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dimanche 21 juin 2020

Vanessa Springora, Grand Prix des lectrices Elle


Le Grand Prix des lectrices ELLE, pour respecter la typographie du magazine féminin, a désigné ses trois lauréates la semaine dernière. Claire Berest dans la catégorie roman pour Rien n’est noir (Stock), Tess Sharpe dans la catégorie policier pour Mon territoire (Sonatine) et Vanessa Springora dans la catégorie document pour Le consentement (Grasset).
Je n’ai pas lu les deux premiers ouvrages, j’avais en revanche consacré au troisième, avant sa parution au début de l’année, un article que je vous propose de lire ou de relire.

Les vagues déferlent, il en émane une odeur désagréable et elles apporteront sur le rivage, ou chez votre libraire, un récit tragique dans lequel l’écrivain Gabriel Matzneff est un ogre fasciné par les adolescents et adolescentes (Les moins de seize ans, limites fixées par lui-même dans un ouvrage qui portait ce titre en 1974) plutôt que l’amant doux et expérimenté auquel il donne le beau rôle dans les volumes de son Journal.
Le plus récent, paru en novembre chez Gallimard, s’intitule L’amante de l’Arsenal. Bien qu’il concerne les années 2016 à 2016, on y retrouve au passage le prénom de Vanessa, « la renégate ». Celle-ci avait été au centre d’une autre tranche de vie, et donc d’un autre livre de Matzneff. La prunelle de mes yeux s’ouvrait, en 1993, par un prologue : « On y voit un libertin renoncer à sa vie dissolue, pécheresse, et, grâce à l'amour d'une jeune fille, se transformer en ce qu'il croyait ne plus jamais pouvoir être : un amant fidèle, irréprochable. » La jeune fille en question, Vanessa, a 14 ans en 1986…
Aujourd’hui, Vanessa Springora, depuis peu directrice des Editions Julliard, publie chez Grasset Le consentement. La renégate a pris la plume, elle a voulu « prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre. » L’homme de cinquante ans qui la séduit y est appelé G., parfois G.M. Personne n’est dupe, il s’agit bien de Gabriel Matzneff.
L’adolescente est d’abord éblouie. L’homme charmant, son regard la transforme en femme désirable, sa culture est grande, il est un initiateur patient à qui elle cède – avec consentement. Pourtant, l’hymen de la narratrice ne cédera qu’à un coup de bistouri, le corps de la jeune fille s’étant refusé à toute pénétration « normale ». Mais la sodomie ne dérange pas G.
La relation est malgré tout singulière, suscite une violente colère chez le père de la narratrice – par ailleurs si absent de sa vie qu’elle ne ressent pas le besoin de l’écouter. Des lettres anonymes sont adressées à la police – l’hypothèse que G. en soit lui-même l’auteur, pour pimenter la relation par le danger, surgira. La mère, réticente puis compréhensive, n’a construit qu’un barrage léger, tôt emporté. On lit avec, au minimum, de la stupéfaction, ce que Cioran, chez qui l’adolescente est venue chercher conseil, lui déclare : « Votre rôle est de l’accompagner sur le chemin de la création, de vous plier à ses caprices aussi. Je sais qu’il vous adore. Mais souvent les femmes ne comprennent pas ce dont un artiste a besoin. »
Le mot « consentement » du titre fait l’objet d’une analyse précise quand la narratrice comprend à quel point il est un piège : « Très souvent, dans les cas d’abus sexuel ou d’abus de faiblesse, on retrouve un même déni de réalité : le refus de se considérer comme une victime. Et, en effet, comment admettre qu’on a été abusé, quand on ne peut nier avoir été consentant ? »
En six étapes, de « L’enfant » à « Ecrire », en passant par « La proie », « L’emprise », « La déprise » et « L’empreinte », Vanessa Springora raconte l’illusion de fidélité entretenue par G., illusion brisée quand elle comprend à quel point les amours de cet homme soucieux de son corps sont répétitives : « Avec le recul, je m’en rends bien compte, il s’agit d’un jeu de dupes : reproduire de livre en livre, avec un même fétichisme, cette littérature de jeunes filles en fleurs permet à G. d’asseoir son image de séducteur. »
Cioran, encore lui, avait eu, malgré la déception éprouvée par sa visiteuse qui cherchait à se déprendre, un moment de lucidité : « La seule parole sensée, plus éclairante que je ne l’aurais cru sur le moment, qu’Emil ait consenti à me livrer, c’est en effet que G. ne changerait jamais. »
L’ogre, « ce qu’on apprend à redouter dès l’enfance », est nu.

dimanche 31 mai 2020

Jean-Paul Kauffman devant des églises fermées

Depuis qu’il est devenu écrivain après avoir été journaliste, Jean-Paul Kauffmann oscille entre le réel et sa représentation – ce qui n’est pas tout à fait la même chose, demandez à Magritte avec sa pipe. « Mes livres entremêlent l’essai, l’histoire, l’autobiographie, le récit de voyage, le reportage, l’enquête, la chronique », écrit-il, pour montrer que ce n’est pas clair, dans Venise à double tour. Et il précise : « Ce n’est pas un assemblage de toutes ces catégories, mais une forme qui tente de fusionner le tout. »
Fusion merveilleusement réussie, de L’Arche des Kerguelen à Outre-terre en passant par Sainte-Hélène ou en longeant la Marne pour d’autres ouvrages. Ils tirent bien sûr leur force des lieux peu fréquentés dans lesquels l’auteur s’est rendu pour y trouver matière à littérature et à réflexion. Mais, surtout, on aime s’y trouver avec lui en raison de la manière dont il raconte ses séjours, ses voyages, ce qui s’est passé autrefois et ce qu’il imagine qui aurait pu se produire. En outre, il ne craint plus maintenant de comparer les moments qu’il vit à ceux qu’il a endurés lors de sa longue détention au Liban, de 1985 à 1988. Il y puise à chaque fois un bonheur tout neuf. Et le partage.
Le projet de ce livre-ci repose sur un pari un peu fou : visiter toutes églises de Venise qui, pour diverses raisons, y sont fermées. Plus ou moins closes, c’est-à-dire que certaines sont réputées inaccessibles et que d’autres sont parfois entrouvertes, pour des messes ou à des occasions exceptionnelles. La complexité de l’entreprise est telle qu’il est parfois sur le point d’y renoncer. Le plaisir d’un cigare le soir et de concerts habités par la beauté, ainsi que la tranquille obstination d’une guide qui l’aide à franchir quelques obstacles l’aident cependant à trouver le courage de continuer.
Voici donc une longue promenade devant des portes fermées. La vision des intérieurs est, dans le meilleur des cas, remplacée par la lecture des documents rassemblés par un autre passionné de ces bâtisses. Consacrées autrefois, et donc réservées à un usage strictement religieux, certaines de ces églises ont changé de statut. La faute à Napoléon pour bon nombre d’entre elles, et Jean-Paul Kauffmann, son compatriote à défaut d’être son contemporain, a parfois l’impression qu’il en en paie encore les conséquences.
L’auteur s’imprègne d’une ville qui n’est pas celle des touristes. Il sait que tout a été écrit sur Venise. Même Sartre lui a consacré un livre, inachevé et peu connu il est vrai, mais que Kauffmann admire comme il admire ce qu’ont rapporté de leurs voyages d’autres écrivains. Il fait pourtant du neuf avec l’ancien, comme si son regard décapait les murs humides menaçant ruine. Et il est d’autant plus curieux de ce que cachent les façades qu’elles lui résistent : « C’est triste à dire, mais j’ai besoin de la difficulté. Les complications me stimulent. Il me faut être empêché pour que je m’accomplisse – enfin, jusqu’à un certain point, je ne suis pas masochiste. »
Venise à double tour est le contraire d’un guide : l’itinéraire personnel d’un homme happé par l’impossible. C’est beau, c’est riche.

