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samedi 9 novembre 2019

Non, je n’ai rien contre les cerfs


© Clame Reporter
Pourtant, je n’ai lu ni Les grands cerfs, de Claudie Hunzinger (Grasset), qui a reçu cette semaine le Prix Décembre ni La tentation, de Luc Lang, Prix Médicis du roman français le lendemain. J’avais déjà lu et apprécié auparavant des livres de l’une et de l’autre, la présence de l’animal aux bois fiers n’avait rien pour m’éloigner de leurs nouveaux romans.
Quoiqu’on fasse, on n’arrive décidément pas à tout lire.
(Et je n’ai pas non plus tardé à fournir cette explication parce que j’aurais été embarrassé d’en trouver une, il ne faut mettre ce retard que sur le compte de la fourniture électrique qui a été, ces derniers jours, pire que défaillante. Ce n’est pas la première fois, je me précipite dans ces cas-là sur les travaux les plus urgents, généralement ce qu’attend de moi Le Soir et c’était, hier, pour écrire un article sur le très beau Miss Islande d’Auður Ava Ólafsdóttir, traduit par Éric Bouty, paru chez Zulma et orné désormais d’une bande qui signale le Prix Médicis étranger.)
Mais je voulais vous parler des cerfs, et me défendre de la réputation qu’on pourrait me faire de les fuir, afin de n’être pas en butte à la colère de la prochaine meute de ces animaux que je pourrais rencontrer – encore que, sous les contrées où je vis, la probabilité soit mince…
Je rappellerai donc des faits.
Comment je n’ai pas craint de me loger, le temps de la lecture, à l’Hôtel du Grand Cerf de Franz Bartelt (Seuil), quelque part du côté de la frontière franco-belge, malgré le fantôme d’une actrice morte là quarante ans plus tôt et l’inquiétant remue-ménage qui s’y produit dans l’espace de la fiction.
Comment, avec Caroline Lamarche, j’ai chanté Dans la maison un grand cerf (Gallimard), en chœur avec Berlinde, plasticienne, qui fait de l’animal un usage singulier et très personnel.
Comment, enfin, pour ne pas remonter trop loin dans le temps, j’ai été accompagné par l’image d’un daim blanc (d’accord, il y a une nuance) grâce à Tiens ferme ta couronne, de Yannick Haenel (Gallimard), avec Robert De Niro lui-même.
Tu le vois bien, cerf, petit ou grand, tu es mon ami. Et je serai le tien si tu le désires…

jeudi 8 novembre 2018

Prix Décembre : Michaël Ferrier


Le Prix Décembre va cette année, je félicite le jury, à l'excellent récit amical de Michaël Ferrier, François, portrait d’un absent.
A l’ami disparu, Michaël Ferrier offre un tombeau de papier : « La littérature est l’art du deuil par excellence et, dans sa fragilité même, le papier est supérieur au marbre. Pourtant, quel travail de ténèbres il faut pour l’extraire, ce livre… C’est un tombeau, il faut le rendre à la fois aussi grave que le marbre et aussi léger que le ciel. » François est mort noyé avec sa petite fille Bahia. Jérôme, l’autre membre depuis l’adolescence du groupe amical, l’apprend par téléphone à Michaël qui vit au Japon. Et qui écrit François, portrait d’un absent.
Le titre rappelle celui d’un film documentaire que François avait consacré à un SDF : Thierry, portrait d’un absent. Il est en partie décrit ici, comme une œuvre d’une grande délicatesse, sans voyeurisme alors qu’il était facile de tomber dans ce travers. Ces qualités se retrouvent dans le livre : on sait tout de François, et en même temps on ne sait presque rien de lui tant les bribes de biographie sont posées avec le sens le plus aigu de cette amitié devenue douloureuse, et que rien n’explique.
Sinon le mot de Montaigne ajouté par l’auteur des Essais à son exemplaire imprimé. Celui-ci, à propos de ce qui liait l’auteur et La Boétie, avait écrit : « Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer. » Puis Montaigne transforma la fin de la phrase : « je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : parce que c’était lui, parce que c’était moi. »
Michaël Ferrier, lui aussi, cherche à expliquer l’amitié et n’y parvient pas davantage que Montaigne à qui il fait donc, à raison, appel. Non sans s’appuyer sur le souvenir des moments partagés, en particulier deux années dans les classes préparatoires du Lycée Lakanal, « une splendide ruche champêtre dédiée à l’étude, une enclave de tranquillité studieuse. » Le narrateur avait dix-sept ans, François était son voisin d’internat. Avec qui il a vécu d’une façon qui « stupéfierait immédiatement toute personne un peu convenable. » On n’en dit pas plus, il y a quelques grands moments à découvrir.
Car, pour être un livre de deuil, François, portrait d’un absent est aussi un livre à l’enthousiasme contagieux. L’ami est mort, mais ce qui a existé quand il était là continue d’infléchir la pensée avec une force impressionnante : « le texte ne forme pas le cadre d’un souvenir, mais l’ouverture d’un espace : c’est une sorte de brèche où le temps circule, où la mémoire se réveille et bondit. » Et c’est beau, très beau.

Par ailleurs, le Prix de Flore couronne Anatomie de l'amant de ma femme, de Raphaël Rupert, paru à l'Arbre vengeur - que je n'ai pas lu.

lundi 17 septembre 2018

En attendant la première sélection du Femina...

