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jeudi 12 décembre 2019

Jean-Luc Coatalem, Prix Jean Giono

Jean-Luc Coatalem, qu’il endosse l’habit de journaliste ou d’écrivain, nous entraîne souvent vers des pays lointains qu’il semble toujours découvrir avec la gourmandise de celui qui aime partager. Dans les endroits les plus inattendus – la Corée du Nord, par exemple, dans Nouilles froides à Pyongyang –, il exerce son regard à saisir des scènes qui en disent long sur la réalité d’un lieu. D’où lui vient ce goût des ailleurs ?
Voici la réponse, dans La part du fils, sous forme d’une enquête familiale à propos des silences qui entourent la belle figure de Paol, un de ses grands-pères : « Paradoxalement, ce manque originel de récit familial, ce trou généalogique, aura fait de moi un écrivain. A tout, si j’y réfléchis, j’allais préférer les histoires exotiques, les personnages et les décors tropicaux, comme si j’avais à multiplier les hypothèses. »
Paol, né en 1894 à Brest, a fait la Grande Guerre avant de devenir officier colonial en Indochine et d’être remobilisé en 1939. Puis d’être arrêté par la Gestapo en 1943 et de disparaître dans un camp en Allemagne. A-t-il été dénoncé ? Si oui, par qui ? Avait-il des liens avec la résistance ? Lesquels ? Qu’est-il exactement devenu après son arrestation ?
Autant de questions restées sans réponses, en partie parce que la famille préfère ne pas remuer les ombres du passé, mais qui hantent le petit-fils. Jean-Luc Coatalem sait ce qu’il doit à Paol et à son passé extrême-oriental : « sans doute que ma fascination pour le grand Est viendrait de là. Huit ou neuf fois de suite, je me rendrais dans cette ancienne Indochine, le Vietnam, le Cambodge et le Laos, m’attachant aux villes, aux stations d’altitude, à certains bâtiments de brique noircie ou moutarde »…
En tirant les fils ténus qui le relient encore aux faits du passé, l’auteur réussit à reconstituer le parcours de son grand-père. Mais en partie seulement, des éléments manquent, certains indices sont, il le reconnaît lui-même dans une postface, minces. Bien qu’écrivant « au plus près d’un homme disparu dans la tourmente de la Seconde Guerre mondiale », il revendique donc, bien obligé, une part de fiction.
En même temps, il bute sur les limites de l’écriture. Cette histoire de déportation, écrit-il alors qu’il fait route vers le camp de Dora (pas un prénom de femme mais l’acronyme de « Deutsche Organisation Reichs Arbeit ») où Paol survécut moins de deux mois et demi, « appartenait à une zone d’effroi inaccessible à ceux de mon époque, impossible à décrire, à transmettre réellement »
.Il n’empêche : Jean-Luc Coatalem a essayé et La part du fils est tout le contraire d’un échec. Ce qu’il transmet n’est peut-être pas exactement ce qu’il avait cherché. Mais il a rapporté de Dora bien plus qu’une pierre avec laquelle il permet symboliquement à son grand-père de rentrer chez lui. On peut voir le vrai, même quand la lumière n’est pas parfaite.

jeudi 4 octobre 2018

Sélections partout, décisions nulle part

Le titre de cette note est trompeur - mais il fallait bien vous réveiller ce matin, non?
En effet, on attend aujourd'hui la proclamation du Prix Landerneau des lecteurs, pour lequel quatre romans sont restés en piste: ceux de Sophie Divry, Carole Fives, Serge Joncour et Pascal Manoukian.
Mais, comme on sait, l'artillerie lourde se met lentement en place pour ajuster son tir en vue de novembre, mois de l'anniversaire de l'armistice et la grande distribution (pas encore des soldes, on l'espère).

Le Prix Renaudot a donc donné sa deuxième sélection de romans français et d'essais. Côté fiction, Adrien Bosc, Michael Ferrier, Mark Greene, Cloé Korman, Marco Koskas, Valérie Manteau, Frank Maubert et Jennifer Richard ont été écartés de la première liste, il reste donc neuf titres que vous allez découvrir tout de suite. Côté non-fiction, à première vue, il y a peu de changements: six titres au lieu de sept. Mais, en réalité, la sélection a été complètement chamboulée puisque quatre livres ont disparus (ceux de Pierre Adrian et Philibert Humm, Pierre Guyotat, Annie Lebrun et Jean-Paul Mari). Ils ont été remplacés, à parts presque égales, par les ouvrages de Michelle Perrot, Nathalie Piégay et Marc Weitzmann. Récapitulons, avant une dernière sélection qui devrait être annoncée le 30 octobre (proclamation le 7 novembre).

