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mardi 22 août 2017

Orsenna à l’école buissonnière de La Fontaine

Erik Orsenna a un peu honte, écrit-il, d’être académicien « donc cofabricant de dictionnaire » et de n’avoir appris que récemment le mot « gentilé », « qui désigne l’habitant d’une ville » (ou d’un village, d’un pays, d’un continent, voire même d’un quartier, cher Erik – il faut fréquenter davantage Alain Rey, ou regarder Des chiffres et des lettres). Bref, le gentilé de Château-Thierry est Castelthéodoricien. « On imagine le rire du fabuliste ainsi lourdement affublé », ajoute-t-il, puisqu’il écrit cela dans son La Fontaine, une école buissonnière, et que, comme chacun le sait, Jean de La Fontaine est né à Château-Thierry.
Du coup, se réjouissant d’avoir découvert un mot qui sonne clair, il le replace dès qu’il en a l’occasion. Voici les Castelthéodoriciens qui racontent le duel de principe entre La Fontaine et son ami André Poignant, qui est le cousin, le confident et l’amant de sa femme Marie, ce dont tout le monde semble s’accommoder fort bien. Voici « notre Castelthéodoricien » qui pratique la flatterie comme Orsenna lui-même, autrefois – « aux temps mitterrandiens où j’étais courtisan ». On n’oublie pas la famille castelthéodoricienne de La Fontaine, dont il faut de temps à autre aller voir ce qu’elle devient pendant qu’il écrit ses Contes ou ses Fables. Quatre occurrences d’un mot qu’on n’a guère, sauf peut-être, et encore, à Château-Thierry, l’occasion de placer dans la conversation. Bien joué !
Le plaisir d’un mot, le plaisir de vagabonder, mais à toute allure, dans une biographie d’écrivain, le plaisir de le citer et de faire découvrir des textes moins connus autant que de rappeler des mélodies verbales rangées dans un coin du cerveau, plaisir, plaisir, seul aux commandes d’un livre qui ne se pousse pas du col. L’anecdote y est puisée aux XVIIe et XXe siècles avec des rapprochements inattendus, car si l’on vivait autrement à l’époque de La Fontaine, le cœur des hommes (et des femmes) n’a guère changé.
Ce qui reste, en particulier, c’est le désir, que La Fontaine ne se privait, pas plus que Marie, de combler. Ce qui change, c’est la condition des écrivains, même si tous ne sont pas, aujourd’hui, aussi heureux en affaires qu’Orsenna, dont les livres se vendent bien, merci pour lui. Mais quand bien même les Fables et les Contes, qu’il fallut, ceux-ci, renier parce qu’ils étaient trop lestes pour le climat religieux, auraient été de grands succès, qu’ils n’auraient pas permis à La Fontaine d’en vivre. D’ailleurs, le succès était là, au moins pour les Fables, mais il « n’engraissa que les deux libraires » qui les ont fait paraître. Les droits d’auteur n’existaient pas, il faudra attendre Beaumarchais et le siècle suivant pour les inventer. Et La Fontaine, quand il prend parti pour son ami Fouquet contre Colbert qui veut la chute de celui-ci, et qui par ailleurs tient les cordons de nombreuses bourses dont le contenu aurait pu soulager le quotidien du poète, oublie la flatterie pour l’honnêteté. Ce qui coûte cher. Il est hébergé par une amie, qui meurt. Il est à la rue… Imagine-t-on cela d’un homme dont les vers nous sont si familiers ?
Encore dit-on souvent, sans savoir, que La Fontaine s’est contenté de piller ceux qui, avant lui, avaient écrit des fables. Le plagiaire est plutôt celui qui, répétant assez bêtement cette idée reçue, devient calomniateur : La Fontaine payait ses dettes, celles-là au moins, puisqu’il restituait la paternité de son inspiration aux écrivains chez qui il l’avait trouvée. Et puis, surtout, il écrivait, avec la force qu’on lui connaît, avec l’art de plaire et de convaincre à la fois, comme de nombreux exemples le rappellent, s’il en était besoin.