Elle est, en principe, pour aujourd'hui - je ne l'ai pas encore vue. D'autres, pendant ce temps, ont pris les devants. Le Prix Décembre, en particulier, qui sera attribué le 8 novembre et donnera sa prochaine sélection le 25 octobre. Treize romans sont sélectionnés:
  • François Bégaudeau. En guerre (Gallimard, Verticales)
  • Baudouin de Bodinat. En attendant la fin du monde (Fario)
  • Pauline Delabroy-Allard. Ça raconte Sarah (Minuit)
  • Michael Ferrier. François, portrait d'un absent (Gallimard)
  • Elisabeth de Fontenay. Gaspard de la nuit (Stock)
  • Mark Greene. Federica Ber (Grasset)
  • Jean-Yves Jouannais. Moab, épopée en 22 chants (Grasset)
  • Jeanne Labrune. Depuis la terre, regarder les naufrages (Grasset)
  • Benjamin Pitchal. La classe verte (Gallimard)
  • Catherine Poulain. Le coeur blanc (L'Olivier)
  • Francesco Rapazzini. Un été vénitien (Bartillat)
  • Joann Sfar. Modèle vivant (Albin Michel)
  • Antoine Wauters. Pense aux pierres sous tes pas (Verdier)

Le Prix Albert Londres appartient moins à mon terrain de jeu préféré, la fiction, mais vous savez, si vous suivez ce blog, à quel point je place Albert Londres - haut, très haut - et voici donc la sélection livres d'un prix qui concerne aussi la presse écrite et l'audiovisuel. Remise des récompenses le 22 octobre à Istanbul, beau symbole de la défense de la liberté de la presse.
  • Justine Augier. De l’ardeur (Actes Sud)
  • Jean-Baptiste Malet. L’Empire de l’or rouge (Fayard)
  • Pauline Maucort. La Guerre et après (Les Belles lettres)
  • Hélène Sallon. L’État islamique de Mossoul (La Découverte)
  • Pierre Sautreuil. Les Guerres perdues de Youri Beliaev (Grasset)

Un mot aussi du Prix Sade, bien que je lui trouve un intérêt déclinant, avec une deuxième sélection (je n'avais pas vu passer la première, je l'avoue humblement) qui a l'intérêt de mettre en évidence des éditeurs rarement cités au moment des prix littéraires:
  • Léo Barthe. L’Animal de compagnie (La Musardine)
  • Mavado Charon. Dirty (Mania Press)
  • DOA. Lykala (Gallimard)
  • Stéphane du Mesnildot. L’Adolescente japonaise (Le Murmure)
  • Jonathan Littell. Une vieille histoire (Gallimard)
  • Elizabeth Prouvost. Les Saintes de l’abîme (Humus)
  • Sébastien Rutés. La Vespasienne (Albin Michel)
  • Apollonia Saintclair. Ink is my blood (Encre Sympathique)
  • Sylvie Steinberg. Une histoire de la sexualité (PUF)
  • Bei Tong. Camarades de Pékin (Calmann-Lévy)

Enfin, le Prix Louis Guilloux a été attribué à Marc-Alexandre Oho Bambe pour Diên Biên Phù (Sabine Wespieser), un roman dont je ne pense que du bien et qui, paru au début de l'année, fait penser à celui de David Diop, Frères d'âme, retenu pour plusieurs prix littéraires.
Alexandre est mort en Indochine. « Avant de renaître, puis mourir encore. » Il y a eu la guerre, Diên Biên Phù et surtout Maï Lan, la femme au visage lune dont le nom signifie « pierre d’abricot et d’orchidée ». Le 7 mai 1954, à Diên Biên Phù, la guerre est perdue, ce qu’il reste de l’armée française n’attend plus, pour plier bagage, que les accords qui mettront fin à sa présence en Indochine. Tandis que, pour Alexandre, c’est le déchirement de la séparation. Maï Lan s’éloigne. Mais reste inscrite dans sa chair et son esprit autant que les blessures physiques, morales, des combats.
Alexandre est donc rentré en France, a retrouvé Mireille, sa très croyante épouse, à qui la foi en Dieu a permis d’accepter les aveux de celui qui expliquait être devenu fou amoureux, au loin. Le couple a repris la vie commune, puisque « Mireille disait pouvoir supporter une vie à deux, même sans saveur et sans passion ». Vingt ans se sont écoulés d’une existence tiède au cours de laquelle Alexandre n’a cessé d’apprécier les qualités de Mireille. Au cours de laquelle, aussi, il n’a cessé de penser à Maï Lan. Si bien qu’après tout ce temps, il a décidé de retourner là où il était mort et avait vécu si puissamment. Pour rechercher la femme qu’il n’avait jamais oubliée et à laquelle, comme lorsqu’ils partageaient leur passion, il n’a cessé d’écrire des poèmes.
Ces poèmes parsèment le premier roman de Marc Alexandre Oho Bambe, Diên Biên Phù. Ils disent les années pendant lesquelles l’absente est restée si vivante : « Pendant vingt ans / J’ai vécu ainsi / En avançant / A reculons / Vers toi Maï ».
Diên Biên Phù raconte, avec des sauts dans le passé et les moments enflammés d’un amour toujours ranimé par les mots et les souvenirs, le retour d’Alexandre. Il ne l’a pas dit en partant, il ne l’avouera que dans une lettre envoyée à Mireille de Hanoi : il ne reviendra plus en France, leur couple est défait, il a besoin de terminer ce qu’il avait commencé et que l’Histoire a interrompu.
Encore faut-il retrouver Maï Lan, et la tâche s’avère difficile. Malgré l’aide d’une autre femme qui se prend d’affection pour cette belle histoire, malgré M. Cho, le restaurateur bienveillant qui pense avoir connu Maï Lan, sa présence semble se dissoudre dans un espace flou.
La quête d’Alexandre se termine d’une manière que nous ne révélerons pas, par une surprise. Mais on ne peut terminer un article sur Diên Biên Phù sans dire un mot de l’ami Diop, le Sénégalais qui a sauvé la vie d’Alexandre et est devenu pour lui un frère. Qui l’initie, en outre, aux idées de décolonisation en même temps qu’à la production littéraire du groupe d’écrivains formé autour de Présence africaine.

