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mardi 4 juin 2019

Elles ont été choisies par les lectrices «Elle»

Sur Adeline Dieudonné et son premier roman La vraie vie, ce blog s'est déjà plusieurs fois étendu. Même si on n'a pas eu le temps ici de fournir le détail des nombreux prix littéraires obtenus par le livre, ni de suivre les traductions à venir, ni de se tenir informé de l'avancée d'un film en préparation. Ce qu'on n'avait pas encore pu vous dire, et pour cause, la nouvelle date d'hier soir, c'est que La vraie vie vient d'obtenir le Grand Prix des lectrices «Elle», une parfaite récompense pour guider les lectures d'été et replacer le titre en piles chez les libraires. Huit mois après la publication, ce coup de pouce n'est pas si tardif qu'il y paraît et devrait avoir son petit effet. D'autant que ce prix est très bien installé dans le paysage, et depuis longtemps: cette année, il s'agit du cinquantième.
Pour fêter l'événement, une grande romancière américaine a été élevée au même niveau, et partage donc le prix avec Adeline Dieudonné: Jesmyn Ward, pour son très beau Chant des revenants, traduit par Charles Recousé.
Quatre livres seulement à ce jour pour la romancière américaine Jesmyn Ward, et déjà deux National Book Awards, soit l’un des prix littéraires les plus prestigieux des Etats-Unis : en 2011 pour Bois sauvage, son deuxième roman, l’année dernière pour Le chant des revenants, qui vient d’être traduit en français. Des débuts littéraires assez fracassants pour que l’autrice ne passe pas inaperçue, et la lecture de son roman le plus récent justifie qu’elle se trouve placée en pleine lumière – autant qu’elle justifie l’attente de ce qui, très probablement, reste à venir.
Le chant du titre est à trois voix, dont deux dominent. Les prénoms sont les titres des chapitres entre lesquels les différents narrateurs alternent : Jojo et Leonie d’abord, le premier nommé ouvrant et fermant le récit, Richie s’invitant dans le chœur pour trois des quinze chapitres. Qui sont-ils ?
Jojo est un garçon de treize ans. Fils de Leonie et de Michael, attaché à son Papy, il impose dès les premières phrases une vision du monde peu commune à cet âge que l’on dit parfois, et peut-être à tort, encore innocent ou presque : « J’aime bien penser que je sais ce que c’est, la mort. J’aime bien penser que c’est un truc que je peux regarder en face. » Il a une petite sœur, Kayla, et en effet il joue le rôle de l’homme adulte dans la maison, ce qui explique au moins en partie sa première réflexion. Il veille sur le sommeil de Kayla et de Mamie, celle-ci « asséchée et creusée pareil que le soleil et l’air font aux chênes d’eau » par la chimio. Jojo a aussi un grand-père blanc, Big Joseph, qu’il a vu deux fois seulement. Par conséquent, Papy est son grand-père noir et toute la famille est noire, à l’exception des enfants métissés.
A l’exception, également, de leur père, Michael, et de là découlent une série de problèmes liés au refus des parents de celui-ci d’une union avec une femme noire – Leonie. Pour ne rien arranger, Michael est en prison, à Parchman, que Papy connaît pour y avoir séjourné. Il y avait noué des liens avec Richie, qui était à l’époque un gamin et subissait le sort habituel d’un gamin dans une prison pourrie pour adultes. La troisième voix du livre est chargée de souffrances.
Mais, au fond, elles le sont toutes. Jojo par ce qu’il pressent d’une existence mal partie et dont la suite n’offre pas des perspectives très riantes. Leonie par son addiction à la drogue, la mort de son frère et l’absence de Michael. Qui va néanmoins, il faut bien une bonne nouvelle, sortir de prison.
C’est l’occasion d’un voyage en voiture pour aller chercher l’homme bientôt libéré et mettre sur pied l’espoir d’un recommencement.
Le voyage de ces êtres fracassés par le destin, habités par des fantômes, est au cœur du roman. Il révèle forces et faiblesses dans une langue au rythme souvent brisé par la douleur et cependant baignée d’une poésie rude qui saisit par son mélange de violence et de douceur. Le monde est implacable et pour y faire face ces deux aspects sont indissociables.
Jesmyn Ward est aujourd’hui une voix majeure de la littérature américaine, capable de jouer sur plusieurs registres dans un ensemble qui fascine par l’absolue justesse du ton.

