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samedi 21 mars 2015

Salon du Livre, les écrivains sont de sortie

Porte de Versailles, à Paris, les visiteurs se dirigent vers le pavillon où on a enfermé des écrivains pour quelques jours. Ils sont affalés derrière des piles de leurs derniers livres, grignotent un sandwich entre deux soupirs, avalent discrètement une gorgée de vin. Les politiciens ne viennent pas leurs tâter la croupe, comme ils le font aux vaches du Salon de l’Agriculture. Mais presque… En tout cas, on sort les auteurs des placards où ils ruminent leurs mots et, l’espace d’une manifestation qui n’a pas que ses défenseurs, on en parle.
Mais s’agit-il de littérature ? François Bégaudeau et Iegor Gran, qui viennent tous deux de publier des romans où il est question de la vie des écrivains, en doutent dans L’Obs de cette semaine qui les a rassemblés. « Ce n’est pas une expérience agréable », dit Gran, tandis que Bégaudeau nuance : « C’est amusant à regarder, cette grande foire. »
La presse rivalise d’inventivité – ou de redites – pour marquer l’événement. Jeudi, le Figaro littéraire publiait un sondage « exclusif » qui, avant l’échéance électorale de dimanche, était pour une fois étranger à tout ce qui porte des sigles en guise de noms (UMP, PS, FN, UMPS, FNPS, on en oublie). Il s’agissait de savoir quels sont les écrivains préférés des Français.
Sans grande surprise, chez nos contemporains, c’est un des auteurs aux plus gros tirages qui a été choisi : Marc Levy. Il se dit « à la fois très ému, touché, surpris et heureux. » Son principal concurrent en chiffres de ventes, Guillaume Musso, n’arrive qu’en troisième position, précédé par l’inoxydable Jean d’Ormesson – qui entre le mois prochain dans la Bibliothèque de la Pléiade. Et puis, on trouve Max Gallo, Amélie Nothomb, Michel Houellebecq, Fred Vargas, etc. Le Figaro a aussi sondé les Français sur leurs écrivains classiques préférés. Victor Hugo garde la prééminence, d’une courte tête devant Marcel Pagnol que suivent Jules Verne, Emile Zola, Guy de Maupassant… Victor Hugo a préféré ne pas réagir, ou aucune table tournante n’a pu être trouvée pour entrer en communication avec lui.
Depuis 1987, Libération demande à des écrivains de rédiger le journal du jour précédant l’ouverture du Salon du Livre. Ils sont 37 à s’y être collé cette année. Aucun d’entre eux n’est dans la liste des écrivains préférés des Français. Aucun d’entre eux ne s’attendait non plus à la brutalité de ce qui allait survenir dans l’après-midi de mercredi : l’assaut, par un commando terroriste, du musée du Bardo à Tunis. C’est là où l’écrivain se révèle journaliste. D’autant plus aisément qu’il l’est parfois, comme l’Algérien Kamel Daoud. Leila Slimani, qui a écrit un roman nymphomaniaque (Dans le jardin de l’ogre), l’est aussi. Et Olivier Guez, le seul des trois à n’être pas originaire d’Afrique du Nord. L’actualité brûlante est pour eux et ils s’en sortent bien.
Mieux, en tout cas, que Sylvie Granotier, empêtrée dans une rencontre imprévue avec le ministre de l’Intérieur de passage dans les locaux de Libération (qui sont, depuis la reparution de Charlie Hebdo, l’abri provisoire de l’équipe réalisant cet hebdomadaire) – mais c’est souvent drôle quand les choses fonctionnent moins bien que prévu, et c’est le cas.