mardi 7 novembre 2017

Grégoire Bouillier, Prix Décembre

Je le sentais venir, mais le temps manquait pour les 880 pages du Livre 1 du Dossier M, roman de Grégoire Bouillier paru chez Flammarion en août (la suite a été annoncée pour janvier), lauréat aujourd'hui du Prix Décembre.
Les trois ouvrages de la sélection finale disent tous "je", et abondamment, puisque Joann Sfar, avec Vous connaissez peut-être (Albin Michel), et Christophe Honoré, dans Ton père (Mercure de France), pratiquent le roman autobiographique, appelez-le autofiction si vous voulez, comme Grégoire Bouillier dont le livre, sa première partie en tout cas, est annoncé comme une histoire d'amour.
J'en suis malheureusement resté aux pages du début - la fin du Niveau 4 de la première partie, pour vous qui avez peut-être le livre sous les yeux. (Impossible de donner un numéro de page, je lis en numérique et le logiciel que j'utilise affiche la page 50 sur 2172, ce qui n'a pas grande signification.)
Une chose est certaine: ça donne envie. Décidé à ne pas manquer une occasion de prendre du plaisir à la lecture, je vais donc continuer cela sans tarder.

Le Prix du premier roman, car il pleut des lauriers toute la journée, couronne Ma reine, de Jean-Baptiste Andrea.
Shell, qu’on appelle ainsi à cause de son blouson, a douze ans et vit dans la station-service de ses parents. Il en a assez d’être traité comme un enfant. Il veut être un homme, faire la guerre, et part vers la montagne. Ses jours difficiles sont illuminés par la rencontre de Viviane, petite séductrice avide de tester son pouvoir. Shell, subjugué, croit tout ce qu’elle dit. C’est beau. Mais il y a du danger à suivre sa reine les yeux fermés.

mardi 24 octobre 2017

Prix Décembre : trois en octobre, un en novembre

Le jury du Prix Décembre a sévèrement taillé dans sa première sélection, qui comptait onze titres (mais seulement dix auteurs, puisque Simon Liberati était nommé deux fois). Il n'en reste pus que trois, qui ne se partageront pas une dotation encore inconnue - elle était de 30.000 €, mais c'était avant la mort de Pierre Bergé, le mécène du prix - puisqu'il y aura, ou devrait y avoir, un seul lauréat le 7 novembre. Une chose est certaine, il ne s'agira pas d'une lauréate, puisque voici les derniers ouvrages retenus:
  • Grégoire Bouillier. Le dossier M (Flammarion)
  • Christophe Honoré. Ton père (Mercure de France)
  • Joann Sfar. Vous connaissez peut-être (Albin Michel)
Je parierais volontiers sur Grégoire Bouillier. Mais je choisis généralement mal lorsque je parie, et j'évite donc de le faire, depuis un certain temps

jeudi 28 septembre 2017

La première sélection (différente) du Prix Décembre

Je ne vous ai pas oubliés, compagnes et compagnons de lectures. Mais j'étais plongé dans l'énorme et enthousiasmant nouveau roman de Michel Le Bris, Kong (Grasset) et j'avais bien besoin de tout mon temps pour en terminer les 944 pages (devenues plus de 2.000 sur l'écran de ma tablette). Le volume a, m'expliquait hier Michel Le Bris, apparemment freiné certains jurés des prix littéraires - moins les jurées, puisque le Prix Femina a retenu ce livre dans sa première sélection. Au Goncourt, me disait-il, des réticences ont été directement liées à l'épaisseur du roman. Peut-être les académiciens français, qui donnent aujourd'hui leur première liste, auront-ils eu le temps de grimper avec Kong au sommet de l'Empire State Building? L'écrivain en avait l'espoir, sachant que quelques voix se porteront vers lui. On le vérifiera tout à l'heure.
En attendant, le Prix Décembre a donné ses choix hier. Ils ne ressemblent pas aux autres, c'est déstabilisant et ça fait du bien. Simon Liberati est nommé deux fois, des essais côtoient de la fiction et un des plus gros romans de la rentrée, celui de Grégoire Bouillier, a été retenu. Onze ouvrages sont pour l'instant en piste, avant une deuxième sélection le 24 octobre et le prix, le 7 novembre, dans la semaine de (presque) tous les couronnements.
  • Claude Arnaud. Portraits crachés (Laffont)
  • Jean-François Billeter. Une rencontre à Pékin (Allia)
  • Grégoire Bouillier. Le dossier M (Flammarion)
  • Frederika Amalia Finkelstein. Survivre (Gallimard, L’Arpenteur)
  • Christophe Honoré. Ton père (Mercure de France)
  • Simon Liberati. Les rameaux noirs (Stock)
  • Simon Liberati. Les violettes de l’avenue Foch (Stock)
  • Marc Pautrel. La sainte réalité (Gallimard)
  • Pacôme Thiellement. La victoire des sans rois (PUF)
  • Joann Sfar. Vous connaissez peut-être (Albin Michel)
  • Chantal Thomas. Souvenirs de la marée basse (Seuil)