mardi 11 octobre 2016

Philippe Paquet, récompensé pour sa biographie de Simon Leys

Je ne connaissais pas le Prix Fondation Martine Aublet - il n'existe, il est vrai, que depuis 2012, lis-je dans Livres Hebdo, et il couvre un domaine qui m'est moins familier que la fiction: l'ethnographie, l'ethnologie, l'anthropologie et l'histoire de l’art des civilisations non-occidentales. Ce sont des terrains qui ne manquent pourtant pas de points d'intersection avec la littérature, et en voici un avec le lauréat de cette année: Philippe Paquet, pour Simon Leys, navigateur entre les mondes. Une biographie magistrale (bien que d'un auteur belge sur un autre auteur belge), sur laquelle j'avais écrit cet article au moment de sa parution, c'était le printemps en Europe.
Pour écrire une vie de Simon Leys, il fallait connaître l’homme, né Pierre Ryckmans, son œuvre, et bien sûr la Chine. Avec Philippe Paquet, on est rassuré : l’auteur de Madame Chiang Kai-shek, ouvrage préfacé par Simon Leys, a entretenu avec celui-ci des contacts suivis et approfondis, nourris en particulier d’une familiarité commune avec la Chine. « Chine intérieure », surtout, pour Simon Leys, puisqu’il n’a cessé d’étudier une culture à laquelle il n’avait guère d’accès direct : trois séjours seulement, plutôt brefs. Un mois en 1955, à vingt ans. Six mois en 1972 comme attaché culturel à l’ambassade de Belgique. Et un mois l’année suivante, pour la dernière fois.
Il est vrai que, depuis 1971 et la naissance de Simon Leys, pseudonyme choisi pour signer Les habits neufs du président Mao, Pierre Ryckmans n’était pas le bienvenu en Chine populaire. Même quand l’aura de Mao s’affaiblira, celui qui, ayant dénoncé le système autoritaire et criminel du Grand Timonier, restera honni pour avoir eu raison trop tôt. Sulfureux Simon Leys…
Ne revenons pas sur les épisodes les mieux connus, en Europe, de sa biographie. Philippe Paquet éclaire celle-ci en insistant sur les qualités d’un chercheur lucide puisant aux meilleures sources – toutes accessibles, mais négligée par la plupart des spécialistes. Pour lui, au contraire de beaucoup, « sinologie » ne rimait pas avec « assyriologie » et moins encore avec « entomologie ». La littérature et la pensée chinoises, dont il fut un traducteur attentif, l’ont occupé comme une matière vivante. Sur l’abondance et la qualité de ces travaux, il était difficile d’être plus complet.
L’installation de Simon Leys en Australie, à partir de 1970, est aussi considérée d’un œil neuf. Comment notre compatriote devint une éminente personnalité de son pays d’adoption, voilà un aspect dont nous n’avions qu’une vague conscience. Il est ici éclairé par des témoignages multiples. Les témoignages abondent d’ailleurs pour toutes les époques d’une vie bien remplie, où la mer et la littérature ainsi que la foi ont été les axes sur lesquels s’est développée une œuvre devant laquelle on était déjà admiratif – et l’admiration s’est accrue encore à la lecture de ce Simon Leys, navigateur entre les mondes.
Il se méfiait des biographies. Celle-ci, dont il a lu le manuscrit avant de mourir le 11 août 2014, a dû malgré tout le combler autant qu’elle nous a passionné.

vendredi 18 décembre 2015

En rayon : Alain Decaux, «Victor Hugo»

A priori, la biographie de Victor Hugo par Alain Decaux n'est pas celle que je conseillerais à quelqu'un qui me demanderait de l'orienter. Mais elle a été rééditée plus souvent et est donc plus facile à trouver en librairie que ma préférée, les trois volumes écrits par Hubert Juin et publiés chez Flammarion - d'ailleurs à peu près en même temps, autour du centième anniversaire de la mort du géant. Si j'avais, à cette époque, rencontré les deux biographes pour les interroger sur leur travail, seul Alain Decaux a eu l'insigne honneur de s'asseoir à côté de moi dans la voiture avec laquelle je le ramenais vers une gare. De Victor Hugo, il ne faudrait pas retenir que les moments grandiloquents. C'est pourtant le ton sur lequel Alain Decaux ouvre son premier chapitre...