Oui, les écrivains sont de sortie. Pas trop longtemps : ils ont des livres à écrire !
Et, si vous avez l'ambition de réussir une carrière littéraire, un Manuel du plus que parfait arriviste littéraire est paru il y a quelques jours, qui semble avoir été écrit pour vous... il y a cent ans et des poussières.

vendredi 21 mars 2014

Borges, l'Argentin universel

Pays invité du Salon du Livre de Paris, l'Argentine a dépêché des auteurs - vivants, cela va de soi. Les éditeurs français ont profité de l'occasion pour concentrer, depuis le début de l'année, les sorties de traductions venues de ce pays. Le Monde des Livres, hier, leur a fait une belle place et je vous renvoie vers ce supplément pour tout savoir des dernières parutions. En ce qui me concerne, je n'ai pas eu le temps de consacrer à ces nouveautés le temps qu'il aurait fallu pour les lire. Mais la littérature argentine n'est pas née avec la génération actuelle de ses écrivains. Et l'ombre de Jorge Luis Borges plane toujours sur les lettres de ce pays. Voici donc l'article que j'avais consacré à Borges, il y a une vingtaine d'années, lors de son entrée dans la Bibliothèque de la Pléiade (dont je vous parlais il y a peu).

L’apparition d’un auteur contemporain en Pléiade est toujours un événement dont il faut mesurer l’importance en fonction de plusieurs critères. D’abord, celui - inhabituel - du rôle qu’il a joué dans l’édification de cette sorte de statue définitive à laquelle plus personne ne pourra apporter de retouche avant longtemps. Jorge Luis Borges est intervenu lui-même, lors de ce que l’éditeur, Jean-Pierre Bernès, qualifie de « longues séances de travail dont nous voulions oublier qu’elles étaient comptées ». Ces séances se déroulaient peu de temps avant la mort de l’écrivain argentin. Lucide jusqu’au bout, il effectuait des choix plus souvent en direction de révélation d’inédits que d’occultation de textes déjà publiés. Il est assez fréquent, en effet, qu’un auteur ayant atteint la maturité juge non seulement inutile mais même déplaisant de redonner les textes de ses débuts.
Sans doute restera-t-il, dans le cas de Borges, quelques morceaux à récupérer plus tard, notamment dans les Inquisiciones, un recueil d’essais paru en 1925 et dont François Taillandier, auteur d’un essai sur son œuvre, rappelle qu’il a toujours refusé de le laisser rééditer. On en trouve quand même, dans le premier volume des Œuvres complètes, de nombreux extraits, parmi les plus significatifs, que leur auteur a voulu sauver par un subterfuge touchant, explique Jean-Pierre Bernès dans son introduction. Donc, ne chicanons pas: cette édition d’aujourd’hui est, pour les textes déjà publiés précédemment, largement satisfaisante. Elle répond, en outre, bien mieux encore à l’attente des lecteurs qui espéraient découvrir des inédits. Nous y reviendrons.
Avant cela, un parcours rapide dans la matière déjà connue du premier volume des Œuvres complètes constituera un rappel utile. On y trouve quelques ouvrages très connus dont quatre ont contribué pour beaucoup à la célébrité internationale de leur auteur: Histoire universelle de l’infamie, Histoire de l’éternité, Fictions et L’Aleph. Ce n’est pas tout, même si c’est là le meilleur. Après Ferveur de Buenos Aires, Evaristo Carriego manifeste en tout cas un authentique attachement à l’Argentine, même si François Taillandier écrit de ce dernier texte: « On conseillera au novice de ne pas commencer par là. » On ne lit pas ce livre pour savoir qui était Evaristo Carriego, poète argentin peu connu, mais pour comprendre quels étaient les rapports de Borges avec sa culture. Il n’est pas question que de poésie dans cet essai. Il est aussi, et largement, une description de quartiers populaires auxquels on sent Borges très attaché, au moins au moment où il écrit cela. L’écrivain intellectuel dont on connaît l’image ne vient donc pas de nulle part et ne peut s’apparenter à un pur esprit. La chronologie de l’œuvre remet cela en mémoire et il n’est même pas nécessaire de passer par des détours vraiment biographiques pour comprendre l’importance des racines argentines chez Borges. Les textes suffisent.
Puis vient le temps du style Borges, d’une manière qui n’appartient qu’à lui: « L’œuvre de Borges se donne désormais comme écrite en marge, ou comme un miroir, de la Bibliothèque - ou mieux: de la bibliographie », commente François Taillandier dans un beau raccourci qui vient au moment d’Histoire de l’infamie. Il n’y a pas que des raccourcis dans son essai, il y a aussi et surtout une tentative plutôt réussie de ne pas réduire Borges à quelques images dont on se contente trop aisément. De l’ironie du dilettante à la modestie de l’apprenti - du pèlerin - l’œuvre de Borges est une initiation à l’énigme, à l’humilité et au doute.