dimanche 15 mars 2020

Quand Jean Rouaud était kiosquier

Cinquième volume de « La vie poétique », Kiosque prolonge et confirme l’engagement de Jean Rouaud à voir le monde et à l’interpréter dans un univers littéraire dont il cherche encore, à ce moment, la forme. Le cycle tend vers l’écriture, la publication, l’existence comme écrivain. L’auteur ne sait pas alors qu’il recevra tout en bloc, dès son premier roman, Les champs d’honneur, et le Goncourt 1990 en prime.
Nous l’avions rencontré chez lui, quelques jours avant ce prix qui allait tout changer. Il était encore kiosquier, il avait déjà conquis un public de lecteurs et de lectrices plus large que la promesse faite par son éditeur, Jérôme Lindon – trois cents exemplaires, avait-il annoncé –, plus large aussi que dans son espoir secret : « Je pensais à trois mille. Et j’imaginais une jeune institutrice de province dans son coin, le soir, lisant le livre. » Il écrivait depuis longtemps et avait entrepris diverses expériences stylistiques avant de trouver son chemin dans la mémoire et sur les champs de bataille.
Avec Kiosque, nous n’en sommes pas encore là. Rue de Flandre, Jean Rouaud vend la presse et observe la rue. Deux amis, un anarchiste et un peintre maudit, partagent ce lieu avec lui. Des personnages contrastés et romanesques dont les portraits sur le vif séduisent par l’impression de réel qui en ressort. De manière plus ramassée, le kiosquier-écrivain garde les traces de certains clients : « Mon vieux Chagall / A connu les pogroms / Dans sa jeunesse. » Sur le modèle formel de Bashô : « Après le chrysanthème / Hors le navet long / Il n’y a plus rien. » Et avec l’audace de Bashô qui rend un navet poétique. Tout est littérature pourvu que les mots d’un artiste s’en emparent. La leçon sera retenue et le kiosque devient un théâtre aux facettes multiples.
Les bruits du monde s’y heurtent à travers les journaux et magazines de toutes provenances géographiques, linguistiques et culturelles – certains pour un ou deux acheteurs fidèles seulement. A travers, surtout, ces lecteurs qui apportent, rue de Flandre, leur perception de l’actualité dans leur pays d’origine : « J’apprenais beaucoup de leurs commentaires agacés ou désabusés quand ils démontaient devant moi les analyses des prétendus spécialistes de l’actualité étrangère, me prouvant par A+B que ce qu’ils racontaient ne tenait pas debout. »
C’est un Beyrouthin qui décrypte les âneries sur le Liban, un Marocain frappé par la présence policière à Casablanca, la guerre en Yougoslavie qui s’annonce rue de Flandre avant même d’avoir commencé. Le kiosquier reçoit des nouvelles du monde entier, sans bouger de son édicule moderne (et glacial l’hiver), grâce à ses envoyés spéciaux. Ils lui fournissent le recul nécessaire devant les commentaires autorisés – et plus jamais Jean Rouaud n’aura confiance dans la parole des experts convoqués par la radio ou la télévision pour « expliquer », à leur manière, les crises…
Le kiosque a, sur celui qui y travaille, un effet inverse à celui de la caverne platonicienne : au lieu de limiter la perception de l’extérieur à quelques formes d’ombres, il projette des pans entiers de vérités restées obscures à qui se satisfait des versions médiatiques. Encore fallait-il, pour l’entendre et le comprendre, être ouvert à la variété d’une humanité concentrée en ce lieu. L’écrivain possède cette qualité, avec celle de nous la faire partager.

dimanche 29 décembre 2019

Et Nabokov, alors ?

Le name dropping fait rage dans les innombrables interventions qui fustigent, sur les réseaux sociaux, Gabriel Matzneff depuis que Le consentement, de Vanessa Springora, est devenu le déclencheur d’une indignation collective – et le révélateur de quelques voix divergentes.
Coïncidence, Sue Lyon vient de mourir, jeudi, à 73 ans. Elle n’avait plus rien, et depuis longtemps, de la nymphette que sa moue boudeuse rendait parfaite en Lolita, dans l’adaptation du roman de Vladimir Nabokov par Stanley Kubrick en 1962.
Parfois, le nom de Nabokov survient au détour d’un commentaire autour (et, en l’occurrence, comme je vais essayer de le montrer, plutôt loin à côté) de Matzneff. Dans Lolita, le roman, Humbert Humbert (le narrateur qui fait une longue confession) a 37 ans au moment où il rencontre Lolita, 12 ans et demi. Au passage, on note que le film de Kubrick ajoute quatre ans à la jeune fille, l’âge de Sue Lyon au moment de la sortie du film.
Le parallèle avec Matzneff est tentant – surtout si on n’a pas lu ou vu Lolita. Ce n’est pas le cas, évidemment, de Vanessa Springora, bien placée pour juger du degré de perversion auquel se situe le roman de Nabokov, « que j’ai lu et relu après ma rencontre avec G. », écrit-elle dans Le consentement.
Et Nabokov, alors ? Vanessa Springora est très claire :
J’entends souvent dire, par ces temps de prétendu « retour au puritanisme », qu’un ouvrage comme celui de Nabokov, publié aujourd’hui, se heurterait nécessairement à la censure. Pourtant, il me semble que Lolita est tout sauf une apologie de la pédophilie. C’est au contraire la condamnation la plus forte, la plus efficace qu’on ait pu lire sur le sujet.
Elle ne s’interdit pas de poser la question d’éventuels penchants du romancier pour les nymphettes, d’autant que, rappelle-t-elle, il avait déjà abordé le sujet dans L’enchanteur. Mais au fond, « je n’en sais rien », répond-elle. Et son analyse place Nabokov aussi loin que possible de Matzneff :
Pourtant, malgré toute la perversité inconsciente de Lolita, malgré ses jeux de séduction et ses minauderies de starlette, jamais Nabokov n’essaie de faire passer Humbert Humbert pour un bienfaiteur, et encore moins pour un type bien. Le récit qu’il fait de la passion de son personnage pour les nymphettes, passion irrépressible et maladive qui le torture tout au long de son existence, est au contraire d’une lucidité implacable.
S’il était possible de ne pas tout mélanger et de garder cette lucidité devant le brouhaha du scandale, tout le monde s’en porterait mieux. Oui, c’est peut-être beaucoup demander…

mercredi 11 décembre 2019

Emma Becker, prix Roman des étudiants France Culture-Télérama

Pour un mensuel culturel français, un journaliste rencontre Emma Becker. Il remarque chez elle une « discrète absence de soutien-gorge ». Il est question du troisième roman de l’autrice, La Maison. Curieuse entrée en matière ? Oui. Déplacée ? Pas sûr : le livre raconte deux années de la vie d’Emma Becker dans un bordel de Berlin.
Une expérience de certaines limites de la sexualité dans le but avoué (pas sur le lieu de l’activité) d’écrire sur le sujet, en connaissance de cause. Une démarche plus consciente que chez d’autres femmes ayant pratiqué et raconté la prostitution, pensons à Grisélidis Réal ou à Nelly Arcan. On la rapprochera plutôt, au risque de faire bondir quelques âmes pures, des six mois pendant lesquels Florence Aubenas a cherché du travail en demandeuse d’emploi anonyme pour écrire Le quai de Ouistreham. La journaliste citait des exemples antérieurs : « un Américain blanc est devenu noir, un Allemand blond est devenu turc, un jeune Français s’est transformé en SDF, une femme des classes moyennes en pauvre, et je dois en oublier. » En voici donc une nouvelle version, sur un autre terrain.
Il y a de l’audace à s’y lancer. Emma Becker n’est pas une débutante, ses premiers romans, Mr. et Alice, l’ont plongée dans le grand bain de la littérature. Il était déjà question de relations entre femmes et hommes – dans les deux cas, l’homme était plus âgé que la femme et la possibilité d’une autofiction était proposée. S’agissait-il d’une initiation nécessaire avant de tâter l’eau de l’autre grand bain de la prostitution ? (Elle précise souvent sa légalité en Allemagne, ce qui évacue, sinon le point de vue moral, au moins quelques autres questions.) Peut-être. Mais ses collègues, dont elle fait des portraits souvent attachants, n’ont pas toutes franchi les étapes préliminaires…
« Ma vie, c’est d’écrire, alors je peux bien faire semblant pendant quelques mois encore d’être une pute – et si des mecs comme le Grec y croient, c’est que je suis une bonne actrice », glisse-elle, et pourquoi ne pas la suivre ? Les scènes réalistes sont nombreuses, elles n’écartent ni les aspects les plus glauques ni la possibilité de moments agréables. Il est vrai qu’après une période passée dans un bordel moins reluisant que la Maison à laquelle elle s’attache, elle bénéficie de conditions idéales pour une pratique bienveillante. Il s’agit, au fond, de prendre soin de ses semblables, par le sexe, affirme-t-elle.
Mais alors, pourquoi, comme une de ses copines qui avait lu une première version du texte, l’avons-nous trouvé « très triste » ? En partie, sans doute, à cause de la surabondance de sperme et d’autres humeurs corporelles, que la vie sociale ignore et qui renvoient à une condition naturelle pas si joyeuse qu’on le voudrait. Mais aussi parce qu’il impossible de se défaire de l’idée qu’au fond, non, décidément, si tolérant qu’on soit, cette condition n’est ni enviable ni même acceptable. Le livre aura au moins servi à conclure ainsi.