Romans
  • Anton Beraber. la grande idée (Gallimard)
  • Adeline Dieudonné. La vraie vie (L'Iconoclaste)
  • David Diop. Frère d'âme (Seuil)
  • Stéphane Hoffmann. Les belles ambitieuses (Albin Michel)
  • Philippe Lançon. Le lambeau (Gallimard)
  • Gilles Martin-Chauffier. L'ère des suspects (Grasset)
  • Diane Mazloum. L'âge d'or (Lattès)
  • Pierre Notte. Quitter le rang des assassins (Gallimard)
  • Vanessa Schneider. Tu t'appelais Maria Schneider (Grasset)

Essais
  • Robert Colonna d'Istria. Une famille corse (Plon)
  • Olivia de Lamberterie. Avec toutes mes sympathies (Stock)
  • Michelle Perrot. Sand à Nohant (Seuil)
  • Piégay, Nathalie. Une femme invisible (Le Rocher)
  • Joann Sfar. Modèle vivant (Albin Michel)
  • Marc Weitzmann. Un temps pour haïr (Grasset)
Le Prix Jean Giono, attribué je ne sais quand (il était question du 9 novembre, voilà qu'à cette date semble maintenant prévue une dernière sélection), conserve cinq ouvrages (dont l'un, celui de Catherine Poulain, ne sort qu'aujourd'hui):
  • Paul Greveillac. Maîtres et esclaves (Gallimard)
  • Serge Joncour. Chien-Loup (Flammarion)
  • Daniel Picouly. Quatre-vingt-dix secondes (Albin Michel)
  • Catherine Poulain. Le cœur blanc (L'Olivier)
  • Thomas B. Reverdy. L'hiver du mécontentement (Flammarion)

Enfin (pour l'instant), le Prix du Premier roman a retenu dix œuvres écrites en français et cinq en étranger (en barbare, d'une certaine manière, et encore, je ne relève pas les prénoms, y compris dans la première des deux listes). Décision le 8 novembre, au sein de cette sélection:

Romans français
  • Meryem Alaoui. La vérité sort de la bouche du cheval (Gallimard)
  • Inès Bayard. Le malheur du bas, Albin Michel
  • Anton Beraber, La grande Idée (Gallimard)
  • Camille Brunel. La guérilla des animaux (Alma)
  • Estelle-Sarah Bulle. Là où les chiens aboient par la queue (Liana Levi)
  • Julien Cabocel. Bazaar (L'Iconoclaste)
  • Pauline Delabroy-Allard. Ça raconte Sarah (Minuit)
  • Hector Mathis. K.O. (Buchet-Chastel.)
  • Clélia Renucci. Concours pour le paradis. (Albin Michel)
  • Marie Rouzin. Circulus (Serge Safran)

Romans étrangers
  • Ruby Namdar. La maison de ruines (Belfond)
  • Lisa Halliday. Asymétrie (Gallimard)
  • Taszio Koelb. Made in Trenton (Buchet-Chastel)
  • Shih-Li Kow. La somme de nos folies (Zulma)
  • Itamar Orlev. Voyou (Seuil)

jeudi 26 octobre 2017

Jean-René Van der Plaetsen, Prix Jean Giono et sélection Interallié

Si le jury Interallié procède par élimination, retenant dans leur dernière sélection (elle vient d'être communiquée) un certain nombre d'ouvrages susceptibles de recevoir d'autres prix afin de les consoler, le moment venu, en couronnant l'un des déçus par un bandeau rouge absent, voilà déjà que le terrain se dégage: Jean-René Van der Plaetsen, présent comme sept autres auteurs dans la liste fraîchement venue, n'a plus de raison de se trouver là. Le Prix Jean Giono vient de lui être attribué pour La nostalgie de l'honneur. Ce qui ne provoquera pas chez moi un élan lyrique d'enthousiasme.
La sincérité de l’hommage au grand-père, dont le sens de l’honneur a fait un héros dans quelques pages d’histoire souvent tragiques du XXe siècle, est remarquable. Mais était-il nécessaire de convoquer, dans une sorte de tribunal destiné à canoniser un homme, tant d’autres grandes pages guerrières ? Comme si l’idéal plus haut que l’individu devait se concrétiser dans les combats, et seulement là. Une légère gêne empêche d’être convaincu.
Quant à l'ensemble de la sélection pour le Prix Interallié, qui sera attribué le 8 novembre comme le Femina et le Flore (deux jours après les Goncourt et Renaudot, au lendemain du Décembre et à la veille du Médicis), la voici. Elle ressemble à ce que j'annonçais au début.
  • Kaouther Adimi. Nos richesses (Seuil)
  • Jean-François Désérable. Un certain M. Piekielny (Gallimard)
  • Pauline Dreyfus. Le déjeuner des barricades (Grasset)
  • Nicolas d’Estienne d’Orves. La gloire des maudits (Albin Michel)
  • Adrien Goetz. Villa Kerylos (Grasset)
  • Olivier Guez. La disparition de Josef Mengele (Grasset)
  • Philippe Jaenada. La serpe (Julliard)
  • Jean-René Van der Plaetsen. La nostalgie de l’honneur (Grasset)
P.-S. Les doutes que j'avais émis sur le calendrier de l'Interallié à l'occasion de la première sélection étaient justifiés: Livres Hebdo annonce, par un tweet, qu'il y aura bien une troisième sélection à la date du 8 novembre, et que la date de remise du prix sera communiquée ultérieurement.