J’ai aimé Guernesey, son granit et son sable. Ses prairies qui s’achèvent en plages ; ses vaches qui paissent dans le fracas des vagues ; ses menhirs et ses églises ; ses rhododendrons et ses pommes de terre ; ses tomates en serres ; ses jardins, ses ravins, ses ruisseaux bordés d’autant d’herbe que de varech, ses arbres cernés de sel et de lichen ; ses caps déchiquetés par le vent autant que par la mer. J’ai aimé ses bruyères, ses ajoncs, ses hortensias, ses magnolias, ses orangers en pleine terre ; j’ai aimé les mirages semés par ses rochers, esquisses qui se dérobent dans l’écume, bas-reliefs qui s’affirment par l’agression des flots.
J’ai aimé Saint-Pierre-Port, bâti jadis autour de bois sculptés apportés de Saint-Malo. J’ai aimé cette colline que la ville semble prendre d’assaut, ses maisons comme tassées l’une sur l’autre, espalier de façades blanches ou grises, « Caudebec sur les épaules de Honfleur », disait un voyageur. Surtout, j’ai aimé cette grosse demeure en forme de cube qui domine tout de sa masse sans grâce. Je l’ai aimée parce qu’elle s’appelle Hauteville House.
Pourtant, rien de plus triste que les trois rangs de fenêtres à l’anglaise ouvrant sur la rue. Côté jardin, cela s’harmonise : la porte s’adoucit d’un perron de bois ; au premier étage un atelier vitré, prolongé par une terrasse, rompt la monotonie. Surtout, ce qui frappe, c’est ce balcon, sous le toit, qui court le long de la façade. De ce qui ressemble assez à une dunette de navire, on aperçoit tout Saint-Pierre-Port en bas, au-delà les îles de la Manche, certains jours le Cotentin. La France.
Il est inséparable d’une image, ce balcon : celle d’un homme qui, chaque matin, réveillé dès l’aube par le cri des mouettes et le canon de la citadelle, s’avançait sur les planches à claires-voies. Je le regarde.
Il n’est pas très grand, mais ce qui, au premier coup d’œil, émane de lui, c’est une impression de solidité, de force. Beaucoup de ceux qui l’ont rencontré à cette époque ont, sans se donner le mot, évoqué un vieux chêne. Nous les comprenons. Curieusement vêtu d’un costume de nuit rouge, les cheveux gris en broussaille, le visage creusé, comme fortifié de rides, ce n’est pas le château en pleine eau, là-bas, relié par une digue à la terre, qu’il regarde. C’est vers sa droite que les yeux de Victor Hugo cherchent quelque chose, ces yeux qui savent voir loin – et il en est fier. Il y a là une modeste maison, la Fallue, dont les fenêtres sont à la française, avec de petits carreaux.

