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lundi 8 avril 2019

La mort de Pierre d'Ovidio

Une rencontre de hasard, dans le pays où je vis et où Pierre d’Ovidio venait chercher la matière de deux livres, s’est faite après que j’avais déjà lu deux de ses romans : Pierre d’Ovidio, être chaleureux qui aimait les gens et le livre d’artiste, est dès lors devenu un proche-lointain. Jamais revu mais jamais non plus sans nouvelles. Il m’avait demandé si je pouvais l’aider à vérifier une phrase ou deux, en malgache, dans Le choix des désordres. Il m’avait donné un rôle secondaire dans le récit de voyage ramené de Madagascar, Nationale 7.
ActuaLitté a annoncé sa mort, il y a presque une semaine déjà. Je ne trouvais pas le courage de saluer Pierre d’Ovidio. Voici donc enfin les traces de quelques lectures.

Demain c’est dimanche (2001)
Accéder au repos dominical n’est pas toujours une sinécure, à en croire Demain c’est dimanche de Pierre d’Ovidio. Jean Mascarpone, correspondant d’un journal de province, y cultive la tristesse du départ de Giulia pour des cieux moins pluvieux, et traîne ses bottes dans la boue des sentiers pour retrouver le corps d’une disparue. Un cadavre peut en cacher un autre et un suicide relancer sur la piste d’une ancienne affaire crapuleuse. De la même manière qu’un cœur solitaire peut trouver du réconfort auprès de deux corps chaleureux. Même si la vie n’est pas rose aux hommes, dans le pays où est né Descartes, il est possible d’en prendre le meilleur dans ce roman savoureux. On gagne à partager les bonheurs simples offerts par d’Ovidio. Avec une énigme policière qui transforme ce tableau champêtre en roman.

Pertes et profits (2002)
Mascarpone, ce n’est pas seulement le nom d’un fromage, c’est aussi celui d’un « localier », autrement dit un journaliste de base, dans le pays pluvieux de Descartes. On l’avait rencontré dans Demain c’est dimanche, le précédent roman de Pierre d’Ovidio. On le retrouve avec un identique mal de vivre, une sorte de fatigue généralisée qui doit beaucoup à l’absence de Giulia, partie sous des cieux plus cléments.
La boue, la pluie, elle n’aimait pas ça. On le savait déjà. Mais, comme Mascarpone y pense tout le temps, il ne peut pas s’empêcher de nous le redire sans cesse. L’ambiance est morose, au bord d’une déprime sournoise qui ne lâche pas le journaliste. Il aurait voulu être romancier, au lieu de quoi il aligne les platitudes sur des faits divers ou des fêtes de patronage.
Pour exciter le lecteur bien plus que le personnage principal, il y a quand même de vraies infos. Un meurtre, des ossements humains retrouvés sur un lieu de passage, pendant la Seconde Guerre mondiale, entre la zone libre et l’occupée. Le lien n’est pas évident, il faut gratter longtemps pour comprendre ce qui se cache sous la poussière du temps. Et encore. Ne vaudrait-il pas mieux laisser retomber cette poussière sur le passé ? A qui profiterait l’élucidation de l’énigme ?
Le désenchantement de Mascarpone devant la vie contamine l’intrigue. Au fond de tout cela, il y a un « À quoi bon ? »
Pertes et profits est pétri, néanmoins, d’une profonde connaissance de l’homme, et cela n’a rien de paradoxal. Puisqu’il faut bien, de toute manière, s’éveiller demain matin, avec même, qui sait ?, un petit bonheur à la clé.

Les enfants de Van Gogh (2007)
Une communauté de jeunes artistes passionnés. Une belle utopie, dans les années soixante-dix, après la gauche radicale, après Pompidou. Ensuite, quelques claques dans la figure pour les garçons quand ils découvrent les filles plus libres qu’eux. Quand ils doivent reconnaître que leurs créations n’intéressent personne. Quand l’enthousiasme et l’amitié s’effilochent. Pierre D’Ovidio recoud les morceaux avec beaucoup de conviction. Et fait revivre, pour quelques personnages, une époque révolue.

L’ingratitude des fils (2011)
Après la guerre, le chaos. Pierre D’Ovidio lance un nouveau « grand détective » dans la France de 1945. Cherchant à identifier un cadavre trouvé dans la neige par des enfants, Maurice, jeune inspecteur, possède peu d’éléments. Mais Ginette, qu’il vient de rencontrer et qu’il aime déjà, lui apporte une aide précieuse. Et le souvenir de la rafle du Vél’ d’Hiv’, au cours de laquelle Maurice a sauvé ceux qu’il a pu, traverse une enquête liée au passé proche. Le décor est splendide.

Le choix des désordres (2012)
Deuxième enquête de Maurice Clavault, découvert dans L’ingratitude des fils. Son chef ne l’aime toujours pas, au contraire de Ginette, malgré un début de carrière sur scène qui pourrait lui donner d’autres désirs. Et voici Maurice en mission à Madagascar où un Français a disparu, où la révolte gronde début 1947. Son nouveau chef ne vaut pas mieux que le précédent, car l’esprit colonial est aussi étriqué que le sens de la hiérarchie. Du moins, on se balade, au risque du palu.

Le paradis pour demeure (2013)
Bertrand a eu sa période Je vous trouve très beau, pendant laquelle il espérait que des jeunes femmes recrutées sur annonces dans les pays de l’Est l’aideraient à la ferme, et plus si affinités. Cela s’est mal terminé et le paysan passe à L’amour est dans le pré en recueillant une jeune clocharde à Paris. Marianne est une bombe à retardement. Toujours à la limite de l’explosion, elle ne tarde pas à secouer le village. Les pieds dans la boue et la tête dans un livre de Françoise Giroud comme la mère de Bertrand, Pierre D’Ovidio démonte la paix artificielle d’un coin réputé tranquille et s’interdit de recoller les morceaux.

La tête de l’Anglaise (2016)
Joël est le monstre désigné par la presse et le peuple : c’est lui qui a tué et dépecé l’Anglaise retraitée, dans une campagne dont son père lui a appris la dureté. Et comment la combattre par plus de dureté encore. La deuxième partie, dans la tête du présumé coupable, nous fait suivre la pensée sinueuse d’une défense dont la logique nous échappe parfois. Mais qui, sur l’instant, semble irréfutable à Joël, avant qu’il change d’avis.

jeudi 4 avril 2019

Avril à la Bibliothèque malgache : Rwanda, 1995



Pierre Maury. Rwanda, 1995


Cet ouvrage date de plus de vingt ans. Mais, basé sur des séjours effectués dans les derniers mois de 1995, il était épuisé. Au vingt-cinquième anniversaire du génocide rwandais, il n’a pas semblé inutile de le rééditer.