mardi 5 novembre 2019

Sylvain Tesson à l’affût

Dans L’Express de cette semaine, en commentaire du palmarès des meilleures ventes de livres en France, cette ouverture : « Il y a un phénomène Tesson. » Phénomène à plusieurs titres. Il prend la tête du classement dans la catégorie fiction, ce que n’est pas La panthère des neiges (Gallimard), à moins de considérer que le récit bascule du côté de l’imaginaire à partir du moment où Vincent Munier, photographe, un des compagnons de voyage de Sylvain Tesson au Tibet, fait promettre à celui-ci, « si j’écrivais un livre, de ne pas donner l’appellation exacte des lieux. Ils avaient leurs secrets. Si nous les révélions, des chasseurs viendraient les vider. » La géographie devient alors poésie.
Phénomène aussi depuis que Sylvain Tesson a, hier, reçu le Renaudot (du roman ! décidément !) sans avoir été présent dans aucune sélection préliminaire. Si ces sélections ne servent à rien, autant qu’on nous le dise, on n’en tiendra plus aucun compte. Ou pas davantage que le jury, au moins.
Je ne me plaindrai pas pour autant du choix fait par le Renaudot : il m’a poussé à lire, hier soir et ce matin, La panthère des neiges. Et je n’y trouve que des raisons de m’en réjouir.
Le voyage auquel Munier convie Tesson, après une sorte de test préliminaire qui consiste à guetter des blaireaux en bord de Marne, est à l’opposé de tous les principes auxquels l’écrivain avait tenté de rester fidèle :
C’était la première fois que je me tenais si calmement posté, dans l’espérance d’une rencontre. Je ne me reconnaissais pas ! Jusqu’alors, j’avais couru de la Yakoutie à la Seine-et-Oise, obéissant à trois principes :L’imprévu ne venant jamais à soi, il faut le traquer partout.Le mouvement féconde l’inspiration.L’ennui court moins vite qu’un homme pressé.
Et le voici à découvrir les vertus de l’attente, de la patience, de ne pas savoir si le but du voyage – observer la panthère des neiges – sera atteint. Il n’en est pas prêt pour autant, comme le fut Peter Matthiessen, auteur d’un livre qui porte presque le même titre, Le léopard des neiges, à se satisfaire d’un échec : « Au cours de son séjour au Népal en 1973, Peter Matthiessen n’avait jamais vu la panthère. À qui lui demandait s’il l’avait rencontrée, il répondait : « Non ! N’est-ce pas merveilleux ? » Eh bien non my dear Peter ! ce n’était pas « merveilleux ». Je ne comprenais point qu’on pût se féliciter des déconvenues. C’était une pirouette de l’esprit. Je voulais voir la panthère, j’étais venu pour elle. »
Sylvain Tesson, au cœur de la nature, se sent observé par elle, tenu à l’œil – et pas seulement par une panthère. « Les bêtes sont des gardiens de square, l’homme y joue au cerceau en se croyant le roi. C’était une découverte. Elle n’était pas désagréable. Je savais désormais que je n’étais pas seul. »
La nature de cette nature, si j’ose dire, est d’être là même quand le regard inexpérimenté n’y discerne rien, ou pas grand-chose. Et, dans l’affût qui devrait être non seulement le « mode opératoire » du chasseur (pas celui qui tue, à qui s’en prend plusieurs fois l’auteur, plutôt celui qui regarde pour ne capturer que des images) mais aussi « un style de vie ».
Tout étant dans le Tao (et réciproquement, dirait un écho après lequel on se demanderait si cela a été mal entendu ou, au contraire, bien compris), il suffit d’ouvrir le livre que Sylvain Tesson a emporté. « Agit sans rien attendre. Je me demandais : « attendre, n’est-ce pas déjà agir ? » L’affût n’était-il pas une forme d’action puisqu’il laissait libre voie aux pensées et à l’espoir ? Dans ce cas, la Voie du Tao aurait recommandé de ne rien attendre de l’attente, pensée qui m’aidait à accepter de demeurer là, assis dans la poussière. »
Rien d’un roman, donc, mais un beau livre, qui vaut le détour par les grottes gelées d’où l’on observera le monde autrement.

mercredi 11 septembre 2019

Les « Souvenirs dormants » de Patrick Modiano


Un récit sans masque romanesque : tout Modiano est dans Souvenirs dormants qui disent les hésitations d’un homme confronté à une mémoire fuyante, en quête de points de repère rendus flous par le temps qui s’est écoulé depuis les événements rapportés. Les années soixante sont, avec l’Occupation, l’époque la plus souvent évoquée par Patrick Modiano dans son œuvre. Elles marquent la fin d’une adolescence qui tarde à se transformer en âge adulte, les débuts de romancier, dans une atmosphère pas si éloignée de celle qui obscurcissait vingt ans auparavant, à l’heure du couvre-feu, les rues de Paris. C’était aussi le temps où la mère de l’écrivain accueillait son fils dans les loges des théâtres où elle jouait, tandis que le père, cet « inconnu », vaquait à des occupations pas très claires.
D’une certaine manière, Patrick Modiano écrit toujours le même livre. Ou, plus exactement, il prolonge dans chaque ouvrage une quête commencée il y a longtemps déjà – son premier texte est paru en 1968. Le mécanisme consiste à rattacher des bribes éparses, à reconstruire un puzzle qui n’en finit pas de révéler de nouvelles pièces, et de fasciner. Car jamais le lecteur ne s’ennuie à suivre les méandres superposés d’une œuvre qu’il faudra, le moment venu, considérer dans son ensemble.
Souvenirs dormants en sera une articulation majeure. Des personnages croisés ailleurs reviennent, sans la précaution de la fiction. Mais avec, comme toujours, des téléphones qui sonnent dans le vide et des doutes sur la valeur des souvenirs : « De temps en temps, il me semble que le café s’appelait Le Bar vert, à d’autres moments, ce souvenir s’estompe, comme les mots que vous venez d’entendre dans un rêve et qui vous échappent au réveil. »
Cette vie rêvée est une sorte d’aventure. Au coin d’une rue presque vide, un dimanche soir, vous croisez quelqu’un que vous croyez reconnaître. Il ou elle vous entraîne, dans ses pas ou dans le passé, vers des territoires qui ne sont pas totalement inconnus et qui charrient des noms, des adresses, des numéros de téléphone, des silhouettes… Vous creusez : « avec un peu de bonne volonté, ils vous reviennent à la mémoire, ces noms qui demeuraient dans votre esprit sous une légère couche de neige ou d’oubli. »
Et la phrase se déroule avec son rythme propre, une fausse nonchalance qui masque une inquiétude permanente. On y devine une question sans réponse : que serais-je devenu si je n’avais pas été écrivain ?

jeudi 23 mai 2019

Rentrée littéraire : Nathalie Rheims

Un seul ouvrage, récit plutôt que roman, dans la première vague de la rentrée (c'est-à-dire en août) chez Léo Scheer, celui d'une habituée de la maison puisque Nathalie Rheims y publie régulièrement depuis 2003 et que Les reins et les cœurs sera son quatorzième titre au catalogue. Parution le 21 août.