samedi 19 septembre 2015

Les livres, le rendez-vous des grands hommes

Comment rencontrer des personnalités marquantes? Sortir en ville? Ouais... Fréquenter les cimetières? Il y en a davantage, mais le conversation est brève...
Il reste les livres, plus sûr moyen d'entretenir des relations solides avec celles et ceux que vous auriez toujours voulu connaître. Morts ou vivants. Ils vont parfois par couples, comme
Boris Johnson, abandonnant provisoirement son meilleur (provisoirement aussi, peut-être) rôle, maire de Londres, pour écrire un copieux Winston, vous vous souvenez, l'homme du sang, de la sueur et des larmes. Ils vont parfois en foules, comme Jean d'Ormesson qui convoque non seulement Dieu mais aussi toute son époque dans Dieu, les affaires et nous. Le sous-titre, Chronique d'un demi-siècle, ment: les articles repris dans le volume courent de 1981, élection de qui-vous-savez, à 2015, attentat à Charlie. C'est déjà pas mal.
Les deux livres n'ont en principe rien à voir l'un avec l'autre. Il me plaît cependant, ce matin, d'y fouiner dans le même élan.
Boris Johnson nous apprend, sur Churchill, des choses que nous ignorions. Que j'ignorais, en tout cas - peut-être pas vous.
Churchill est un des grands innovateurs langagiers des temps modernes. Lorsque des dirigeants mondiaux se réunissent à cause d’une crise, on dit qu’ils ont un summit («sommet»), au cours duquel ils peuvent discuter du Middle East («Moyen‑Orient»), ou du risque que la Russie crée un nouveau iron curtain («rideau de fer»). Les trois termes cités ici ont été inventés ou mis à l’honneur par Churchill.
Ou bien quand, en août 1918 - mais dans un commentaire écrit plus tard -, Churchill éprouve de la pitié pour cinq mille prisonniers allemands devant lesquels il passe.
Le spectacle de tant de soldats ennemis prisonniers aurait dû le remplir du cruel plaisir de savoir que les Boches étaient enfin en position de faiblesse. Au lieu de quoi, il fut touché par leur malheur. Car il venait de comprendre que ses espoirs étaient fondés: l’Allemagne était bien en train de perdre la guerre; elle l’avait déjà perdue.
Des grands hommes de cette taille, il y en a peu. Il n'y en a plus, avance même Boris Johnson:
Combien de noms vous viennent‑ ils à l’esprit de personnes ayant joué un rôle déterminant pour le meilleur, ayant personnellement fait pencher la balance du côté de la liberté et de l’espoir? Peu, je parie, parce que, au moment où l’histoire l’exigeait, en 1940, un seul homme possédait le facteur Churchill. J’ai passé un certain temps à réfléchir à la question et j’affirme que je suis du côté de ceux qui estiment que nous n’avons eu personne de la trempe de Churchill, ni avant ni après.
Le "facteur Churchill"... Il faudrait tourner un film sous ce titre!
Quant à Jean d'O, puisque même ceux qui ne le connaissent pas lui donnent ce surnom familier, il renoue le dialogue entre Candide et le docteur Pangloss, il se demande s'il est fait pour la politique mais la politique le passionne autant qu'elle le désole quand elle tombe encore plus bas qu'elle ne l'était l'instant d'avant. Il engage (en 1984) à ne pas voter pour Jean-Marie Le Pen qui monte dans les sondages, pour des raisons qui relèvent du calcul politique:
Un mot particulier doit être dit de M. Le Pen. M. Le Pen a bien entendu le droit de s’exprimer comme tout le monde et il ne peut être que servi par les violences imbéciles qui s’exercent contre lui. Mais précisément parce qu’il monte dans les sondages, il représente plus que personne le péril de la division. Et ce n’est pas seulement à cet égard qu’il constitue un danger. Par l’image qu’il donne, par les méthodes qu’il préconise, par son idéologie, ses références, ses modèles, il est l’allié objectif le plus précieux de la majorité au pouvoir. S’il n’existait pas, elle l’aurait inventé.
Mais les meilleurs moments dans ses chroniques sont ceux où plus aucune position politique n'a d'importance, parce que la gauche, la droite et tout ce qu'il y a entre les deux, voire dans les marges, ont tout à coup moins d'importance qu'un événement comme celui du 7 janvier de cette année:
L’union se fait autour des martyrs libertaires d’un journal défendant des positions qui n’étaient pas toujours les nôtres. Des journalistes sont morts pour la liberté de la presse. Ils nous laissent un exemple et une leçon.
Jean d'Ormesson est parfois, souvent, prévisible. Mais pas toujours, et c'est bien pour cela qu'on lui garde une part de notre affection.