lundi 7 novembre 2016

Prix Décembre : Alain Blottière

Je pensais franchement que Loïc Prigent, dont je n'avais pas lu le livre, recevrait le Prix Décembre aujourd'hui. Quatre jurés ont quand même voté pour lui au premier tour, et un pour Jacques Henric, mais Alain Blottière l'a emporté dès ce premier vote, avec sept voix, pour Comment Baptiste est mort, paru le 1er avril - ce n'était pas une blague et, d'ailleurs, le sujet en est grave.
Baptiste, seul de sa famille, a survécu à une prise d’otages dans le désert. Pourtant, il est mort puisqu’il est devenu Yumaï et a oublié la plupart des événements. Un long debriefing ramène à la surface des bribes de souvenirs, les plus douloureux étant les mieux enfouis. Le chemin vers la vérité est hérissé de pièges et d’incompréhensions entre les interlocuteurs, jusqu’au surgissement, dans les plis de la mémoire, d’une terrible conclusion.

vendredi 21 octobre 2016

Le Prix Décembre conserve trois ouvrages

C'est peu, trois livres pour une dernière délibération. Il a donc fallu couper avec fermeté. Peut-être aussi avec quelques remords. Toujours est-il que, le 7 novembre, le Prix Décembre devrait aller à un de ces trois ouvrages:
  • Alain Blottière, Comment Baptiste est mort (Gallimard)
  • Jacques Henric, Boxe (Seuil)
  • Loïc Prigent, J'adore la mode mais c'est tout ce que je déteste (Grasset)

Ils étaient présents dans la première sélection, ils sont absents de la deuxième: Catherine Cusset, Benoît Duteurtre, Noëlle Herpe, Nicolas Idier, Ivan Jablonka, Alain Jaubert, Luc Lang, Alain Mabanckou, Laurent Mauvignier, Jean-Claude Milner, Joann Sfar et Emmanuel Venet. Cela fait du monde, et même du beau monde...

jeudi 15 septembre 2016

Prix Décembre, première sélection

Pas de jour, pas de demi-journée, sans sa sélection. La rentrée littéraire est passée à la moulinette des jurys et il en sort... du Gallimard, du Gallimard, quelques autres aussi, encore heureux. La présence de la maison de la rue qui porte son nom est, cette année, impressionnante. Je n'ai pas fait la petite étude rétrospective qui aurait permis de confirmer ou d'infirmer cette singularité pour 2016, et j'avoue que je ne me souviens pas de la manière dont les choses se présentaient en 2015. Bon, je ne me souviens pas non plus du temps qu'il faisait l'an dernier à la même date. Comment voulez-vous qu'on s'en sorte?
Mais assez de considérations oiseuses, on ne parle du temps que quand on n'a rien à se dire - ou qu'on est irlandais. Et j'ai des choses à vous dire, ou plus exactement la première sélection du Prix Décembre (attribué le 7 novembre) à vous donner.
  • Alain Blottière, Comment Baptiste est mort (Gallimard)
  • Catherine Cusset, L'autre qu'on adorait (Gallimard)
  • Benoît Duteurtre, Livre pour adultes (Gallimard)
  • Jacques Henric, Boxe (Seuil)
  • Noël Herpe, Dissimulons ! (Plein jour)
  • Nicolas Idier, Nouvelle jeunesse (Gallimard)
  • Ivan Jablonka, Laetitia ou la fin des hommes (Seuil)
  • Alain Jaubert, La moustache d'Adolf Hitler et autres essais (Gallimard)
  • Luc Lang, Au commencement du septième jour (Stock)
  • Alain Mabanckou, Le monde est mon langage (Grasset)
  • Laurent Mauvignier, Continuer (Minuit)
  • Jean-Claude Milner, Relire la révolution (Verdier)
  • Loïc Prigent, J'adore la mode mais c'est tout ce que je déteste (Grasset)
  • Joann Sfar, Comment tu parles de ton père (Albin Michel)
  • Emmanuel Venet, Marcher droit, tourner en rond (Verdier)

Soit, pour les amoureux de chiffres (les autres peuvent passer leur chemin):
  • un tiers de livres publiés chez Gallimard
  • 1 femme et 14 hommes (alors que 5 jurés sur 13 sont des jurées, cherchez l'erreur)
  • 7 livres, presque la moitié de la sélection, déjà retenus dans d'autres sélections: ceux de Catherine Cusset (Goncourt et Renaudot), Benoît Duteurtre (Renaudot), Nicolas Idier (Médicis), Ivan Jablonka (Médicis, Goncourt et Renaudot essai), Luc Lang (Goncourt), Laurent Mauvignier (Médicis et Goncourt), Joann Sfar (Flore)