Paradoxalement, ce ne sont pas les valeurs qui apparaissent le plus clairement dans les nombreux textes inédits en français du premier volume des Œuvres complètes. Pour l’essentiel, il s’agit d’articles critiques, de l’actualité du livre, de brèves biographies.
Il faut prendre des exemples, parce qu’ils sont terriblement éclairants et donnent toujours envie de vérifier, pour soi-même, la pertinence des avis de Borges, notamment sur des cas précis. Il parle de Rimbaud, à l’occasion de la publication de deux études, en 1937. L’une, de Daniel-Rops, «étudie» Rimbaud d’un point de vue catholique; l’autre, de MM. Gauclère et Étiemble, l’envisage à partir du fastidieux point de vue du matérialisme dialectique. Inutile d’ajouter que Daniel-Rops accorde beaucoup plus d’importance au catholicisme qu’à la poésie de Rimbaud et que Gauclère et Étiemble s’intéressent moins à Rimbaud qu’au matérialisme dialectique.
Il suffit de quelques lignes, parfois, pour tirer un trait sur un sujet qui l’ennuie. Cela peut paraître très injuste: « L’une des coquetteries littéraires de notre temps consiste à élaborer de façon méthodique et angoissée des œuvres qui aient une apparence chaotique. Simuler le désordre, construire péniblement un chaos, utiliser son intelligence pour obtenir les effets du hasard, telle fut, à leur époque, l’œuvre de Mallarmé et celle de James Joyce. La cinquième décade des Cantos de Pound, qui vient de paraître à Londres, continue cette étrange tradition. »
Pour bien comprendre ceci, il faut savoir que Borges est loin d’être un adepte de l’art pour l’art. Ses positions sont d’une extrême cohérence, presque aussi construites que ses Fictions - tout est littérature chez lui, aussi bien l’invention que le commentaire. Il revient souvent, et avec insistance, sur une obsession dans laquelle il ne se reconnaît pas. « On a la superstition du style », écrit-il dans un de ses textes les plus éclairants sur le sujet. Il s’élève à la fois contre les habitudes qui veulent faire juger un livre à l’aune de son écriture plutôt que du traitement de son sujet, et fait remarquer qu’on s’interroge trop rarement sur la véritable valeur stylistique, selon les critères d’aujourd’hui, des grandes œuvres: « On attribue toujours un style excellent aux bons livres, et cette attribution qui va de soi pour les lecteurs inconditionnels, ne correspond presque jamais aux intentions de l’auteur. Que le Quichotte nous serve d’exemple. Devant l’excellence irrécusable de ce roman, la critique espagnole lui attribue des qualités de style qui paraîtront mystérieuses à plus d’un. » Ah! bon? Et voilà, dans le même sac, Dostoïevski, Montaigne, Samuel Butler... Borges ne diminue en rien l’importance de leurs livres, il dit seulement: on ne les porte pas toujours aux nues pour de bonnes raisons.
On puise dans ces articles avec une avidité qui ne se calme jamais, au contraire. Plus on en lit, plus on a envie d’en savoir. C’est bien là, en effet, la confrontation d’un écrivain avec son univers, la littérature, et plus que son univers: son oxygène, sa nourriture. Ce livre est fait de livres, écrit-il dans la préface de ce premier volume. De livres et de la vie du livre. Car Borges ne se prive pas de baguenauder en marge des œuvres, parlant par exemple du prix Nobel - qu’il n’a jamais obtenu, mais il est peu probable que l’article qu’il consacra en 1936 au couronnement d’Eugène O’Neill y soit pour quelque chose. Dans les règles d’attribution de ce prix, il voit un effet pervers: « Le noble but essentiel de répartir les prix de façon impartiale, sans distinction de nationalité d’auteurs, se présente en fait comme un internationalisme insensé et une rotation géographique. » Qui ne le sait en effet? Mais qui l’écrit avec cette force sereine?
Et puis, parce qu’il faut bien en finir alors qu’on voudrait évoquer bien d’autres textes, ce dernier exemple, qui montre non seulement combien Borges était attentif à la production mondiale mais n’était pas non plus indifférent aux idéologies. En 1937, il consacre une note de lecture à un «ouvrage didactique» d’Elvira Bauer: Trau keinem Jud bei seinem Eid. Cinquante et un mille exemplaires vendus, ce qui n’est pas rien, en Allemagne, où il a entendu dire que la critique est interdite aux critiques et qu’on ne leur permet que la description des œuvres. Il fera donc la description de quelques gravures, confiant au lecteur le soin de se faire sa propre interprétation: un créancier juif emmène les porcs et la vache de son débiteur; un millionnaire juif chasse deux mendiants de race nordique; un boucher juif piétine de la viande; etc., jusqu’à conclure sur cette citation du livre: « L’Allemand avance, le juif se traîne. » On notera bien qu’à aucun moment Borges n’a donné son avis. Mais qui aurait pu ne pas comprendre?
Décidément moins entier qu’il y paraissait, Borges est bien un des auteurs essentiels de notre temps. Sa présence dans la Bibliothèque de la Pléiade est une des ces évidences dont on se réjouit.