Présentation de l'éditeur

Dans ce récit, fait de tensions et d’émotions extrêmes, Nathalie Rheims nous mène, pas à pas, dans la descente aux enfers où l’a entraîné une maladie génétique.
«J’avais fini par imaginer que les reins, parce qu’ils fonctionnent sans qu’on puisse rien en savoir, sont le véritable siège de l’inconscient. J’avais opté pour les maintenir dans cette sphère de mon ignorance. Inutile de fouiller dans ces zones d’ombre, je savais très précisément où cela me conduirait. Qui étais-je pour me croire l’égale de celui qui, seul, peut sonder les reins et les cœurs?»
Pour écrire ce texte, Nathalie Rheims n’a pas été guidée par son imagination. Confrontée à une réalité implacable, elle raconte une année de lutte contre un mal singulier, qui, de génération en génération, frappe toutes les femmes de sa famille. Arrivée aux limites de ce que le corps et la conscience sont capables d’endurer, elle doit faire un choix, auquel elle n’aurait jamais cru devoir faire face, un choix sublimé par le don, mais rongé par le sentiment de culpabilité.
Les Reins et les Cœurs est son vingtième livre.

jeudi 4 avril 2019

Avril à la Bibliothèque malgache : Rwanda, 1995



Pierre Maury. Rwanda, 1995


Cet ouvrage date de plus de vingt ans. Mais, basé sur des séjours effectués dans les derniers mois de 1995, il était épuisé. Au vingt-cinquième anniversaire du génocide rwandais, il n’a pas semblé inutile de le rééditer.

Ce petit livre ne prétend pas offrir LA vérité sur le Rwanda d’aujourd’hui. La réalité est complexe, elle ne se dévoile souvent qu’en étant envisagée de points de vues différents, voire contradictoires. Prétendre l’appréhender supposerait une longue enquête, bien plus longue en tout cas que ne l’a permis un séjour d’un mois, en deux parties, en octobre et en décembre 1995.
Pourquoi, alors, ajouter encore à la masse des publications qui, depuis la fin de la guerre en juillet 1994, se sont succédé dans les librairies, sans parler des milliers d’articles publiés dans la presse ? Pour dire autre chose, ou au moins essayer de dire autre chose, pour proposer, du Rwanda dans sa deuxième année de renaissance après un génocide inqualifiable, qui dépasse dans l’horreur les capacités d’une imagination humaine normalement constituée, une image qui ne s’arrête pas aux événements de 1994, sans pour autant les oublier.
Au point de départ, un hasard qui devient une chance : arrivé au Rwanda sans but précis, sans article à écrire, avec pour seule motivation de rencontrer des gens qui vivent là – pas des Européens, des Rwandais –, je n’ai vécu à aucun moment l’existence « normale » du journaliste en reportage. Celui-ci a rarement le temps de se mêler à la population locale sans objectif immédiat, sans rentabiliser très vite son séjour par des articles. Alors, il pare au plus pressé, vit à l’hôtel et fait de rapides incursions dans les endroits qu’on veut bien lui montrer. Parfois il interviewe des personnalités officielles. S’il est assez lucide pour décoder les discours qu’on lui assène à longueur de journée, tout cela lui donne, souvent, une idée assez précise des grandes orientations qui sont celles d’un pays. Mais il est loin de rendre compte de ce qu’est la vie quotidienne de ce pays. Et pour cause : il ne la partage pas.
Mon expérience, par la force des choses, a été très différente. Accueilli dans une famille, puis dans une autre, puis dans une troisième encore, j’ai partagé la vie quotidienne de Rwandais appartenant à des classes sociales diverses, mais qui avaient pour point commun de n’être pas directement liés à la vie politique du pays. C’étaient des citoyens comme les autres, ou presque. Presque : le hasard a voulu que je rencontre surtout des Tutsis – pas tout à fait le hasard, les circonstances historiques ont fait d’eux la plus grande partie des exilés avant 1994 et m’ont fourni, au départ de la Belgique, les premiers contacts, prolongés sur place. Ce n’est évidemment pas indifférent…
Néanmoins, il m’a paru utile de rapporter les choses vues dans ce contexte limité. L’écart est grand, en effet, avec les reportages habituellement effectués dans la région. Une fois encore, c’est peut-être en partant sans idée de reportage qu’on est capable de rendre compte au plus près de la vie d’une population.
Il ne s’agit pas non plus, du point de vue d’un spécialiste de l’Afrique noire. Je suis arrivé là doté d’une certaine naïveté, sans rien connaître des habitudes locales, ou pas grand-chose : ce qu’on m’en avait dit en Belgique, et qui avait quand même tempéré un peu ma naïveté d’Européen, de Blanc débarquant dans un monde totalement étranger.
Ces notes paraîtront, pour quelques-unes en tout cas, trop évidentes aux yeux de ceux qui ont déjà voyagé là-bas et pour lesquels le contraste dans les modes de vie entre l’Europe et l’Afrique noire n’est plus depuis longtemps un sujet d’étonnement. Il n’empêche que, je l’ai constaté autour de moi, ce continent reste encore si méconnu que même les évidences sont parfois bonnes à dire.
Ouvrir les yeux et les oreilles. Je n’aurai rien fait d’autre, transcrivant les images et les propos avec une honnêteté aussi scrupuleuse que possible, sans rien cacher ni des contradictions visibles ni des sentiments contradictoires qu’elles font naître. Sauf pour les quelques personnages officiels, présents malgré tout dans certaines rencontres et qui m’ont apporté des informations précises, je n’ai pas gardé les noms de celles et ceux qui furent mes guides et mes médiateurs. Dans un pays dont l’équilibre reste très fragile, on ne sait ce que sera demain, et il aurait pu être dangereux, pour certains, d’être reconnus un jour ou l’autre. Ceux-là ont cependant toute ma reconnaissance, et bien davantage.

1,99 euros ou 6.000 ariary
ISBN 978-2-37363-082-4

Presse

C’est par tout ce qu’il ne dit pas que ce petit livre représente un témoignage exceptionnel : il ne parle pas de politique, ne livre aucune « clé » idéologique, n’évoque jamais nommément le génocide. Simplement, il parle de la vie, qui a triomphé sur la trame de la mort, et l’auteur conclut, à l’instar de bien des Rwandais : après cela, je ne serai plus jamais pareil.
Colette Braeckman (Le Soir, 21 septembre 1996).

Les stigmates de la guerre et les travaux de reconstruction, les petits commerces de rue, les lieux de sorties nocturnes, l’orga­nisation familiale, les préparatifs d’un repas, d’un mariage… : c’est la vie au fil des jours qui surgit sous sa plume, non sous la forme d’une chronique, d’un récit de voyage pro­prement dit, mais dans la succession de brefs chapitres où les observations sont rapportées par thèmes. Ce petit livre (il fait moins de cent pages) se révèle attachant, précieux, par la modestie même de son propos et par la réserve de son écriture.
Carmelo Virone (Le Carnet et les Instants, 15 novembre 1996 – 15 janvier 1997).