jeudi 6 décembre 2018

Le Prix Rossel pour Adeline Dieudonné

Si Adeline Dieudonné n'avait pas eu, cette année, le Prix Rossel - "le Goncourt belge", comme on l'appelle parfois -, on aurait eu un sentiment d'inachevé, ou au moins que le jury serait passé à côté de quelque chose. Il n'en a rien été, je m'en réjouis. Sans avoir jamais rencontré la romancière, j'avais écrit l'autre jour un portrait d'elle basé sur nos divers échanges et ce qu'on a pu lire d'elle un peu partout - car elle fut, dans cette rentrée littéraire, le chouchou des libraires, des lecteurs, des jurys, des ventes, que sais-je encore? Le voici.
Cherchez une photo d’Adeline Dieudonné sur laquelle elle ferait la tête : vous n’en trouverez (probablement) pas. Partout, au moins en public, elle semble détendue. Il faut la pousser un peu pour lui faire avouer que, oui, elle connaît le trac. Mais, à l’évidence, elle le maîtrise, peut-être grâce à l’expérience des planches. Elle est passée par l’impro, elle joue seule en scène Bonobo Moussaka, le monologue qu’elle a écrit.
Adeline Dieudonné a été invitée par François Busnel dans La grande librairie, la désignant comme la révélation de la rentrée. Il ne s’était pas trompé, ni en la posant sur le même plateau qu’Amélie Nothomb, habituée de l’émission et autre révélation belge d’une rentrée littéraire (en 1992). Chez Busnel comme chez Ruquier,  on l’a vue pareille à ce qu’elle doit être dans la vie. Nature, sans complexes, prête à toutes les questions. Il devait quand même y avoir un certain soulagement dans la phrase qu’elle a lâchée après On n’est pas couché : « Ca, c’est fait ! »
Amélie Nothomb pourrait être sa marraine en littérature. Mais c’est d’un autre écrivain belge qu’elle cite toujours le nom quand on veut savoir par qui elle a été influencée : Thomas Gunzig, pour le mélange d’émotions, l’étrangeté, le ton grinçant, la jubilation dans la noirceur. Dans la plaisante logique qui articule parfois les vraies vies dans les moments où tout réussit, Thomas Gunzig, lauréat 2017 du Prix Filigranes, présidait cette année le jury du même prix, pour couronner… Adeline Dieudonné !
Si vous voulez lui faire plaisir et rester sur le terrain de la littérature, parlez-lui aussi de Stephen King, créateur d’atmosphères romanesques pas très éloignées de celle qu’on trouve dans La vraie vie. Si le ton de l’écriture n’était parvenu à y rendre les choses plus légères, le livre ferait fuir en courant bien des lecteurs. Au fond, on n’est pas surpris que l’environnement sonore de son travail d’écrivaine soit celui d’un metal violent…
Avant le roman, elle a pratiqué la forme plus courte de la nouvelle, primée d’ailleurs par la Fédération Wallonie-Bruxelles. Elle y a gagné, pense-t-elle, une certaine discipline : « C’est comme une pratique sportive. Avant de s’attaquer au Mont-Blanc, j’imagine qu’il vaut mieux avoir fait le signal de Botrange. »
A l’en croire, Lavraie vie n’est pas encore l’Everest non plus. Ou, au moins, ce n’est pas parce qu’elle gravi la montagne une fois que ce sera plus facile au moment de recommencer : « Je me sens toujours aussi démunie face au travail d’écriture, l’angoisse est toujours présente, j’apprends juste à la gérer. Et il me reste beaucoup à apprendre. »
Au cours de ce bel automne, elle a atteint d’autres sommets, ceux des meilleures ventes. Une semaine, Amélie Nothomb était en tête, la semaine suivante, c’était Adeline Dieudonné. Voyez comment les romancières belges font bien les choses – et plaisent à la France.
Bien sûr, on peut craindre que le succès lui monte à la tête. Mais cela ne semble pas son genre et la conversation que nous avons eue il y a deux jours ne laissait rien paraître de tel. Elle connaît en tout cas les limites de la célébrité littéraire : « Pour un auteur je crois que ça reste relativement limité. En revanche ce qui me fait immensément plaisir c’est la liberté qui va avec la reconnaissance. »
Car elle pense à la suite. Il y a quelques semaines, elle pestait déjà de ne pas trouver le temps, entre deux salons, trois librairies et quatre interviews, de travailler à son prochain roman. Patience, Adeline…

