kravitz, disponible au Canada depuis quelque temps, dans une nouvelle traduction, est arrivé en France aussi (Editions du Sous-sol).
On peut se contenter, déjà, du gros morceau que constitue Solomon Gursky, projet voué probablement à l’échec d’une biographie que Moses Berger veut consacrer à un personnage dont le mystère l’obsède. Solomon, héritier d’une famille enrichie d’abord grâce au trafic d’alcool pendant la prohibition, est mort dans un accident d’avion. Ou non. Car son propre passé et celui de ses ancêtres ont prouvé que les Gursky étaient capables de survivre aux conditions les plus extrêmes.
On a reparlé, il n'y a pas si longtemps, de l’expédition Franklin partie en 1845 à la recherche du passage du Nord-Ouest, perdue corps et biens et aux derniers moments de laquelle régna le cannibalisme. Moses Berger collectionne les informations sur l’expédition et sur cette région du Canada, puisque c’est là que commence la saga des Gursky. Avec un charlatan d’évangéliste, la judaïté menant à tout à condition d’avoir les mots pour prêcher et pêcher les femmes. Beaux parleurs, tous les Gursky le seront, dans des registres divers entre l’autorité et la séduction.
Dans un roman à plusieurs niveaux de narration, où les liens entre les nombreux personnages se nourrissent souvent d’ambiguïté, on traverse les époques dans le désordre. Mais on ne s’y perd qu’à bon escient, selon le dessein de Mordecai Richler : il pose les fragments selon sa logique personnelle, et avec le souci constant de compléter, petit à petit, un tableau édifiant – si le mot « édifiant » est compris avec un sens ironique.
Solomon Gursky est une symphonie interprétée par un orchestre dont certains instruments sont désaccordés. Les notes grinçantes appartiennent pourtant à l’ensemble et lui apportent des contrepoints qui nous obligent parfois à reconsidérer des certitudes acquises dans les pages précédentes. On se lance, avec ce roman, dans l’exploration des ambitions personnelles, des trahisons, des traditions. Et de leurs articulations douloureuses. C’est passionnant.