mercredi 4 octobre 2017

Prix Jean Giono et Renaudot, l'heure du rangement

Le perdant de la journée d'hier s'appelle, et j'en suis aussi étonné que marri, François-Henri Désérable, dont Un certain M. Piekielny (Gallimard) fait les frais des deuxièmes sélections tant au Prix Jean Giono qu'au Prix Renaudot. Parmi les favoris désignés grâce aux premières sélections, il est le seul à subir cette double élimination. Monica Sabolo est écartée du Jean Giono, mais elle n'était pas sélectionnée pour le Renaudot. Alice Zeniter sort au Renaudot mais reste au Jean Giono.
Pour le jury de ce prix, il ne reste plus qu'une réunion, destinée à choisir un livre, un seul, le 26 octobre. Outre Alice Zeniter, Olivier Guez et Frédéric Verger sont encore en lice. Je n'ai pas lu encore Les rêveuses, mais le premier roman de Frédéric Verger, Arden, m'avait enchanté, et la saison ne se terminera pas sans le deuxième, dont j'espère tirer grand plaisir.
Le jury du Renaudot réserve, chaque année, une surprise, voire plusieurs. 2017 ne faillit pas à cette règle puisqu'on constate, dans la deuxième sélection, une entrée. Une belle entrée: Les vacances, de Julie Wolkenstein (P.O.L.) est un roman où se croisent Eric Rohmer et la comtesse de Ségur, ainsi que deux universitaires bien différents - une femme d'un certain âge en fin de carrière, un homme jeune travaillant à sa thèse, elle est la littéraire, il est le cinéphile. C'est mené avec allégresse.
Par ailleurs, Jean-Luc Coatalem glisse logiquement de la sélection des romans à celle de l'essai, d'où Leïla Slimani disparaît. Il reste huit romans et quatre essais, la troisième sélection sera annoncée le 31 octobre et les lauréats, le 6 novembre.

Prix Jean Giono
  • Olivier Guez. La disparition de Josef Mengele (Grasset)
  • Frédéric Verger. Les rêveuses (Gallimard)
  • Alice Zeniter. L’art de perdre (Flammarion)
Prix Renaudot

Romans
  • Kaouther Adimi. Nos richesses (Seuil)
  • Mahi Binebine. Le fou du roi (Stock)
  • Olivier Guez. La disparition de Josef Mengele (Grasset)
  • Philippe Jaenada. La serpe (Julliard)
  • David Lopez. Fief (Seuil)
  • Patricia Reznikov. Le songe du photographe (Albin Michel)
  • Anne-Sophie Stefanini. Nos années rouges (Gallimard)
  • Julie Wolkenstein. Les vacances (P.O.L.) nouveau
Essais
  • Justine Augier. De l’ardeur (Actes Sud)
  • Salim Bachi. Dieu, Allah, moi et les autres (Gallimard)
  • Jean-Luc Coatalem. Mes pas vont ailleurs (Stock) déplacé de la sélection romans
  • Jean-René Van der Plaetsen. La nostalgie de l’honneur (Grasset)

jeudi 21 septembre 2017

10 romans sélectionnés pour le Prix Jean Giono

Aux dernières nouvelles, comme le dirait Bibliobs, mais pas aujourd'hui, combien d'académiciens le jury du Prix Jean Giono compte-t-il? J'avoue n'en avoir rien su avant de consulter le lien vers lequel je vous renvoie, ils étaient deux l'an dernier, il semble n'y avoir plus que Frédéric Vitoux cette année, Erik Orsenna n'étant plus présent dans la liste fournie par mon excellent confrère. Je me posais la question, non seulement pour vous donner la réponse en même temps qu'à moi, parce qu'il faut craindre, mais pour le seul Vitoux donc, une surcharge de travail le 26 octobre, jour de proclamation du Prix Jean Giono (après une deuxième sélection le 3 octobre) qui est aussi celui du Grand Prix du roman de l'Académie français. Encore que, avec un peu de chance (pour Vitoux, car pour les lecteurs la malchance déjà signalée lors de ces derniers jours pour d'autres sélections se répéterait), les mêmes titres figureront de part et d'autre.
Car en effet, donc, bon sang, mais c'est bien sûr, le (mauvais) pli semble prix pris, les noms familiers sont là, deux ouvrages seulement (sur dix) n'apparaissaient jusqu'ici dans aucune sélection: ceux de Carine Fernandez et d'Alexandre Lacroix.
  • Jean-Baptiste Andrea. Ma reine (L'Iconoclaste)
  • Delphine Coulin. Une fille dans la jungle (Grasset)
  • François-Henri Désérable. Un certain M. Piekielny (Gallimard)
  • Carine Fernandez. Mille ans après la guerre (Les Escales)
  • Olivier Guez. La disparition de Josef Mengele (Grasset)
  • Alexandre Lacroix. La muette (Don Quichotte)
  • Monica Sabolo. Summer (Lattès)
  • Frédéric Verger. Les rêveuses (Gallimard)
  • Alice Zeniter. L’art de perdre (Flammarion)
  • Jean-René Van der Plaetsen. La nostalgie de l’honneur (Grasset)
Vous pouvez vérifier dans le document que je mets à jour au fur et à mesure que viennent les informations, Prix littéraires 2017, où se glisse discrètement, sans la moindre ostentation, un petit scoop que vous découvrirez si vous êtes observateur, et dont je vous dirai davantage plus tard dans la journée.