lundi 2 novembre 2015

Christine Angot, Prix Décembre

C'est franchement une déception. Il y avait deux autres sélectionnés, que je vous conseille de lire: Michaël Ferrier avec Mémoires d'outre-mer et Judith Perrignon avec Victor Hugo vient de mourir. Mais Christine Angot, à l'usure, à force d'être toujours là et d'enfoncer toujours le même clou, est la lauréate du Prix Décembre pour Un amour impossible.
Christine Angot a changé, nous dit-on. Il faut le prendre comme une bonne nouvelle car, de L’inceste à Une semaine de vacances, elle campait sur un registre qui allait finir par épuiser plusieurs générations de lecteurs. L’autofiction a bon dos, même si l’auteure ne s’en réclame pas, fût-elle « sans concession » comme le rappelle à bon droit son éditeur. Et Christine Angot, quoi qu’on prétende, n’a pas changé : elle s’est contentée de modifier l’angle.
Après avoir braqué, plusieurs fois, les projecteurs sur la relation avec son père, elle met maintenant en lumière celle avec sa mère. Mais on a l’étrange et désagréable impression que cette lumière vient du père : la personnalité de Pierre, érudit exigeant et, accessoirement (?), amant incestueux, continue à dominer le paysage. Qui, du coup, ne semble pas bien neuf.
Certes, il n’avait probablement jamais été autant question de Rachel, la mère, dans un roman de l’auteure. Mais les dialogues imaginés entre Rachel et Pierre sont du pur Christine Angot dans le texte. Certains peuvent apprécier sa manière de montrer comment il s’impose en menant le jeu en permanence, domptant sans difficulté la femme qui l’aime. D’autres, et nous en sommes, n’ont pas besoin de ces interminables conversations où les mêmes mécanismes se répètent, comme ils s’étaient déjà répétés dans les ouvrages qui le plaçaient face à sa fille. Il est manipulateur, on le savait. Rachel se laisse manipuler, on s’en doutait.
Pourtant, Christine Angot fait des efforts. Elle a intitulé son livre : Un amour impossible, avec la volonté d’expliquer pourquoi l’amour pour sa mère est à la fois ancré entre elles (elles se disent parfois qu’elles s’aiment) et gâché par tout ce qui s’est passé avec le père, sur quoi Rachel a fermé les yeux. A la mort de Pierre, Christine, qui ne se sentait pas prête à cette disparition alors qu’elle l’attendait, la vit mal. Les reproches peuvent enfin s’exprimer : « Il n’y avait personne pour me protéger quand j’ai rencontré mon père. Maintenant il n’y a personne pour m’aider à vivre sa mort. Ecoute. Nos relations sont foutues. »
Si Un amour impossible présente un certain intérêt, c’est par l’exploration de toutes les ambiguïtés dans les sentiments entre les trois principaux protagonistes de cette malsaine affaire familiale.

mardi 20 octobre 2015

Un autre trio pour le Prix Décembre

Je tremble et me réjouis en découvrant (après un orage qui m'avait coupé du monde www) la dernière sélection du Prix Décembre, attribué le 2 novembre.
Mais, d'abord, un mot pour tous ceux dont on ne reparlera plus dans ce cadre puisqu'ils viennent d'être éliminés: ils sont douze (pour onze livres, car l'un d'eux porte une double signature) et s'appellent Pierre Adrian, Jean-Michel Delacomptée, Stéphanie Hochet, Jérôme Leroy, Simon Liberati, Laure Murat, William Marx, Patrick Roegiers, Sébastien Rutés et Juan Hernandez Luna, Monica Sabolo ainsi que Gilles Sebhan. Un seul des favoris désignés avant le départ de la longue course d'obstacles de la saison figure au nombre de ces recalés, il s'agit de Simon Liberati.
Mais il n'y a aussi, dans la dernière sélection, qu'une des grandes figures ayant fait parler d'elle avant même la rentrée: Christine Angot (éliminée du Goncourt et du Femina où elle avait fait une apparition dans les premières sélections, toujours en lice pour le Goncourt des Lycéens), pour Un amour impossible (Flammarion). C'est elle qui me fait trembler, parce que je n'ai pas compris ce qui s'est dit partout, à savoir qu'elle avait cette année donné un roman différent de ceux qui l'avaient précédé. J'y ai, pour ma part, trouvé la même médiocrité d'écriture que d'habitude.
En revanche, je me réjouis bruyamment, applaudissez avec moi, de la présence de Michaël Ferrier. pour des raisons sentimentales, certes, parce que Mémoires d'outre-mer (Gallimard) est un livre qui se déroule dans le pays où je vis et que j'aime. Mais pas seulement: il en parle merveilleusement, brasse des thèmes aussi variés qu'essentiels et embrasse l'ensemble - le pays, les personnages, les sujets de réflexion - avec un talent fou.
A dire vrai, je ne serais même pas déçu si le jury décidait de couronner le troisième ouvrage retenu, Victor Hugo vient de mourir, de Judith Perrignon. Car je l'ai aussi beaucoup aimé, ce flux dans lequel, sur lequel même, est emporté le poète finissant. Dans les moments qui précèdent sa mort comme dans ceux qui la suivent, la romancière s'ébat comme coulant dans une rivière torrentueuse dont elle prend le temps de scruter chaque accident de parcours.
Mais je vote quand même pour Michaël Ferrier, vous l'aurez compris.

