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mardi 5 novembre 2019

Sylvain Tesson à l’affût

Dans L’Express de cette semaine, en commentaire du palmarès des meilleures ventes de livres en France, cette ouverture : « Il y a un phénomène Tesson. » Phénomène à plusieurs titres. Il prend la tête du classement dans la catégorie fiction, ce que n’est pas La panthère des neiges (Gallimard), à moins de considérer que le récit bascule du côté de l’imaginaire à partir du moment où Vincent Munier, photographe, un des compagnons de voyage de Sylvain Tesson au Tibet, fait promettre à celui-ci, « si j’écrivais un livre, de ne pas donner l’appellation exacte des lieux. Ils avaient leurs secrets. Si nous les révélions, des chasseurs viendraient les vider. » La géographie devient alors poésie.
Phénomène aussi depuis que Sylvain Tesson a, hier, reçu le Renaudot (du roman ! décidément !) sans avoir été présent dans aucune sélection préliminaire. Si ces sélections ne servent à rien, autant qu’on nous le dise, on n’en tiendra plus aucun compte. Ou pas davantage que le jury, au moins.
Je ne me plaindrai pas pour autant du choix fait par le Renaudot : il m’a poussé à lire, hier soir et ce matin, La panthère des neiges. Et je n’y trouve que des raisons de m’en réjouir.
Le voyage auquel Munier convie Tesson, après une sorte de test préliminaire qui consiste à guetter des blaireaux en bord de Marne, est à l’opposé de tous les principes auxquels l’écrivain avait tenté de rester fidèle :
C’était la première fois que je me tenais si calmement posté, dans l’espérance d’une rencontre. Je ne me reconnaissais pas ! Jusqu’alors, j’avais couru de la Yakoutie à la Seine-et-Oise, obéissant à trois principes :L’imprévu ne venant jamais à soi, il faut le traquer partout.Le mouvement féconde l’inspiration.L’ennui court moins vite qu’un homme pressé.
Et le voici à découvrir les vertus de l’attente, de la patience, de ne pas savoir si le but du voyage – observer la panthère des neiges – sera atteint. Il n’en est pas prêt pour autant, comme le fut Peter Matthiessen, auteur d’un livre qui porte presque le même titre, Le léopard des neiges, à se satisfaire d’un échec : « Au cours de son séjour au Népal en 1973, Peter Matthiessen n’avait jamais vu la panthère. À qui lui demandait s’il l’avait rencontrée, il répondait : « Non ! N’est-ce pas merveilleux ? » Eh bien non my dear Peter ! ce n’était pas « merveilleux ». Je ne comprenais point qu’on pût se féliciter des déconvenues. C’était une pirouette de l’esprit. Je voulais voir la panthère, j’étais venu pour elle. »
Sylvain Tesson, au cœur de la nature, se sent observé par elle, tenu à l’œil – et pas seulement par une panthère. « Les bêtes sont des gardiens de square, l’homme y joue au cerceau en se croyant le roi. C’était une découverte. Elle n’était pas désagréable. Je savais désormais que je n’étais pas seul. »
La nature de cette nature, si j’ose dire, est d’être là même quand le regard inexpérimenté n’y discerne rien, ou pas grand-chose. Et, dans l’affût qui devrait être non seulement le « mode opératoire » du chasseur (pas celui qui tue, à qui s’en prend plusieurs fois l’auteur, plutôt celui qui regarde pour ne capturer que des images) mais aussi « un style de vie ».
Tout étant dans le Tao (et réciproquement, dirait un écho après lequel on se demanderait si cela a été mal entendu ou, au contraire, bien compris), il suffit d’ouvrir le livre que Sylvain Tesson a emporté. « Agit sans rien attendre. Je me demandais : « attendre, n’est-ce pas déjà agir ? » L’affût n’était-il pas une forme d’action puisqu’il laissait libre voie aux pensées et à l’espoir ? Dans ce cas, la Voie du Tao aurait recommandé de ne rien attendre de l’attente, pensée qui m’aidait à accepter de demeurer là, assis dans la poussière. »
Rien d’un roman, donc, mais un beau livre, qui vaut le détour par les grottes gelées d’où l’on observera le monde autrement.