Ce petit livre ne prétend pas offrir LA vérité sur le Rwanda d’aujourd’hui. La réalité est complexe, elle ne se dévoile souvent qu’en étant envisagée de points de vues différents, voire contradictoires. Prétendre l’appréhender supposerait une longue enquête, bien plus longue en tout cas que ne l’a permis un séjour d’un mois, en deux parties, en octobre et en décembre 1995.
Pourquoi, alors, ajouter encore à la masse des publications qui, depuis la fin de la guerre en juillet 1994, se sont succédé dans les librairies, sans parler des milliers d’articles publiés dans la presse ? Pour dire autre chose, ou au moins essayer de dire autre chose, pour proposer, du Rwanda dans sa deuxième année de renaissance après un génocide inqualifiable, qui dépasse dans l’horreur les capacités d’une imagination humaine normalement constituée, une image qui ne s’arrête pas aux événements de 1994, sans pour autant les oublier.
Au point de départ, un hasard qui devient une chance : arrivé au Rwanda sans but précis, sans article à écrire, avec pour seule motivation de rencontrer des gens qui vivent là – pas des Européens, des Rwandais –, je n’ai vécu à aucun moment l’existence « normale » du journaliste en reportage. Celui-ci a rarement le temps de se mêler à la population locale sans objectif immédiat, sans rentabiliser très vite son séjour par des articles. Alors, il pare au plus pressé, vit à l’hôtel et fait de rapides incursions dans les endroits qu’on veut bien lui montrer. Parfois il interviewe des personnalités officielles. S’il est assez lucide pour décoder les discours qu’on lui assène à longueur de journée, tout cela lui donne, souvent, une idée assez précise des grandes orientations qui sont celles d’un pays. Mais il est loin de rendre compte de ce qu’est la vie quotidienne de ce pays. Et pour cause : il ne la partage pas.
Mon expérience, par la force des choses, a été très différente. Accueilli dans une famille, puis dans une autre, puis dans une troisième encore, j’ai partagé la vie quotidienne de Rwandais appartenant à des classes sociales diverses, mais qui avaient pour point commun de n’être pas directement liés à la vie politique du pays. C’étaient des citoyens comme les autres, ou presque. Presque : le hasard a voulu que je rencontre surtout des Tutsis – pas tout à fait le hasard, les circonstances historiques ont fait d’eux la plus grande partie des exilés avant 1994 et m’ont fourni, au départ de la Belgique, les premiers contacts, prolongés sur place. Ce n’est évidemment pas indifférent…
Néanmoins, il m’a paru utile de rapporter les choses vues dans ce contexte limité. L’écart est grand, en effet, avec les reportages habituellement effectués dans la région. Une fois encore, c’est peut-être en partant sans idée de reportage qu’on est capable de rendre compte au plus près de la vie d’une population.
Il ne s’agit pas non plus, du point de vue d’un spécialiste de l’Afrique noire. Je suis arrivé là doté d’une certaine naïveté, sans rien connaître des habitudes locales, ou pas grand-chose : ce qu’on m’en avait dit en Belgique, et qui avait quand même tempéré un peu ma naïveté d’Européen, de Blanc débarquant dans un monde totalement étranger.
Ces notes paraîtront, pour quelques-unes en tout cas, trop évidentes aux yeux de ceux qui ont déjà voyagé là-bas et pour lesquels le contraste dans les modes de vie entre l’Europe et l’Afrique noire n’est plus depuis longtemps un sujet d’étonnement. Il n’empêche que, je l’ai constaté autour de moi, ce continent reste encore si méconnu que même les évidences sont parfois bonnes à dire.
Ouvrir les yeux et les oreilles. Je n’aurai rien fait d’autre, transcrivant les images et les propos avec une honnêteté aussi scrupuleuse que possible, sans rien cacher ni des contradictions visibles ni des sentiments contradictoires qu’elles font naître. Sauf pour les quelques personnages officiels, présents malgré tout dans certaines rencontres et qui m’ont apporté des informations précises, je n’ai pas gardé les noms de celles et ceux qui furent mes guides et mes médiateurs. Dans un pays dont l’équilibre reste très fragile, on ne sait ce que sera demain, et il aurait pu être dangereux, pour certains, d’être reconnus un jour ou l’autre. Ceux-là ont cependant toute ma reconnaissance, et bien davantage.

1,99 euros ou 6.000 ariary
ISBN 978-2-37363-082-4

Presse

C’est par tout ce qu’il ne dit pas que ce petit livre représente un témoignage exceptionnel : il ne parle pas de politique, ne livre aucune « clé » idéologique, n’évoque jamais nommément le génocide. Simplement, il parle de la vie, qui a triomphé sur la trame de la mort, et l’auteur conclut, à l’instar de bien des Rwandais : après cela, je ne serai plus jamais pareil.
Colette Braeckman (Le Soir, 21 septembre 1996).

Les stigmates de la guerre et les travaux de reconstruction, les petits commerces de rue, les lieux de sorties nocturnes, l’orga­nisation familiale, les préparatifs d’un repas, d’un mariage… : c’est la vie au fil des jours qui surgit sous sa plume, non sous la forme d’une chronique, d’un récit de voyage pro­prement dit, mais dans la succession de brefs chapitres où les observations sont rapportées par thèmes. Ce petit livre (il fait moins de cent pages) se révèle attachant, précieux, par la modestie même de son propos et par la réserve de son écriture.
Carmelo Virone (Le Carnet et les Instants, 15 novembre 1996 – 15 janvier 1997).