mercredi 13 mars 2019

Stevenson chasseur de trésor

Il y a eu des obstinés, qui sont restés plusieurs semaines et même, pour l’un d’entre eux, plusieurs années sur l’île Cocos, au large des côtes de l’Amérique centrale. Un caillou planté dans le Pacifique, couvert de brouillard et où il pleut dix mois sur douze. Mais dont une rumeur persistante fait la cachette d’immenses richesses enterrées là par des boucaniers et des flibustiers. Une île au trésor. Et peut-être même L’île au trésor du roman de Stevenson. De quoi titiller de nombreux aventuriers. Et de quoi nourrir le formidable récit d’Alex Capus, digne d’un roman d’aventures qui fait de l’écrivain écossais non seulement l’auteur d’un livre à succès mais aussi et surtout l’un de ces chercheurs en quête de fortune.
L’hypothèse est audacieuse et tient la route, bien qu’elle rompe avec la biographie de Stevenson. Les Samoa, où celui-ci a passé les cinq dernières années de sa vie, n’étaient pas le rêve ultime d’un voyageur qui n’avait aucune intention de s’éterniser dans la région. Il l’avait d’ailleurs écrit dans sa correspondance. En outre, et l’argument frappe, le climat convenait mal à un homme dont les poumons étaient ravagés par la tuberculose. La maladie n’avait reculé qu’à Davos, pas dans les mers du Sud…
Capus ajoute que Fanny, l’épouse de l’écrivain, n’appréciait guère son environnement et que Robert Louis Stevenson, s’il a beaucoup raconté ses expéditions dans la région, a laissé quelques trous dans la chronologie. Ils pourraient bien avoir été occupés par les visites d’une autre île Cocos, à deux mille kilomètres au sud et huit mille kilomètres à l’ouest de celle qui a mobilisé les chasseurs de trésors. Comme par hasard, les Samoa ne se trouvent qu’à deux cent soixante-sept kilomètres de celle-là. Imaginons donc, avec Alex Capus, que Stevenson se soit posé au milieu du Pacifique parce qu’il était convaincu de connaître le véritable endroit de l’île au trésor. Jusqu’à installer chez lui, dans la maison qu’il s’était construite, un gigantesque coffre peut-être destiné à accueillir « une ou deux cargaisons d’or et de pierres précieuses ».
L’auteur franco-suisse de langue allemande qui est parti sur les traces de Stevenson ouvre des perspectives inédites et séduisantes. Il le fait avec un sens de la narration qui happe le lecteur, toujours emporté par les belles légendes sur lesquelles s’impriment les silhouettes de personnages connus. Comme dans les meilleurs récits, celui-ci n’a pas vraiment de fin, puisque la quête s’est achevée sans autre résultat que ce livre traduit par Emmanuel Güntzburger, Voyageur sous les étoiles. Mais ce n’est pas rien.

lundi 28 janvier 2019

Les vagabondages de Jean Rolin


Peleliu, le nom vous est probablement inconnu à moins de vous être intéressé de près à la guerre américano-japonaise du Pacifique. Une carte de cette île peu étendue, appartenant aujourd’hui aux Palaos, est fournie au début du livre. Quant à la situer en Micronésie, à l’est des Philippines et au nord de l’Indonésie, voilà qui exige une brève recherche… ou la lecture de Peleliu.
Jean Rolin nous plonge dans le tourbillon historique d’un point géographique, en prenant appui sur « la mort mystérieuse de Pete Ellis, survenue en 1923 à Koror, capitale de l’archipel des Palaos ». Un ivrogne de grande envergure, ce Pete Ellis, qui est néanmoins chargé, sous couvert de démarches commerciales, d’une mission d’espionnage militaire : « étudier les dispositions prises par les Japonais dans les îles du Pacifique qu’ils ont soustraites aux Allemands dès 1914 ». L’excès de boisson et le secret étant peu compatibles, Jean Rolin craint que l’envoyé discret ait livré des détails de sa mission à des compagnons de beuverie…
Avec un luxe de détails dans lesquels les faits avérés et les hypothèses se côtoient sans jamais se mélanger, l’écrivain pose les bases de son enquête. Une partie dans les livres écrits à l’occasion de la bataille de Peleliu, une autre partie, la meilleure, dans ses pérégrinations cyclistes, ou pédestres en cas de crevaison.
Comme souvent, il observe tout de biais, s’intéresse aux poules, aux crabes, fait un détour par William Styron. On se balade avec lui en se demandant ce que deviendront des chiots abandonnés.
Sans avoir jamais mis les pieds sur Peleliu, la petite île nous devient familière, voire attachante.

jeudi 8 novembre 2018

Prix Décembre : Michaël Ferrier


Le Prix Décembre va cette année, je félicite le jury, à l'excellent récit amical de Michaël Ferrier, François, portrait d’un absent.
A l’ami disparu, Michaël Ferrier offre un tombeau de papier : « La littérature est l’art du deuil par excellence et, dans sa fragilité même, le papier est supérieur au marbre. Pourtant, quel travail de ténèbres il faut pour l’extraire, ce livre… C’est un tombeau, il faut le rendre à la fois aussi grave que le marbre et aussi léger que le ciel. » François est mort noyé avec sa petite fille Bahia. Jérôme, l’autre membre depuis l’adolescence du groupe amical, l’apprend par téléphone à Michaël qui vit au Japon. Et qui écrit François, portrait d’un absent.
Le titre rappelle celui d’un film documentaire que François avait consacré à un SDF : Thierry, portrait d’un absent. Il est en partie décrit ici, comme une œuvre d’une grande délicatesse, sans voyeurisme alors qu’il était facile de tomber dans ce travers. Ces qualités se retrouvent dans le livre : on sait tout de François, et en même temps on ne sait presque rien de lui tant les bribes de biographie sont posées avec le sens le plus aigu de cette amitié devenue douloureuse, et que rien n’explique.
Sinon le mot de Montaigne ajouté par l’auteur des Essais à son exemplaire imprimé. Celui-ci, à propos de ce qui liait l’auteur et La Boétie, avait écrit : « Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer. » Puis Montaigne transforma la fin de la phrase : « je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : parce que c’était lui, parce que c’était moi. »
Michaël Ferrier, lui aussi, cherche à expliquer l’amitié et n’y parvient pas davantage que Montaigne à qui il fait donc, à raison, appel. Non sans s’appuyer sur le souvenir des moments partagés, en particulier deux années dans les classes préparatoires du Lycée Lakanal, « une splendide ruche champêtre dédiée à l’étude, une enclave de tranquillité studieuse. » Le narrateur avait dix-sept ans, François était son voisin d’internat. Avec qui il a vécu d’une façon qui « stupéfierait immédiatement toute personne un peu convenable. » On n’en dit pas plus, il y a quelques grands moments à découvrir.
Car, pour être un livre de deuil, François, portrait d’un absent est aussi un livre à l’enthousiasme contagieux. L’ami est mort, mais ce qui a existé quand il était là continue d’infléchir la pensée avec une force impressionnante : « le texte ne forme pas le cadre d’un souvenir, mais l’ouverture d’un espace : c’est une sorte de brèche où le temps circule, où la mémoire se réveille et bondit. » Et c’est beau, très beau.

Par ailleurs, le Prix de Flore couronne Anatomie de l'amant de ma femme, de Raphaël Rupert, paru à l'Arbre vengeur - que je n'ai pas lu.

