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mardi 1 décembre 2020

Le Renaudot de Marie-Hélène Lafon


Quelques minutes après le Goncourt, tradition oblige, c’était donc au tour du Renaudot. Pour le roman, d’abord.

Les secrets perdus de Gabrielle, qui a eu plusieurs existences, hantent le nouveau roman de Marie-Hélène Lafon, Histoire du fils. Ils sont les manques à partir desquels se bâtissent des fictions approximatives, seul support à une imagination qui tenterait de trouver une logique là où, peut-être, il n’y en a guère. André, le fils de Gabrielle, vit ainsi, avec l’absence de père officiel, et néanmoins la volonté, par brusque sursauts, de boucher les trous, d’aller par exemple se poser devant l’immeuble parisien où Maître Lachalme a ses bureaux, à deux pas de la prison de la Santé où se trouvent certains de ses clients.

Mais André a attendu douze ans après son mariage avec Juliette pour faire le voyage, dire : « cette année je le cherche je le trouve je veux le voir on monte trois jours à Paris à Pâques tu viens avec moi je n’y vais pas sans toi. » Sans une virgule et, on l’imagine, sans reprendre son souffle – le souffle très présent dans chaque phrase du roman et au rythme duquel percent les sentiments des uns et des autres, dans leur riche diversité. Douze ans, c’était peut-être trop, il ne restera du voyage qu’une photo d’André devant l’immeuble…

Et, avec des intervalles très longs, ainsi que le disent les dates, 1962, 1984, 1998, c’est « une vie entière à flairer les traces du père, de loin ou de près, à Paris ou dans le Lot », ainsi que le résume à sa manière Antoine, le fils de Juliette et d’André.

Car plusieurs générations trouvent place dans un récit pourtant assez bref. Il suffit de lire le premier chapitre, daté du jeudi 25 avril 1908 (il y aura ensuite des avancées dans le temps et des retours en arrière), pour être emporté par les rapides d’histoires multiples. Armand et Paul ont bientôt cinq ans, le premier se lève, silencieux, attentif aux odeurs qui ont pour lui des couleurs précises, « son » Antoinette est dans la cuisine, il se jette sur elle après l’avoir observée un moment, le drame survient – « un cri déchiré qui réveille Paul. »

Comme ce qui suivra, c’est remarquable d’attention aux détails, de justesse dans la manière dont le petit garçon utilise ses sens, d’équilibre, précaire mais tenu, dans la phrase – on en revient au souffle, omniprésent.

Les lieux ont aussi leur importance, comme dans toute l’œuvre de Marie-Hélène Lafon qui, à son Cantal d’origine, ajoute le Lot, paysages où l’on vit et où l’on meurt, et où s’installent, dans les intervalles, les silences et les secrets des pères absents.


Et ensuite le Renaudot essai…

« Une vie parfaite, parfaitement close, enclose en elle-même. » Emily Dickinson la recluse, plus sorcière que magicienne, chez qui le pouvoir des mots transpose le monde extérieur. Dans un texte éclaté et éclatant, la voici telle qu’on l’imagine à la suite de Dominique Fortier. Celle-ci vibre à l’unisson des textes publiés, et aborde par la sensibilité les pans moins connus de celle qui écrivait des tombeaux « à la mémoire de l’invisible. »

mercredi 11 mars 2020

Dernières nouvelles du front (Renaudot, Magazine littéraire, etc.)


Jérôme Garcin démissionne du jury Renaudot et demande à être remplacé par une femme. Bien. Il n’a pas un nom à suggérer, tant qu’à faire ? Il ne se sent pas vraiment coupable, d’ailleurs il n’avait pas voté pour Matzneff quand le prix de l’essai lui a été attribué en 2013. Le lui avait-on demandé, au fait ?
Tempête dans un verre d’eau, qui lui vaudra peut-être quelques remarques faussement élogieuses et vraiment sarcastiques au Masque et la plume, dans le genre félicitations pour son courage… Quel courage ?
Bon, le livre de Vanessa Springora (que vous avez toutes et tous, surtout tous, lu, j’espère) a fait de grosses vagues mais cette dernière manifestation de ses effets s’apparente à l’ultime vaguelette à peine perceptible pour un œil peu entraîné. D’ailleurs, je suis à peu près certain que cette démission vous aurait échappé si mon sens du devoir (mon courage ? ah ! ah ! ah !) ne m’avait conduit à vous la signaler.
Plus visible, mais pas tout de suite, risque d’être, s’il se réalise, le projet de fusion entre Lire et Le Nouveau Magazine littéraire. Claude Perdriel, propriétaire du second, est prêt, d’après Libération, à le céder au premier pour un montant symbolique, autant dire des nèfles, mais qui peut croire qu’un magazine essentiellement consacré aux livres vaut davantage ?
Bien que très moyennement convaincu par les nouvelles versions successives de l’historique Magazine littéraire auquel j’ai été attaché comme lecteur fidèle et, pendant plusieurs périodes, comme collaborateur plus ou moins régulier, je me ferais mal à sa disparition ou à son absorption, ce qui revient à peu près à la même chose : un espace critique mensuel tout à coup divisé par deux. Heureusement que d’autres font encore le boulot – dans le désordre, presque au hasard, Le Matricule des anges, En attendant Nadeau, Diacritik, j’en oublie, tant mieux pour vous, cela vous obligera à creuser un peu.
Pendant ce temps, Livre Paris 2020 continue à ne plus se préparer pour cause d’épidémie finalement bienvenue (dans ce contexte précis, ne me faites pas dire ce que je n’ai ni dit ni voulu dire). Car l’enthousiasme déclinant des éditeurs, de moins en moins prêts à investir dans ce barnum, annonçait à moyenne échéance la disparition de l’événement – ou sa renaissance si les organisateurs se décidaient à revisiter ses fondamentaux (comme pour les César ?). Bref, tout le monde s’en fout.
Comme de la démission de Jérôme Garcin.
Mais définitivement pas d’une fusion entre deux mensuels littéraires.