lundi 4 novembre 2019

La belle surprise du Goncourt, le coup d'éclat du Renaudot

Moi-même, j'y croyais - c'est dire. Amélie Nothomb au Goncourt, c'était plié. Et puis, pas du tout. Et, au final, tant mieux. J'avais aimé Soif, certes. Mais j'avais adoré Tout le monde n'habite pas le monde de la même façon, de Jean-Paul Dubois, qui l'a emporté au deuxième tour par six voix contre quatre. Je vous l'avais écrit ici, où je vous renvoie donc si vous désirez savoir ce que je pense de ce livre.
En revanche, si vous ne connaissez pas l'homme Jean-Paul Dubois, je peux vous glisser ce que j'avais retenu d'une rencontre avec lui. C'était en 1992, il publiait deux livres cette année-là, je n'ai pas l'impression qu'il a changé depuis.


Jean-Paul Dubois n’est pas un écrivain français. Ou peut-être faudrait-il dire, tout simplement, qu’il n’est pas un écrivain parisien – bien que journaliste au Nouvel Observateur, il vit à Toulouse et évite autant que possible la capitale. Ou encore qu’il est, dans sa tête, un gaucher – il faisait, dans son premier livre, un Éloge du gaucher, ce ne devait pas être un hasard.
Atypique et cependant boulimique, le voici avec deux livres cet automne : un roman, Une année sous silence, et un recueil de chroniques, Parfois je ris tout seul. De celui-ci, on voudrait citer un ou deux de ces instantanés drôles ou tragiques, jamais aussi sérieux qu’ils pourraient l’être, jamais aussi légers qu’ils pourraient paraître, mais, si on commence, on n’arrête pas. Car ces 123 petites histoires qui n’en sont pas, pour ne se suivre en rien, ont quand même toutes en commun d’être un regard sur la vie quotidienne, prise de biais, mais il arrive souvent, c’est tant mieux ou tant pis, selon les cas, qu’on s’y reconnaisse. Par un petit détail, par un sujet essentiel, peu importe. Et c’est pour cela que, quand on rit, on rit un peu jaune.
Toujours est-il que Jean-Paul Dubois n’est pas du genre à arborer fièrement, comme un étendard, ses deux livres comme un exploit. Il se dit formé à l’écriture par quinze ans de journalisme, précise que cela ne lui permet pas nécessairement d’écrire bien mais au moins de le faire vite, et rigole à l’idée de l’angoisse devant la page blanche : « Quand vous écrivez un livre, il n’y a aucune contrainte, vous avez le temps que vous voulez, on vous paie pour ça et, moi, la seule chose qui peut m’empêcher d’écrire, c’est la paresse. L’angoisse de la page blanche, je ne connais pas. Je ne dis pas que ça n’existe pas, mais il y a tout un mythe autour de ça… Oui, on peut écrire dans la douleur, mais on écrit. Ce sont des livres, quoi ! » Comprenez : ce ne sont que des livres, après tout !
Mais quand des livres traduisent, comme Une année sous silence, un tel sentiment de désespoir, un tel détachement de la vie, c’est qu’ils représentent, quoi qu’en dise leur auteur, quelque chose d’essentiel.
Paul Miller a le sentiment que sa femme est en train de devenir folle. Les autres pensent que c’est lui qui va mal. Égaré entre ce qu’il croit être la réalité et l’image qu’on lui en renvoie, il se sent de plus en plus exilé de lui-même. Il ne faut pas vingt pages à Jean-Paul Dubois pour raconter tout ce qui s’est passé avant : la distance de plus en plus grande entre Paul Miller et sa femme, puis entre le monde et lui, la mort de sa femme, son installation dans un petit appartement, son déclin dans la hiérarchie sociale…
L’histoire de Paul Miller est terrible, elle est fondamentalement désespérée. Encore faut-il, pour penser cela, qu’on s’accorde avec le sens commun qui détermine comment on peut réussir sa vie et comment on peut la rater. De ce point de vue, il est clair que Paul Miller est un raté. D’ailleurs, il passe entre les mains des psychiatres, ce qui est bien la preuve qu’il est incapable de s’assumer, non ?
Mais là où Jean-Paul Dubois trouve un axe assez solide pour, sinon retourner le point de vue, au moins en faire douter, c’est quand il fait tout raconter par Paul Miller lui-même. La logique s’effondre. Si Miller ne veut plus parler, ce qui représente aux yeux du monde un échec flagrant, une incapacité fondamentale à accepter l’existence des autres, c’est pour lui une victoire, puisqu’il décidera, quand il le voudra, de reprendre la parole. Et ses emplois minables qui paraissent mériter le mépris – ses fils ne se privent d’ailleurs pas de le lui manifester – ne sont-ils pas un moyen de trouver une liberté nouvelle ?
Quand on parle avec Jean-Paul Dubois, il ne commente pas vraiment ses livres. Sans doute parce qu’aucun commentaire n’est nécessaire. Il suffit de passer cette Année sous silence avec Paul Miller, on aura l’impression de lire un romancier américain, au style précis, chirurgical au meilleur sens du mot – parce qu’il entaille la peau et pénètre les chairs afin de donner à voir ce qu’un homme peut avoir de plus intime –, avec cette manière si particulière de mettre sur le même pied, comme pour brouiller les pistes, l’accessoire et l’essentiel, et, au bout du compte, on réalise que même l’accessoire donne accès à l’essentiel…