jeudi 15 novembre 2018

Goncourt et Renaudot des Lycéens

C'était le jour des lycéens et de leurs prix. Le Goncourt des jeunes, forcément très attendu, va à David Diop pour Frères d'âme, un roman dont je vous parlais dès le 22 août - et vous avez été 1.206, si les statistiques de Google ont quelque chose à voir avec la vérité, à lire cette note de blog. Les autres, allez-y!
J'avoue que j'avais un faible pour Adeline Dieudonné et son premier roman, La vraie vie. Je l'avais d'ailleurs appelée avant-hier pour lui faire raconter sa tournée des lycées dans le cadre de la préparation du Goncourt des Lycéens. Tournée à la dernière date de laquelle elle avait été fêtée - c'était son anniversaire! Les lecteurs du Soir ont lu cela hier ou ce matin.
Adeline et ses fans se consoleront avec le Renaudot des Lycéens, qui n'avait été précédé d'aucun tapage mais dont a appris, quelques minutes avant l'annonce du Goncourt des Lycéens, qu'il allait à... La vraie vie. Un livre sur lequel j'avais publié (toujours dans Le Soir) l'article qui suit. C'était le 1er septembre, le roman n'avait pas encore reçu le Prix du roman Fnac, il n'était pas encore en tête des meilleures ventes, ce qu'il allait faire ensuite...


Nous ne l’avions pas vue venir. Les signes étaient pourtant là. Adeline Dieudonné a été primée par la Fédération Wallonie-Bruxelles pour une nouvelle, Amarula, un joli tour de passe-passe amoureux et mortel. Une autre nouvelle, Seule dans le noir, moment de solitude face à une hécatombe, a été publiée chez Lamiroy qui l’a accueillie aussi dans des ouvrages collectifs – dont Femmes des années 2020, qui paraît ces jours-ci. « Klaxon » ne dure qu’un instant, lourd d’une drague pesante. Ajoutons-y le mordant d’un monologue qu’elle a joué seule en scène, Bonobo Moussaka.
Si vous l’aviez manquée jusqu’ici, rassurez-vous. On ne parle plus que d’elle, un peu comme d’Amélie Nothomb en 1992 quand elle a sorti Hygiène de l’assassin – et en compagnie de qui Adeline Dieudonné se retrouvera la semaine prochaine dans La grande librairie. Son premier roman, La vraie vie, vient de recevoir le Prix Première Plume. La version audio, enregistrée par elle-même, est en bonne voie. Les traductions sont annoncées en Italie, en Angleterre, aux Etats-Unis. Le Livre de poche a acheté les droits. On en passe. « Le milieu me fait un accueil de dingue », nous disait-elle.
La vraie vie est un roman qui ne ressemble à aucun autre, cruel et jubilatoire, délirant et malgré tout conduit d’une main sûre vers un inévitable drame, dans une famille au sein de laquelle on ne voudrait pas vivre mais qu’il est plaisant de côtoyer sur papier.
Il devenait nécessaire d’en savoir plus, elle a donc répondu à nos questions.
L’atmosphère familiale de « La vraie vie » est effrayante. Les parents ont installé un rapport de forces déséquilibré et à sens unique dans lequel les enfants cherchent les moyens d’exister. Avez-vous construit cela un peu à la fois ou le schéma est-il arrivé d’un bloc ?
Non, ça s’est construit au fur et à mesure. J’anticipe très peu en écrivant, mes personnages se dessinent et se révèlent en cours de route. D’ailleurs je me laisse souvent surprendre par leurs réactions, ce qui est assez jouissif pour moi.
L’héroïne invente des histoires, pour ses marionnettes mais, au fond, surtout pour elle-même. Vous ressemble-t-elle ? La fiction est-elle une porte de sortie ? Mais la réalité ne revient-elle pas toujours en boomerang ?
Oui, il y a un parallèle avec moi c’est évident. Pendant que j’écris ou pendant que je lis, je me soustrais un peu à la réalité. Après, non, elle ne revient pas en boomerang. L’écriture crée un champ de force autour de moi qui me permet d’appréhender le réel avec un tout petit peu plus de distance. C’est pour ça que j’aime écrire le matin, parce que le champ de force reste plus ou moins actif pendant la journée.
Et puis c’est aussi une purge. Le mot n’est pas très joli, désolée, mais c’est vraiment ça. C’est un espace qui me permet de sortir mes émotions négatives et d’en faire quelque chose.
Pour les enfants, il est indispensable, semble-t-il, d’échapper au père, pour avoir une chance de survivre. Gilles est trop petit, sa sœur doit donc prendre les choses en mains. Aussi parce qu’elle est, comme femme en devenir, plus responsable ?
Je ne pense pas que les femmes soient plus responsables que les hommes. Non, je crois simplement qu’on peut avoir cette perception parce que tout est raconté de son point de vue à elle. Et oui, peut-être que son statut d’aînée joue aussi. Mais je n’en suis même pas certaine. C’est juste qu’elle l’aime, comme on choisit d’aimer quelqu’un pour des raisons qui nous échappent toujours un peu, à mon avis. C’est irrationnel. Elle a cette façon d’aimer, qui est presque de l’ordre de la loyauté. Et puis, elle protège le faible, ce qui la différencie de son père.
Le sommet du roman, si on ne dit rien de la fin, est peut-être la nuit de la chasse, quand la narratrice est désignée par son père pour être la proie traquée par les hommes. Le symbole de ce qu’est souvent la femme dans la société ?
Alors, je n’ai pas cherché à démontrer quoi que ce soit. Mais a posteriori, je crois qu’il y a de ça, oui. C’est juste que je suis une femme et que j’écris de mon point de vue. Par contre, ce que j’aime chez mon héroïne, c’est sa façon de refuser ce statut de proie, tout en refusant également de devenir un prédateur. En fait, elle refuse simplement cette vision binaire prédateur/proie. Pour elle, la réalité est plus complexe, plus riche. Et c’est la connaissance qui lui permet d’accéder à ce niveau de conscience. Elle n’accepte pas qu’on réduise ses alternatives, elle reste créative par rapport à ce qu’elle veut faire de sa vie. Le tout, avec une certaine forme de candeur, qui est sa force colossale.
L’état de la société vous révolte-t-elle ? Cela semble se traduire dans plusieurs nouvelles (« Seule dans le noir » ou « Klaxon »), se renforcer dans « Bonobo Moussaka » et surtout dans le roman…
Ah oui, c’est évident. C’est probablement dans Bonobo Moussaka que je l’exprime de la façon la plus frontale parce que cette révolte a été le moteur de mon écriture, mais oui, je suis enragée. Et, même si je n’en ai pas été consciente pendant l’écriture de La vraie vie, peut-être que le personnage du père incarne ce qui me révolte et m’effraie le plus : la logique binaire.  Pour lui, on est une proie ou un prédateur. Il le dit : « c’est manger ou être mangé ».
Alors qu’on est confrontés à des problèmes complexes: on est plus de sept milliards d’êtres humains sur terre, c’est complexe. Chacun devrait avoir accès à la sécurité, à l’eau, à la nourriture, aux soins médicaux, tout en préservant le reste du monde vivant, sans lequel les générations futures ne survivront pas, c’est complexe. Qu’on soit incapables de s’organiser correctement pour que tout ça fonctionne, c’est une chose. Mais qu’on regarde les victimes jour après jour en se persuadant que c’est une fatalité ou en désignant de faux coupables, c’est au mieux de l’ignorance, au pire du cynisme. Ici en Belgique, je pourrais pardonner au gouvernement une certaine dose de maladresse et de désorganisation. Mais si on prend l’exemple de l’accueil des réfugiés, pour ne citer que celui-là, on tombe juste dans la brutalité binaire et primitive. J’ai honte. Et je suis inquiète pour l’avenir. Mais il y a aussi des voix qui s’élèvent, plus évoluées, plus nuancées, plus humaines. Des gens qui agissent. Donc j’imagine que tout n’est pas encore perdu.