lundi 27 avril 2015

Henri de Régnier, la bio, les tweets, des textes

Henri de Régnier n'est donc pas aussi oublié qu'on le croit. Non seulement il publie régulièrement des tweets (enfin, lui, c'est une manière de le dire). Mais aussi une grande biographie signée Patrick Besnier sort cette semaine. Son éditeur la présente de cette manière:
L’image d’Henri de Régnier est souvent réduite à quelques traits schématiques: académicien, poète à monocle, mondain, mari trompé, connaisseur de Venise.Mais la vérité est plus complexe, d’où sans doute la formulation mystérieuse de Picabia: «Henri de Régnier a toujours marché sur la tête.» Proche de Mallarmé, ami d’André Gide, de Pierre Louÿs et Debussy, il est un témoin essentiel de la vie intellectuelle entre 1890 et 1914. Après 1918, ses échanges avec Proust, son amitié avec Paul Morand qui voyait en lui «le plus grand gentleman des lettres françaises», sa collaboration avec les meilleurs illustrateurs de l’époque lui donnent une place dans l’après-guerre.Au-delà de l’auteur brillant de La Canne de jaspe et de La Double maîtresse, sa biographie fondée sur de nombreux documents inédits révèle un homme curieux, sensible et ironique.Professeur émérite à l’université du Maine, Patrick Besnier a publié des travaux sur Alfred Jarry, Edmond Rostand et Raymond Roussel.
Enfin, mais les fidèles lecteurs de ce blog le savaient déjà, la Bibliothèque malgache a réédité cette année les trois Histoires incertaines dont deux se passent à Venise et qui mettent en scène des collectionneurs, des antiquaires, des érudits dans le décor de maisons anciennes chargées d’un passé mystérieux.
Une redécouverte bien dans l'air du temps - notre temps qui n'apprécie rien comme d'aller voir chez les écrivains du passé si l'on ne trouverait pas, par hasard, quelque chose qui ressemblerait à notre incertitude d'aujourd'hui.