jeudi 20 mars 2014

Le Libé des écrivains

Toutes les traditions ne sont pas bonnes à prendre. La plupart m'ennuient, pour rester poli. Mais si Libération renonçait un jour à son Libé des écrivains qui salue, depuis 1987, l'ouverture (demain) du Salon du Livre de Paris, ça me manquerait vraiment. (D'accord, moins que si Libération en venait à disparaître dans une guerre d'actionnaires.)
J'ai donc, aujourd'hui, lu un peu plus attentivement que de coutume un quotidien qui avait mis ses journalistes en congé - ou presque: le "making of" révèle que les journalistes étaient quand même là pour aider les écrivains. Les encadrer?
Maylis de Kerangal rédactrice en chef, ça a de la gueule. Comme Sébastien Lapaque au Brésil ou Sylvain Tesson à propos de la Crimée, de l'Ukraine, de Poutine, des dominos. Au passage, en voici deux qui n'ont pas la réputation d'appartenir à la famille naturelle de Libé, la gauche...
Fait-on du roman avec l'actualité? Un sujet sur lequel enquêtent les journalistes est-il transposable sous la plume d'un écrivain? Oui, bien sûr, ils font ça tout le temps, les écrivains. Mais rarement dans l'urgence. Avec le risque, en cours de journée, d'apprendre des faits nouveaux qui modifient l'angle. Car quel angle? Et pour combien de temps? Yves Pagès, habile, s'est défait des obligations du temps présent en se baladant en scooter dans Paris pour noter en quelques lignes des scènes sans date, et pourtant de la date du jour quand même, car ce qui n'est pas rapporté dans les journaux le reste de l'année nous en dit aussi long sur le réel que le reste.
Il y a ce Paul Bismuth, écrivain inconnu au bataillon du Salon du Livre mais pseudonyme célèbre d'un propriétaire de téléphone portable (et personne bien réelle aussi, par ailleurs), qui signe quelques articles. L'écrivain prend un masque dans une fiction générée par l'actualité. Il est à sa place dans ce journal. Il ne faudrait quand même pas que l'exercice se renouvelle trop souvent, il a des livres à écrire.
Je rappelle que cet événement annuel, je l'ai déjà dit mais ce sera l'occasion de placer le logo du Salon du Livre, coïncide avec la tenue dudit Salon, du 21 au 24 mars. Et oui, c'est aussi le printemps, mais je tiens pour acquis qu'il s'agit d'un pur hasard - ce qui n'est pas le cas de la coïncidence entre le Libé des écrivains et le Salon du Livre, vous suivez?