vendredi 29 décembre 2017

Le Liberia de Graham Greene avant celui de George Weah

Voyage sans cartes est loin d’être le livre le plus connu de Graham Greene. Le scénariste du Troisième homme, le romancier de La puissance et la gloire et de beaucoup d’autres titres ont éclipsé le travail du jeune journaliste curieux de tout qui, à 31 ans, s’embarquait à Liverpool avec sa cousine pour voyager au Liberia, sans savoir ce qu’il allait y trouver.
Pourquoi le Liberia ? Sans doute parce que c’est, en 1936, avec l’Abyssinie, le seul pays de l’Afrique noire où les Blancs ne sont pas maîtres. Le choix est clair, même s’il se fait plutôt par défaut : l’Afrique coloniale ne l’intéresse pas pour une équipée dont il cherche les motivations dans une psychanalyse à bon marché teintée d’humour. (Ce n’est pas l’indice d’un esprit pleinement lucide que de préférer l’Afrique occidentale à la Suisse.) Dans son inconscient où l’Afrique, cette image importante qui représente plus de choses que je n’en puis exprimer, il est moins attiré, et pour ainsi dire pas du tout, par la région où le colon blanc est le mieux parvenu à reproduire les conditions de vie de son propre pays, ses règles de moralité et son art populaire. On attend de l’inexplicable une qualité de ténèbres.
Donc, le Liberia, pays créé à l’initiative de philanthropes américains et utilisé aussi, moins noblement, pour se débarrasser d’esclaves et d’enfants d’esclaves devenus encombrants, indépendant depuis 1847.
Bien sûr, Graham Greene n’échappera pas aux colons, puisqu’il passe par Freetown, en Sierra Leone – colonie britannique depuis 1808 –, port où il débarque pour entreprendre son périple terrestre, et que son voyage sans cartes – pas tout à fait sans cartes, d’ailleurs, mais si imprécises, si vagues qu’il eut raison de ne pas s’y fier – traversera un bout de la Guinée française. Il n’échappera pas non plus à des attitudes coloniales implantées sous couvert d’affaires dans la République indépendante du Liberia. Et le voyageur d’aujourd’hui pensera que ce monde-là n’a guère changé sur la plus grande partie d’un continent pourtant constitué d’Etats souverains. Comment en irait-il autrement ? La ligne – la Ligne, écrit-il – qui transporte les marchandises entre Liverpool et la côte occidentale de l’Afrique – les habitués l’appellent simplement la Côte, comme s’il n’y en avait, ne pouvait y en avoir d’autre – est exploitée par la compagnie Elder Dempster. Quarante ans plus tôt, Edmund Dene Morel, qui y était employé, avait découvert, par un examen rigoureux du contenu des navires digne du meilleur journalisme d’investigation qui allait déboucher sur un efficace journalisme de propagande, comment la compagnie était utilisée pour saigner le Congo – et son peuple – de Léopold II.
A dire vrai, le désir que manifeste Graham Greene de visiter l’Afrique des Africains plutôt que celle des colons se mêle aussi d’une fascination certaine, et avouée, pour ce qu’on peut trouver de pire sur le globe à cette époque. Le « Livre jaune » du Gouvernement britannique dresse un tableau apocalyptique de la situation dans le pays. J’y soupçonnais quelque chose de loqueteux, d’indigent, qu’on ne trouve nulle part dans cette totalité : les loques ont une grande puissance d’attraction. Il est prêt à supporter le pire inconfort pour y aller voir.
Il part donc comme on partait souvent alors : le train jusqu’à Liverpool, une nuit à l’hôtel, puis le cargo, via Madère, Ténériffe – où il verra, effondré, le film tiré de son roman Orient-Express –, Las Palmas, Dakar, Freetown enfin. De longues manœuvres d’approche qui laissent le temps de se préparer au dépaysement et de fréquenter des passagers toujours disposés à vous raconter les terribles histoires courant sur les régions où ils retournent sans cesse – mais il va de soi qu’ils savent, eux, comment se protéger des dangers puisqu’ils les connaissent. Tout ce que le transport aérien a gommé de nos voyages…
Son arrivée à Freetown le conforte dans les idées qu’il s’est forgées de loin : tout ce qui est laid est européen : les magasins, les églises, les édifices gouvernementaux, les deux hôtels ; quand une chose y est belle, elle est indigène : petits éventaires dressés par les marchands de fruits au coin des rues et qui, à la tombée de la nuit, s’éclairent à la bougie ; femmes indigènes aux hanches roulantes…
Il faut donc quitter la côte, s’enfoncer dans le pays pour mener à bien son vague projet dont il s’est bien gardé de fournir les détails aux autorités chargées de délivrer les visas, de peur de s’en voir détourné. Mais il n’a aucune expérience de l’Afrique et, des deux cartes qu’il a pu se procurer, l’une, britannique, confesse ouvertement son ignorance, l’autre, américaine, donne une impression de grande hardiesse et témoigne d’une riche imagination : une zone sur laquelle la première ne donne aucun renseignement s’orne de la mention, en gros caractères, CANNIBALES. S’il monte des plans relativement précis sur base d’informations collectées au hasard des rencontres, ce sera toujours pour ne pas les suivre. Il apprendra d’ailleurs, petit à petit, à négliger les horaires qu’il s’était fixés en bon Européen, puis à accorder moins d’importance au nombre de jours que prend un trajet d’un point à un autre : au départ de Kailahun, je croyais encore pouvoir arranger mon voyage selon un horaire […]. C’était l’angoisse du voyageur inexpérimenté : elle me causait une inutile tension et m’attirait la méfiance de mes porteurs. Je m’habituai plus tard à m’en moquer totalement, à marcher, et puis à m’arrêter quand j’avais assez marché, dans un village dont j’ignorais jusqu’au nom. J’appris à me laisser porter au fil de l’Afrique. Cette évolution psychologique, qu’il observe chez lui-même avec beaucoup d’acuité, n’est pas le moins intéressant dans son récit.
Donc, sur base de plans précis impossibles à suivre et destinés à lui permettre d’accomplir son vague projet (Mon intention était de traverser à pied la République, mais je n’avais aucune idée de la route à suivre ou des conditions de vie dans les provinces que nous allions visiter), il s’empresse de quitter Freetown. Empressement, il va sans dire, aussitôt bridé par la fréquence du moyen de transport qu’il empruntera pour commencer : le train jusqu’au terminus de Pendembu ne part que quatre jours après son arrivée. Et rallie sa première étape, non loin de la frontière du Liberia, à 250 milles, avec une incroyable lenteur – en deux jours.
Le véritable voyage, le trek, démarre là, après que Graham Greene a déjà pu observer à quel point le prix des choses diminue au fur et à mesure qu’il s’éloigne de la côte. A Kailahun, atteinte en camion, son impression initiale devant le terrible état de délabrement des lieux et de la population engendre un ardent plaidoyer anti-colonialiste : Ici, civilisation est demeuré synonyme d’exploitation ; j’eus l’impression que nous n’y avions guère amélioré la condition des indigènes. Ce chrétien de gauche, pour dire les choses simplement (elles sont en réalité plus complexes, comme toujours), mesure du même coup les limites étroites à l’intérieur desquelles est mené le combat social en Europe : Je pensais aux grands slogans creux des partis politiques, tandis que les corps maigres dont on pouvait compter les côtes, avec leur peau grêlée de variole et leurs coudes enflés qui pendaient, passaient près de moi au marché ; pourquoi feignons-nous de parler en termes de « Monde » quand nous n’avons à l’esprit que l’Europe ou les races blanches ?
L’homme, autant que le journaliste, cherchait le pire. Il est servi. Il prend cette vision comme un grand coup de poing dans la figure, et que peut-il faire d’autre que se mettre en colère ? Fidèle à la logique qui est la sienne à ce moment, il attribue à la colonisation tous les effets néfastes qui ont abouti à cette condition. Nous l’avons laissé entendre déjà : à Monrovia, au terme de son premier voyage africain, il découvrira les effets du colonialisme économique. Mais, toujours prêt à reconnaître qu’il s’est trompé, ou au moins que son interprétation péchait par manque de nuances, il ajoute dans son texte, au moment où il quitte Kailahun : Plus tard, me rappelant Kailahun, lorsque je me trouvais dans les villages de la République, où la civilisation s’arrête à moins de quatre-vingts kilomètres de la côte, je ne pus guère voir de différence.