mardi 20 mars 2018

Les nœuds autobiographiques d’Annie Ernaux


Annie Ernaux ? L’écriture de soi, l’autofiction pour le dire vite. Voilà sa case, une fois pour toutes, depuis l’avortement des Armoires vides, le père de La Place, les amours et les déchirures intimes devenues romans. A peine romans, d’ailleurs très vite aucune mention de genre n’est plus apparue sur ses ouvrages. Les commentateurs en ont fait des récits autobiographiques. L’appellation, trop réductrice, ne lui convient pas vraiment, expliquait-elle à Frédéric-Yves Jeannet dans L’écriture comme un couteau. Elle lui préfère, précisait-elle, celle de récits « auto-socio-biographiques ». Genre, s’il s’agit bien d’un genre, dans lequel elle a atteint une sorte de perfection avec Les années, en 2008.
Elle aurait pu clore sa bibliographie avec ce chef-d’œuvre de l’intime partagé avec la multitude, car ses souvenirs sont communs avec bien des lectrices et lecteurs. Il lui restait cependant à creuser une étape de sa propre construction, les années 1958 et 1959, sur lesquelles elle passait rapidement dans l’entretien déjà cité, signalant qu’elle avait, en pleine guerre d’Algérie et grâce à une professeure de terminale, découvert en même temps le marxisme, l’existentialisme et Le Deuxième Sexe.
Elle n’avait pas tout dit sur celle qu’elle appelle « la fille de 58 » dans Mémoire de fille, qui vient de paraître et où elle s’interroge sur ce que sera son dernier livre. Elle ne voulait pas, en tout cas, disparaître avant d’avoir fixé l’image de la jeune fille qu’elle était alors. Voici enfin terminé un texte déjà entrepris auparavant, puis abandonné, une trace de ce qui a été vécu « un été sans particularité météorologique, celui du retour du général de Gaulle, du franc lourd et d’une nouvelle République, de Pelé champion du monde de foot, de Charly Gaul vainqueur du Tour de France et de la chanson de Dalida Mon histoire c’est l’histoire d’un amour. »
Fallait-il raconter à la première ou à la troisième personne ? « La fille de la photo n’est pas moi mais elle n’est pas une fiction. » La fille de 58 et la femme qui écrit possèdent la même identité – au nom près, qui a changé en cours de route – et la même mémoire de ce moment-là, mais celle qui écrit connaît la suite, et regarde à distance. La fusion ne sera pas totale, décide Annie Ernaux, toujours attachée à la manière dont s’écrivent des livres où la forme participe du sens. Va donc pour la dissociation de la personne à des âges différents, la première sera « elle » et la seconde « je ».
« Je » raconte donc comment « elle », Annie Duchesne, quitte pour la première fois ses parents et travaille comme monitrice dans une colonie de vacances. Occasion d’une prise de liberté qui ne va pas sans risques pour une Annie très innocente et pleine de désirs. Elle ne connaît rien de l’amour physique, elle n’a jamais vu un sexe d’homme, elle se lance pourtant à corps (é)perdu dans la découverte, prête à tout, « amorale et cynique ». Elle couche avec le moniteur-chef, pas seulement, elle ne voit pas où est le mal mais le regard des autres change. « Ai-je soupçonné à ce moment-là qu’elles me tenaient pour une petite pute sans cervelle ? »
Corps libéré mais techniquement toujours vierge, la fille de 58 était, depuis cet été-là, prisonnière d’un sortilège dont l’écriture aujourd’hui la sauve en l’emmenant jusqu’aux années suivantes, celles où la littérature s’offre à elle comme un grand paysage à parcourir sans fin, et à pratiquer en commençant un premier roman. Celle, on est déjà en 1963, où elle vérifie qu’en effet elle était vierge – et, du coup, ne l’est plus.
Passée brutalement et sans en avoir conscience du statut de jeune fille à celui de femme émancipée (ou « petite pute », pour beaucoup), Annie aura pris le temps d’effacer les événements avant de leur donner la force d’une initiation involontaire.

mercredi 8 novembre 2017

Philippe Jaenada, Prix Femina

Il s'est amusé, Philippe Jaenada, dans La serpe, à cirer les pompes de Virginie Despentes et à se dire, du même coup, que cela l'empêcherait d'avoir le Goncourt. Cette anecdote accompagne un déjeuner avec son éditeur qui fait semblant de ne pas râler parce que le roman précédent de son auteur est passé pas très loin d'un prix littéraire - mais manqué!
Cette fois, c'est réussi. Le Prix Femina va donc à La serpe, dommage pour quelques autres livres mais tant mieux pour celui-là, dans lequel je m'amusais depuis hier soir. J'adore cette histoire d'un écrivain parti enquêter sur les traces d'un vieux triple crime dont avait été accusé en 1941 Georges Arnaud (celui du Salaire de la peur, pas l'autre), parricide ou presque puisque acquitté après une plaidoirie trop magistrale pour être tout à fait honnête de Maurice Garçon, mais que l'imaginaire collectif continuait et continue encore de croire coupable. Ce qui ne satisfait pas Philippe Jaenada.
Il part dans le Périgord humer les vieilles traces de sang, mais il n'y est pas tout de suite. La voiture de location qu'il conduit fait des caprices, des lumières s'allument qui lui font craindre le pire, et il sait comment envisager le pire en comparant son aventure, un moment, aux plus grands exploits de la fiction éternelle ou contemporaine, littérature ou cinéma, tout lui est bon, pourvu qu'on sourie - et on sourit beaucoup, d'où mon sourire encore à l'instant, en apprenant qu'il reçoit le plus important des prix du jour.
L'affaire est grave - trois morts, un jeune homme sans autres qualités que son goût pour dépenser l'argent qu'il n'a pas, il n'est à ce moment pas encore écrivain ni défenseur des victimes d'injustice, comme il le deviendra plus tard (du coup, le personnage est plutôt sympathique malgré ses frasques, ou à cause de ses frasques aussi).
Mais Philippe Jaenada en fait un festival de légèreté, même quand son humour est volontairement lourd. Il a l'art du déplacement efficace dans la phrase et les parenthèses, qui se multiplient jusque les unes dans les autres, valent bien l'usage que font certains des notes en bas de page quand elles sont habilement inscrites dans le texte sous lequel elles se trouvent. Les digressions réjouissent, les réflexions personnelles tout autant, et on ne perd malgré tout jamais de vue que, je le disais, l'affaire est grave.

Le Prix Femina étranger récompense une autre enquête à propos d'un crime: Ecrire pour sauver une vie, le dossier Louis Till, de l'Américain John Edgar Wideman (traduit par Catherine Richard-Mas). Mais je ne l'ai pas lu et je ne vous en dirai donc pas grand-chose.
Il me semble néanmoins qu'il n'est pas étranger aux préoccupations qui animaient déjà l'écrivain américain quand je l'avais rencontré en 1992 pour Suis-je le gardien de mon frère?, un ouvrage consacré à l'injustice qui frappe plus particulièrement, aux Etats-Unis, les Africains-Américains, ainsi qu'il se définissait alors. En voici un bref passage:
Les inspecteurs m'ont embarqué, m'ont demandé de leur fournir un alibi pour une nuit où une petite épicerie avait été cambriolée en Utah. Quatre Noirs avaient fait le coup. Trois d'entre eux avaient plus ou moins été identifiés, il en manquait un. J'étais Noir. Mon frère était suspect. Alors, peut-être que j'étais le quatrième? Peu importait que je réside à six cents kilomètres du lieu du crime. Que je sois écrivain et professeur de littérature à l'université. Je suis Noir. Robby est mon frère. Ces faits m'incrimineraient toujours.

Enfin, le Prix Femina essai va au beau récit que Jean-Luc Coatalem consacre à Victor Segalen, Mes pas vont ailleurs. Je ne vais pas m'appesantir, mais je vous en parlais avant même sa parution, dans la note de blog où je signalais la publication, à la Bibliothèque malgache, d'un ouvrage de Victor Segalen, René Leys, et d'un recueil d'articles, inédit sous cette forme, que lui avait consacrés un de ses proches, Gilbert de Voisins. Un retour en arrière vous en dira un peu plus long - ici aussi, à propos de plusieurs livres du même auteur, qui venait de se voir attribuer le Prix de la langue française qui lui sera remis à Brice ce week-end. Une excellente semaine, peut-être chargée en festivités, pour Jean-Luc Coatalem et son éditeur!

Comme le jury du Femina n'en a jamais assez, il offre aussi cette année un prix Spécial à Françoise Héritier pour l'ensemble de son oeuvre.