mercredi 19 mars 2014

3 Français sur 10 ne lisent pas


Tel est le constat le plus désolant d'une nouvelle enquête sur la lecture réalisée par Ipsos pour le Syndicat national de l'édition et le Centre national du livre. 30% des Français n'ont lu aucun livre ces douze derniers mois. Aucun livre. Même pas un roman de Guillaume Musso ou un manuel de menuiserie. Encore n'est-ce désolant que si on estime posséder les valeurs les plus authentiques et désirer partager avec le monde entier le goût de la lecture qui est le mien, le vôtre (sinon, que faites-vous ici?).
Pourquoi ne lisent-ils pas? On leur a posé la question et ils ont répondu. Je n'aime pas ça, disent-ils à 57%. Je n'ai pas le temps, 38%. Toutes les autres réponses étant marginales (5% ou moins), il faut bien considérer ces arguments comme les raisons majeures de la non-lecture. D'autant qu'ils se rejoignent. Dire: je n'ai pas le temps, c'est dire aussi: je préfère occuper mon temps à autre chose. Quoi? Regarder Les feux de l'amour (ça existe encore, ça?) à la télé? Aller me promener? Draguer la voisine - ou le voisin? Jouer aux cartes? Le mystère est entier...
Mais réjouissons-nous: les autres sont des lecteurs et représentent donc 70% de la population sondée. Ils ont lu en moyenne 15 livres au cours des derniers mois et un quart d'entre eux sont considérés comme des grands lecteurs (20 livres et plus). Ces grands lecteurs sont surtout des lectrices, voilà qui ne nous change guère des indications souvent reçues dans la pratique - demandez aux bibliothécaires ou aux libraires. Ils ont lu des livres policiers pour 41% d'entre eux (un peu plus chez les femmes que chez les hommes), des ouvrages pratiques pour 36% (beaucoup plus pour les femmes), d'histoire pour 34% (surtout les hommes), de la BD, 27% (davantage les hommes), d'autres romans contemporains - Marc Levy? - pour 26% (les femmes en sont plus grandes consommatrices que les hommes). Chez les moins de 35 ans, la science-fiction est la catégorie la plus prisée, les classiques arrivent en cinquième position (lectures scolaires?).
Cette avalanche de chiffres se déroule sur une soixantaine de pages (des unités de présentation PowerPoint, plutôt) et présente toutes les caractéristiques d'un produit susceptible de donner la gueule de bois. On est rassuré d'apprendre que ce rapport d'études a été élaboré dans le respect de la norme internationale ISO 20252, ce qui ne me dit rien mais en impose. Si vous désirez en savoir plus, l'intégralité du rapport est téléchargeable ici.
Et, si les résultats de cette enquête sont publiés maintenant, c'est bien entendu parce que le Salon du Livre de Paris se tient du 21 au 24 mars à la Porte de Versailles, l'occasion pour moi d'aborder ici , à partir d'aujourd'hui, quelques facettes de la vie littéraire (ou du livre) liées, de près ou de loin, à cet événement.