vendredi 26 avril 2013

David Lodge réinvente H.G. Wells


Que reste-t-il, aujourd’hui, de H.G. Wells et de son œuvre ? Lit-on encore ce pionnier de la science-fiction ? Se souvient-on de l’effet que fit, aux Etats-Unis, La guerre des mondes dans une adaptation radiophonique d’Orson Welles en 1938 ? Sait-on assez qu’il est en outre l’auteur de La machine à explorer le temps, L’île du docteur Moreau, L’homme invisible, Les premiers hommes dans la lune, ou de La guerre dans les airs, brève liste de titres choisis dans une bibliographie surabondante, et dont bien d’autres écrivains se satisferaient d’être les auteurs ?
Il était cela, H.G. (pour les intimes). Et bien d’autres choses, comme le montre magistralement David Lodge dans un roman biographique qui est le pendant d’un livre précédent, L’auteur ! L’auteur !, consacré à Henry James. Celui-ci fait d’ailleurs quelques apparitions dans Un homme de tempérament. Wells se situe lui-même, dans le paysage littéraire, à l’exact opposé de James. Un des entretiens imaginaires menés avec Wells, au cours desquels celui-ci est parfois malmené par son interlocuteur, pose la question de savoir si le romancier est considéré comme un grand écrivain. La réponse fuse : « j’ai abandonné cette ambition il y a bien longtemps – j’ai laissé cela à Henry James et aux gens de son espèce. »
H.G. Wells manifeste son tempérament sur trois terrains principaux.
D’abord, il est un véritable visionnaire, comme l’atteste la part de son œuvre évoquée plus haut. A quoi on peut ajouter l’« invention » des tanks, qu’il délaissera au profit de l’aviation comme force militaire. Ainsi que, dans un entretien du roman, la prescience supposée (on peut évidemment… supposer que David Lodge s’est amusé à ce petit jeu) d’Internet et de Wikipédia : « Plus tard, j’ai essayé d’intéresser les éditeurs à l’idée d’une encyclopédie qui engloberait toute la connaissance, mais les difficultés de droits de reproduction étaient trop nombreuses. Mon idée était qu’ils devaient être libres. J’imaginais une Société internationale de l’Encyclopédie, qui conserverait et mettrait continuellement à jour sur microfilm toute donnée de connaissance humaine vérifiable et les rendrait universellement accessibles – une toile d’informations à l’échelle mondiale. »
Politiquement, il affiche des convictions socialistes et milite, parfois avec maladresse, en faveur de profondes modifications dans la société. Il y déploie beaucoup d’énergie mais se trouve souvent en désaccord avec ses proches. Il a aussi l’intuition de la nécessité d’un gouvernement mondial, supranational, et a pu se réjouir, l’année précédant sa mort, de la signature du texte fondateur de la Charte des Nations Unies. « C’était une cause à laquelle il avait œuvré toute sa vie, et il avait personnellement joué un rôle déterminant dans le comité de rédaction Sankey de la Déclaration des Droits de l’Homme, qui fut incorporée à la Charte. »
Enfin, c’est sexuellement que son tempérament s’exprime le mieux. Fervent partisan de l’amour libre, il met ses théories en pratique – à moins qu’il ait adapté ses pratiques à la théorie. Marié deux fois – seulement, a-t-on envie de commenter –, il multiplie les liaisons, ce qui rend souvent sa vie compliquée à cette époque puritaine. Il est séduisant, incapable de résister à une femme disponible et, plus fondamentalement : « Je serai le premier à admettre que j’ai besoin de nouveauté et de variété dans ma vie sexuelle. »
Des aspects les moins connus de cette existence gourmande, agitée et bien remplie, David Lodge a fait un roman où tout est authentique et réinventé.


mercredi 10 avril 2013

La statue branlante d’un héros ambigu (Emmanuel Carrère et Limonov)

Un personnage comme un romancier peut en rêver : écrivain flamboyant, activiste politique, accompagné d’une femme très belle, ou de voyous homosexuels, alternativement riche et pauvre, adulé et conspué. Une figure forte, ancrée dans un pays qui ne cesse de se chercher une logique depuis que celle des deux grands blocs idéologiques est obsolète. Ce personnage existe, Emmanuel Carrère l’a rencontré et certains de ses livres ont été récemment réédités. Edouard Limonov, puisqu’il s’agit de lui, est cet homme ambigu, fascinant, insupportable. Tout à la fois. Emmanuel Carrère n’est pas différent de nous : plus il approche Limonov, fouillant dans sa vie, plus son projet lui semble miné de l’intérieur. Entre le pire et le meilleur, Limonov navigue sans peine, jusqu’à créer un parti néofasciste…
« Cependant, c’est plus compliqué que ça.
Je suis désolé. Je n’aime pas cette phrase. Je n’aime pas l’usage qu’en font les esprits subtils. Le malheur est qu’elle est souvent vraie. En l’occurrence, elle l’est. C’est plus compliqué que ça. »
Il y a au moins deux aspects dans le Limonov de Carrère qui les conduit simultanément au prix de difficultés prévisibles, puisque l’un contrarie l’autre. La face sombre du héros ne cesse d’empiéter sur sa face lumineuse. Le portrait du personnage est un de ces aspects, mené avec une rigueur à peine entamée par le surgissement d’émotions. Et ces émotions constituent le second aspect : l’auteur est en effet très présent dans son livre, il se met en scène comme il l’a d’ailleurs souvent fait par le passé.
Emmanuel Carrère est, pour le meilleur, un faussaire de l’autofiction. Il prend appui sur un sujet extérieur pour mettre en évidence ses réactions, pour sonder le goût étrange qui le porte vers une sorte de monstruosité. Cette veille permanente crée une tension qui dynamise le récit et empêche de le lâcher même quand Limonov ennuie, voire dégoûte.
L’homme qui voulait être écrivain et ne comprenait pas que d’autres reçoivent les honneurs à sa place est aussi le créateur de quelques épisodes formidables dans sa vie, qui pimentent le récit de Carrère. Il faut voir comment il passe, dans ses années américaines, de la jet-set au vagabondage. Comment les anathèmes qu’il lance contre Soljenitsyne ou Brodsky le coupent du milieu d’immigrés russes qu’il avait voulu investir, et où sa sauvagerie faisait merveille. Jusqu’à une certaine limite, qu’il franchit allègrement.
Les limites, Limonov n’a aucune idée de ce qu’elles sont. Il est excessif dans tout ce qu’il entreprend, recommence le même cinéma à Paris les années suivantes, où on le voit se rapprocher de la bande de Jean-Edern Hallier et de L’idiot international. Puis s’engager à Vukovar dans les combats aux côtés des Serbes, davantage, semble-t-il, pour vivre l’expérience de la guerre que par conviction…
Comment finira-t-il ? En chef religieux ou politique ? En philosophe apaisé ? Ou assassiné ? Emmanuel Carrère envisage plusieurs possibilités. Aucune ne convainc vraiment. Et pour cause : seul Limonov est capable d’inventer son chemin au fur et à mesure.