lundi 6 novembre 2017

Le Goncourt pour Eric Vuillard

C'était le moins prévisible des quatre finalistes, mais Eric Vuillard mérite le Prix Goncourt pour L'ordre du jour (Actes Sud).
Leurs noms, pour la plupart, ne sont pas familiers. Il faut cependant les citer tous, car leur rassemblement, ce lundi 20 février 1933, ouvre le livre d’Eric Vuillard, L’ordre du jour, et marque le point de départ d’une ère censée durer mille ans. Ils s’appellent Gustav Krupp, Albert Vögler, Günther Quandt, Friedrich Flick, Ernst Tengelmann, Fritz Springorum, August Rosterg, Ernst Brandi, Karl Büren, Günther Heubel, Georg von Schnitzler, Hugo Stinnes Jr, Eduard Schulte, Ludwig von Winterfeld, Wolf-Dietrich von Witzleben, Wolfgang Reuter, August Diehn, Erich Fickler, Hans von Loewenstein zu Loewenstein, Ludwig Grauert, Kurt Schmitt, August von Finck et le Dr Stein. Ils sont au « nirvana de l’industrie et de la finance ». Ils ont décidé de soutenir, aux élections de mars, le parti nazi d’Adolf Hitler. Celui-ci est venu, « souriant, décontracté, pas du tout comme on l’imaginait, affable, oui, aimable même, bien plus aimable qu’on ne l’aurait cru. Il eut pour chacun un mot de remerciement, une poignée de main tonique. »
Ce soir-là, la levée de fonds pour la campagne électorale est fructueuse. Les arguments sont convaincants : « il fallait en finir avec un régime faible, éloigner la menace communiste, supprimer les syndicats et permettre à chaque patron d’être un Führer dans son entreprise. »
Comment ces vingt-quatre hommes ne soutiendraient-ils pas une si saine initiative ? C’est le moment de dire ce qu’ils représentent : « Ils s’appellent BASF, Bayer, Agfa, Opel, IG Farben, Siemens, Allianz, Telefunken. Sous ces noms, nous les connaissons. Nous les connaissons même très bien. Ils sont là, parmi nous, entre nous. Ils sont nos voitures, nos machines à laver, nos produits d’entretien, nos radios-réveils, l’assurance de notre maison, la pile de notre montre. » Le lien est puissant, qui s’ancre en 1933 pour aller jusqu’à aujourd’hui.
Eric Vuillard fait de grands pas dans le temps. Mais chacun de ces pas est la conséquence du précédent et l’Histoire s’écrit à marche forcée. Parfois contrariée : le 12 mars 1938, les manœuvres de l’industrie allemande destinées à équiper le pays de chars, malgré le traité de Versailles qui l’interdisait, doivent prouver leur éclatante réussite. C’est une parade de blindés sur la route de l’Autriche, avec un Hitler conquérant. Au lieu de cela, c’est la panne générale, l’armée immobilisée, le Führer impuissant. La scène, telle qu’elle est décrite par Eric Vuillard, est grandiose : « Ah ! mais on dirait un film comique : un Führer ivre de colère, des mécanos courant sur la chaussée, des ordres hurlés à la hâte dans la langue râpeuse et fébrile du Troisième Reich. »
On sent bien qu’une méthode est à l’œuvre dans la relecture que fait Eric Vuillard de l’Histoire. Qu’il s’agisse de Buffalo Bill, du Congo, de la Révolution française ou de la Seconde Guerre mondiale, il procède par fragments choisis dans les marges et assemblés avec soin pour donner à l’image d’ensemble un sens inédit. Et passionnant.

samedi 3 juin 2017

Le charme de la France en automobile

Edith Wharton (1862-1937) traverse, en 1906 et 1907, une bonne partie de la France. Trois excursions automobiles avec une certaine fraîcheur. Car, écrit-elle en ouvrant ces récits pour la première fois traduits en français il y a moins de deux ans et aujourd’hui réédités au format de poche : « L’automobile a restauré le romantisme du voyage. » L’ère de la malle-poste s’était achevée avec l’extension du chemin de fer, mais il fallait se plier aux horaires des trains et souffrir, à l’entrée des villes, « des zones de laideur et de désolation créées par la voie ferrée elle-même ». Tandis que l’arrivée en voiture échappe à cette pollution visuelle. Et puis, « bien que certaines personnes semblent en douter, il est très possible d’arrêter le moteur et de sortir de l’auto », ce dont Edith Wharton ne se prive pas, particulièrement quand elle longe la Loire.
Il ne s’agit cependant pas, entre Boulogne et Amiens, de Paris à Poitiers ou dans le Nord-Est, d’une balade paresseuse. Pas un monument n’échappe à l’œil de la romancière américaine qui en note qualités et défauts sans se priver de comparer les traces du passé à son pays d’origine « où le plus récent immeuble de bureaux et le dernier silo à grains sont les seuls monuments qui reçoivent l’hommage de l’architecture environnante. »
Elle aime, d’ailleurs, que les bâtiments soient marqués par le temps. Elle est étonnée par l’église de Brou qui semble neuve. Plus qu’étonnée, déçue : le monument a « l’aspect d’un jouet de celluloïd ». Elle supporte aussi mal les lieux « muséifiés », où l’on n’entre qu’après avoir acheté un billet « à une ouvreuse aux tresses dorées ».
Le pire étant, à ses yeux, une ville comme Lourdes, du moins la partie devenue une « vaste mer de vulgarité », une entreprise florissante montée autour des apparitions : « ville de la Basilique, des Rosaires, de la Grotte, un entassement de pensions et de pieux hôtels, de baraques de colporteurs et de panoramas, où le Grand Hôtel du Casino et du Palais jouxte la Pension de la Première Apparition, et la Vierge de Lourdes ceinte de bleu attire l’attention sur la lumière électrique et le déjeuner par petites tables à l’intérieur. »
Edith Wharton a probablement emporté un guide Joanne, l’ancêtre du Guide bleu, qu’elle cite et qui l’aide à se fixer des étapes. Mais elle est surtout une femme qui se forge sa propre opinion et ne se laisse guère influencer. Elle regarde ces livres avec circonspection et s’inquiète d’ailleurs à propos de la toile de David qu’elle voit à Rouen : « On tremble à l’idée qu’un jour elle puisse cesser de briller de ses propres demi-teintes, et qu’elle devienne un objet étoilé par le Baedeker… »
En revanche, elle ne parle pas du guide Michelin, qui avait fait son apparition en 1900, relève Julian Barnes dans une préface éclairante. Car, à lire Edith Wharton, on pourrait croire qu’elle a accompli seule ces trajets en France. Il n’est pas indifférent d’apprendre, grâce au préfacier, qu’il s’agissait de véritables expéditions, accompagnées de personnel et de bagages qui voyageaient séparément. On les retrouvait à l’hôtel. Un hôtel souvent trop coûteux pour un compagnon des deux derniers périples, Henry James, que sa compatriote ne cite pas une seule fois. Tandis que Julian Barnes, puisant dans la correspondance de James, fournit les détails sans lesquels La France en automobile resterait un voyage assez désincarné.

mardi 14 février 2017

Un voyage à hauteur d’hommes et de fantômes

Jean-Paul Kauffmann aime les lieux qui n’intéressent personne, ou presque. Parlez-lui d’Austerlitz et de Waterloo pour situer sur la carte de l’épopée napoléonienne deux points vers lesquels touristes et chercheurs convergent, il vous répond : Eylau. Et précise, dans Outre-terre : « D’accord, j’ai un faible – plus qu’un faible, une complaisance – pour les lieux qui n’entretiennent aucune illusion. Aller voir quand il n’y a rien à voir. » Donc, Eylau, cadre, le 8 février 1807, d’une grande bataille. Il s’y est déjà rendu, un peu par hasard, en 1991, parce que c’est à quarante kilomètres à peine de Königsberg, où Kant est né, où il est mort. Mais, depuis Kant et Napoléon, Königsberg est devenue Kaliningrad et Eylau, Bagrationovsk, dans une enclave russe perdue entre Pologne et Lituanie. Une exclave plutôt qu’une enclave, note Jean-Paul Kauffmann qui en fait même l’Outre-terre de son titre.
Pour le deux centième anniversaire d’une bataille terrible, aux vainqueurs incertains, toute la famille Kauffmann prend la direction d’Eylau, le regard fixé sur une église du haut de laquelle la vue doit être parfaite sur le paysage et ses fantômes. L’église est peinte au fond du tableau qu’Antoine-Jean Gros a consacré à la scène tragique. Le voyageur ne pense qu’à grimper à son sommet. Mais celui-ci est inaccessible, dangereux, interdit. Une usine a englobé le lieu consacré, comme la terre a recouvert, dès le 8 février 1807, des corps écrasés par le passage des hommes, des chevaux et des convois.
On a compté les morts et les disparus. Balzac a ressuscité le colonel Chabert, compté à tort au nombre des victimes, et dont Jean-Paul Kauffmann semble percevoir le souffle en ces lieux hantés, la fiction étant parfois un meilleur moyen de faire partager le réel que le récit militaire de mouvements et de chocs assez désordonnés. Si désordonnés que le récit de la bataille d’Eylau varie selon les narrateurs, et selon le point de vue d’un camp ou de l’autre. Napoléon lui-même, quand il écrit à Joséphine dans la nuit qui suit l’affrontement, a ces mots : « La victoire m’est restée mais j’ai perdu bien du monde. » Pas étonnant que les Russes s’étonnent que les Français ont baptisé une avenue parisienne du nom d’une bataille qu’à leurs yeux Napoléon avait perdue…
L’incertitude convient à Jean-Paul Kauffmann. Un peu moins à son épouse et à leurs deux fils, embarqués dans le froid d’un périple dont le but n’est pas clair, sinon qu’il sert à vérifier la cohésion de la famille et que le « paternel », appelé J.P. par ses enfants, noircit un carnet de ses notes qu’il trouve bien banales tout en craignant de les perdre.
Outre-terre est un voyage à hauteur d’hommes et de fantômes. Les guerres et les batailles fascinent même quand on déteste la violence physique. Le narrateur l’a bien compris en même temps qu’il continue à explorer ce que ses trois ans de captivité au Liban ont fait de lui. Un autre homme, en partie.