jeudi 21 mars 2013

Le Salon du Livre, le Libé des écrivains

D'un côté, des livres partout, des auteurs qui signent et qui débattent, des chiffres d'affaires, la grande question de l'édition numérique face au papier, des négociations de droits en fonction de l'évolution du métier d'éditeur et de tout ce qui en découle, du monde dans les allées, du monde, du monde...
De l'autre côté, un quotidien qui prend aujourd'hui une allure différente, les journalistes de la rédaction ayant laissé la place à une bande d'écrivains pour décrire, décrypter, raconter l'actualité. On ne la choisit pas, elle vous tombe dessus de manière imprévisible et il faut donc bien ouvrir, au grand regret de Virginie Despentes, rédactrice en chef d'un jour, sur un événement auquel elle ne comprend rien. Son éditorial est plein de questions, elle avance ses incertitudes alors que la race des éditocrates a coutume de nous imposer ses certitudes. Et ça fait du bien.
Comme cela fait du bien de lire Jérôme Ferrari à propos d'Abou Dhabi, Mathieu Larnaudie sur Copé et, à la page suivante, sur Sarkozy ("Aujourd'hui, on va faire un numéro de gauche, pour une fois", avaient rigolé les écrivains en réunion de rédaction). Thierry Beinstingel visite le village où Marine Le Pen avait obtenu 72% des voix au premier tour de la dernière présidentielle (bon, cela ne faisait que 31 électrices et électeurs, mais quand même). Ingrid Astier est au tribunal où se juge l'affaire qui oppose Valérie Trierweiler à ses biographes. Lola Lafon s'interroge sur le recul ou pas le recul de la laïcité à l'occasion de l'annulation par la justice du licenciement d'une employée voilée dans une crèche. Frédéric Roux prend le tram à Paris.
Je n'en suis qu'à la page 15. Contrairement aux autres jours, j'ai envie de tout lire. J'ai presque oublié de dire (mais vous l'avez vu) qu'il y avait deux femmes en couverture, et ce n'est pas pour évoquer un scandale: Virginie Despentes et Angela Davis, Deux femmes puissantes. Une Blanche, une Noire.
A propos, un petit regret quand même: "On a besoin d'un écrivain africain", explique Cécile Guilbert, pour éclairer la mort probable d'un otage au Mali. Je comprends l'idée de base, et c'est mieux, finalement, que de donner encore la parole à un spécialiste européen. Mais il n'y aura de véritable progrès qu'au moment où on pensera à un écrivain africain (ou d'ailleurs, sans envisager ses origines) pour écrire à propos d'un événement qui n'a rien d'africain, et qu'il est tout aussi capable qu'un Français de faire sien.
Numéro excitant en diable, donc. Je me disais: comme ce serait bien d'avoir ça tous les jours! Avant de me reprendre: et quand écriraient-ils leurs livres (c'est-à-dire: quand nous donneraient-ils la meilleure part d'eux-mêmes) s'ils étaient tous les jours le nez collé sur l'actualité et les yeux sur l'horaire de bouclage, ces écrivains?

lundi 29 mars 2010

Zapculture : spécial Salon du Livre

Je profite du Salon du Livre de Paris pour vous abreuver, aujourd'hui, de sons renvoyant à l'écrit sous toutes ses formes. Car le numérique fait parler de lui, nous ne manquerons pas d'écouter ce qu'on en dit. Le Zapculture de la semaine est téléchargeable en passant par le casque...

L'actualité culturelle du Rendez-vous (France Culture) présente brièvement les grandes tendances de la littérature d'aujourd'hui, comme on le fait dans les saisons de défilés. Autofiction et alterfiction sont au rendez-vous. (0'25"-2'19")

Le téléphone sonne (France Inter) avait rassemblé un plateau de spécialistes pour répondre aux questions multiples et variées des auditeurs à propos du livre numérique. Nous entendrons successivement:
Thierry Pech, d'Alternatives Economiques (qui publie une enquête sur La révolution du livre), évoquer le problème du prix du livre numérique;
Virginie Clayssen, Présidente des Commissions Numérique et Nouvelles technologies du Syndicat national de l'Edition, et chargée chez Editis du développement numérique et de la veille sur les domaines du numérique et de l'édition, parler du rôle des libraires;
Olivier Donnat, sociologue, qui a dirigé l'étude du Ministère de la Culture et de la Communication sur "Les pratiques culturelles à l'ère numérique", chargé de recherches au Département des études, de la prospective et des statistiques, nuancer la place du numérique en fonction des secteurs d'édition;
François Gèze, Président des Editions La Découverte, évoquer les progrès à venir. (2'19"-4'38")

Mais tout n'est pas rose dans l'univers électronique, comme le prouvent trois extraits du Rendez-vous. Ainsi, les chercheurs éprouvent des difficultés à lire les archives que Salman Rushdie leur a confiées (4'38"-5'14"). Nina Bouraoui réagit en évoquant, non sans nostalgie, le temps où elle écrivait sur des cahiers Clairefontaine (5'14"-6'08"). Et les créateurs de bande dessinée montent au front pour défendre leurs droits (6'08"-7'36").