mardi 5 novembre 2019

Sylvain Tesson à l’affût

Dans L’Express de cette semaine, en commentaire du palmarès des meilleures ventes de livres en France, cette ouverture : « Il y a un phénomène Tesson. » Phénomène à plusieurs titres. Il prend la tête du classement dans la catégorie fiction, ce que n’est pas La panthère des neiges (Gallimard), à moins de considérer que le récit bascule du côté de l’imaginaire à partir du moment où Vincent Munier, photographe, un des compagnons de voyage de Sylvain Tesson au Tibet, fait promettre à celui-ci, « si j’écrivais un livre, de ne pas donner l’appellation exacte des lieux. Ils avaient leurs secrets. Si nous les révélions, des chasseurs viendraient les vider. » La géographie devient alors poésie.
Phénomène aussi depuis que Sylvain Tesson a, hier, reçu le Renaudot (du roman ! décidément !) sans avoir été présent dans aucune sélection préliminaire. Si ces sélections ne servent à rien, autant qu’on nous le dise, on n’en tiendra plus aucun compte. Ou pas davantage que le jury, au moins.
Je ne me plaindrai pas pour autant du choix fait par le Renaudot : il m’a poussé à lire, hier soir et ce matin, La panthère des neiges. Et je n’y trouve que des raisons de m’en réjouir.
Le voyage auquel Munier convie Tesson, après une sorte de test préliminaire qui consiste à guetter des blaireaux en bord de Marne, est à l’opposé de tous les principes auxquels l’écrivain avait tenté de rester fidèle :
C’était la première fois que je me tenais si calmement posté, dans l’espérance d’une rencontre. Je ne me reconnaissais pas ! Jusqu’alors, j’avais couru de la Yakoutie à la Seine-et-Oise, obéissant à trois principes :L’imprévu ne venant jamais à soi, il faut le traquer partout.Le mouvement féconde l’inspiration.L’ennui court moins vite qu’un homme pressé.
Et le voici à découvrir les vertus de l’attente, de la patience, de ne pas savoir si le but du voyage – observer la panthère des neiges – sera atteint. Il n’en est pas prêt pour autant, comme le fut Peter Matthiessen, auteur d’un livre qui porte presque le même titre, Le léopard des neiges, à se satisfaire d’un échec : « Au cours de son séjour au Népal en 1973, Peter Matthiessen n’avait jamais vu la panthère. À qui lui demandait s’il l’avait rencontrée, il répondait : « Non ! N’est-ce pas merveilleux ? » Eh bien non my dear Peter ! ce n’était pas « merveilleux ». Je ne comprenais point qu’on pût se féliciter des déconvenues. C’était une pirouette de l’esprit. Je voulais voir la panthère, j’étais venu pour elle. »
Sylvain Tesson, au cœur de la nature, se sent observé par elle, tenu à l’œil – et pas seulement par une panthère. « Les bêtes sont des gardiens de square, l’homme y joue au cerceau en se croyant le roi. C’était une découverte. Elle n’était pas désagréable. Je savais désormais que je n’étais pas seul. »
La nature de cette nature, si j’ose dire, est d’être là même quand le regard inexpérimenté n’y discerne rien, ou pas grand-chose. Et, dans l’affût qui devrait être non seulement le « mode opératoire » du chasseur (pas celui qui tue, à qui s’en prend plusieurs fois l’auteur, plutôt celui qui regarde pour ne capturer que des images) mais aussi « un style de vie ».
Tout étant dans le Tao (et réciproquement, dirait un écho après lequel on se demanderait si cela a été mal entendu ou, au contraire, bien compris), il suffit d’ouvrir le livre que Sylvain Tesson a emporté. « Agit sans rien attendre. Je me demandais : « attendre, n’est-ce pas déjà agir ? » L’affût n’était-il pas une forme d’action puisqu’il laissait libre voie aux pensées et à l’espoir ? Dans ce cas, la Voie du Tao aurait recommandé de ne rien attendre de l’attente, pensée qui m’aidait à accepter de demeurer là, assis dans la poussière. »
Rien d’un roman, donc, mais un beau livre, qui vaut le détour par les grottes gelées d’où l’on observera le monde autrement.

lundi 4 novembre 2019

La belle surprise du Goncourt, le coup d'éclat du Renaudot

Moi-même, j'y croyais - c'est dire. Amélie Nothomb au Goncourt, c'était plié. Et puis, pas du tout. Et, au final, tant mieux. J'avais aimé Soif, certes. Mais j'avais adoré Tout le monde n'habite pas le monde de la même façon, de Jean-Paul Dubois, qui l'a emporté au deuxième tour par six voix contre quatre. Je vous l'avais écrit ici, où je vous renvoie donc si vous désirez savoir ce que je pense de ce livre.
En revanche, si vous ne connaissez pas l'homme Jean-Paul Dubois, je peux vous glisser ce que j'avais retenu d'une rencontre avec lui. C'était en 1992, il publiait deux livres cette année-là, je n'ai pas l'impression qu'il a changé depuis.


Jean-Paul Dubois n’est pas un écrivain français. Ou peut-être faudrait-il dire, tout simplement, qu’il n’est pas un écrivain parisien – bien que journaliste au Nouvel Observateur, il vit à Toulouse et évite autant que possible la capitale. Ou encore qu’il est, dans sa tête, un gaucher – il faisait, dans son premier livre, un Éloge du gaucher, ce ne devait pas être un hasard.
Atypique et cependant boulimique, le voici avec deux livres cet automne : un roman, Une année sous silence, et un recueil de chroniques, Parfois je ris tout seul. De celui-ci, on voudrait citer un ou deux de ces instantanés drôles ou tragiques, jamais aussi sérieux qu’ils pourraient l’être, jamais aussi légers qu’ils pourraient paraître, mais, si on commence, on n’arrête pas. Car ces 123 petites histoires qui n’en sont pas, pour ne se suivre en rien, ont quand même toutes en commun d’être un regard sur la vie quotidienne, prise de biais, mais il arrive souvent, c’est tant mieux ou tant pis, selon les cas, qu’on s’y reconnaisse. Par un petit détail, par un sujet essentiel, peu importe. Et c’est pour cela que, quand on rit, on rit un peu jaune.
Toujours est-il que Jean-Paul Dubois n’est pas du genre à arborer fièrement, comme un étendard, ses deux livres comme un exploit. Il se dit formé à l’écriture par quinze ans de journalisme, précise que cela ne lui permet pas nécessairement d’écrire bien mais au moins de le faire vite, et rigole à l’idée de l’angoisse devant la page blanche : « Quand vous écrivez un livre, il n’y a aucune contrainte, vous avez le temps que vous voulez, on vous paie pour ça et, moi, la seule chose qui peut m’empêcher d’écrire, c’est la paresse. L’angoisse de la page blanche, je ne connais pas. Je ne dis pas que ça n’existe pas, mais il y a tout un mythe autour de ça… Oui, on peut écrire dans la douleur, mais on écrit. Ce sont des livres, quoi ! » Comprenez : ce ne sont que des livres, après tout !
Mais quand des livres traduisent, comme Une année sous silence, un tel sentiment de désespoir, un tel détachement de la vie, c’est qu’ils représentent, quoi qu’en dise leur auteur, quelque chose d’essentiel.
Paul Miller a le sentiment que sa femme est en train de devenir folle. Les autres pensent que c’est lui qui va mal. Égaré entre ce qu’il croit être la réalité et l’image qu’on lui en renvoie, il se sent de plus en plus exilé de lui-même. Il ne faut pas vingt pages à Jean-Paul Dubois pour raconter tout ce qui s’est passé avant : la distance de plus en plus grande entre Paul Miller et sa femme, puis entre le monde et lui, la mort de sa femme, son installation dans un petit appartement, son déclin dans la hiérarchie sociale…
L’histoire de Paul Miller est terrible, elle est fondamentalement désespérée. Encore faut-il, pour penser cela, qu’on s’accorde avec le sens commun qui détermine comment on peut réussir sa vie et comment on peut la rater. De ce point de vue, il est clair que Paul Miller est un raté. D’ailleurs, il passe entre les mains des psychiatres, ce qui est bien la preuve qu’il est incapable de s’assumer, non ?
Mais là où Jean-Paul Dubois trouve un axe assez solide pour, sinon retourner le point de vue, au moins en faire douter, c’est quand il fait tout raconter par Paul Miller lui-même. La logique s’effondre. Si Miller ne veut plus parler, ce qui représente aux yeux du monde un échec flagrant, une incapacité fondamentale à accepter l’existence des autres, c’est pour lui une victoire, puisqu’il décidera, quand il le voudra, de reprendre la parole. Et ses emplois minables qui paraissent mériter le mépris – ses fils ne se privent d’ailleurs pas de le lui manifester – ne sont-ils pas un moyen de trouver une liberté nouvelle ?
Quand on parle avec Jean-Paul Dubois, il ne commente pas vraiment ses livres. Sans doute parce qu’aucun commentaire n’est nécessaire. Il suffit de passer cette Année sous silence avec Paul Miller, on aura l’impression de lire un romancier américain, au style précis, chirurgical au meilleur sens du mot – parce qu’il entaille la peau et pénètre les chairs afin de donner à voir ce qu’un homme peut avoir de plus intime –, avec cette manière si particulière de mettre sur le même pied, comme pour brouiller les pistes, l’accessoire et l’essentiel, et, au bout du compte, on réalise que même l’accessoire donne accès à l’essentiel…