Graham Greene aura eu, en outre, la « chance » de rencontrer le Président de la République. Celui-ci est aussi en déplacement dans le pays, et d’une manière plus voyante que l’écrivain britannique : les routes sont réparées pour son arrivée et des arcs de triomphe, érigés en son honneur. Ce qui impressionne sans doute le plus l’auteur, c’est la beauté d’une jeune femme, plus Chinoise qu’Africaine, qui appartient à l’entourage du Président et dont le père a été fait juge de la Cour suprême. Il laisse ainsi entendre, avec beaucoup de tact, qu’elle appartient probablement au Président Barclay lui-même. Qui, par ailleurs, vaut aussi le détour, en particulier par la façon pour le moins directe dont il définit l’étendue de ses pouvoirs. – Une fois élu, disait-il, et en possession des leviers de commande […], eh bien, à ce moment-là, c’est moi qui suis le patron de tout le bazar. Ce qu’on peut appeler l’anti-colonialisme primaire avec laquel Graham Greene a mis le pied en Afrique s’en trouve quelque peu ébranlé. Et rien dans son voyage ne pourra empêcher que soit, à ses yeux, terni l’éclat tout théorique des politiciens libériens : Dans le Nord, je fus bien accueilli partout parce que j’étais Blanc, car leur constant espoir était que le pays serait un jour repris en main par une nation blanche. L’idéalisme n’a pas résisté à une confrontation brutale avec la réalité. Il est clair pourtant, on le verra, que Graham Greene ne se mettra pas à défendre le point de vue colonial. Mais, en repartant, il nourrira beaucoup moins de certitudes, et beaucoup plus de questions.
L’observation du contexte n’est pas le seul élément qui l’influence au point de le modifier en profondeur. Les contrées qu’il traverse sont loin, très loin de lui offrir quelque chose qui ressemble au confort européen. Les fourmis, les cafards et les rats abondent dans les lieux où il dort, souvent mal. Et il marche à en user les semelles de ses chaussures, qui finiront par se détacher. Pourtant, alors qu’il s’est équipé d’un hamac pour porteurs, il ne l’utilise pas et choisit d’aller à pied, quand sa cousine voyage en hamac – il faut à celle-ci quatre porteurs, lui se contente de trois. Il ne se résoudra à monter dans son hamac que dans un grand état de fatigue – et en remarquant bien le regard critique que lui jette un médecin missionnaire méthodiste quand il le voit faire. C’est assez intéressant, car les raisons pour lesquelles il se comporte ainsi ne sont pas tout à fait claires. Plusieurs motivations s’y mêlent et il faut lire entre les lignes pour en deviner l’essentiel.
D’abord, il y a sans doute une certaine fierté à accomplir une performance physique.
Ensuite, il éprouve un peu de honte à l’idée de se faire porter alors qu’il s’agite en débats intérieurs sur les négociations qu’il mène pour ne pas payer trop ses hommes tout en sachant très bien que cette paie reste dérisoire.
Enfin, en diminuant son escorte d’un homme, il fait quelques économies sur un budget qui n’est pas très élevé – en réalité, s’il avait su avant de partir combien de temps lui prendrait le trajet, il y aurait peut-être renoncé faute de moyens suffisants pour une si longue durée.
Cette attitude complexe repose sur les rapports qu’il entretient avec ses hommes, dont il est soucieux de justifier le nombre rendu nécessaire par le volume de l’encombrant matériel qu’il a cru bon d’emporter, bien qu’une partie de celui-ci ne lui servira jamais : il semble prendre un certain plaisir à rapporter les cas d’autres voyageurs moins bien équipés et dont les aventures se sont moins bien terminées. Une certaine sévérité lui paraît parfois devoir être appliquée et il n’hésite même pas à recourir au mensonge quand il pressent que l’annonce d’une étape trop longue risque d’entraîner un mouvement de révolte chez les porteurs (on pense à Christophe Colomb et à son équipage). Mais il s’attache aussi à leur compagnie, les admire pour ce qu’ils font autant que pour ce qu’ils sont, et il n’en parle pas sans y mettre du sentiment. Cette ambiguïté fondamentale est mise en évidence au moment où ils se mettent en grève pour exiger une augmentation de salaire : Il était inutile de discuter du bien-fondé de leur cause ; tous les droits étaient sans contredit de leur côté. J’exploitais ces hommes comme tous leurs maîtres les exploitaient, et peu leur importait que je ne fusse pas assez riche pour ne pas les exploiter, et que j’en ressentisse quelque honte.
Au cours de la marche, son alimentation lui cause quelques soucis. Il s’accroche à sa réserve de whisky qui doit représenter pour lui le dernier lien tangible avec son univers, au point de craindre qu’elle ne lui dure pas jusqu’au terme de l’expédition, et il se méfie de la plupart des autres boissons. Quant à la nourriture solide… Je suppose que ma digestion devait être détraquée par des aliments de conserve, le riz grossier, les coriaces poulets africains, et l’habituelle ration de cinq œufs par jour.
En fait, et bien que ce voyage sans cartes ne soit pas de tout repos, Graham Greene bénéficie de beaucoup de chance : un peu de fièvre, l’une ou l’autre chique sous un ongle du pied, et voilà fait le compte de tous ses ennuis physiques en plus d’un mois de traversée d’un terrain assez hostile pour qui le connaît mal – et il n’en connaissait rien ! C’est peu, et cela lui donne l’occasion de remarquer sa lassitude intellectuelle. Sur le moment, il en trouve la cause dans la répétition des paysages et des situations ainsi que dans un mode de vie « primitif ». Quand il aura pris du repos, il sera en mesure de comprendre la place prise dans cette lassitude par la grande fatigue physique de la marche.
Il aura d’ailleurs dû constater, au moment d’écrire à partir de ses notes – comme nous le constatons à la lecture –, que son voyage n’avait rien eu de monotone. Il n’est pas une arrivée dans un village, pas une soirée et une nuit dans un gîte provisoire, qui ne soit une histoire, aussi différente de la précédente que de la suivante. Quelques spectacles, en particulier de diables dansants – scrupuleux, le voyageur prend soin d’expliquer que l’appellation attribuée au rôle sous le masque duquel se cache souvent le forgeron du village ne doit pas être prise dans un sens néfaste –, fournissent davantage de pittoresque que de prétexte à interprétations ethnologiques. Mais son propos n’est pas de fournir une relation scientifique. D’ailleurs, il se contente souvent de transcrire phonétiquement les noms de village quand il n’en connaît pas l’orthographe. Souvenons-nous de ce que sont ses cartes. On ne connaîtra pas non plus tous les noms des plantes et des fruits qu’il se soucie peu de répertorier avec exactitude. On ne s’en soucie pas davantage.
Car tout son récit, pétri d’une grande honnêteté intellectuelle, bénéficie du regard aigu du journaliste, parti avec de solides a priori mais auxquels il ne se cramponne pas quand les faits leur donnent tort.
En définitive, malgré les écarts considérables enregistrés entre l’Etat africain tel qu’il l’espérait et ce qu’il a découvert, Graham Greene reste favorablement impressionné par un résultat aux imperfections duquel il trouve bien des circonstances atténuantes. La comparaison entre la République et la colonie se fait, à ses yeux, au profit de la première : Je crois qu’un étranger venu d’une colonie européenne serait sincèrement impressionné par Monrovia et la côte du Liberia. Il y trouverait une simplicité, un pathétique qui le dédommageraient de la médiocrité profonde d’une colonie comme la Sierra Leone.
Au-delà de ce débat, n’oublions pas que ce voyage constituait pour Graham Greene sa première incursion en Afrique. Ni colon, ni homme d’affaires, ni touriste. Il en revient empli d’un grand sujet d’étonnement : ce qui, dans l’Afrique, m’avait surpris le plus c’est que je ne l’avais jamais trouvée étrangère. Il avoue le plaisir avec lequel il retrouve le confort, il ne se sent pas la vocation de vivre là. Mais il a, à l’évidence, reconnu quelque chose qui était déjà en lui.