samedi 21 juillet 2012

Pierre Benoit a son prix littéraire

Chez Albin Michel, on s'attèle depuis le début de l'année à sortir Pierre Benoit de l'ombre où il se trouvait. Une biographie - j'y viens tout de suite -, des rééditions et maintenant un prix littéraire qui portera le nom de l'écrivain né en 1886 et mort en 1962. Le prix Pierre Benoit du roman romanesque sera donc attribué pour la première fois à une œuvre inédite qui convoque les thèmes du voyage et de l'aventure, à l'instar des romans de Pierre Benoit. Les manuscrits doivent être adressés avant le 31 décembre aux Éditions Albin Michel (22 rue Huyghens, 75014 Paris) avec la mention "Prix Pierre Benoit du roman romanesque". L'heureux élu bénéficiera, pour son ouvrage, d'une campagne publicitaire d'un montant de 15.000 euros.
Mais pourquoi Pierre Benoit? J'en avais parlé il y a quelques mois avec Gérard de Cortanze, son biographe...

Gérard de Cortanze, romancier prolifique, sait aussi ce qu’est une biographie. Il en a consacré plusieurs, sous diverses formes, à Paul Auster, Ernest Hemingway ou J.M.G. Le Clézio. Il dirige la collection « Folio biographies » chez Gallimard. Et il a publié en mars Pierre Benoit, le romancier paradoxal, livre épais et passionnant à propos d’un écrivain que le monde littéraire avait à peu près perdu de vue malgré ses 42 romans publiés de 1918 à 1961 presque tous chez le même éditeur et vendus à des millions d’exemplaires. Au point d’avoir été, avec Kœnigsmark, le premier auteur publié au Livre de poche, en 1953. L’éclipse et, ces jours-ci, l’embellie correspondant au 50e anniversaire de sa mort, posent bien des questions auxquelles Gérard de Cortanze est le mieux placé pour répondre.

Pourquoi vous être intéressé à Pierre Benoit ?

Les Éditions Albin Michel souhaitaient remettre cet écrivain au goût du jour à l’occasion de l’anniversaire de sa mort. Il a eu un lien très particulier avec la maison d’édition et il était d’ailleurs le parrain de Francis Esménard, l’actuel directeur, qui est à l’origine du projet. Ce qui m’a permis de travailler à partir d’archives inédites. Il y a quarante ou cinquante cartons que j’ai ouverts les uns après les autres en y découvrant toute une vie rassemblée.

