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jeudi 14 janvier 2016

« Madame ô » Michèle Rakotoson

Michèle Rakotoson à Madagascar, ce sont les retrouvailles avec un monde qu’elle avait eu le temps d’oublier par sa vie d’avant, et qu’elle décrit comme s’il était tout à fait neuf, non sans humour.
Elle est, comme le dit le titre du livre où elle rassemble, pour l’essentiel, des chroniques parues dans la presse, Madame à la campagne. Mais il doit y avoir un décalage horaire entre sa campagne et ma ville, à moins qu’elle ait le sommeil profond, car elle entend chanter le coq à cinq heures et demie du matin, alors qu’il y a au moins une heure qu’il s’égosille chez mon voisin – car, oui, il y a aussi des coqs à la ville. Nous sommes à Madagascar, je vous le rappelle.
On ne risque pas de l’oublier en lisant Michèle Rakotoson quand elle se débat dans les singularités de la vie quotidienne insulaire. De cette île-là, de cette île-ci, en tout cas.
Les rapports avec les gens, nos semblables, occupent une bonne partie de ses histoires où l’on sent le vécu, à peine transposé quand le trait semble forcé. Et encore : c’est souvent à elle-même qu’elle s’en prend pour exercer l’ironie. Les personnages, certains d’entre eux, peuvent être moins humains qu’on en a l’habitude. J’ai déjà dit un mot du coq, il y a d’autres animaux. Il y a aussi, sujet de plusieurs aventures (car l’anecdote se hausse jusqu’à l’épique, parfois), Deudeuche. La capricieuse voiture qui se démonte et se remonte chez Rapasy, le mécanicien aux doigts d’or. Accordons à ce véhicule antique, mais bien dans le ton de nombreux congénères dans les rues de Tana et des environs, une existence propre et un caractère très marqué.
Comment une Malgache au pays éprouve quelques difficultés à se plier aux habitudes perdues – ainsi qu’aux nouveaux usages, car le temps ne passe pas sans modifier quelques éléments du paysage physique ou mental –, c’est un état des lieux somme toute rassurant pour qui vient d’ailleurs et ne rit pas aussi souvent dans la réalité que dans ces pages. Celles-ci aident donc à prendre du recul.


Michèle Rakotoson sera, avec son nouveau livre et en compagnie de Kemba Ranavela, enseignante et chroniqueuse, présente à l’Institut français de Madagascar (Antananarivo), ce samedi 16 janvier à 10 heures pour un forum littéraire.

lundi 26 octobre 2015

Charles Bukowski pareil à lui-même

Encore Charles Bukowski ? N’en avions-nous pas assez, de ses délires alcoolisés, de sa folie pas si ordinaire qu’il le prétend, de ses Souvenirs d’un pas grand-chose ? Une œuvre revendiquant à ce point l’abjection peut-elle éviter la répétition qui, il faut le reconnaître, avait fini par engendrer une certaine lassitude chez certains lecteurs dont nous étions ? La publication d’inédits, Le retour du vieux dégueulasse, n’avait donc pas provoqué de grands cris de joie. Elle laissait prévoir une sorte de punition à l’idée d’en reprendre pour plus de trois cents pages alcoolisées et folles. Pas grand-chose, en fait…
Et puis, pas du tout. Si l’on osait le mot, il y aurait même ici une certaine fraîcheur. Paradoxale, certes, dans un livre empli de vomissures, au sens propre. Un exemple, en passant (et pour s’en débarrasser), histoire de ne pas essayer de faire croire que Bukowski, quand il écrivait cela, était tout à coup devenu un homme confit de bonnes manières : « La pissotière était infréquentable. A peine en entrouvriez-vous la porte que vous étiez saisi à la gorge par les relents pestilentiels d’un siècle de vomi et de pisse. » Il lui était décidément impossible de changer.
Tant mieux, au fond. Car la poésie se niche parfois là où l’on pense n’avoir aucune chance de la trouver. Cet ensemble de chroniques, publiées dans différents journaux underground, dégage à la fois l’odeur déjà décrite et un charme irrésistible. Dès le début, un entretien avec un éditeur artisanal montre ce qu’est la littérature pour ce fou : une quête d’absolu qui englobe tout de la vie et conduit celle-ci vers des situations extrêmes dont se nourrira l’écriture, cette chienne exigeante qui donne au réel d’étranges couleurs.
Certains textes sont de formidables nouvelles, peut-être inspirées d’expériences personnelles. Mais on s’intéresse moins au rapport entre les faits et l’histoire racontée par Bukowski qu’au jeu subtil instauré dans ce qui les sépare ou les rapproche. Dans la dernière partie, une cinquantaine de pages pour un seul récit, l’ouverture ne laisse aucune place au doute : « Avant de commencer, laissez-moi vous avertir que rien n’est vrai dans ce qui suit puisqu’il s’agit d’une fiction. » Steve Cosmos, rencontré à Paris, réputé pour son excentricité, est aussi recherché par la police pour escroquerie et « une chiée de méfaits de moindre importance ». Il est, curieusement, un très mauvais parieur sur les hippodromes où il retrouve souvent le narrateur, un « je » foutrement semblable à Buk, et s’embourbe dans des problèmes d’argent insensés qui provoquent des rebondissements surprenants. Et beaucoup d’ennuis dans lesquels l’écrivain finit par avouer qu’il s’est contenté de les puiser dans sa propre vie : « je me dis que je pourrais commencer par lui donner l’allure d’une fiction avant d’avouer au beau milieu que tout est vrai là-dedans. »
Bref, c’est dégueulasse comme promis. Et tout aussi épatant.