Retour vers le livre papier pour les dernières séquences, consacrées à deux romancières primées pendant le Salon du Livre.
Je vous ai parlé déjà de La centrale, d'Elizabeth Filhol, et de son prix France Culture/Télérama.
J'ignorais qu'elle avait fait preuve d'une grande discrétion depuis la sortie de son livre en janvier, au point de n'avoir donné aucun entretien à une radio ou à une télévision. Cette lacune est comblée grâce à Tout arrive (France Culture). Elisabeth Filhol explique en quoi l'univers d'une centrale nucléaire lui semblait se prêter au cadre d'un roman. Elle ne s'était pas trompée. La technologie est un terrain que, comme tous les autres, la littérature est capable d'investir pour nous aider, sinon à la comprendre, au moins à l'approcher avec la sensibilité particulière de l'écriture. (7'36"-8'41")

Quant à Kim Thúy, elle a reçu le prix RTL/Lire pour Ru, que je n'ai malheureusement pas lu mais que Laissez-vous tenter (RTL) vous présente avec elle. Cette Québécoise d'origine vietnamienne s'est inspirée de sa vie pour écrire un roman qui a été très bien accueilli. L'éditeur le décrit ainsi:
Une femme voyage à travers le désordre des souvenirs: l'enfance dans sa cage d'or à Saigon, l'arrivée du communisme dans le Sud-Vietnam apeuré, la fuite dans le ventre d'un bateau au large du golfe de Siam, l'internement dans un camp de réfugiés en Malaisie, les premiers frissons dans le froid du Québec. Récit entre la guerre et la paix, Ru dit le vide et le trop-plein, l'égarement et la beauté. De ce tumulte, des incidents tragi-comiques, des objets ordinaires émergent comme autant de repères d'un parcours. En évoquant un bracelet en acrylique rempli de diamants, des bols bleus cerclés d'argent ou la puissance d'une odeur d'assouplissant, Kim Thúy restitue le Vietnam d'hier et d'aujourd'hui avec la maîtrise d'un grand écrivain. (8'41"-9'57")

A la semaine prochaine...

vendredi 26 mars 2010

30 ans de Salon du Livre, 30 ans de littérature française


Je ne lis pas que les livres, je lis aussi des articles sur les livres. Et il faut rendre hommage aux confrères journalistes littéraires quand ils ont bien travaillé. C'est le cas de l'équipe du Monde des livres dans le supplément de cette semaine, opportunément paru au moment où s'ouvre le trentième Salon du Livre de Paris.
L'occasion de proposer douze pages d'une rare densité, un regard démultiplié sur trente ans de littérature française à travers quelques thèmes forts (l'autofiction, le roman policier, le réel, la critique, la présence de cette littérature à l'étranger, etc.). Les écrivains ont aussi la parole, puisque plusieurs d'entre eux apportent un témoignage sur leur travail: Marie Billetdoux, Emmanuel Carrère, Philippe Djian, Serge Doubrovsky, Anne-Marie Garat, Philippe Jaccottet, Dany Laferrière et Camille Laurens.
Du beau monde pour un beau Monde, un numéro à lire attentivement et à conserver.
Je signale que, respectant sa propre tradition, Libération a proposé hier un journal où tous les textes sont signés par des écrivains. Je ne l'ai pas lu, peut-être les articles seront-ils accessibles aujourd'hui sur le site du quotidien, mais on peut déjà lire un "chat" avec Claire Devarrieux qui en est, en quelque sorte, le "making off".