Rien de tout cela n’avait jamais été exploité ?

Très peu. Il faut quand même mentionner l’existence d’une secte – j’appelle cela une secte, avec tendresse et amitié –, les Amis de Pierre Benoit. Ils publient tous les ans un petit recueil dans lequel ils étudient inlassablement son œuvre. Mais ils n’avaient pas accès à tous ces documents. Je crois que cette biographie révèle beaucoup de choses. Au fond, beaucoup de gens ont lu Pierre Benoit, beaucoup d’écrivains y font référence mais il était quand même un peu oublié. Je crois que les vrais écrivains ne meurent jamais.

A vos yeux, il est un écrivain assez important pour justifier le vaste travail que vous lui consacrez ?

Ah ! oui ! Quand on parle de quelqu’un, c’est qu’on s’y retrouve un peu. Chez Pierre Benoit, il y a plusieurs choses. Sous des apparences de dilettante, c’était un travailleur acharné, qui publiait un roman par an. J’aime bien les écrivains qui écrivent. Et puis, il envoyait ses lecteurs au bout du monde, chacun de ses romans est un univers différent. Assez vite, il se met à voyager. Son enfance en Tunisie et en Algérie avait été très importante, il y avait appris comment trois grandes religions pouvaient vivre en harmonie. Sa tolérance, présente dans bien des livres, où il n’y a pas une ligne d’antisémitisme, est exemplaire.

Pourtant, après la Seconde Guerre mondiale, il devient une cible de l’épuration. Pourquoi ?

D’abord, il y a la jalousie. Il est connu, reconnu, fêté, glorieux. Il ne pouvait pas faire un pas sans que la presse s’empare de ses moindres faits et gestes, il avait une ribambelle d’amantes toutes plus belles les unes que les autres. Dans mon livre, je reprends point par point les pièces du dossier de la collaboration. Il était de droite, ce qui n’en fait pas un nazi. Ses amitiés allemandes vont vers des gens, vers une culture. Je cite Gerhard Heller, qui dirigeait la propagande allemande à Paris. Il a rencontré plusieurs fois Pierre Benoit et jamais il ne l’a entendu dire la moindre chose positive au sujet de la collaboration et des nazis. Mais on avait décidé de le ranger de ce côté, et il en a beaucoup souffert. N’oublions pas qu’il a fait de la prison et qu’il l’a toujours ressenti comme une profonde injustice.

Il aimait être là où les choses se passaient, et cela n’a pas toujours joué en sa faveur…

On lui a reproché d’avoir interviewé Mussolini. Hemingway aussi a interviewé Mussolini. Il faisait son boulot de journaliste. C’est le paradoxe de Pierre Benoit. D’une part, il est en dehors du monde, il est dans l’écriture, avec ses copains, et en même temps il a un intérêt profond pour son époque. Donc il interviewe aussi Goebbels ou Salazar, entre beaucoup d’autres qui font l’histoire. Et il en ramène des choses intéressantes pour ses romans.

Une biographie réussie, qu’est-ce que c’est ?

C’est une biographie qui donne envie de lire l’auteur dont on parle, quand il s’agit d’un écrivain. Il ne s’agit évidemment pas de remplacer l’œuvre par la biographie. Celle-ci doit conduire vers l’œuvre. Quand on sort d’une biographie de Gene Kelly, on a envie d’aller voir ses films. Ou de Mozart, d’écouter sa musique. Van Gogh, de regarder ses toiles. En même temps, je ne conçois pas l’œuvre sans la biographie. Si on ne sait pas que le père de Pierre Benoit était militaire, qu’il a vécu vingt ans en Algérie et en Tunisie, changeant sans cesse de lieu, on ne comprend pas bien pourquoi sa vie a été orientée vers les voyages.