Au Renaudot, on n'a peur de rien, et surtout pas de balayer le dernier jour les titres qui étaient encore sélectionnés un peu plus tôt. Aucun de ceux-ci n'a résisté au débarquement, porté par je ne sais quel juré, de Sylvain Tesson, dont La panthère des neiges a été choisi au deuxième tour, par six voix contre deux à La part du fils, de Jean-Luc Coatalem, et deux autres à Pourquoi tu danses quand tu marches, d'Abdourahman A. Waberi.
Je ne l'ai pas lu, je ne vous en dirai donc rien, et pas davantage du Renaudot essai, (Très) cher cinéma français, d'Eric Neuhoff, ni du Renaudot poche, Une vieille histoire, nouvelle version, de Jonathan Littell.

mercredi 9 octobre 2019

Femina et Renaudot, on précise


Les deuxièmes sélections des prix Femina et Renaudot ont été annoncées hier, c’est le moment d’observer qui sort, qui rentre, qui reste, bref, les mouvements à travers lesquels on n’essaiera pas encore, parce que ce serait sans espoir, de désigner des favoris…

Le roman français, au Femina, a perdu cinq candidats et candidates : Patrick Autréaux, Bernard Chambaz, Isabelle Desesquelles, Alexandre Labruffe et Anne Pauly. Dommage pour les livres que j’avais lus et aimés – trois d’entre eux, quand même, avec une mention spéciale pour Avant que j’oublie, d’Anne Pauly. Je note qu’ils disparaissent en même temps de toutes les listes, puisqu’ils n’avaient été retenus que par le Femina.
Seize moins cinq égalent onze : Nathacha Appanah, Dominique Barbéris, Michaël Ferrier, Claudie Hunzinger, Victor Jestin, Luc Lang, Victoria Mas, Sylvain Prudhomme, Alexis Ragougneau, Monica Sabolo et Karine Tuil.

Dans la même catégorie, le Renaudot a été plus radical en enlevant la moitié des titres de la première sélection. Au revoir à Kaouther Adimi, Santiago H. Amigorena, Aurélien Bellanger, Michaël Ferrier, Hubert Haddad, Victor Jestin, Vincent Message et Alexis Michalik. Seuls, parmi eux, conservent des chances ailleurs, Santiago H. Amigorena (Goncourt et Médicis), Michaël Ferrier (Femina, on vient de le voir) et Victor Jestin (Femina et Médicis).
En attendant une troisième sélection, le prix se jouera donc entre Nathacha Appanah, Emma Becker, Jean-Luc Coatalem, Lenka Hornakova-Civade, Victoria Mas, Jean-Noël Orengo, Sylvain Prudhomme et Addourahman A. Waberi.
Saurez-vous retrouver les trois noms en commun entre le Femina et le Renaudot ?

Renaudot et Femina attribuent aussi des prix de l’essai, mais la sélection donnée pour le Femina est la première (13 titres) tandis que celle du Renaudot est la deuxième (6, au lieu de 9 auparavant). On se contentera de signaler que Jean-Michel Delacomptée est le seul auteur retenu par les deux jurys, pour son Le Bruyère, portrait de nous-même (Laffont).

Le roman étranger ne concerne, en revanche, que le Femina – on ne lit pas dans les étranges langues étrangères, même après traduction, au Renaudot. Il y avait 11 titres dans la première sélection, il y en a 10 dans la deuxième, mais pour montrer qu’on a bossé quand même, on ne s’est pas contenté d’écarter un livre. Trois, en fait, ceux de Nina Allan, Sergueï Lebedev et Maggie Nelson.
Et non, il n’y a pas d’erreur dans la soustraction puisque deux nouveaux, Jonathan Coe et Diana Evans (voilà qui me réjouit) ont fait leur apparition aux côtés d’Ahmet Altan, Giosuè Calaciura, Arno Geiger, Chris Kraus, Sigrid Nunez, Edna O’Brien, Paolo Rumiz et Manuel Vilas. Recomptez : cela fait dix.

Tout cela est à suivre, bien entendu.

mardi 3 septembre 2019

La première sélection du Renaudot

Cela n'a l'air de rien, mais le jury du Prix Renaudot vient de griller la politesse à celui du Goncourt. On n'en est pas (encore) à prévoir que, le 4 novembre, chez Drouant, le Renaudot sera annoncé avant le Goncourt, mais la publication, tard dans la soirée d'hier, de la sélection du premier prix cité, a été avancée par rapport à la date (de demain) annoncée par les agendas de tous les commentateurs de la vie littéraire parisienne...
25 titres ont été retenus, pour deux tiers environ des romans et les 9 autres sont donc des essais. Il y manque quelques stars de la rentrée littéraire, autre signe d'indépendance - et on repêche même un essai paru en novembre 2018, celui de Sophie des Déserts - la rentrée dure de plus en plus longtemps...
Côté romanciers et romancières, celles-ci ne sont que cinq, trois premiers romans sortent du lot (ceux de Victor Jestin, Victoria Mas et Alexis Michalik) et le groupe Madrigall occupe près de la moitié des places disponibles.
Bon, c'est le Renaudot, n'oublions pas que ce jury ne craint pas les soubresauts, les écarts, les surprises et que, par conséquent, cette première sélection est purement indicative. J'y mets en vedette le roman d'Hubert Haddad parce que je l'ai beaucoup aimé et que je viens d'interviewer cet auteur - ce sera à lire samedi dans Le Soir.

Romans

  • Kaouther Adimi. Les petits de Décembre (Seuil)
  • Santiago H. Amigorena. Le ghetto intérieur (POL)
  • Nathacha Appanah. Le ciel par-dessus le toit (Gallimard)
  • Emma Becker. La Maison (Flammarion)
  • Aurélien Bellanger. Le continent de la douceur (Gallimard)
  • Jean-Luc Coatalem. La part du fils (Stock)
  • Michael Ferrier. Scrabble (Mercure de France)
  • Hubert Haddad. Un monstre et un chaos (Zulma)
  • Lenka Hornakova-Civade. La symphonie du nouveau monde (Alma)
  • Victor Jestin. La chaleur (Flammarion)
  • Victoria Mas. Le bal des folles (Albin Michel)
  • Vincent Message. Cora dans la spirale (Seuil)
  • Alexis Michalik . Loin (Albin Michel)
  • Jean-Noël Orengo. Les jungles rouges (Grasset)
  • Sylvain Prudhomme. Par les routes (Gallimard)
  • Abdourahman A. Waberi. Pourquoi tu danses quand tu marches? (J-C. Lattès)

