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jeudi 20 mars 2014

Le Libé des écrivains

Toutes les traditions ne sont pas bonnes à prendre. La plupart m'ennuient, pour rester poli. Mais si Libération renonçait un jour à son Libé des écrivains qui salue, depuis 1987, l'ouverture (demain) du Salon du Livre de Paris, ça me manquerait vraiment. (D'accord, moins que si Libération en venait à disparaître dans une guerre d'actionnaires.)
J'ai donc, aujourd'hui, lu un peu plus attentivement que de coutume un quotidien qui avait mis ses journalistes en congé - ou presque: le "making of" révèle que les journalistes étaient quand même là pour aider les écrivains. Les encadrer?
Maylis de Kerangal rédactrice en chef, ça a de la gueule. Comme Sébastien Lapaque au Brésil ou Sylvain Tesson à propos de la Crimée, de l'Ukraine, de Poutine, des dominos. Au passage, en voici deux qui n'ont pas la réputation d'appartenir à la famille naturelle de Libé, la gauche...
Fait-on du roman avec l'actualité? Un sujet sur lequel enquêtent les journalistes est-il transposable sous la plume d'un écrivain? Oui, bien sûr, ils font ça tout le temps, les écrivains. Mais rarement dans l'urgence. Avec le risque, en cours de journée, d'apprendre des faits nouveaux qui modifient l'angle. Car quel angle? Et pour combien de temps? Yves Pagès, habile, s'est défait des obligations du temps présent en se baladant en scooter dans Paris pour noter en quelques lignes des scènes sans date, et pourtant de la date du jour quand même, car ce qui n'est pas rapporté dans les journaux le reste de l'année nous en dit aussi long sur le réel que le reste.
Il y a ce Paul Bismuth, écrivain inconnu au bataillon du Salon du Livre mais pseudonyme célèbre d'un propriétaire de téléphone portable (et personne bien réelle aussi, par ailleurs), qui signe quelques articles. L'écrivain prend un masque dans une fiction générée par l'actualité. Il est à sa place dans ce journal. Il ne faudrait quand même pas que l'exercice se renouvelle trop souvent, il a des livres à écrire.
Je rappelle que cet événement annuel, je l'ai déjà dit mais ce sera l'occasion de placer le logo du Salon du Livre, coïncide avec la tenue dudit Salon, du 21 au 24 mars. Et oui, c'est aussi le printemps, mais je tiens pour acquis qu'il s'agit d'un pur hasard - ce qui n'est pas le cas de la coïncidence entre le Libé des écrivains et le Salon du Livre, vous suivez?

lundi 2 septembre 2013

Le roman brésilien de Sébastien Lapaque

Sébastien Lapaque fait tout pour nous égarer dans La convergencedes alizés. Le foisonnement des personnages et des récits annexes détourne l’attention de Zé, véritable fil conducteur du roman avec sa quête d’Helena, la femme qu’il aime et qui a lui a dit l’aimer avant de disparaître. Zé lui-même est parfois distrait de son but, poussé vers l’Argentine pour éclairer un coin obscur de la biographie de Borges, en rapport avec le football dont son ami Euclides est l’encyclopédiste du beau jeu. Mais bien des romanciers brésiliens pratiquent leur art ainsi, en brouillant la piste principale traversée d’une multitude d’autres chemins. Le romancier français, transporté sur leur terrain géographique, a aussi adopté cette esthétique. Et elle convient parfaitement au propos.
Donc, suivons aussi, avec le même plaisir que l’auteur a eu à les écrire, les aventures d’Octavio Cardero et de son frère Luiz, les débats d’un groupe de chercheurs, l’évolution des menaces qui planent sur l’animateur très populaire d’une émission à vocation dite culturelle et destinée à faire de l’audience, quelques histoires de voyous pour lesquels l’amitié n’est pas un vain mot, et on en passe faute de pouvoir développer.
Tous ces éléments sont bien en place et servent le roman. On ne peut en dire autant de quelques passages qui semblent des pièces rapportées et brisent le rythme – tout en apportant, à ceux que cela intéresse, des éléments d’information : un entretien avec Chico Buarque, un autre avec Claude Lévi-Strauss, une partie de polo racontée en détail, un exposé sur le climat, encore que celui-ci éclaire le titre… Le roman aurait gagné en cohérence sans eux. Là, le plaisir n’est pas partagé.