samedi 3 juin 2017

Le charme de la France en automobile

Edith Wharton (1862-1937) traverse, en 1906 et 1907, une bonne partie de la France. Trois excursions automobiles avec une certaine fraîcheur. Car, écrit-elle en ouvrant ces récits pour la première fois traduits en français il y a moins de deux ans et aujourd’hui réédités au format de poche : « L’automobile a restauré le romantisme du voyage. » L’ère de la malle-poste s’était achevée avec l’extension du chemin de fer, mais il fallait se plier aux horaires des trains et souffrir, à l’entrée des villes, « des zones de laideur et de désolation créées par la voie ferrée elle-même ». Tandis que l’arrivée en voiture échappe à cette pollution visuelle. Et puis, « bien que certaines personnes semblent en douter, il est très possible d’arrêter le moteur et de sortir de l’auto », ce dont Edith Wharton ne se prive pas, particulièrement quand elle longe la Loire.
Il ne s’agit cependant pas, entre Boulogne et Amiens, de Paris à Poitiers ou dans le Nord-Est, d’une balade paresseuse. Pas un monument n’échappe à l’œil de la romancière américaine qui en note qualités et défauts sans se priver de comparer les traces du passé à son pays d’origine « où le plus récent immeuble de bureaux et le dernier silo à grains sont les seuls monuments qui reçoivent l’hommage de l’architecture environnante. »
Elle aime, d’ailleurs, que les bâtiments soient marqués par le temps. Elle est étonnée par l’église de Brou qui semble neuve. Plus qu’étonnée, déçue : le monument a « l’aspect d’un jouet de celluloïd ». Elle supporte aussi mal les lieux « muséifiés », où l’on n’entre qu’après avoir acheté un billet « à une ouvreuse aux tresses dorées ».
Le pire étant, à ses yeux, une ville comme Lourdes, du moins la partie devenue une « vaste mer de vulgarité », une entreprise florissante montée autour des apparitions : « ville de la Basilique, des Rosaires, de la Grotte, un entassement de pensions et de pieux hôtels, de baraques de colporteurs et de panoramas, où le Grand Hôtel du Casino et du Palais jouxte la Pension de la Première Apparition, et la Vierge de Lourdes ceinte de bleu attire l’attention sur la lumière électrique et le déjeuner par petites tables à l’intérieur. »
Edith Wharton a probablement emporté un guide Joanne, l’ancêtre du Guide bleu, qu’elle cite et qui l’aide à se fixer des étapes. Mais elle est surtout une femme qui se forge sa propre opinion et ne se laisse guère influencer. Elle regarde ces livres avec circonspection et s’inquiète d’ailleurs à propos de la toile de David qu’elle voit à Rouen : « On tremble à l’idée qu’un jour elle puisse cesser de briller de ses propres demi-teintes, et qu’elle devienne un objet étoilé par le Baedeker… »
En revanche, elle ne parle pas du guide Michelin, qui avait fait son apparition en 1900, relève Julian Barnes dans une préface éclairante. Car, à lire Edith Wharton, on pourrait croire qu’elle a accompli seule ces trajets en France. Il n’est pas indifférent d’apprendre, grâce au préfacier, qu’il s’agissait de véritables expéditions, accompagnées de personnel et de bagages qui voyageaient séparément. On les retrouvait à l’hôtel. Un hôtel souvent trop coûteux pour un compagnon des deux derniers périples, Henry James, que sa compatriote ne cite pas une seule fois. Tandis que Julian Barnes, puisant dans la correspondance de James, fournit les détails sans lesquels La France en automobile resterait un voyage assez désincarné.

lundi 1 février 2016

Edmond Picard en Congolie, quelle histoire...

Edmond Picard… On écrit le nom avec des pincettes, on le réédite en sachant combien l’antisémitisme et le racisme du bonhomme sont répugnants. Même quand il voyage au Congo, il faut qu’il trouve un détour pour vilipender les Juifs. Moins que les Noirs, certes. Ceux-ci, il les a sous la main, sous les yeux et, peut-on dire, dans le nez.
Quand on découvre, à propos du Léopoldville arrivant à Boma, la « netteté » du bateau, semblable à celle qu’admiraient les badauds à son départ d’Anvers, c’est avec une indispensable précision : « On ne croirait pas qu’il a subi quinze jours durant la charge d’un déshonorant fumier. » Le « déshonorant fumier » en question était constitué d’un contingent de travailleurs sénégalais embarqués pour travailler au chemin de fer congolais…
L’odeur des passagers, entendons de ces passagers-là, a en effet marqué l’auteur : « La brise qui souffle de l’avant ramène sur le navire l’odeur répugnante de leur fermentation acide et berce d’un roulis doux leur sommeil de brutes. » Cette « odeur de fauves » véhicule et conforte par les narines bon nombre de clichés auxquels les femmes du Congo n’échappent pas. Les colons, s’ils ne restaient pas si longtemps sur place, auraient toutes les raisons de se détourner d’elles : « L’odeur, la teinte, la physionomie indéchiffrable sous les ténèbres du derme, l’aspect vulvaire et sanguinolent de la bouche malgré la splendeur de la denture, apaisent les velléités masculines. » 
La question des « races », qui compte (et l’écrire n’est rien) pour Edmond Picard, trouve des aliments nouveaux dans son voyage, même s’il n’en avait pas besoin pour se convaincre. « Malgré les bonnes volontés les plus humanitaires, l’irréductible différence des races s’affirme ; elle s’affirme malgré les rêves chrétiens, l’automorphisme bienveillant qui parfois, au passage des noirs et des noires, nous fait objectiver en eux nos sentiments, nos pensées, nos aptitudes », la démonstration est sans appel. Forcément : il y est allé, il a vu et ne raconte que ce qu’il a vu. À peine revendique-t-il ses conclusions – elles sont, dans son esprit, de telles évidences ! Encore : « Comme le singe, le noir est imitateur. » Ils sont, par conséquent, incivilisables.
Alors ? On le réédite quand même, ce livre ? Bien sûr !
Au contraire de ceux qui voudraient gommer les traces du racisme dans le passé, réécrire les textes, transformer des titres d’œuvres et, pourquoi pas, conduire à l’ignorance de ce qui fut, nous pensons, à la Bibliothèque malgache, qu’il est essentiel de savoir ce que fut le colonialisme. Probablement parce que cette maison d’édition est implantée dans un pays qui fut aussi une colonie et où resurgissent parfois aujourd’hui, chez certains Européens, des réflexes d’un autre temps (au temps béni ?). Nous ne regarderons jamais assez ce miroir qui nous renvoie une étonnante image de nous-mêmes…