Essais

  • Brigitte Benkemoun. Je suis le carnet de Dora Maar (Stock)
  • Charles Dantzig. Dictionnaire égoïste de la littérature mondiale (Grasset)
  • Jean-Michel Delacomptée. La Bruyère, portrait de nous-mêmes (Robert Laffont)
  • Sophie des Déserts. Le dernier roi soleil (Grasset/Fayard)
  • Quentin Jardon. Alexandria : Les pionniers oubliés du web (Gallimard)
  • Emmanuelle Lambert. Giono, furioso (Stock)
  • Félix Macherez. Au pays des rêves noirs : Antonin Arthaud au Mexique (Equateurs)
  • Eric Neuhoff. (Très) cher cinéma français (Albin Michel)
  • Martine de Rabaudy. A l'absente (Gallimard)

mercredi 7 novembre 2018

Prix Renaudot : Charlie Hebdo et Olivia de Lamberterie

Il faut s'attendre à tout quand le jury du Renaudot n'est pas trop certain de ce qu'il veut faire. David Diop écarté du Goncourt, on aurait trouvé tout naturel de le voir récupéré par le Renaudot, mais non. Philippe Lançon couronné par le Femina, on croyait que le Renaudot allait faire silence sur son cas, mais non, non plus: un Prix spécial a été décerné au Lambeau, pourquoi pas?
La connotation Charlie Hebdo est forte cette année puisque les jurés sont allés rechercher, dans une sélection antérieure, le livre de Valérie Manteau qu'ils avaient écarté ensuite. Le sillon (Le Tripode) est donc l'inattendu lauréat 2018. Comme je ne l'ai pas lu et que je n'ai pas le livre, je ne vous en dirai rien. Sinon que la présence de Charlie Hebdo aura été forte cette année: Valérie Manteau y avait travaillé de 2009 à 2013 - avant les faits tragiques qui constituent le début du livre de Philippe Lançon, donc. Mais comment ne pas penser à ce rapprochement?
Un Renaudot poche a aussi été attribué à Salim Bachi pour Dieu, Allah, moi et les autres (Folio).
Le Renaudot essai me réjouit puisqu'il couronne le très beau livre qu'Olivia de Lamberterie a consacré à son frère Alex, mort il y a trois ans. Je vous offre donc l'article-entretien que j'avais donné au Soir.


Depuis le début du siècle, Olivia de Lamberterie lit des livres et en parle, dans Elle et ailleurs. Cette année, elle publie à son tour un récit chaleureux, triste et drôle à la fois, suscité par la mort de son frère en 2015. Avec toutes mes sympathies, le titre, fait référence à Françoise Sagan qui, mauvaise en anglais mais invitée aux Etats-Unis pour y présenter Bonjour tristesse en 1955, dédicaçait son roman en y écrivant : With all my sympathy, sans savoir qu’elle adressait ainsi ses condoléances aux lecteurs. Olivia de Lamberterie a retrouvé ce faux ami linguistique quand elle est arrivée au Québec pour enterrer son frère. Un clin d’œil parmi d’autres dans un texte déchirant où le sourire jaillit à chaque page.
Alex s’est suicidé. « Le suicide est encore tabou dans notre société où plus rien ne l’est », nous dit la nouvelle écrivaine, touchée par les réactions de lecteurs – et « bouleversée » d’abord par celle de Jérôme Garcin qui, au Masque et la plume, avant la sortie de l’ouvrage, avait dit tout le bien qu’il en pensait. « Je ne m’attendais pas à cet accueil, beaucoup de lecteurs confrontés au suicide dans leur famille viennent me parler. Beaucoup de gens qui ont traversé des deuils me confient également que mes mots leur ont fait du bien. »
Il y a longtemps que vous vous occupez des livres des autres. N’aviez-vous jamais éprouvé le désir de passer de l’autre côté de la barrière ?
Non, vraiment pas. Les livres des autres me suffisaient, j’adore lire et essayer de partager mes enthousiasmes, donner l’envie de courir à la librairie. Trouver les mots justes, dans une critique pour Elle, trouver le fil, dans une chronique de Télématin, qui va donner envie aux téléspectateurs de lever le nez de leur café pour écouter ce que je dis ! Et puis, vivre me suffisait. J’avais une existence bien remplie, parfois trop remplie, c’est une joie de lire tout le temps, mais c’est aussi une activité chronophage. Et puis qu’avais-je à dire qui méritait d’être imprimé ?
Sur un sujet tragique, vous avez écrit un texte devant lequel on rit souvent. C’est la « nouvelle façon d’être tristes » que vous évoquez ? Il y en a d’autres illustrations, d’ailleurs.
D’abord, j’aime ce genre de littérature, une manière de raconter des choses graves de manière légère, et en la matière, Françoise Sagan est championne du monde. Je suis toujours étonnée de la manière dont on la traite, sa vie à toute allure, pieds nus, occulte le tragique de son œuvre. Bonjour tristesse, dont j’avais posé un exemplaire sur mon bureau, était ma boussole. Et puis, mon frère était très drôle, et même si la mélancolie a fini par le vaincre, je voulais que ce livre soit empreint de sa gaité. Enfin, même si j’étais transpercée de chagrin, je ne voulais pas devenir une personne ou une apprentie auteure sinistre. Oui, je voulais inventer une manière joyeuse d’être triste. Oui, on peut être triste et heureux à la fois.
Vous donnez l’impression de mettre les choses à distance et, en même temps, elles sont vécues avec une telle intensité qu’il n’y a aucune distance. Ce double mouvement était-il volontaire ?
J’ai très vite eu l’idée, en travaillant sur ce texte, d’une écriture en deux mouvements : raconter à la fois la mort inéluctable de mon frère et la manière dont elle allait nous clouer, et en même temps dire le retour vers la possibilité du bonheur. La douleur vous saisit, vous mord au cœur, et pourtant la vie continue, avec ses palpitations, ses élans. Je déteste le cynisme mais je pense qu’une de seules manières d’avancer consiste à saisir le comique de l’existence. Traquer la drôlerie, ne pas vivre le nez sur le guidon de l’existence me semble une manière saine d’avancer.
Vous aimez, écrivez-vous, « que les morts fassent partie de nos vies de toutes les manières possibles, drôles et folles. » Cela ne ressemble pas à la manière prudente dont on se protège des disparus (ou de leur disparition ?). Mais vous ne donnez pas l’impression d’être prudente…
Comment vivre avec les morts en bonne compagnie ? C’est une question qui mérite d’être posée et je ne comprends pas qu’on ne se la pose pas davantage. Pour moi, le monde ne se divise pas entre les vivants et les morts. Mon frère continue de faire partie de ma vie, je ne crois pas être zinzin en disant que la réalité ne s’arrête pas au monde visible. Je crois dur comme fer à cette phrase de Pascal Quignard : « Tout ce que nos yeux ne peuvent voir et que nos mains ne peuvent pas toucher n’est pas absent du monde. » Et puis, vous avez raison, j’ai peur de tout mais je ne suis pas prudente !
Il y a une expression que les imbéciles, dites-vous, répètent en boucle : « je devrais faire mon deuil ». Les gens croient vous faire du bien… mais est-ce de la bêtise ou de la maladresse ?
De la psychologie de pacotille. Faire son deuil, c’est une expression aussi laide que « faire passer un enfant ». Je ne crois pas qu’il faille faire son deuil, mais le vivre. Je voulais « me rouler » dans le chagrin, selon cette expression québécoise que j’adore. En expérimenter chaque particule, chaque recoin, pour le vivre pleinement, et finir par l’apprivoiser. Mettre à distance la souffrance, pratiquer « la résilience », ce mot tellement galvaudé, me semble dangereux, elle finit toujours par vous revenir à la figure telle un boomerang. Il m’a semblé aussi qu’il y avait des moments de sincérité absolue dans le deuil, qui valaient la peine d’être vécus. Je préfère une tristesse vraie à une joie fausse.