mardi 28 août 2018

Adeline Dieudonné, ça y est (déjà)!

On l'attendait, mais peut-être pas si vite: avec le nombre de sélections de prix littéraires dans lesquelles figure son premier roman, La vraie vie, on sentait bien que quelque chose était en train de se produire autour d'un livre atypique qui emporte l'adhésion des lecteurs et des lectrices comme par une vague qui est en train de se transformer en tsunami.
Donc, se disait-on, l'un ou l'autre de ces prix allait bien lui revenir, voire plusieurs. C'est fait déjà, et à toute allure puisque le Prix Première Plume, dont la sélection a été annoncée, sauf erreur, hier, et qui ne sera remis que le 20 septembre, vient d'en faire sa lauréate 2018. Alors que le livre sort demain, il donne l'impression d'avoir eu déjà une vie très riche...
C'est peu dire qu'on s'en réjouit, car il y a là quelque chose d'inédit, de frais (jusque dans la douleur). Sans déflorer l'article (avec un entretien) que je publie ce samedi dans Le Soir, je peux vous offrir, en avant-goût, la réponse de la romancière à une question que je lui avais posée, et pour lesquelles (question et réponse) la place manquait - c'est donc un petit bout, avec quelques autres, de l'entretien qui a été coupé à la mise en page. Je demandais à Adeline Dieudonné si sa soudaine notoriété ne lui faisait pas peur.