jeudi 10 novembre 2016

Alain Blottière reçoit aussi le Prix Jean-Giono

La semaine se termine comme elle avait commencé, par un prix pour Alain Blottière et Comment Baptiste est mort. Lundi, c'était le Prix Décembre, aujourd'hui, c'est le Jean-Giono. L'exception confirme la règle selon laquelle seuls les livres parus à la rentrée littéraire ont véritablement des chances pour les prix d'automne - celui-ci est paru en avril.
Les deux premières phrases, en forme de dialogue, démentent le titre et, tout de suite, l’expliquent. Quelqu’un demande à Baptiste, qui n’est donc pas mort, comment cette histoire a commencé. Baptiste répond : « Maintenant je m’appelle Yumaï. » Il n’y a plus de Baptiste, rebaptisé par un mystérieux « ils » dont son interlocuteur voudrait le détacher.
Baptiste/Yumaï revient de si loin qu’il n’en reviendra jamais. Tout le livre est un interrogatoire, un « debriefing » comme en subissent les otages libérés après un temps de captivité chez des terroristes. Ceux-ci étaient dans le désert, où Baptiste et sa famille voyageaient avant d’être faits prisonniers. Seul Baptiste s’en est sorti. Et il semble fuir devant les questions. Que cache-t-il, qu’invente-t-il, où est la vérité ?
On y viendra, à cette vérité, et encore sera-t-elle plus sous-entendue qu’exprimée franchement. Car Baptiste a raison quand il dit qu’il est mort. Il n’y a plus que Yumaï. « Je suis un monstre, moi aussi, je ne peux vivre qu’avec eux », lâche-t-il.
Alain Blottière réussit à faire passer ce qui ne peut s’énoncer, contournant les faits, et malgré tout il les décrit par fragments, si bien qu’on s’en fait une idée. Imprécise, mais terrible. Le mécanisme de mise au jour des événements est douloureux pour le jeune garçon, pour son interrogateur et pour le lecteur. Mais il est fascinant.

mercredi 14 octobre 2015

Le Prix Jean Giono à Charif Majdalani

Excellent, le choix du jury pour le Prix Jean Giono 2015, où Charif Majdalani succède à Fouad Laroui, avec Villa des femmes. Avant la ruée de la rentrée littéraire, j'avais tenu à l'interviewer, car il me semblait que l'oeuvre de cet écrivain ne bénéficiait pas de toute l'attention qu'elle méritait. L'essentiel de cet entretien est paru dans Le Soir, en voici l'intégralité.
Le premier enchantement, chez Charif Majdalani, naît toujours de l’écriture. Un paragraphe suffit pour donner le ton et ouvrir les portes d’un monde qui  se pénètre comme en rêve : aucun effort n’est nécessaire pour que chaque détail s’impose. Cette fois, on entre dans la Villa des femmes, avec le témoin de la longue histoire de la famille Hayek dont la gloire et la chute épousent en partie les soubresauts du Liban. La prospérité n’est jamais loin du malheur et les nœuds du récit enferment les personnages dans des rôles qui ne semblaient pas avoir été écrits pour eux.
Dans la plupart de vos livres, y compris dans Villa des femmes, vous évoquez une fiction qui éclaire une page de l’Histoire du Liban. Est-ce un projet global, une sorte de grand roman éclaté de votre pays ?
Je ne le dirais pas comme ça. D’ailleurs, il n’y a nulle progression temporelle d’un livre à l’autre. Je n’ai traité que deux époques, la charnière entre le dix-neuvième et le vingtième siècle, c’est-à-dire le passage de l’empire ottoman à l’époque moderne dans Histoire de la grande maison, et le passage de la paix à la guerre civiles dans les trois derniers livres. Si vous le remarquez, il s’agit toujours d’époque de changements, de transformations, de la fin d’un monde et de la naissance d’un autre à la place. C’est cela qui m’intéresse : le temps qui passe, la confrontation de l’homme aux violences de l’Histoire et sa capacité ou non à accompagner les changements qu’elle apporte. Certes, ce faisant, je trace forcément une part de l’histoire du Liban, un pays où les métamorphoses ont été nombreuses et brutales tout le long du XXe siècle. Et ce n’est pas fini. Mais je souhaite que ce que je dis à partir du Liban puisse être emblématique de toutes les situations historiques du même genre.
Peut-on écrire sur Beyrouth, sur le Liban, sans évoquer la guerre ?
La guerre colle à l’image de ce pays, et elle est en effet endémique à cause de la composition même d’une société caractérisée par ses déséquilibres. Mais cet état chronique de déséquilibre, qui peut à tout moment être mortel, est aussi l’occasion, pour la société libanaise, de trouver des solutions de coexistences toujours plus surprenantes. Ce qui fait du Liban un pays extrêmement dynamique et actif. On peut faire sur cela des romans, et je l’ai fait, dans mon premier livre et aussi dans le troisième, Nos si brèves années de gloire dont le titre dit bien qu’il n’y a pas que la guerre pour parler du Liban et de Beyrouth, heureusement.
Vous évoquez ceux, et surtout celles, qui restent, quoi qu’il arrive, et celui qui part, avant la guerre il est vrai. Mais vous vous gardez bien de donner raison à l’un ou l’autre choix…
Je me suis aperçu au fils des livres que ces deux postures, celle du sédentaire et celle du nomade ou de l’errant, étaient structurelles de mon imaginaire. Dans mes deux premiers livres, elles ont alterné, puisque le premier était l’histoire d’une maison, le deuxième celle d’un errant. Après cela, l’errance s’est trouvé n’être plus que fantasme de sédentaires. Villa des femmes est le premier de mes romans où les deux postures coexistent. Les sédentaires, c’est-à-dire ici les femmes, se retrouvent gardiennes d’un monde qu’elles n’aiment pas mais qu’elles vont quand même défendre héroïquement. Celui qui part, lui, le fait par fascination pour le grand monde et pour l’aventure, c’est-à-dire en fait par fascination pour ses lectures. Mais finalement, il est rattrapé par la nostalgie de la maison. La maison et le monde, c’est un thème éternel, qui vient de loin, de l’Odyssée, déjà, qui est autant un livre sur l’errance que sur la maison, la maison de Pénélope aussi bien que celle de Nausicaa.
Le narrateur de votre nouveau roman est un homme, au milieu des femmes, un observateur de ce qui se passe davantage qu’un acteur. Mais il sait presque tout des secrets de la maison. Sa position est-elle aussi le point de vue que vous offrez au lecteur ?
Cet homme n’a aucun rôle, et aucun pouvoir d’influer sur la marche des choses. Mais grâce au fait qu’il sait tout, parce qu’il est le confident de tout le monde, parce qu’il a le loisir d’observer, d’interpréter et de déduire, il a finalement le pouvoir le plus grand, celui de donner du sens à tout ce qui se passe autour de lui. Son regard et sa parole structurent le chaos ambiant. C’est grâce à lui que tout cela existe, en définitive, et résiste un peu à la destruction.
Votre écriture est à la fois narrative et poétique. Si l’on ne craignait pas les clichés, on oserait dire : orientale, comme dans les contes. Comment vous situez-vous par rapport à cela, stylistiquement ?
A vrai dire, je n’aime pas trop que l’on me compare à un conteur, parce que je ne sais rien des contes, je n’en lis pas, je n’en ai jamais entendu raconter. Toute ma culture est celle de la littérature écrite. En revanche, dire que mon écriture mêle poésie et narration, cela m’enchante et me fait immensément plaisir. Mais cela n’a rien à voir avec le conte. C’est un choix d’écriture, de prosodie, de rythme et un souci de rendre palpables les choses racontées. La littérature épique grecque, c’était déjà cela. Claude Simon, ce n’est que ça, sans parler de Pierre Michon, d’Antoine Volodine, d’Olivier Rolin…