mardi 15 septembre 2015

Tendance littérature au Prix Décembre

Le jury du Prix Décembre, attribué le 2 novembre (avec une sélection restreinte annoncée pour le 20 octobre), aime les écrivains qui parlent d'écrivains:
Pierre Adrian, de Pasolini;
Jean-Michel Delacomptée, de Montaigne;
Laure Murat, de Flaubert;
Judith Perrignon, de Victor Hugo;
Patrick Roegiers, de Simenon (bon, d'accord, celui-là n'est que le frère d'un écrivain, mais quand même);
Gilles Sebhan, de Tony Duvert.
Si on y ajoute La haine de la littérature, de William Marx, cela fait sept livres sur quatorze.
Et n'est-il pas plus pertinent d'envisager pareille analyse d'une sélection de prix que de compter combien de Gallimard, de Seuil, de Grasset, etc.?
Ou combien de femmes?
Ou combien d'auteurs appartenant à une minorité visible (ça, c'est plus dur: ils n'ont pas tous leur photo sur les couvertures)?
Ou combien de livres à paraître en octobre (trois)?
Ou combien d'autres parus avant l'été (un, qu'Alain Beuve-Méry range cependant dans les romans de la rentrée en commentant la sélection pour Le Monde - cherchez lequel, je ne vous aiderai pas)?
Ou... que sais-je?
Angore Encot?
Libera me Liberati?
Quelle couleur a l'outre-mer dans cette liste? (Réponse, introuvable si vous n'avez pas encore lu le roman de Michaël Ferrier: rouge.)
Les monarques sont-ils des papillons qui rêvent qu'ils sont Zhuangzi?
Bon, j'arrête là. 
Sérieusement, la voici, cette liste:
  • Pierre Adrian, La piste Pasolini (Editions des Equateurs)
  • Christine Angot, Un amour impossible (Flammarion)
  • Jean-Michel Delacomptée, Adieu Montaigne (Fayard)
  • Michaël Ferrier, Mémoires d'outre-mer (Gallimard)
  • Stéphanie Hochet, Un nom anglais (Rivages)
  • Jérôme Leroy, Jugan (La Table ronde)
  • Simon Liberati, Eva (Stock)
  • Laure Murat, Flaubert à La Motte-Picquet (Flammarion)
  • William Marx, La haine de la littérature (Minuit)
  • Judith Perrignon, Victor Hugo vient de mourir (L'Iconoclaste)
  • Patrick Roegiers, L'autre Simenon (Grasset)
  • Sébastien Rutés et Juan Hernandez Luna, Monarques (Albin Michel)
  • Monica Sabolo, Crans-Montana (JC Lattès)
  • Gilles Sebhan, Retour à Duvert (Le Dilettante)

Et, pour vous remercier d'avoir, un peu plus haut suivi mes élucubrations jusqu'au bout, voici aussi la sélection (je n'ose pas dire la première, j'ignore s'il y en aura une ou des autres) du Prix du Style, attribué le 24 novembre.
  • Jeanne Benameur, Otages intimes (Actes Sud)
  • Laurent Binet, La septième fonction du langage (Grasset)
  • Laurent Carpentier, Les bannis (Stock)
  • Didier Castino, Après le silence (Liana Levi)
  • Sorj Chalandon, Profession du père (Grasset)
  • Pierre Deram, Djibouti (Buchet-Chastel)
  • Mathias Enard, Boussole (Actes Sud)
  • Jérémy Fel, Les loups à leur porte (Rivages)
  • Hédi Kaddour, Les Prépondérants (Gallimard)
  • Alain Mabanckou, Petit Piment (Seuil)
  • Astrid Manfredi, La petite barbare (Belfond)
  • Diane Meur, La carte des Mendelssohn (Sabine Wespieser)
  • Isabelle Monnin, Les gens dans l’enveloppe (Lattès)
  • Pierre Raufast, La variante chilienne (Alma)
  • Thomas B. Reverdy, Il était une ville (Flammarion)

mercredi 22 octobre 2014

Deux essais finalistes du Prix Décembre

Les jurés du Prix Décembre n'aiment-ils plus les romans? Pour établir leur deuxième et dernière sélection, ils ont écarté ceux de Adrien Bosc, Geneviève Brisac, Judith Broute, Emmanuel Carrère, Pauline Dreyfus, Frederika-Amalia Finkelstein, Nicolas Idier, Nelly Kaprièlan, Linda Lê et Anne Serre (pour autant qu'ils soient tous des romans, à dire vrai, il y en a un ou deux que je connais peu et dont je n'ai pas vérifié l'étiquette - ni la date de péremption, d'ailleurs).
Ce sont donc deux essais qui se disputeront les faveurs des votants, le 6 novembre:
  • Elisabeth Roudinesco. Sigmund Freud en son temps et dans le nôtre (Le Seuil)
  • Paul Veyne. Et dans l’éternité je ne m’ennuierai pas (Albin  Michel)

Au moins ce prix, qui terminera, bien qu'un jeudi, une semaine en forme de festival, ne risque-t-il pas d'empiéter sur les terrains choisis par les Femina, Médicis, Goncourt et Renaudot qui l'auront précédé dans les trois jours d'avant.
La semaine suivante, on connaîtra les lauréats (lauréates?) du Prix Wepler - Fondation La Poste, où l'on pratique tout autrement. Un communiqué arrivé aujourd'hui précise que tous les ouvrages sélectionnés restent en lice. "En effet, nous souhaitons porter toutes les œuvres et leurs écrivains jusqu’au choix final, car il nous apparaît essentiel de n’écarter aucun auteur de cette fabuleuse dynamique que peut représenter une sélection dans un prix littéraire."
Chacun sa manière de faire...
Et vous connaissez les noms de tous les sélectionnés. Si ce n'est pas le cas, vous les retrouverez ici.