samedi 19 septembre 2015

Les livres, le rendez-vous des grands hommes

Comment rencontrer des personnalités marquantes? Sortir en ville? Ouais... Fréquenter les cimetières? Il y en a davantage, mais le conversation est brève...
Il reste les livres, plus sûr moyen d'entretenir des relations solides avec celles et ceux que vous auriez toujours voulu connaître. Morts ou vivants. Ils vont parfois par couples, comme
Boris Johnson, abandonnant provisoirement son meilleur (provisoirement aussi, peut-être) rôle, maire de Londres, pour écrire un copieux Winston, vous vous souvenez, l'homme du sang, de la sueur et des larmes. Ils vont parfois en foules, comme Jean d'Ormesson qui convoque non seulement Dieu mais aussi toute son époque dans Dieu, les affaires et nous. Le sous-titre, Chronique d'un demi-siècle, ment: les articles repris dans le volume courent de 1981, élection de qui-vous-savez, à 2015, attentat à Charlie. C'est déjà pas mal.
Les deux livres n'ont en principe rien à voir l'un avec l'autre. Il me plaît cependant, ce matin, d'y fouiner dans le même élan.
Boris Johnson nous apprend, sur Churchill, des choses que nous ignorions. Que j'ignorais, en tout cas - peut-être pas vous.
Churchill est un des grands innovateurs langagiers des temps modernes. Lorsque des dirigeants mondiaux se réunissent à cause d’une crise, on dit qu’ils ont un summit («sommet»), au cours duquel ils peuvent discuter du Middle East («Moyen‑Orient»), ou du risque que la Russie crée un nouveau iron curtain («rideau de fer»). Les trois termes cités ici ont été inventés ou mis à l’honneur par Churchill.
Ou bien quand, en août 1918 - mais dans un commentaire écrit plus tard -, Churchill éprouve de la pitié pour cinq mille prisonniers allemands devant lesquels il passe.
Le spectacle de tant de soldats ennemis prisonniers aurait dû le remplir du cruel plaisir de savoir que les Boches étaient enfin en position de faiblesse. Au lieu de quoi, il fut touché par leur malheur. Car il venait de comprendre que ses espoirs étaient fondés: l’Allemagne était bien en train de perdre la guerre; elle l’avait déjà perdue.
Des grands hommes de cette taille, il y en a peu. Il n'y en a plus, avance même Boris Johnson:
Combien de noms vous viennent‑ ils à l’esprit de personnes ayant joué un rôle déterminant pour le meilleur, ayant personnellement fait pencher la balance du côté de la liberté et de l’espoir? Peu, je parie, parce que, au moment où l’histoire l’exigeait, en 1940, un seul homme possédait le facteur Churchill. J’ai passé un certain temps à réfléchir à la question et j’affirme que je suis du côté de ceux qui estiment que nous n’avons eu personne de la trempe de Churchill, ni avant ni après.
Le "facteur Churchill"... Il faudrait tourner un film sous ce titre!
Quant à Jean d'O, puisque même ceux qui ne le connaissent pas lui donnent ce surnom familier, il renoue le dialogue entre Candide et le docteur Pangloss, il se demande s'il est fait pour la politique mais la politique le passionne autant qu'elle le désole quand elle tombe encore plus bas qu'elle ne l'était l'instant d'avant. Il engage (en 1984) à ne pas voter pour Jean-Marie Le Pen qui monte dans les sondages, pour des raisons qui relèvent du calcul politique:
Un mot particulier doit être dit de M. Le Pen. M. Le Pen a bien entendu le droit de s’exprimer comme tout le monde et il ne peut être que servi par les violences imbéciles qui s’exercent contre lui. Mais précisément parce qu’il monte dans les sondages, il représente plus que personne le péril de la division. Et ce n’est pas seulement à cet égard qu’il constitue un danger. Par l’image qu’il donne, par les méthodes qu’il préconise, par son idéologie, ses références, ses modèles, il est l’allié objectif le plus précieux de la majorité au pouvoir. S’il n’existait pas, elle l’aurait inventé.
Mais les meilleurs moments dans ses chroniques sont ceux où plus aucune position politique n'a d'importance, parce que la gauche, la droite et tout ce qu'il y a entre les deux, voire dans les marges, ont tout à coup moins d'importance qu'un événement comme celui du 7 janvier de cette année:
L’union se fait autour des martyrs libertaires d’un journal défendant des positions qui n’étaient pas toujours les nôtres. Des journalistes sont morts pour la liberté de la presse. Ils nous laissent un exemple et une leçon.
Jean d'Ormesson est parfois, souvent, prévisible. Mais pas toujours, et c'est bien pour cela qu'on lui garde une part de notre affection.