Après André Baillon et Camille Lemonnier, un troisième auteur s'invite dans la collection numérique Bibliothèque belgicaine de la Bibliothèque malgache. En Congolie, suivi de Notre Congo en 1909, est disponible dans toutes les librairies proposant un rayon dédié à l'ebook, au prix de 2,99 €.


Camille Lemonnier. Ceux de la glèbe
André Baillon. Chalet 1
André Baillon. Un homme si simple
Camille Lemonnier. Au cœur frais de la forêt
Camille Lemonnier. L’hallali
André Baillon. Par fil spécial

mercredi 5 mars 2014

La Corée du Nord entre fou rire et exaspération

Les nouilles froides sont une spécialité culinaire de la Corée du Nord. Quand on en trouve. Le jour où cela se produit enfin, Jean-Luc Coatelem reste… perplexe. Comme devant tout ce qu’il a vu, d’ailleurs. Le voyage dans ce pays très fermé (le dire n’est rien) est réduit à un programme suivi avec rigueur par un guide lui-même surveillé par un autre guide, le chauffeur étant peut-être le surveillant des deux…
Pour écrire Nouilles froides à Pyongyang, il a fallu, d’abord, se faire passer pour quelqu’un d’autre : un agent en charge d’une hypothétique clientèle touristique, explorant les « charmes » d’un pays où tout ce qu’il y aurait à voir est caché, où tout ce qui est caché pourrait être intéressant – mais on n’en saura rien, sinon à l’occasion d’une autre déception : la visite au pas de charge d’un musée qui n’était pas au programme et dont les collections se limitent à des portraits de la dynastie au pouvoir depuis 1945. Ces portraits sont partout. Partout où le Leader Maximo local, un des trois Kim, a mis le pied, le lieu est devenu objet de vénération, des albums photos rappellent la visite historique. On ne s’étonnera pas de constater qu’elle a eu lieu partout.
Il y a peu, le Belge Charly Delwart avait publié Citoyen Park, un étonnant roman décrivant un pays imaginaire mais très semblable à la Corée du Nord. Jean-Luc Coatalem le rejoint quand il se trouve face à la réalité : « la propagande avait fait plier ce peuple sorti d’une boîte grand format de Lego. Au point de plonger la RPDC dans une fiction vraie. Fiction dont les héritiers continuent, aujourd’hui, à rédiger les chapitres. »
Le voyageur, accompagné d’un ami qui n’avait à peu près jamais quitté la France et s’était d’un coup décidé à visiter un pays lointain à tous points de vue, s’étonne autant de la pauvreté du pays que de la pauvreté de ce qu’il propose aux touristes. A la longue, il se fatigue de s’étonner. Il doit faire des courbettes devant une statue ou une momie, déposer des fleurs, se contenter de portions minuscules aux repas, dormir dans des hôtels qui semblent avoir été ouverts seulement pour son compagnon et lui. Mais il refuse de plonger dans un bain de boue froide, malgré les bienfaits promis. Et n’en pense pas moins…
Le tourisme a ses limites, clairement dessinées ici. Heureusement, Jean-Luc Coatalem est aussi capable de s’inventer d’autres mondes, comme il l’avait fait dans Le gouverneur d’Antipodia.

mercredi 4 septembre 2013

Nicolas Bouvier, 50 ans de bon usage du monde

Il y a cinquante ans, Nicolas Bouvier, écrivain suisse et de la planète Terre, publiait L'usage du monde. Ce livre est devenu un classique de la littérature de voyage. Davantage encore: presque un guide de l'écrivain-voyageur. Un colloque sera consacré au livre et à son auteur les 10 et 11 octobre prochains, au Musée du Quai Branly et à la Bibliothèque nationale de France à Paris: Usages de Nicolas Bouvier pour les cinquante ans de L'usage du monde.
Cette annonce m'a donné envie de revenir vers cet écrivain. J'ai eu la chance de rencontrer cet homme étonnant. Par malheur, je ne retrouve pas la trace de l'entretien que j'avais eu avec lui. Il faudra se contenter de ce que j'écrivais le 19 février 1998, après avoir appris son décès.

La presse suisse a annoncé, hier matin, la mort de Nicolas Bouvier. Il avait 69 ans et résidait à Genève, où il était né. Mais sa vie l'a mené bien plus loin, en particulier vers l'Orient en direction duquel il est parti en 1953 pour un voyage de quatre ans au cours duquel il est devenu photographe. Plus tard, il en a tiré des livres qui, petit à petit, se sont imposés comme de grands classiques de la littérature de voyage. L'usage du monde (1963), Chronique japonaise (1975), Le poisson-scorpion (1981), Journal d'Aran et autres lieux (1990), sont des ouvrages dans lesquels se reconnaissent les écrivains voyageurs d'aujourd'hui, même si Nicolas Bouvier n'a rien fait pour s'inscrire dans une mode.
L'essentiel chez lui est dans le regard, et celui des autres autant que le sien. Le photographe devenu écrivain continuait à scruter les êtres davantage que les paysages. En 1990, il nous avait expliqué cette prédilection: "En ce qui concerne les paysages, je préfère les photos de calendrier aux miennes. En ce qui concerne les visages, je me défends mieux parce que ça dépend d'un contact humain, d'une brève conversation qu'on peut avoir, même par gestes car j'ai souvent photographié des têtes dans des pays dont je ne parlais pas la langue."
D'Inde, de Ceylan, du Japon, de Corée ou des îles d'Aran, Nicolas Bouvier a ramené, outre ses photos, des souvenirs beaucoup plus que des notes. Car, disait-il, "il suffit d'avoir été intensément dans un lieu pour être marqué par ce qu'on y a vécu. Il ne s'agit pas de voyager en touriste, évidemment, mais de prendre des risques, même s'ils ne sont pas nécessairement physiques. Si on ne laisse pas au voyage le droit de nous détruire un peu, autant rester chez soi."
Sa philosophie du voyage était une manière de vivre. C'est au contact des autres qu'il s'est découvert, bien avant de faire partager son Usage du monde à d'autres.