mardi 5 novembre 2013

Maël Renouard, Prix Décembre

Mais qu'ont-ils donc depuis hier, ces jurys? Après le Renaudot, c'est le Décembre qui m'est passé sous le nez - ou plutôt, je suis passé à côté de sa lecture. Au lieu de l'excellent Haute époque, de Jean-Yves Lacroix (deux voix au premier tour), c'est le peut-être très bon La réforme de l'Opéra de Pékin, de Maël Renouard, qui vient de recevoir le Prix Décembre (avec une majorité immédiate de huit voix - je note que Yann Moix, malgré son Renaudot d'hier, au aussi reçu deux voix, des distraits, probablement). Un inédit publié au format de poche, il faut le signaler.
Avec quelques lignes de présentation:
J'avais vu tant d'hommes célébrés puis déchus, et tant d'hommes déchus puis réhabilités, que j'ai longtemps gardé l'espoir d'être un jour tenu pour digne de l'histoire de notre pays. La roue avait tourné, elle tournerait. Je n'aurais sans doute plus été là pour le voir. Je me récitais la phrase que jetaient par défi les condamnés à mort, sur l'échafaud: "Dans vingt ans, je serai à nouveau un beau jeune homme, un brave..."

mercredi 23 octobre 2013

Trois pour le Prix Décembre

On a fait un très grand ménage au sein du jury du Prix décembre, attribué le 5 novembre. La première sélection s'était ouverte à douze titres, neuf d'entre eux ont été écartés de la dernière sélection, annoncée aujourd'hui. Cela s'appelle trier, ou je ne m'y connais pas...
Les échéances approchent, en commençant par, demain, le Grand prix du roman de l'Académie française, qui n'est pas rien. Et l'étau se resserre, en même temps que les maux de tête, pour les possibles lauréats. Au Prix Décembre, où tout est possible, Yann Moix reste sélectionné. Le lirai-je, finalement? je n'ai encore rien décidé (j'espère que le jury non plus). Le très beau roman de Jean-Yves Lacroix, Haute époque, est aussi sur les rangs, comme un roman qui m'intrigue depuis avant même sa parution, La réforme de l'Opéra de Pékin de Maël Renouard - celui-là, c'est certain, je le lirai.
Souvenons-nous de l'an dernier. Joël Dicker, auteur d'un deuxième roman qui pouvait presque passer pour un premier, était cité partout - jusqu'au dernier carré pour le Goncourt. Personne, en 2013, n'a réussi à occuper le terrain de la même manière. Tant mieux. Plus c'est ouvert, plus on lit. Et lire, n'est-ce pas le bonheur? Surtout quand les livres sont bons? Ils le sont cette année, au-delà de toute attente, au-delà surtout des espoirs des pronostiqueurs pour qui rien ne vaut des cotes clairement définies, avec favoris et outsiders.
Ne comptez donc pas sur moi pour établir dès aujourd'hui un palmarès idéal. Mais on en reparlera peut-être dans quelques jours...

lundi 9 septembre 2013

Douze pour le prix Décembre

C'est en route, une sélection après l'autre, les différents jurys avancent leurs pions. Celui du prix Décembre a donc fait ses choix:

Nelly Alard, Moment d’un couple (Gallimard)
David Bosc, La claire fontaine (Verdier)
Tristan Garcia, Faber : le destructeur (Gallimard)
Brigitte Giraud, Avoir un corps (Stock)
Jean-Yves Lacroix, Haute époque (Albin Michel)
Pierre Mérot, Toute la noirceur du monde (Flammarion)
Yann Moix, Naissance (Grasset)
Maël Renouard, La réforme de l’Opéra de Pékin (Rivages)
Thomas B. Reverdy, Les évaporés (Flammarion)
Jean Rolin, Ormuz (P.O.L)
Frédéric Verger, Arden (Gallimard)
Marc Weitzmann, Une matière inflammable (Stock)

Bien sûr, je me demande un peu qui a lu intégralement le livre de Yann Moix. Il fait partie de ceux que je n'ai pas encore ouverts, en tout cas, et il y en a bien d'autres sur lesquels je devrais me jeter sans tarder si je veux avoir une chance d'en parler après m'être forgé un avis sur pièces...
Une deuxième sélection restreindra ces agréables obligations le 23 octobre, avant l'attribution du prix le 5 novembre.

Et, pour suivre l'évolution des sélections, je tiens à jour une page consacrée aux prix littéraires 2013.

jeudi 8 novembre 2012

Le prix Décembre à Mathieu Riboulet

On avait (j'avais, ne généralisons pas) craint le pire: le prix Décembre irait à Christine Angot, comme cela se disait beaucoup, et je ne pourrais que répéter ce que j'avais déjà écrit quand elle avait reçu le prix Sade. Et puis, non: Les Oeuvres de miséricorde, de Mathieu Riboulet, un écrivain dont je pense n'avoir rien lu auparavant, ont été choisies.
Excellent choix, dans une semaine décidément parfaite. (Reste, ce soir, le prix de Flore.) Mais ce n'est pas passé loin: au troisième tour de vote, les livres de Christine Angot et de Mathieu Riboulet étaient à égalité. Heureusement, Charles Dantzig, président actuel du jury, a été amené à jouer de ce statut pour faire pencher la balance du bon côté ("bon", en toute subjectivité librement assumée) grâce à sa double voix, utilisable précisément en cas d'égalité.
Une phrase, d'abord, pour donner le ton. Elle est de Stig Dagerman, que Mathieu Riboulet cite: «L’œuvre littéraire est-elle plus proche de la souffrance que cause le reflet du feu ou de celle qui naît du feu lui-même?»
Ces "fictions & réalités", ainsi que le précise la page de titre (avec un deuxième usage, cette semaine, du signe rarement utilisé qu'est l'esperluète déjà rencontrée dans Peste & choléra, de Patrick Deville), glissent de la miséricorde à la brutalité, du désir à la mort. Elles sont pour une bonne part allemandes, au pays jadis infréquentable pour un Français - selon un "sentiment flottant, informulé". Le narrateur franchit la frontière pour rencontrer, à Cologne, Andreas, un amant très fréquentable. Même et surtout dans un pays où les homosexuels ont subi le même sort que les Juifs.
Le narrateur franchit aussi la frontière qui limite les oeuvres de miséricorde et les prolonge dans un autre glissement. Car, s'il commence par un des enseignements christiques (vêtir ceux qui sont nus) dont l'énumération constitue une articulation forte du livre, il change progressivement de registre, laissant pour morts les prisonniers, payant ceux qui nous tuent...
Les corps des peintures scrutées avec attention, ceux des amants, celui d'un jeune homme sur qui la main ne sera jamais posée, tous sont présents avec une intensité qui rend l'écriture brûlante de ce feu dont parlait Stig Dagerman.