Au Renaudot, on n'a peur de rien, et surtout pas de balayer le dernier jour les titres qui étaient encore sélectionnés un peu plus tôt. Aucun de ceux-ci n'a résisté au débarquement, porté par je ne sais quel juré, de Sylvain Tesson, dont La panthère des neiges a été choisi au deuxième tour, par six voix contre deux à La part du fils, de Jean-Luc Coatalem, et deux autres à Pourquoi tu danses quand tu marches, d'Abdourahman A. Waberi.
Je ne l'ai pas lu, je ne vous en dirai donc rien, et pas davantage du Renaudot essai, (Très) cher cinéma français, d'Eric Neuhoff, ni du Renaudot poche, Une vieille histoire, nouvelle version, de Jonathan Littell.

vendredi 11 mars 2016

L'autre saison des prix littéraires

De la même manière qu'il y a deux rentrées littéraires en France, l'une en août-septembre, l'autre en janvier-février, les prix littéraires, bien que les plus connus soient attribués en novembre, connaissent aussi une période faste autour du Salon du Livre de Paris - qu'il faut maintenant appeler Livre Paris et qui se tient du 17 au 20 mars.
Avant, pendant, même après cette manifestation, des prix littéraires annoncent donc le printemps.
Hier, Olivier Bourdeaut a reçu le Prix du Roman des étudiants France Culture-Télérama pour un premier roman que tout le monde trouve "épatant", En attendant Bojangles. C'est le succès inattendu de ce début d'année, il ne vient pas de Paris (mais de Bordeaux, où sont installées les Editions Finitude).
C'est aussi un premier roman pétillant, et il est légitime qu'il fasse parler de lui. (Suivez le lien caché dans le titre, vous aurez une idée des dithyrambes de la presse.) La tragédie y avance masquée par le rire et la musique. Les parents du narrateur semblent avoir une imagination et une fantaisie sans limites, ce qui n’empêchera pas la réalité de les rattraper. Dans une langue aussi libre que paraissent l’être les personnages, Nina Simone chante et le couple danse. Vive le mensonge, même à l’envers, quand il est plus drôle que la vérité.
Hier aussi, Yann Queffélec a reçu le Prix des Hussards pour L'homme de ma vie, un hommage à son père - que je n'ai pas lu. Et je ne connais guère cette récompense, bien que je vienne de lire, en ignorant qu'il avait reçu ces lauriers l'an dernier mais parce qu'il était réédité en Folio, l'excellent Berezina de Sylvain Tesson. Et que le livre primé en 2014, Le fémur de Rimbaud, de Franz Bartelt, était excellent. On souhaite une qualité comparable au millésime 2016 - précédemment Goncourt, quand même.
Et puis, mais rien à voir avec le Salon du Livre de Paris ni même avec Paris Livre, The Man Booker International Prize 2016 a communiqué, toujours hier, sa "longlist" des meilleurs ouvrages de fiction traduits en Grande-Bretagne. Il en restera six le 14 avril, et le nom du lauréat sera annoncé le 16 mai. Parmi les treize livres retenus, on en trouve un écrit par un Nobel de littérature (Orhan Pamuk), un autre par un auteur masqué (Elena Ferrante), et trois écrits en français.
Ces trois-là sont tous parus au format de poche, il a été question de chacun dans ce blog. Je vous renvoie donc aux notes qui les concernent:

jeudi 20 mars 2014

Le Libé des écrivains

Toutes les traditions ne sont pas bonnes à prendre. La plupart m'ennuient, pour rester poli. Mais si Libération renonçait un jour à son Libé des écrivains qui salue, depuis 1987, l'ouverture (demain) du Salon du Livre de Paris, ça me manquerait vraiment. (D'accord, moins que si Libération en venait à disparaître dans une guerre d'actionnaires.)
J'ai donc, aujourd'hui, lu un peu plus attentivement que de coutume un quotidien qui avait mis ses journalistes en congé - ou presque: le "making of" révèle que les journalistes étaient quand même là pour aider les écrivains. Les encadrer?
Maylis de Kerangal rédactrice en chef, ça a de la gueule. Comme Sébastien Lapaque au Brésil ou Sylvain Tesson à propos de la Crimée, de l'Ukraine, de Poutine, des dominos. Au passage, en voici deux qui n'ont pas la réputation d'appartenir à la famille naturelle de Libé, la gauche...
Fait-on du roman avec l'actualité? Un sujet sur lequel enquêtent les journalistes est-il transposable sous la plume d'un écrivain? Oui, bien sûr, ils font ça tout le temps, les écrivains. Mais rarement dans l'urgence. Avec le risque, en cours de journée, d'apprendre des faits nouveaux qui modifient l'angle. Car quel angle? Et pour combien de temps? Yves Pagès, habile, s'est défait des obligations du temps présent en se baladant en scooter dans Paris pour noter en quelques lignes des scènes sans date, et pourtant de la date du jour quand même, car ce qui n'est pas rapporté dans les journaux le reste de l'année nous en dit aussi long sur le réel que le reste.
Il y a ce Paul Bismuth, écrivain inconnu au bataillon du Salon du Livre mais pseudonyme célèbre d'un propriétaire de téléphone portable (et personne bien réelle aussi, par ailleurs), qui signe quelques articles. L'écrivain prend un masque dans une fiction générée par l'actualité. Il est à sa place dans ce journal. Il ne faudrait quand même pas que l'exercice se renouvelle trop souvent, il a des livres à écrire.
Je rappelle que cet événement annuel, je l'ai déjà dit mais ce sera l'occasion de placer le logo du Salon du Livre, coïncide avec la tenue dudit Salon, du 21 au 24 mars. Et oui, c'est aussi le printemps, mais je tiens pour acquis qu'il s'agit d'un pur hasard - ce qui n'est pas le cas de la coïncidence entre le Libé des écrivains et le Salon du Livre, vous suivez?

vendredi 4 novembre 2011

L'actualité littéraire (44) - Les prix Médicis

La fête continue chez P.O.L., puisqu'après le prix Renaudot d'Emmanuel Carrère, Mathieu Lindon vient de recevoir le prix Médicis pour Ce qu'aimer veut dire, un ouvrage où le fils de Jérôme Lindon, longtemps à la tête des Éditions de Minuit, revient sur cette filiation - et d'autres, puisque Michel Foucault y occupe aussi une place importante. Malheureusement, je ne l'ai pas lu quand il est paru en janvier.
Je n'ai pas lu non plus (que voulez-vous? ils sont si nombreux, les livres qu'on voudrait lire, et si court, le temps pour le faire) le roman de David Grossman, prix Médicis étranger pour Une femme fuyant l'annonce, paru, lui, dans cette rentrée, et dont un des thèmes, une femme qui marche, avait tout pour m'attirer.
En revanche, j'ai lu - et adoré - le récit presque solitaire de Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie, prix Médicis essai, le seul pour lequel le jury a eu besoin de trois tours avant de faire son choix (les deux autres ont été choisis au premier tour et Grossman, à l'unanimité).
Les six mois que passe l'écrivain sur le bord du lac Baïkal représentent, pour lui, une expérience nouvelle. Il avait l'habitude de bouger, pas de rester immobile. Mais cette expérience, dont il rend compte au fur et à mesure qu'elle se déroule, fournit la matière d'un livre duquel on partage les lenteurs, les inquiétudes, les moments de joie et les autres - plus nombreux, à vue de nez, que les premiers.
Le tropisme russe - retour à Custine? - aura décidément marqué les prix littéraires français cette année. Pour le meilleur.