jeudi 1 novembre 2018

Prix Renaudot, dernière ligne droite

Tardivement, hier soir, le jury du Renaudot a rendu son avant-dernière copie, celle qui précède la proclamation mercredi prochain (à une heure plus raisonnable puisque l'annonce se fera dans la foulée de celle du Goncourt).
Les romans d'Anton Beraber, Adeline Dieudonné, Stéphane Hoffmann et Vanessa Schneider, deux premiers romans, deux femmes (et Stéphane Hoffmann, ni primo-romancier ni femme) ont disparu. Les favoris logiques risquent d'être choisis par d'autres jurys avant la décision du Renaudot: Philippe Lançon par le Femina, lundi, et David Diop, mais c'est moins sûr pour celui-ci, par le Goncourt. Aucun premier roman ne sera en tout cas couronné, sauf surprise (et des surprises, il y en a parfois dans ce jury), par le Renaudot du roman français. Voici la dernière sélection:
  • David Diop. Frère d'âme (Seuil)
  • Philippe Lançon. Le lambeau (Gallimard)
  • Gilles Martin-Chauffier. L'ère des suspects (Grasset)
  • Diane Mazloum. L'âge d'or (Lattès)
  • Pierre Notte. Quitter le rang des assassins (Gallimard)

Pour le Renaudot de l'essai, attribué en même temps, j'aimerais beaucoup, à titre personnel, qu'Olivia de Lamberterie l'emporte - mais ce que je dis n'a guère de sens puisque je n'ai pas lu les deux autres ouvrages sélectionnés, où ne se trouvent plus les livres de Michelle Perrot, Joann Sfar et Marc Weitzmann. Ceux qui restent:
  • Robert Colonna d'Istria. Une famille corse (Plon)
  • Olivia de Lamberterie. Avec toutes mes sympathies (Stock)
  • Nathalie Piégay. Une femme invisible (Le Rocher)

jeudi 4 octobre 2018

Sélections partout, décisions nulle part

Le titre de cette note est trompeur - mais il fallait bien vous réveiller ce matin, non?
En effet, on attend aujourd'hui la proclamation du Prix Landerneau des lecteurs, pour lequel quatre romans sont restés en piste: ceux de Sophie Divry, Carole Fives, Serge Joncour et Pascal Manoukian.
Mais, comme on sait, l'artillerie lourde se met lentement en place pour ajuster son tir en vue de novembre, mois de l'anniversaire de l'armistice et la grande distribution (pas encore des soldes, on l'espère).

Le Prix Renaudot a donc donné sa deuxième sélection de romans français et d'essais. Côté fiction, Adrien Bosc, Michael Ferrier, Mark Greene, Cloé Korman, Marco Koskas, Valérie Manteau, Frank Maubert et Jennifer Richard ont été écartés de la première liste, il reste donc neuf titres que vous allez découvrir tout de suite. Côté non-fiction, à première vue, il y a peu de changements: six titres au lieu de sept. Mais, en réalité, la sélection a été complètement chamboulée puisque quatre livres ont disparus (ceux de Pierre Adrian et Philibert Humm, Pierre Guyotat, Annie Lebrun et Jean-Paul Mari). Ils ont été remplacés, à parts presque égales, par les ouvrages de Michelle Perrot, Nathalie Piégay et Marc Weitzmann. Récapitulons, avant une dernière sélection qui devrait être annoncée le 30 octobre (proclamation le 7 novembre).

Romans
  • Anton Beraber. la grande idée (Gallimard)
  • Adeline Dieudonné. La vraie vie (L'Iconoclaste)
  • David Diop. Frère d'âme (Seuil)
  • Stéphane Hoffmann. Les belles ambitieuses (Albin Michel)
  • Philippe Lançon. Le lambeau (Gallimard)
  • Gilles Martin-Chauffier. L'ère des suspects (Grasset)
  • Diane Mazloum. L'âge d'or (Lattès)
  • Pierre Notte. Quitter le rang des assassins (Gallimard)
  • Vanessa Schneider. Tu t'appelais Maria Schneider (Grasset)

Essais
  • Robert Colonna d'Istria. Une famille corse (Plon)
  • Olivia de Lamberterie. Avec toutes mes sympathies (Stock)
  • Michelle Perrot. Sand à Nohant (Seuil)
  • Piégay, Nathalie. Une femme invisible (Le Rocher)
  • Joann Sfar. Modèle vivant (Albin Michel)
  • Marc Weitzmann. Un temps pour haïr (Grasset)
Le Prix Jean Giono, attribué je ne sais quand (il était question du 9 novembre, voilà qu'à cette date semble maintenant prévue une dernière sélection), conserve cinq ouvrages (dont l'un, celui de Catherine Poulain, ne sort qu'aujourd'hui):
  • Paul Greveillac. Maîtres et esclaves (Gallimard)
  • Serge Joncour. Chien-Loup (Flammarion)
  • Daniel Picouly. Quatre-vingt-dix secondes (Albin Michel)
  • Catherine Poulain. Le cœur blanc (L'Olivier)
  • Thomas B. Reverdy. L'hiver du mécontentement (Flammarion)

Enfin (pour l'instant), le Prix du Premier roman a retenu dix œuvres écrites en français et cinq en étranger (en barbare, d'une certaine manière, et encore, je ne relève pas les prénoms, y compris dans la première des deux listes). Décision le 8 novembre, au sein de cette sélection:

Romans français
  • Meryem Alaoui. La vérité sort de la bouche du cheval (Gallimard)
  • Inès Bayard. Le malheur du bas, Albin Michel
  • Anton Beraber, La grande Idée (Gallimard)
  • Camille Brunel. La guérilla des animaux (Alma)
  • Estelle-Sarah Bulle. Là où les chiens aboient par la queue (Liana Levi)
  • Julien Cabocel. Bazaar (L'Iconoclaste)
  • Pauline Delabroy-Allard. Ça raconte Sarah (Minuit)
  • Hector Mathis. K.O. (Buchet-Chastel.)
  • Clélia Renucci. Concours pour le paradis. (Albin Michel)
  • Marie Rouzin. Circulus (Serge Safran)

Romans étrangers
  • Ruby Namdar. La maison de ruines (Belfond)
  • Lisa Halliday. Asymétrie (Gallimard)
  • Taszio Koelb. Made in Trenton (Buchet-Chastel)
  • Shih-Li Kow. La somme de nos folies (Zulma)
  • Itamar Orlev. Voyou (Seuil)

mardi 4 septembre 2018

Les choses sérieuses commencent avec le Renaudot

On voudrait bien que les prix littéraires les plus importants soient, en toute simplicité, ceux qui couronnent les meilleurs livres. On sait que ce n'est pas si simple et que les récompenses historiques ont un poids que leurs cadets ne possèdent pas toujours, quoique les choses changent un peu à la fois.
La première sélection du Prix Renaudot était donc très attendue ce soir, presque autant que celle du Goncourt qui suivra vendredi.
Le premier roman y fait de la résistance avec Anton Beraber et une Adeline Dieudonné de plus en plus courtisée (ça ne me déplaît pas), Gallimard ne perd pas ses bonnes habitudes, Grasset et le Seuil non plus, Albin Michel n'est pas oublié contrairement à Actes Sud, sauf par la bande, si j'ose dire, à travers le nom, en forme de gag, de l'éditeur du roman de Marco Koskas dont je ne sais absolument rien et dont mes libraires habituels ignorent l'existence. Il y a là un petit mystère levé par Amazon chez qui il semble, si j'ai bien compris, avoir été auto-édité. On verra ça plus tard...
S'il y avait une justice, Philippe Lançon n'aurait pas de concurrents à la taille de son Lambeau. Mais y a-t-il une justice? L'avenir nous le dira, d'abord lors des prochaines sélections.