jeudi 8 octobre 2015

Les trois finalistes du Prix Jean Giono

J'apprends par un tweet - et, donc, j'aurais tendance à me méfier, après l'affaire du jour (le Nobel de littérature annoncé par un faux compte de la lauréate deux heures avant), mais celui-ci est de Bernard Lehut, dont je ne crois pas que le compte ait été piraté - que le jury du Prix Jean Giono a choisi ses trois finalistes. Ce qui écarte neuf, trois fois trois, livres présents dans la première sélection. Ce n'est pas du rabotage, c'est de la destruction massive. Et, à ce stade, on ne se préoccupe plus de savoir s'il y a, parmi les recalés, quelques noms attendus dans la rentrée. Vous jugerez vous-mêmes: Clélia Anfray, Olivier Bleys, Mathias Enard, Hubert Haddad, Isabelle Jarry, Jean-Yves Laurichesse, Alain Mabanckou, Pierre Senges et Alice Zeniter.
Quant aux trois qui restent, ils sauront le 14 octobre (par un tweet?) s'ils doivent renoncer à ces lauriers (et au joli chèque qui l'accompagne) ou s'ils peuvent exprimer leur joie (sur Twitter?).
  • Hédi Kaddour, Les Prépondérants (Gallimard)
  • Cherif Madjalani, Villa des femmes (Le Seuil)
  • Laurent Seksik, L’Exercice de la médecine (Flammarion)



mercredi 16 septembre 2015

Le Prix Jean Giono se souvient de Jean Giono

Bien des livres de Jean Giono ont été publiés chez Gallimard. Il peut donc sembler tout naturel que l'on trouve, chez l'éditeur de la rue Sébastien-Bottin - pardon, Gaston-Gallimard -, plusieurs titres retenus dans la première sélection du Prix Jean Giono, qui sera attribué le 14 octobre, après l'annonce d'une deuxième sélection le 8 octobre. La célèbre collection Blanche constitue donc un quart de l'effectif des douze titres choisis.
Mais c'est par le biais d'un autre ouvrage, paru, admettons qu'il s'agit d'un hasard, chez Verticales, une maison appartenant au même groupe, que j'ai envie de jeter une passerelle, frêle mais pourtant réelle, entre l'écrivain du nom duquel ce prix a été baptisé et un livre présent dans la sélection.
On s'en souvient, Jean Giono a été le traducteur de Moby Dick. Le roman se poursuit, à la manière de Pierre Senges, dans Achab (Séquelles)...
Le goût pour les signes circulant d'une époque à l'autre ayant été satisfait, on peut passer à l'ensemble de la liste:
  • Clélia Anfray, Le Censeur (Gallimard)
  • Olivier Bleys, Discours d’un arbre sur la fragilité des hommes (Albin Michel)
  • Mathias Enard, Boussole (Actes Sud)
  • Hubert Haddad, Ma (Zulma)
  • Isabelle Jarry, Magique aujourd’hui (Gallimard)
  • Hédi Kaddour, Les Prépondérants (Gallimard)
  • Jean-Yves Laurichesse, La loge de mer (Le temps qu’il fait)
  • Alain Mabanckou, Petit Piment (Seuil)
  • Cherif Madjalani, Villa des femmes (Le Seuil)
  • Laurent Seksik, L’Exercice de la médecine (Flammarion)
  • Pierre Senges, Achab (séquelles) (Verticales)
  • Alice Zeniter, Juste avant l’oubli (Flammarion)


Et je rappelle que toutes les sélections sont groupées ici. Les principales d'entre elles, du moins.

jeudi 16 octobre 2014

Fouad Laoui, Prix Jean Giono

Pierre Bergé, président du jury du Prix jean Giono, avait à demi vendu la mèche dans un tweet.