Et, pour la route (expression parfaitement adéquate cette fois), quelques lignes extraites de son avant-propos à L'usage du monde:
C’est la contemplation silencieuse des atlas, à plat-ventre sur le tapis, entre dix et treize ans, qui donne ainsi l’envie de tout planter là. Songez à des régions comme le Banat, la Caspienne, le Cachemire, aux musiques qui y résonnent, aux regards qu’on y croise, aux idées qui vous y attendent… Lorsque le désir résiste aux premières atteintes du bon sens, on lui cherche des raisons. Et on en trouve qui ne valent rien. La vérité, c’est qu’on ne sait comment nommer ce qui vous pousse. Quelque chose en vous grandit et détache les amarres, jusqu’au jour où, pas trop sûr de soi, on s’en va pour de bon.
Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait.

jeudi 25 avril 2013

Un monde en voie de disparition


La fin d’un monde : c’est là où Luis Sepúlveda et Daniel Mordzinski se sont rendus en 1996, sans autre but que d’aller vers le sud, en direction du Cap Horn, c’est-à-dire la fin des terres. Ils ont fait des rencontres étonnantes, avec des personnes qui étaient les dernières à vivre comme elles le faisaient et qui témoignaient d’un monde en voie de disparition.
Dernières nouvelles du Sud est donc un « inventaire des pertes », le récit par le texte et la photographie de ce qui, aujourd’hui déjà, n’est plus là – et qu’il était donc temps de saisir. Entre le moment où les deux amis ont effectué le voyage et celui où le livre est devenu ceci, « le temps, la violence des bouleversements économiques et la voracité des vainqueurs en ont fait un recueil de nouvelles posthumes ».
Les histoires et les images cueillies au bord du chemin sont formidables. On n’oubliera pas l’homme qui marche sur la route, à la recherche d’un violon – en fait, du bois dont il fera un violon, car il est luthier. Ni l’arrière-arrière-petit-fils de Davy Crockett. Ni le Patagonia Express, train réservé à quelques-uns, comme de grands territoires annexés par la richesse des hommes. On n’oubliera pas non plus qu’en Patagonie, « l’histoire est un genre narratif qui ne prend pas la peine de respecter la rigueur chronologique ou l’objectivité. »
Mais quel besoin d’objectivité ? Tout est vrai, puisque c’est là.

Cette parution, aujourd'hui, coïncide avec le lancement d'une nouvelle collection, "Points Aventure". Les trois autres titres publiés simultanément sont Avant la dernière ligne droite, de Patrice Franceschi, L'aventure pour quoi faire?, d'un collectif d'auteurs, et Boréal, de Paul-Emile Victor.
Voilà qui sent la proximité du Festival Etonnants Voyageurs à Saint-Malo, le mois prochain...


jeudi 3 mai 2012

Colin Thubron en Sibérie

Deux ans après avoir reçu le prix Nicolas Bouvier, du nom d’un extraordinaire écrivain voyageur, EnSibérie, de Colin Thubron, est réédité en poche. Après quelques mois en Sibérie, l’auteur écrit qu’elle « avait été plus facile à définir avant que je ne la parcoure. » En effet, le voyageur qui pouvait s’en être fait une idée simple avant de s’y rendre doit se rendre à l’évidence : surprises et contrastes sont au rendez-vous. L’écrivain y est allé contre son gré, « ébranlé par le soudain basculement qui avait ouvert un vaste pan du monde interdit. L’immensité de la Sibérie avait jeté son ombre sur tous mes voyages en Asie. Si bien que l’intérêt détaché du début – le coup d’œil furtif sur un atlas – s’était fait plus pressant, plus profond, au point que ce désert avait fini par me sembler davantage oublié que vide, comme s’il avait été griffonné à l’encre sympathique. Et, insidieusement, il avait commencé à me contaminer. » Pas beaucoup plus d’explications. On entre d’un bloc dans un voyage dont on ne sortira pas vraiment. Puisqu’il ne semble ni nécessaire ni même peut-être possible, à la fin, de tirer une conclusion. On restera avec l’image d’un homme qui chante sur un flanc de colline gelé, dans la région de la Kolyma.
Il y a longtemps que la Sibérie a été désignée comme lieu d’exil de tous les exclus de la société. En même temps, il fallait peupler cet immense espace pour en exploiter les richesses. Les déportés ont donc été de plus en plus nombreux, certains parfois presque volontaires, à affronter un climat et, plus généralement, des conditions de vie qui les conduisaient rapidement à la mort. Le froid est présent, bien sûr. Pas seulement : les industries d’extraction ont créé une telle pollution que l’homme ne pouvait guère y résister.
Dostoïevski, Chalamov, Soljenitsyne, d’autres écrivains ont rapporté de Sibérie des livres hallucinants. C’est un peu sur leurs traces que Colin Thubron est parti, et pour rencontrer ceux qui, aujourd’hui, vivent encore là.
Quelques-uns dans l’illusion d’un développement qui avait été programmé, que le Transsibérien devait permettre de toucher. De grandes avenues, dans certaines villes, attendaient des cohortes de voitures qui ne sont jamais venues. Et puis, de toute manière, il n’y a quelquefois pas d’essence à trouver…
Bien d’autres, la plupart, ont perdu toute illusion depuis longtemps. Ils se sont réfugiés dans une sorte de folie qui ne dit pas son nom et qui tient, au moins, à des obsessions maniaques. La survie d’une religion, la quête des traces des premiers hommes, des forces mystérieuses. L’alcool, aussi.
Colin Thubron a déjà écrit quelques ouvrages marquants où la littérature de voyage montre ce qu’elle a de meilleur. L’ombre de la route de la Soie, par exemple. En Sibérie confirme sa capacité à trouver, en terre inhospitalière, des éclats d’humanité aussi brillants que les lames de mica qu’il avait ramassées et qui tomberont d’une poche après son retour à Londres.
Et il publie cette année DestinationKailash. Il n’en a pas fini avec les voyages…

mardi 27 juillet 2010

Tour de France: après le vélo, Raymond Dumay

J'ai longtemps cru que Raymond Dumay était l'auteur d'un seul livre, ou presque: un Guide du vin que je vendais par camions au rayon poche de la librairie où je travaillais dans les années soixante-dix. Oh! il avait aussi écrit sur les alcools et les jardins. Mais, n'ayant jamais, à l'époque, ouvert son ouvrage phare dont je me contentais d'encaisser le prix, je n'imaginais pas quelle était la culture de cet homme très fin, et combien je me régalerais plus tard d'autres textes sur lesquels Jean-Claude Pirotte a, ces dernières années, attiré l'attention.
Pour ceux qui seraient, depuis dimanche, orphelins du Tour de France et du duel à fleurets mouchetés que se sont livré Alberto Contador et Andy Schleck, voici quatre livres d'un coup, écrits par un Raymond Dumay qui profitait de ses étés pour courir la province au guidon d'un vélo... moteur baptisé Pégazou. Et, comme l'auteur, natif de Bourgogne.