Romans
  • Anton Beraber. la grande idée (Gallimard)
  • Adrien Bosc. Capitaine (Stock)
  • Adeline Dieudonné. La vraie vie (L'Iconoclaste)
  • David Diop. Frère d'âme (Seuil)
  • Gilles Martin-Chauffier. L'ère des suspects (Grasset)
  • Michael Ferrier. François, portrait d'un absent (Gallimard)
  • Mark Greene. Federica Ber (Grasset)
  • Stéphane Hoffmann. Les belles ambitieuses (Albin Michel)
  • Cloé Korman. Midi (Seuil)
  • Marco Koskas. Bande de Français (Galligrassud)
  • Philippe Lançon. Le lambeau (Gallimard)
  • Valérie Manteau. Le sillon (Le Tripode)
  • Frank Maubert. L'eau qui passe (Gallimard)
  • Diane Mazloum. L'âge d'or (Lattès)
  • Pierre Notte. Quitter le rang des assassins (Gallimard)
  • Jennifer Richard. Il est à toi ce beau pays (Albin Michel)
  • Vanessa Schneider. Tu t'appelais Maria Schneider (Grasset)
Essais
  • Pierre Adrian et Philibert Humm. Le tour de France par deux enfants d'aujourd'hui (Equateurs)
  • Robert Colonna d'Istria. Une famille corse (Plon)
  • Pierre Guyotat. Idiotie (Grasset)
  • Olivia de Lamberterie. Avec toutes mes sympathies (Stock)
  • Annie Lebrun. Ce qui n'a pas de prix (Stock)
  • Jean-Paul Mari. En dérivant avec Ulysse (Lattès)
  • Joann Sfar. Modèle vivant (Albin Michel)

lundi 6 novembre 2017

Le Renaudot à Olivier Guez

Avant l'annonce du Goncourt, Le Point a grillé tout le monde en présentant Olivier Guez, chroniqueur il est vrai dans ses colonnes, comme Lauréat du Prix Renaudot. Son roman La disparition de Josef Mengele est paru chez Grasset à la rentrée.
La confrontation avec une incarnation du mal peut être éprouvante. Olivier Guez, en écrivant La disparition de Josef Mengele, a traversé cette épreuve. Au tour maintenant du lecteur, qui découvre le médecin nazi en Amérique du Sud dans ses années d’exil, à partir de 1949. Il multiplie les identités, bénéficie de complicités diverses, connaît une certaine fortune avant de sombrer. Mais jamais il ne manifeste de remords. Accompagné de ses instruments de torture et de quelques reliques de ses expériences, il se sent au contraire injustement condamné par ceux qui l’accusent. Un incompris, voilà comment se sent l’homme qu’on accompagne jusqu’à sa mort. Bien sûr, on ne le comprendra pas. Et cela vaut probablement mieux.
En lisant votre roman, on se pose en permanence deux questions. La première est extérieure au livre, mais vous avez dû vous la poser : comment devient-on Josef Mengele ?
D’après ce que j’ai lu, son père était très absent. Ce n’est pas pour ça qu’on devient un criminel contre l’humanité, mais ça définit une psychologie. Ensuite, il y a bien évidemment l’influence du contexte historique. Il appartient à cette génération de garçons ayant grandi pendant et après la Première Guerre mondiale. Il est le prototype du jeune homme ambitieux de l’époque. Il faut comprendre que le nazisme est un régime entièrement fondé sur la biologie, c’est une bio-politique. Et, lorsque vous êtes un jeune médecin, vous appartenez à l’élite de l’élite du régime, dans un nouveau cadre. Mengele a une responsabilité individuelle, mais il ne faut pas oublier que c’est son directeur de thèse qui lui propose d’aller à Auschwitz. Après, c’est lui qui accepte…
La seconde question obsédante en cours de lecture, c’est : comment reste-t-on Josef Mengele, sans remords ?
Il reste fidèle à sa vision du monde.
La dernière confrontation avec son fils est éclairante. A-t-elle eu lieu ou bien est-une une liberté romanesque ?
Non, elle a eu lieu. A partir du moment où je parle de Josef Mengele dans un livre, je suis obligé de suivre et de respecter au maximum la vérité historique. Sinon je fais comme Joseph Littell, et je crée un héros dans le genre des Bienveillantes, un personnage composite où il a pris un peu à l’un et à l’autre.
En même temps, il reste des zones d’ombre que seule la forme romanesque permettait d’approcher…
Il y a très peu de choses que j’ai inventées. Je vous donne un exemple. D’après tout ce que j’ai lu, je suis convaincu que Mengele a eu une relation avec Gitta Stammer, la Hongroise. Après coup, je n’en sais rien et personne ne le saura jamais. Le romancier s’empare de cette histoire, mais je ne l’ai pas inventé. C’est ce que Truman Capote appelait un roman de non-fiction. Par ailleurs, je ne sais pas vraiment à quoi il pense sur le pont du North King quand il arrive à Buenos Aires et je l’imagine. Voilà aussi pourquoi c’est un roman.
Aussi peut-être parce que la traque de Mengele se fait en partie après sa mort, comme une chasse au fantôme ?
Oui, il est mort, personne ne le sait et c’est à ce moment-là qu’on se met véritablement à le chercher. C’est proprement hallucinant dans cette trajectoire. Avec une morale de l’histoire étonnante, quand les derniers os de Mengele sont confiés à la science.
N’avez-vous pas éprouvé, à certains moments, du dégoût pour le personnage, et une envie de vous en détourner ?
Il y a eu trois phases. Jusqu’à présent, je m’étais intéressé aux victimes, à des héros positifs. Mais, en écrivant le scénario de Fritz Bauer, un héros allemand, j’ai beaucoup lu sur l’Argentine des années 50, je suis à plusieurs reprises tombé sur Mengele. Je savais comme tout le monde qu’il n’avait pas été arrêté et je me suis demandé ce qu’avait été sa vie, sur laquelle beaucoup d’histoires avaient circulé. C’était plutôt excitant. Ensuite, j’ai tourné autour. Quand il a fallu monter sur le ring, ça a été terrible ! J’ai eu l’impression de devenir la marionnette de Mengele. Et puis, à partir du moment où j’ai compris comment j’allais raconter cette histoire-là, dix ans de dolce vita et vingt ans de chute abyssale, j’ai repris le dessus sur lui.

Par ailleurs, le Renaudot essai va à Justine Augier pour De l'ardeur (Actes Sud, à la fête aujourd'hui), un document poignant sur la Syrie d'aujourd'hui et plus particulièrement sur une femme avocate, journaliste, activiste des droits de l'homme, disparue depuis presque quatre ans, Razan Zaitouneh.
Et le Renaudot poche confirme l'existence de la filière entre l'autoédition et l'édition traditionnelle, Louisiane C. Dor ayant publié d'abord Les méduses ont-elles sommeil? chez Amazon avant d'être repérée par Gallimard et d'entrer cette année dans la catalogue Folio.

mercredi 1 novembre 2017

Le Renaudot sélectionne, pas le Médicis

Les dernières sélections sont toutes arrivées, les décisions tomberont la semaine prochaine, en même temps que les dernières têtes. Le jury du Prix Renaudot, attribué lundi comme le Goncourt, a réduit ses listes à cinq romans et trois essais. On n'affirmera pas pour autant y voir plus clair. Toujours est-il que, du côté du roman, aucun titre n'est en commun avec la dernière sélection du Goncourt. Ce doit être exceptionnel, même si je n'ai pas vraiment vérifié ce qui s'était passé ces dernières années.