Pierre Bergé ne pouvait pas parler des romans de Mathias Menegoz, ni d'Adrien Bosc, ni de Pauline Dreyfus, qui étaient avec celui de Fouad Laroui les sélectionnés du deuxième tour. Seul Les tribulations du dernier Sijilmassi, du quatrième nommé, pouvait correspondre à la description - description certes à l'emporte-pièce, car il est loin de n'être que cela.
On peut y voir un éloge de la lenteur à travers l'histoire d'Adam Sijilmassi, un ingénieur qui, dans un avion, prend soudain conscience de l'absurdité de sa vie menée à toute allure entre deux aéroports. Il veut retrouver le rythme lent de la marche et des carrioles - ce qui est plus facile à dire qu'à faire. Car ce qu'il appelle son épiphanie, et dont il respecte la logique en quittant un excellent emploi de fonctionnaire appelé à un bel avenir dans la hiérarchie, ne reçoit pas la bénédiction de ses proches.
Il accepte d'abord de se soigner, ou plutôt de voir un médecin, car dans sa tête il sait bien qu'il n'est pas malade. Un peu habité par les phrases de tous les livres qu'il a lus, peut-être, et à travers lesquels se dessine une vision du monde imposée par la culture que lui a imposée l'école du colonisateur.
Bientôt le voilà dans une solitude toute nouvelle pour lui, plutôt content d'avoir été abandonné, d'avoir laissé les autres, famille comprise, dans la course effrénée à la fortune et sur l'échelle sociale, réfugié dans une pièce modeste de la maison familiale, au sein d'un village où le nom des Sijilmassi est revêtu de significations diverses qui lui échappent, pour une bonne partie, mais qui vont lui sauter à la figure comme un retour de bâton.
Pris entre sa volonté de paix intérieure et de nouveaux conflits au cœur desquels il se trouve sans l'avoir désiré, il doit bien constater que le monde est plus fort que lui et que la bêtise des hommes passe souvent par des croyances basées sur des superstitions plutôt que sur l'alliance de la foi et de la raison.
Je suis heureux que ce prix aille à Fouad Laroui, avec qui j'avais conversé il y a une quinzaine de jours, et qui me disait notamment ceci:
Adam Sijilmassi est, dans une certaine mesure, de l'ordre de la caricature. Mais cette caricature dit quelque chose sur ce qu'on est tous. On appréhende le monde par le langage, et on l'a appris avec une dimension culturelle très forte. Quand on s'appelle Adam Sijilmassi, dont le grand-père marocain, lettré musulman, ne parlait qu'arabe, et qu'on voit le monde à travers des citations de Mallarmé, des proverbes ou des slogans publicitaires vus sur les murs de Paris, on peut imaginer, je dis bien imaginer, qu'on a un problème d'identité.

vendredi 10 octobre 2014

Prix de l'Académie française, Jean Giono, trois, quatre

Pendant que certains s'abreuvaient aux paroles hachées de Patrick Modiano, pareil à lui-même dans la conférence de presse tenue hier (j'aime beaucoup cette citation du Figaro: « Heu… Oui… C’est-à-dire que… Mais… C’est un peu… Heu… »), pendant ce temps, donc, d'autres tranchaient dans le vif de leurs premières sélections aux prix d'automne pour les réduire à ce qui pouvait faire des deuxièmes sélections décentes.
L'Académie française, qui proclamera son Grand Prix du roman le 30 octobre, a donné un spectaculaire coup de balai, rejetant sept livres qui, tout compte fait (se dirent les jurés), n'avaient rien à faire là. Ceux d'Eliette Abécassis, Benoît Duteurtre, Dominique Fabre, Hedwige Jeanmart, Gilles Martin-Chauffier, Anne Serre et Antoine Volodine. Il ne restait que deux romans, signés Adrien Bosc et Minh Tran Huy. Cela faisait un peu riquiqui. On en a donc ajouté un troisième, qui par ailleurs est un premier (roman), celui de Mathias Menegoz - Karpathia, 704 pages, quand même. Il a, on va le voir très vite après une courte pause en forme de liste réduite, le vent en poupe. Voici donc cette deuxième sélection, dans laquelle j'ajoute, au contraire de la pratique de la pudique Académie française, les noms des éditeurs.
  • Adrien Bosc. Constellation (Stock)
  • Mathias Menegoz. Karpathia (P.O.L.)
  • Minh Tran Huy. Voyageur malgré lui (Flammarion)

Le Prix Jean Giono, proclamé dès la semaine prochaine, le 16 octobre, s'est montré un peu plus généreux. ou plus indécis. Il reste quatre ouvrages, dont les deux premiers romans déjà remarqués par les académiciens, une sélectionnée au deuxième tour du Goncourt et un exclu de celui-ci. Pas de pitié, en revanche, pour Max Genève, Serge Joncour, Eric Reinhardt, Olivier Rolin et François Vallejo. Un de ces quatre-là recevra les 10.000 euros du prix.
  • Adrien Bosc. Constellation (Stock)
  • Pauline Dreyfus. Ce sont des choses qui arrivent (Grasset)
  • Fouad Laroui. Les tribulations du dernier Sijilmassi (Julliard)
  • Mathias Menegoz. Karpathia (P.O.L.)