Ma route de Bourgogne est sa première destination en 1948. Il connaît le coin, mais il est toujours prêt à se laisser aller au hasard des rencontres, à faire un détour pour fouiner dans les archives d'un chercheur méconnu, à cueillir des vers de poètes locaux. Et à boire le coup avec l'un ou l'autre. C'est un régal, qui appelle une suite.

En 1949, voici donc Raymond Dumay et Ma route d'Aquitaine. Toujours butinant entre passé et présent. Manquant Claude Roy, parti à Paris, mais trouvant chez lui Roger Vailland, de retour de Tchécoslovaquie - d'où Claude Roy lui enverra, un peu plus tard, un de ces poèmes qui ont fait de lui un écrivain majeur du 20ème siècle - majeur et pourtant si peu lu. Je profite de l'occasion pour citer quelques vers:
Très loin dans le dedans de mon écorce chaude,
Dans le noir embrouilli des veines et du sang,
Le poseur de questions tourne en rond, tourne et rôde,
Il veut savoir pourquoi tous ces gens, ces passants...
De quoi, j'espère, donner envie de lire à la fois Claude Roy et Raymond Dumay.

Ma route de Languedoc, en 1951, rappelle que le train, déjà chanté dans le volume précédent, est quand même le meilleur moyen de commencer un périple loin de Paris. Pour le poursuivre, bien entendu, sur Pégazou. Qui le conduit chez Jean Lebreau, écrivain bien oublié aujourd'hui mais qui mériterait peut-être, sous la houlette d'un excellent guide, une réhabilitation (je n'en sais rien, en fait, je dis ça à tout hasard, pour les curieux).
L'horizon du Languedoc est plus large qu'on pouvait le penser: nous partons, avec Monfreid, pour d'aventureux voyages dans le monde, de Bombay à Suez, de Djibouti aux Seychelles. Raymond Dumay conduit prudemment mais nous mène loin...

Pour une quatrième et dernière destination, en 1954, Ma route de Provence s'arrête sur le pont d'Avignon, point de départ d'une errance qui passe par Alphonse Daudet et son inévitable moulin, qui parle de Zola, d'André Suarès, de Pagnol, Cendrars, bien d'autres, et s'achève au pays de Giono et Bosco, avec une station au château de Sade.
Érudit sans prétention, Raymond Dumay est parfait dans son rôle et on regrette que le voyage s'arrête après ce quatrième volume...

samedi 22 mai 2010

J'ai fait de beaux voyages, à Belize avec Alain Dugrand par exemple

Chaque année, le week-end de la Pentecôte s'accompagne d'une petite bouffée de nostalgie. Quand je vivais en Europe, j'étais à ce moment un fidèle visiteur du festival Étonnants Voyageurs à Saint-Malo. J'y faisais de belles rencontres. Aujourd'hui, je me contente de lire les ouvrages des écrivains invités. C'est bien aussi, la semaine que je viens de passer en est la preuve. D'autant que, parfois, un voyage en chambre rappelle une rencontre. J'ai ainsi relu Belize, d'Alain Dugrand, réédité en poche, et dont j'avais parlé avec son auteur en 1993 - fasciné par son récit de voyage vers le nulle part. Souvenir de notre conversation...

Il est toujours surprenant de voir un homme que l'on pense complètement plongé dans l'actualité - Alain Dugrand appartenait à l'équipe qui fonda «Libération» - s'intéresser à un pays où il ne se passe rien, à une région où personne ne va. Paradoxalement, c'est cela qui l'a attiré à Belize. Quand il en parle, il dit: Tout le monde me déconseillait d'y aller, parce qu'il n'y avait rien à y faire, rien à y voir, et c'est évidemment pour ça que j'y suis allé.
Deux mois et demi, davantage qu'un simple séjour touristique, moins qu'une véritable plongée dans une réalité inconnue. Mais Alain Dugrand n'oublie pas son métier: J'avais préparé ce voyage, j'avais pris contact avec quelques personnes qui m'ont ouvert les bonnes portes. C'est toujours bien de tomber sur quelqu'un par des réseaux d'amitié ou de sympathie, on est tout de suite en confiance.
Comme tout voyageur qui se respecte, Alain Dugrand a été replacé en face de quelques évidences qu'il est toujours bon de rappeler: Quand on arrive, on a le sentiment d'une étrangeté qui ne se dissipe pas en une semaine. C'est là où on se dit, mais c'est une banalité, que le monde n'est pas découvert, qu'il reste à découvrir. Il est, en tout cas, toujours plus complexe que les images qu'on nous en donne à voir. Parce que les images, ça n'a pas de sens. Il est donc important que des écrivains nous donnent à voir les choses comme personne ne les voit.
Alain Dugrand parle bien de Belize. Dans son livre comme dans une conversation. On sent qu'il est, d'une certaine manière, tombé amoureux de ce tout petit pays qui est une mosaïque construite au hasard de belles et grandes histoires individuelles - certaines, cela dit, moins reluisantes que d'autres, mais toutes intéressantes. Il rêve tout haut d'un monde idéal qui ressemblerait à Belize, où la tolérance est la règle générale et où tout finit toujours par s'arranger. Partout ailleurs dans le monde, une mosaïque comme celle-là provoquerait une explosion. Pourquoi est-ce que, là, à l'écart du monde, ça tient? On a l'impression que les différents éléments ne s'intègrent pas, grâce à un respect de l'autre assez stupéfiant.
Alain Dugrand retournera à Belize, ce petit pays au sud du Mexique dont il avait découvert l'existence presque par hasard, en remarquant une plaque de voiture dont il ignorait la provenance. Il y retournera, quitte à connaître à nouveau ce sentiment qu'il décrit dans son récit: Voyager, c'est emporter avec soi l'innocente illusion de découvrir une terre nouvelle, éprouver un léger vague à l'âme devant un paysage attendu, mais si décevant en réalité, terre trop plate, forêt dévastée, mâchurée de taillis malingres. C'est éviter le regard du pêcheur qui rentre bredouille et plus pauvre après deux jours d'efforts en mer. C'est être déçu, et s'en défendre, devant un lagon sublime dévasté par les étrons, les tessons de bouteilles.