jeudi 18 octobre 2012

Le prix Décembre court-il à la catastrophe?

Si j'en crois la rumeur rapportée par Bibliobs, un média généralement bien informé, Christine Angot aurait toutes les chances de recevoir le prix Décembre le 8 novembre. Je sais qu'elle a ses défenseurs. Vous savez que je n'en suis pas. Et particulièrement pas pour Une semaine de vacances, un roman qui m'a semblé totalement insupportable, pour des raisons que j'ai déjà expliquées au moment où ce livre a reçu le prix Sade. Inutile d'y revenir. Mais, si certains lauréats honorent d'un palmarès d'un prix, d'autres le déshonorent. Je veux espérer que les deux autres ouvrages encore sélectionnés ne sont pas là pour faire seulement de la figuration et qu'ils gardent une chance d'être couronnés. Mais pourquoi est-ce que j'éprouve soudain un tel découragement, une telle difficulté à croire à ce que je viens d'écrire? Enfin, voici quand même la sélection finale, elle vaut ce qu'elle vaut comme information.
  • Christine Angot, Une semaine de vacances (Flammarion)
  • Michaël Ferrier, Fukushima. Récit d’un désastre (Gallimard)
  • Mathieu Riboulet, Les œuvres de miséricorde (Verdier)

jeudi 20 septembre 2012

La première sélection du prix Décembre

Comme chaque année, le prix Décembre sera attribué en novembre (le jeudi 8). Ces prix littéraires français sont d'une logique, je vous jure... En tout cas, la première sélection accueille en tête (dans l'ordre alphabétique, ce n'est donc pas un jugement de valeur) le roman réputé le plus clivant de la rentrée, celui de Christine Angot. La liste est restreinte, mais une seconde sera publiée le 18 octobre, et nul ne sait (enfin, pas moi, en tout cas) si elle sera encore plus mince ou élargie. Les deux à la fois, peut-être? Avec des titres qui sortent et des titres qui rentrent, on a déjà vu cela. Il faut bien qu'on s'amuse. Quelqu'un qui s'amuse, c'est probablement Patrick Deville: presque personne ne l'oublie à ce stade de la compétition du calendrier. Et voici donc les sept ouvrages retenus pour l'instant.
  • Christine Angot, Une semaine de vacances (Flammarion)
  • Olivier Bouillère, Le poivre (P.O.L)
  • Patrick Deville, Peste & choléra (Seuil)
  • Michaël Ferrier, Fukushima. Récit d’un désastre (Gallimard)
  • François Meyronnis, Tout autre. Une confession (Gallimard)
  • Mathieu Riboulet, Les œuvres de miséricorde (Verdier)
  • Pascal Quignard,Les Désarçonnés (Grasset)

jeudi 3 novembre 2011

L'actualité littéraire (43) - Prix Décembre et France Télévisions

Écartée du prix Goncourt, louée par François Busnel (son compagnon à la ville, pour celles et ceux qui n'ont pas entendu parler du scandale de la semaine), encensée par moi qui ne la connais pas du tout, Delphine de Vigan a reçu aujourd'hui une juste récompense avec le prix France Télévisions attribué à Rien ne s'oppose à la nuit - après le prix du roman Fnac il y a deux mois.
Je n'étais pas fou de ses précédents livres. En se mettant à nu dans celui-ci en même temps qu'elle tente de comprendre l'énigme que fut sa mère, elle va loin dans une autofiction généreuse et néanmoins emplie de doutes. Il faut ouvrir ce roman (meilleure vente ces jours-ci dans les librairies françaises, les lecteurs ne sont pas idiots non plus) sans a priori. Se laisser râper la peau et l'âme par une écriture à la fois violente et retenue, qui provoque sans cesse des secousses bénéfiques autant qu'insupportables. Sur le fil du rasoir, au bord d'un abîme qui, d'ailleurs, s'ouvre parfois, Delphine de Vigan a tout donné d'elle ici, s'est mise en danger, a réussi à franchir les barrières de l'indicible pour, précisément, le dire. Ce n'est pas seulement un exploit - même si c'est est un aussi. C'est profondément touchant.

Aujourd'hui aussi, le prix Décembre (qu'en privé je continue souvent à appeler Novembre, un effet de l'âge?) n'a pas réussi à choisir entre les deux candidats toujours en lice après le prix Renaudot d'Emmanuel Carrère. Jean-Christophe Bailly (Le dépaysement) et Olivier Frébourg (Gaston et Gustave) se partagent donc les 30.000 euros du prix, et les honneurs qui l'accompagnent. Mais je ne les ai pas lus et, vous le savez, dans ce cas-là, je préfère me taire.