samedi 10 septembre 2016

Edmond About à bord de l'Orient-Express

Même François Forestier, habitué des livres improbables dont il rend compte dans sa « boîte à bouquins » sur le site Internet Bibliobs, a failli s’y tromper : il pensait que le récit du premier voyage de l’Orient-Express écrit par Edmond About (1828-1885) n’avait pas été réédité depuis 1884. Alors que les Éditions Magellan lui avaient redonné existence il y a quelques années, mais sous un titre différent. Voici donc une nouvelle réédition, respectueuse au moins du titre original. (Et du texte aussi, y compris dans les quelques fantaisies orthographiques de l’auteur.)
Le 4 octobre 1883, l’Orient-Express part de la gare de l’Est à 19 heures 30, emportant vers Constantinople ou, comme le dit Edmond About, Stamboul, des passagers invités. Parmi eux, quelques journalistes et un écrivain sont particulièrement chargés de faire la promotion de l’événement. Deux d’entre eux au moins reviendront du voyage « avec un livre sous le bras », comme l’écrit Octave Uzanne dans Le Livre. Une manière d’exprimer de la reconnaissance envers Georges Nagelmackers, fondateur de la Compagnie internationale des wagons-lits, et qui était du voyage. Edmond About, écrivain alors célèbre et sur le point d’être élu à l’Académie française, rédige De Pontoise à Stamboul, qui occupe à peu près la moitié d’un volume de 300 pages complété par des textes plus brefs. Henri Opper de Blowitz, qui est à Paris le correspondant du Times, fait mieux encore avec Une course à Constantinople, plus de 350 pages. Les deux ouvrages, parus presque simultanément, poussent à puiser dans celui-là ce qui n’est pas dans celui-ci : le portrait d’Edmond About par Henri Opper de Blowitz qui fait le tour des « convives » au début du voyage.
À une autre table, un peu plus loin, M. Edmond About, qui cause avec la vivacité d’un Français curieux de connaître et sûr d’avance d’être écouté avec plaisir. La physionomie de M. Edmond About est une des plus connues parmi les physionomies parisiennes. Il est de belle apparence, et ses cheveux et sa barbe, trop tôt grisonnants, je crois, ne lui ont rien enlevé de ce qui constituait autrefois ses éléments de succès mondains.
Il a l’attaque vive, et supporte de bonne humeur les ripostes qu’il s’attire. Il est souvent le premier à rappeler le plus éclatant de ses échecs, et l’on retrouve facilement dans sa conversation la causticité qui marque ses écrits. Il est gouailleur, comme il convient à un normalien, et il se porte haut comme il sied à un homme de sa valeur ; mais il quitte facilement le ton léger pour montrer dans les conversations plus graves un esprit qui observe et une intelligence qui retient. M. Edmond About est un des hommes dont on a le plus médit dans Paris.
Quand on est parvenu à une certaine hauteur, ceux qu’on a laissés derrière soi, au bas de la montée, les camarades qui sont demeurés dans les obscurités lointaines de l’inconnu, vous accusent de les avoir lâchés. Mais n’est pas lâcheur qui veut, et M. Edmond About a pu se dire que la corporation des lâcheurs, qui compte Caïphe et saint Pierre parmi ses fondateurs, est d’assez vieille roche pour qu’on se console d’en faire partie.


Dans la même collection

Charles Géniaux
La passion d’Armelle Louanais

Paul Acker
Les exilés

Washington Irving
Kidd le pirate

Sainte-Beuve
De la littérature industrielle, suivi de Honoré de Balzac et la propriété intellectuelle

Manuel du plus que parfait arriviste littéraire

Henri de Régnier
Histoires incertaines

Maurice Spronck
L’an 330 de la république

vendredi 9 septembre 2016

Emmanuel Carrère relit le Nouveau Testament

Et Emmanuel Carrère vint. Un peu plus tôt que prévu lors de la première publication du Royaume : son éditeur avait cédé devant le déferlement d’articles et d’entretiens et a avancé de deux semaines une mise en vente annoncée pour le 11 septembre 2014. Un peu comme si, toutes proportions gardées, Jésus naissait deux semaines avant Noël. Ou comme si Luc, celui de l’évangile, « qui se veut historien, fournisseur de données fiables et vérifiables », avait manipulé les dates d’un recensement qui a eu lieu dix ans après la mort d’Hérode pour envoyer Marie et Joseph à Bethléem où doit naître l’enfant. « C’est une erreur classique de scénariste : s’acharner à résoudre une incohérence sur laquelle tous les efforts qu’on déploie ne font qu’attirer l’attention, en sorte qu’elle se voit comme le nez au milieu de la figure ».
En vérité, Emmanuel Carrère nous le dit, Luc a accompli cette manipulation et quelques autres, en romancier plutôt qu’en historien. En excellent romancier, puisque ses meilleures scènes sont inoubliables.
Le Royaume parle donc de cela : le Nouveau Testament, les apôtres, le Christ, la constitution d’une Eglise destinée à durer, et qui dure encore. Mais dans une perspective qui mêle la fiction au rationalisme : « si je suis libre d’inventer c’est à la condition de dire que j’invente, en marquant aussi scrupuleusement que Renan les degrés du certain, du probable, du possible et, juste avant le carrément exclu, du pas impossible, territoire où se déploie une grande partie de ce livre. »
Dans cette mise en perspective, Emmanuel Carrère se place en personnage. Il n’écrit plus de fiction depuis quinze ans mais n’en dédaigne pas les mécanismes. Et il porte un grand intérêt à ses rapports avec ce dont il parle. Dans ce cas précis, c’est intéressant : il a vécu, au début des années 1990, une période de foi intense pendant laquelle il a écrit chaque jour des commentaires sur l’évangile selon saint Jean, respectant les prescriptions du christianisme : la prière et la messe quotidiennes, le mariage à l’église, le baptême de ses fils… Puis cela lui est passé, mais il valait la peine d’observer, vingt ans plus tard, qui il était alors. Et de superposer son propre parcours à celui de Paul et de Luc, les premiers Chrétiens auxquels il s’intéresse le plus dans Le Royaume, sans négliger une foule de personnages qui, à leur manière, ont changé le monde.
Ce livre composite est, à certains égards, passionnant et même drôle. A l’usage de lecteurs qui n’ont guère fréquenté le Nouveau Testament et les écrits des historiens de l’époque, il trouve des raccourcis audacieux entre les premiers temps de notre ère et des faits plus proches de nous. Paul est pour Jacques (réputé être le frère de Jésus) « l’équivalent de Trostky pour Staline ». Titus, généralissime romain pour l’Orient, écrase Israël : « Les terroristes, comme l’a dit Vladimir Poutine dans le contexte assez voisin de la Tchétchénie, devaient être butés jusque dans les chiottes. » L’hypothèse de la disparition du corps du Christ qui ne se trouve plus dans son tombeau pourrait, plutôt qu’une conséquence de sa résurrection, avoir été l’œuvre de l’autorité romaine, « soucieuse comme le commando américain qui a anéanti Oussama ben Laden d’éviter qu’un culte se propage autour de sa dépouille ». On pourrait multiplier les exemples, ils abondent, et faire aussi le détour par Philip K. Dick, sur qui Emmanuel Carrère a écrit un livre et dont la fin de vie a été mystique…
A d’autres égards, ou plutôt à d’autres moments, l’écrivain installe un ennui élégant, quand il interroge le Nouveau Testament avec sérieux. Mais probablement le sérieux et l’ennui étaient-il, d’une certaine manière, une part indispensable du projet littéraire.