Romans
  • Mahi Binebine. Le fou du roi (Stock)
  • Olivier Guez. La disparition de Josef Mengele (Grasset)
  • David Lopez. Fief (Seuil)
  • Patricia Reznikov. Le songe du photographe (Albin Michel)
  • Anne-Sophie Stefanini. Nos années rouges (Gallimard)
Essais
  • Justine Augier. De l’ardeur (Actes Sud)
  • Salim Bachi. Dieu, Allah, moi et les autres (Gallimard)
  • Jean-Luc Coatalem. Mes pas vont ailleurs (Stock)
En revanche, la réunion du jury du Prix Médicis a abouti à une absence de décision. La deuxième sélection est restée la troisième. Il semble bien difficile de réunir les membres de cette équipe assez dissipée en 2017...

mercredi 4 octobre 2017

Prix Jean Giono et Renaudot, l'heure du rangement

Le perdant de la journée d'hier s'appelle, et j'en suis aussi étonné que marri, François-Henri Désérable, dont Un certain M. Piekielny (Gallimard) fait les frais des deuxièmes sélections tant au Prix Jean Giono qu'au Prix Renaudot. Parmi les favoris désignés grâce aux premières sélections, il est le seul à subir cette double élimination. Monica Sabolo est écartée du Jean Giono, mais elle n'était pas sélectionnée pour le Renaudot. Alice Zeniter sort au Renaudot mais reste au Jean Giono.
Pour le jury de ce prix, il ne reste plus qu'une réunion, destinée à choisir un livre, un seul, le 26 octobre. Outre Alice Zeniter, Olivier Guez et Frédéric Verger sont encore en lice. Je n'ai pas lu encore Les rêveuses, mais le premier roman de Frédéric Verger, Arden, m'avait enchanté, et la saison ne se terminera pas sans le deuxième, dont j'espère tirer grand plaisir.
Le jury du Renaudot réserve, chaque année, une surprise, voire plusieurs. 2017 ne faillit pas à cette règle puisqu'on constate, dans la deuxième sélection, une entrée. Une belle entrée: Les vacances, de Julie Wolkenstein (P.O.L.) est un roman où se croisent Eric Rohmer et la comtesse de Ségur, ainsi que deux universitaires bien différents - une femme d'un certain âge en fin de carrière, un homme jeune travaillant à sa thèse, elle est la littéraire, il est le cinéphile. C'est mené avec allégresse.
Par ailleurs, Jean-Luc Coatalem glisse logiquement de la sélection des romans à celle de l'essai, d'où Leïla Slimani disparaît. Il reste huit romans et quatre essais, la troisième sélection sera annoncée le 31 octobre et les lauréats, le 6 novembre.

Prix Jean Giono
  • Olivier Guez. La disparition de Josef Mengele (Grasset)
  • Frédéric Verger. Les rêveuses (Gallimard)
  • Alice Zeniter. L’art de perdre (Flammarion)
Prix Renaudot

Romans
  • Kaouther Adimi. Nos richesses (Seuil)
  • Mahi Binebine. Le fou du roi (Stock)
  • Olivier Guez. La disparition de Josef Mengele (Grasset)
  • Philippe Jaenada. La serpe (Julliard)
  • David Lopez. Fief (Seuil)
  • Patricia Reznikov. Le songe du photographe (Albin Michel)
  • Anne-Sophie Stefanini. Nos années rouges (Gallimard)
  • Julie Wolkenstein. Les vacances (P.O.L.) nouveau
Essais
  • Justine Augier. De l’ardeur (Actes Sud)
  • Salim Bachi. Dieu, Allah, moi et les autres (Gallimard)
  • Jean-Luc Coatalem. Mes pas vont ailleurs (Stock) déplacé de la sélection romans
  • Jean-René Van der Plaetsen. La nostalgie de l’honneur (Grasset)

lundi 4 septembre 2017

Le Renaudot lance le bal...

... ou les hostilités, c'est selon. Toujours est-il que le jury du Prix Renaudot a été le premier, aujourd'hui, à dégainer sa sélection pour la proclamation encore lointaine, mais on y sera plus vite que vous ne le pensez, du 6 novembre. 17 romans, 4 essais, et comme d'habitude il n'y a pas de sélection pour les poches, j'imagine qu'un juré, le jour de la délibération, arrive avec un livre (de poche) sous le coude et, comme il sera le seul à y avoir pensé, ce sera celui-là.
Deux romans seulement ont survécu aux vacances d'été, avant lesquelles ils étaient parus: ceux de Mahi Binebine et d'Anne-Sophie Stefanini. Le premier est l'un des trois romanciers venus d'une région du monde où l'on parle plutôt arabe, avec Kaouther Adimi et Charif Majdalani - ils sont même la moitié des essayistes de cette origine, Leïla Slimani et Salim Bachi.
Six femmes constituent un bon tiers de l'effectif. Deux premiers romans seulement ont été retenus, ceux d'Eva Ionesco et de David Lopez.
Eva Ionesco est publiée chez Grasset qui fait un tir groupé avec quatre romans et un essai. Gallimard est représenté deux fois pour le roman (et une pour l'essai), comme le Seuil et Stock. Pour tout savoir de la sélection, la voici intégralement (et les autres nouvelles des prix littéraires sont dans la page que je leur consacre au fur et à mesure qu'arrivent les informations).

Romans
  • Kaouther Adimi. Nos richesses (Seuil)
  • Yves Bichet. Indocile (Mercure de France)
  • Mahi Binebine. Le fou du roi (Stock)
  • Jean-Luc Coatalem. Mes pas vont ailleurs (Stock)
  • François-Henri Désérable. Un certain M. Piekielny (Gallimard)
  • Pauline Dreyfus. Le déjeuner des barricades (Grasset)
  • Olivier Guez. La disparition de Josef Mengele (Grasset)
  • Eva Ionesco. Innocence (Grasset)
  • Philippe Jaenada. La serpe (Julliard)
  • Philippe Lacoche. Le chemin des fugues (Rocher)
  • Hervé Le Tellier. Toutes les familles heureuses (Lattès)
  • David Lopez. Fief (Seuil)
  • Charif Majdalani. L'empereur à pied (Seuil)
  • Patricia Reznikov. Le songe du photographe (Albin Michel)
  • Daniel Rondeau. Mécaniques du chaos (Grasset)
  • Anne-Sophie Stefanini. Nos années rouges (Gallimard)
  • Alice Zeniter. L’art de perdre (Flammarion)