Mathias Menegoz deux fois, dont l'une par surprise, n'est-ce pas un signe? Si vous le cherchez ailleurs, dans d'autres sélections, vous le trouverez dans la page Prix littéraires 2014.

mercredi 17 septembre 2014

Le Prix Jean Giono célèbre la lenteur

Faites vite, il faut ralentir, nous disent deux des neuf romans sélectionnés pour le Prix Jean Giono, qui sera attribué le 16 octobre après l'annonce d'une deuxième liste, neuf jours plus tôt.
Les tribulations du dernier Sijilmassi, de Fouad Laroui, est l'histoire d'un homme qui, dans un avion, prend conscience de l'absurdité de sa vie menée à toute allure entre deux aéroports. Il veut retrouver le rythme lent de la marche et des carrioles - ce qui est plus facile à dire qu'à faire.
Le jeune homme qui voulait ralentir la vie, de Max Genève, note toute l'ambiguïté d'une entreprise comparable. Et s’il fallait non seulement faire l’éloge de la lenteur, mais aussi que les lents, les « lendores » comme ils s’appellent, prennent leur destin en main pour renverser l’opinion négative qu’on a d’eux ? De cette question, Max Genève fait un conte inscrit dans notre époque. Où la médiatisation est une arme à double tranchant. Benoît Nest, vingt ans, porté malgré lui à la tête du Mouvement pour la Promotion de la Lenteur, n’a aucun goût pour le pouvoir. En revanche, il a celui du rêve.
Par ailleurs, s'il vous semble avoir déjà vu dans d'autres sélections de prix littéraires la majorité des titres retenus ici (c'est facile à vérifier, je vous donne toutes les listes), vous ne rêvez pas. La rentrée se concentre, beaucoup de livres s'évaporent - pas pour tout le monde, heureusement.
Voici la première sélection du Prix Jean Giono:
  • Adrien Bosc. Constellation (Stock)
  • Pauline Dreyfus. Ce sont des choses qui arrivent (Grasset)
  • Max Genève. Le jeune homme qui voulait ralentir la vie (Serge Safran)
  • Serge Joncour. L’écrivain national (Flammarion)
  • Fouad Laroui. Les tribulations du dernier Sijilmassi (Julliard)
  • Mathias Menegoz. Karpathia (P.O.L.)
  • Eric Reinhardt. L’amour et les forêts (Gallimard)
  • Olivier Rolin. Le météorologue (Seuil)
  • François Vallejo. Fleur et sang (Viviane Hamy)

mercredi 16 octobre 2013

Le prix Jean Giono à Pierre Jourde

J'ai, au fond, trop peu lu Pierre Jourde. Je l'ai surtout découvert tardivement, alors qu'il publiait depuis dix-sept ans déjà, avec La cantatrice avariée, en 2008. Je suis tombé sous le charme, puisque j'écrivais à propos de ce roman: "Plus que le fil d’un récit qui s’égare souvent sur des chemins de traverse, c’est d’ailleurs la langue qui retient l’attention dans ce roman. On la goûte comme un grand cru aux riches saveurs, qui parlerait à nos sens d’émotions oubliées en mêlant des arômes anciens avec des sonorités nouvelles. Une belle expérience sur un territoire littéraire que Pierre Jourde invente et s’approprie."
Deux ans plus tard, je profitais d'une réédition au format de poche pour apprendre avec lui Le Tibet sans peine. Il m'avait semblé encore meilleur: "Conquérant dérisoire d’un Tibet mythique qui doit beaucoup à Tintin, il se décrit en touriste. Avec les défauts récurrents de celui-ci. Avec aussi des qualités plus rares, grâce auxquelles il partage des paysages grandioses et des émotions authentiques. Petit face à la montagne, l’homme se place à sa hauteur quand il reste modeste."
L'an dernier, Le Maréchal absolu, roman-monstre, a achevé de me convaincre: "Des histoires qui s’emboîtent les unes dans les autres comme des poupées russes, au fil de discours qui tiennent parfois du radotage (et du tour de force stylistique), au fil d’événements sanglants. La torture et la pendaison à un croc de boucher sont des divertissements communs dans un pays dont Pierre Jourde fait le symbole de tous les excès. Avec une écriture qui ne se relâche pas un instant, pas davantage que notre intérêt à suivre les méandres d’une politique aléatoire."
Pierre Jourde est un écrivain qui compte, et avec lequel il faut compter. Je peux donc remercier aujourd'hui le jury du Prix Jean Giono d'avoir précipité ma lecture de La première pierre - le roman était, bien sûr, dans mon programme, mais mon programme est chargé. J'ai donc laissé Philippe Djian de côté (provisoirement) pour affronter une lapidation.
L'affaire, car c'en est une, suit la publication de Pays perdu, en 2003. Quand il revient au village dont il parlait dans ce livre, Pierre Jourde, sa femme et ses trois enfants se trouvent face à une colère de quelques habitants qui dégénère très vite en violence, au bord d'un lynchage qui aurait peut-être eu les pires conséquences si les choses s'étaient un peu moins bien passées. On en peut pas dire qu'elles se sont bien passées, évidemment...
Parlant de lui à la deuxième personne, l'écrivain revient sur l'affrontement qu'une partie de la presse a présenté comme une rébellion de ses personnages contre celui qui s'était emparé d'eux. Contre leur gré. En les dénigrant, les diffamant, pensent-ils - ils citeront comme preuves des citations du livre devant le tribunal, je vois mal ce qu'il y a de répréhensible là-dedans, à moins de considérer, comme le fera un journaliste, que le noir est une couleur négative. Ou de comprendre que Pierre Jourde a parlé d'un "pays de merde" alors qu'il décrivait "le pays de la merde" (celle des vaches, pour l'essentiel) avec une affection certaine pour les souvenirs que ces déjections lui avaient laissé.
Dans La première pierre, il raconte ce qui s'est passé, ou du moins comment il a vécu ce qui s'est passé, les mots, la castagne, la peur, les jets de pierres, la fuite, puis les plaintes réciproques et la justice. Il cherche surtout à comprendre où a pu se nicher le malentendu qui a débouché sur ces événements. Comment la complexité de la littérature, si complexe soit-elle, échoue parfois à faire sentir ce qu'elle s'efforce de restituer. Et pourquoi des réactions aussi violentes. Il est peut-être, probablement, proche de la vérité quand il explique qu'il a livré un secret sans importance pour lui, mais pas pour les autres.
Mais ce langage de la complexité est toujours menacé par la sécheresse, la complaisance, le narcissisme ou le pittoresque, ce pittoresque que tu voulais à tout prix éviter en écrivant le livre. Il a besoin de se replonger dans la source de silence et d’obscurité, où les choses n’ont pas encore pris leurs formes, où l’être n’est pas encore l’être, et tient repliés contre lui le passé et l’avenir, dans la quiétude de ce qui n’est pas. Le secret est ce vide intérieur où le dire trouve son énergie. Le langage littéraire, dans l’idéal, pourrait être celui qui, dans la révélation, préserve l’obscurité du secret. Ramène Eurydice au jour avec toute l’épaisseur de l’obscurité dont il la tire.
Un livre - un livre! - a provoqué des vagues disproportionnées. Un autre livre tente non pas de les apaiser mais d'en fixer l'origine. Dans le travail sur la langue qui fait toute la singularité de l'oeuvre de Pierre Jourde. Il faut le lire plus que je ne l'ai fait jusqu'à présent.