Essais
  • Justine Augier. De l’ardeur (Actes Sud)
  • Salim Bachi. Dieu, Allah, moi et les autres (Gallimard)
  • Leïla Slimani. Sexes et mensonges (Les Arènes)
  • Jean-René Van der Plaetsen. La nostalgie de l’honneur (Grasset)

jeudi 3 novembre 2016

Et le Renaudot pour Yasmina Reza

Deuxième femme du jour, Yasmina Reza (mon pronostic de ce matin également), reçoit donc le Renaudot pour Babylone.
C’est un roman construit sur des images. Elles sont puisées, l’une d’entre elles en particulier, dans un album de photographies de Robert Frank, The Americans, « le livre le plus triste de la terre » pour la narratrice, soixante-deux ans et une histoire peut-être encore plus triste à raconter dans Babylone, le nouveau livre de Yasmina Reza. Il tient un peu du Dieu du carnage, une de ses pièces de théâtre, adaptée au cinéma par Roman Polanski sous le titre Carnage : des personnes plutôt normales, réputées saines d’esprit, se trouvent emportées par des forces qui les dépassent et ça dégénère.
Dans Babylone, on va jusqu’au crime, alors que rien ne semblait l’annoncer. Pas même cette photo de Robert Frank qui obsède l’héroïne, à laquelle elle reviendra plusieurs fois et dont la description constitue l’ouverture du roman : un homme en costume cravate, debout contre un mur dans une rue de Los Angeles en 1955, distribuant des bulletins religieux dont probablement – ici commence l’interprétation de la photographie – presque personne ne veut. L’image, venue du passé, rappelle des souvenirs plus personnels, quand la narratrice avait dix-sept ans. Les souvenirs ne sont pas tristes. Ce qui est triste, c’est de penser qu’à l’époque, « on ne savait pas que c’était irréversible. »
On voudrait continuer avec les images, parce que si on se met à raconter ce qui se passe dans Babylone, vous allez comprendre trop vite à quel point ce livre, plus triste que drôle en effet, malgré des moments assez piquants, est surtout un condensé de notre humanité paradoxale. Une autre image, donc, plus tard dans la nuit et dans le roman : cette femme de 62 ans est assise sur l’escalier dans le hall de l’immeuble, à côté d’un voisin, Jean-Lino, qu’elle aime bien et à qui elle a emprunté des chaises dans le cours de la journée, histoire de donner une place à chaque invité de sa fête de printemps. Accessoirement, ils semblent monter la garde près d’une grande valise rouge. Dans la valise, il y a le corps de Lydie, l’épouse de Jean-Lino que celui-ci a étranglée quand ils sont rentrés chez eux après la soirée où tout le monde s’amusait, en apparence. On a l’impression d’y être avec eux. Sans savoir, pas plus qu’eux, ce qu’il faut faire. Appeler la police, oui, comme l’avait dit Pierre, le mari de la narratrice. Mais, depuis, Pierre est allé se recoucher, il dort…
Même romancière, Yasmina Reza reste une formidable dramaturge, capable de jeter les uns contre les autres des personnages qui n’ont rien à se reprocher, enfin, pas grand-chose, mais qui sont néanmoins capables de se retrouver pleurant « aux rives des fleuves Babylone », et quand même par leur faute.

Goncourt, Renaudot, a voté

On ne m'a rien demandé, ce n'est pas une raison pour ne pas donner mon avis. Donc, cette nuit et ce matin, j'ai terminé la lecture des derniers romans sélectionnés pour le Goncourt et le Renaudot que je n'avais pas encore ouverts, et je peux donc maintenant, à quelques heures des résultats officiels, fournir des arguments pour choisir. Voici donc, en procédant par élimination.

Le Goncourt ne peut pas aller à Catherine Cusset (L'autre qu'on adorait, Gallimard). Cette femme écrivaine (dans le livre) qui s'appelle Catherine, et dont la vie et l'oeuvre ressemblent beaucoup à celles de Cusset Catherine, observe son ami déprimer et foncer dans le mur. Elle raconte ça à peu près comme si elle établissait une liste de courses à faire. Et elle dit d'elle-même: "J'ai un certain talent pour la description". Ce qui, ici, ne se remarque pas du tout.
Gaël Faye (Petit pays, Grasset) est un candidat à peine plus crédible, malgré l'immense succès de son livre. L'auteur semble sympathique, il m'est encore plus sympathique depuis que j'ai lu, il y a quelques jours, un entretien où il disait voir maintenant tous les défauts de son premier roman. Il était presque le seul, car les éloges sont venus en masse. J'avais nuancé dans un article bref: il y manque quand même une écriture.
Régis Jauffret (Cannibales, Seuil) ne serait pas un lauréat déshonorant. Mais il a déjà donné des livres bien meilleurs que celui-ci, doté certes d'une intéressante perversité dont l'évolution est conduite, dans les rapports entre la mère de Geoffrey et la compagne du même, avec talent. Mais je propose qu'on attende son prochain roman.
Leïla Slimani (Chanson douce, Gallimard) obtient donc ma voix. Un peu par défaut, certes, mais non sans plaisir. J'aime bien que tout y fonctionne à l'envers. C'est un faux thriller dont on connaît le dénouement tout de suite. Le titre est tout le contraire du contenu. La nounou est parfaite, sauf quand elle se révèle un monstre. Et allez savoir pourquoi... Il y a quelque chose de fascinant dans ce deuxième roman.

Le Renaudot ne peut pas aller à Adélaïde de Clermont-Tonnerre (Le dernier des nôtres, Grasset), puisqu'elle a déjà reçu le Grand Prix du roman de l'Académie française.
Il ne peut pas davantage être remis à Leïla Slimani, puisque je lui ai déjà donné le Goncourt (oui, à moi tout seul, et sans demander l'avis des jurés, juste retour des choses).
Je ne vois pas non plus pourquoi je pencherais vers Régis Jauffret après ce que j'ai dit ci-dessus.
Il ne me reste donc plus que deux sélctionnés dans la liste des cinq, et ce ne sera pas Simon Liberati (California Girls, Grasset). Sa reconstitution de la "Famille" de Charles Manson est certes d'une lecture plaisante, même si son souci de la description réaliste donne envie de vomir quand il s'agit des meurtres de Sharon Stone et des autres personnes qui se trouvaient dans la maison de Polanski. Il y manque quand même un minimum de recul - ce qu'on appelle une vision.
C'est donc aussi par défaut, et je m'en désole, que ma voix se dirige vers Yasmina Reza (Babylone, Flammarion). On croise le cadavre - un seul, et il suffit bien - d'une femme qui ne s'est pas retrouvée dans cet état sans l'aide de son mari. Donc un meurtre - un seul. Mais le meurtre et ses conséquences sont vus de biais, et c'est beaucoup plus intéressant, d'un point de vue littéraire, qu'une présentation frontale. L'importance des images, dans ce roman, dit d'ailleurs bien à quel point la vision en est un axe fondamental, au contraire du précédent.

Et puis, il y aura aussi le Renaudot essai (avec en prime, probablement, un Renaudot poche dont on ne sait rien, en l'absence de sélection). Mais je vote pas dans cette catégorie, bien que Poupe, de François Cérésa (Le Rocher), soit un récit d'une fine sensibilité sur la figure d'un père - celui de l'écrivain.
Je n'ai pas assez avancé dans mes lectures des deux autres ouvrages sélectionnés, Le monde libre, d'Aude Lancelin (Les Liens qui libèrent) et Sans oublier d'être heureux, de Marie-Dominique Lelièvre (Stock).
Si le choix du jury devait se jouer entre ces deux derniers titres, il serait éminemment politique. Marie-Dominique Lelièvre écrit en effet une biographie de Claude Perdriel, homme de presse et du Nouvel Observateur dont (devenu L'Obs) Aude Lancelin a été virée, et c'est le nœud de son livre. Deux faces d'un même monde sont ainsi confrontées et Libération rappelait hier une partie de la composition du jury Renaudot: Franz-Olivier Giesbert et Patrick Besson, tous deux du Point, à qui il ne déplairait peut-être pas de faire la nique à L'Obs.