mardi 16 octobre 2012

François Garde, prix Jean Giono 2012

Il avait déjà reçu le prix Goncourt du premier roman, le prix Emmanuel-Roblès à Blois, le prix Edmée de la Rochefoucauld et le prix de la ville de Limoges. François Garde complète sa collection avec le prix Jean Giono, qui lui a été attribué aujourd'hui pour son premier roman, Ce qu'il advint du sauvage blanc.
François Garde s’est inspiré de faits authentiques dans Ce qu’il advint du sauvage blanc : le mousse Nicolas Pelletier a, semble-t-il (un doute subsistait à l’époque chez certains commentateurs), vécu dix-sept ans chez les Aborigènes d’Australie au 19e siècle après avoir été abandonné par ses compagnons de navigation. Le romancier a pris quelques libertés avec la biographie du marin et a surtout dédoublé la narration en alternant deux voix.
Celle du héros de cette aventure est la première. L’homme blanc recueilli par une peuplade à laquelle il ne comprend rien. Ni la langue, bien sûr, ni les coutumes, ni son propre statut qui n’est pas tout à fait celui d’un prisonnier, mais y ressemble par certains aspects.
Celle d’Octave de Vallombrun lui répond, dans les lettres qu’il adresse au président de la Société de Géographie. Après avoir résumé son ambition de découvreur et ses premiers échecs, il relate sa découverte du sauvage blanc et son éducation. Ou plutôt sa rééducation : Nicolas Pelletier, dont il mettra d’ailleurs un certain temps à découvrir le nom, a perdu l’usage du langage et du comportement en société. Ses travaux emplissent une correspondance qui tourne à l’aigre : la séance au cours de laquelle Vallombrun a présenté l’objet de ses recherches s’est mal passée. Des savants plus préoccupés de leur propre gloire que de géographie ont porté moins d’intérêt à Pelletier que ne l’a fait l’impératrice Eugénie quand elle a souhaité le rencontrer – lui obtenant, dans la foulée, un porte de fonctionnaire au phare des Baleines, sur l’île de Ré.
Le parallèle entre les deux récits est saisissant : Pelletier qui s’habitue peu à peu à sa nouvelle vie contraste avec Vallombrun qui tente de le ramener à sa vie d’avant. Et les questions que se pose celui-ci font tout l’intérêt du roman.

vendredi 5 octobre 2012

Le grand ménage pour le prix Jean Giono

Ils étaient dix, ils ne sont plus que trois à lorgner sur les 10.000 euros du prix Jean Giono, qui sera attribué le 16 octobre. Plus que onze fois dormir pour ces trois-là, tous excellents - et les sept autres peuvent aller se recoucher en attendant des jours meilleurs.
Si on me demandait mon avis, je voterais volontiers Joël Dicker, à la seule condition que cela ne le disqualifie pas pour les autres prix, dont certains beaucoup plus importants, qui suivront. Mais le roman de Tierno Monémembo a bien des qualités, tout comme celui de François Garde - dont le seul défaut est d'avoir déjà obtenu le prix Goncourt du premier roman. Voici donc le tiercé dans le désordre (mais dans l'ordre alphabétique, car il faut bien faire mine de s'organiser un peu) avec 100 % de chances de toucher le ticket gagnant:
  • Joël Dicker, La vérité sur l’affaire Harry Quebert (de Fallois/L’Age d’homme)
  • François Garde, Ce qu’il advint du sauvage blanc (Gallimard)
  • Tierno Monénembo, Le terroriste noir (Seuil)