La notoriété, non. Parce pour un auteur je crois que ça reste relativement limité. En revanche ce qui me fait immensément plaisir c’est la liberté qui va avec la reconnaissance. En tant que comédienne, j’ai souvent voulu initier des projets, des collaborations pour créer mon propre emploi. Mais quand vous n’avez pas de « nom », les portes sont difficiles à ouvrir, vous n’avez pas de budget. Aujourd’hui les choses changent pour moi, mon travail a de la valeur aux yeux des autres, je vais pouvoir proposer plein de choses.

samedi 7 juillet 2018

Le feuilleton de la rentrée littéraire 4. Lectures de libraires

Les libraires, faut-il le rappeler, occupent une place majeure dans le réseau du livre. On parle là, bien entendu, de ceux qui lisent, qui défendent leurs coups de cœur (au hasard... euh.. Gérard Collard?), qui ne se contentent pas de placer en avant les piles de meilleures ventes pré-programmées dès la prise des commandes, c'est-à-dire des mois avant la sortie des livres, le plus souvent.
Ces libraires-là sont en train de lire, d'écouter ce qui se dit dans leur milieu, de suivre les conseils éclairés de personnes en qui ils ou elles ont confiance, de sorte qu'après avoir fait leurs meilleurs choix, leurs fidèles clients, ceux qui savent de qui vient un avis motivé, puissent à leur tour continuer à leur faire confiance.
Entre clients-lecteurs et libraires-lecteurs, des complicités se nouent et, à l'initiative généralement des seconds, des prix littéraires se montent. En cette saison, ils ont encore un œil sur les sorties récentes, car il faut bien continuer à vendre des livres pendant l'été, mais déjà l'autre œil sur les parutions à venir. Les librairies Filigranes, à Bruxelles (et à Knokke-le-Zoute), ont ainsi créé leur prix il y a deux ans. Adélaïde de Clermont-Tonnerre a reçu le premier, Thomas Gunzig, le deuxième. L'édition 2018 a retenu cinq romans (dont deux premiers), trois déjà parus, deux à paraître - deux Belges et trois Français, une femme et quatre hommes. L'annonce du prix se fera le 21 septembre.

lundi 2 juillet 2018

Le feuilleton de la rentrée littéraire 3. Le cachet de la poste faisant foi

La question agite sans discontinuer une partie (étroite) de la blogosphère littéraire: sans un solide réseau de relations bien placées ou sans un nom déjà célèbre, est-il possible de publier un premier roman chez un éditeur en vue?
Non, répondent avec constance un certain nombre de ceux qui, refusés partout, ne se sont jamais posé une autre question pourtant fondamentale: leur manuscrit mérite-il de sortir du cercle encore plus étroit de mes frères et mes sœurs qui ont a-do-ré!
Oui, leur rétorque le Prix Envoyé par la poste qui sera attribué pour la quatrième fois le 31 août. Les trois premiers lauréats, de 2015 à 2017, avaient été Alexandre Seurat, Thierry Froger et Jean-Baptiste Andréa - auteurs de manuscrits, donc, envoyés par la poste, lus et approuvés par des comités de lecture grands ou petits au Rouergue, chez Actes Sud et L'Iconoclaste. Ce dernier éditeur plaçant à nouveau un titre dans la sélection 2018, j'ose à peine imaginer le nombre des déçus qui vont, avant de reprendre leur plaintive litanie, tenter leur chance là-bas.
Il s'agit évidemment de premiers romans, les auteurs déjà publiés ayant pris l'habitude de passer dans le bureau de leur éditeur (ce qui ne veut pas dire qu'ils y sont toujours accueillis). Il aurait été intéressant de savoir quelle proportion des 94 premiers romans annoncés à la rentrée est arrivée de cette manière chez Albin Michel, Gallimard, Liana Levi, Minuit ou L'Iconoclaste - voire ailleurs. Mais, pour l'instant, à ma connaissance, l'histoire ne le dit pas.
On notera (déjà) quelques convergences avec les épisodes précédents du feuilleton: la rentrée littéraire est une histoire qui se construit sur des canevas parfois récurrents. Quatre des cinq ouvrages sélectionnés sont aussi en piste pour le Prix Stanislas, le cinquième est, selon Lire, un "premier roman majeur". Encore primo-romanciers, pas encore en librairie, mais déjà plus tout à fait des inconnus...


samedi 30 juin 2018

Le feuilleton de la rentrée littéraire 1. Les premiers romans

Premiers romans, 94 sur 381 romans français à la rentrée littéraire - le compte est fait par Livres Hebdo, l'indicateur le plus complet de tous les guides autorisés ou non, et ce doit être une sorte de record dans son genre. Un quart de primo-romanciers et primo-romancières, réjouissez-vous, et moi avec vous, des découvertes à venir. La ligne officielle de départ est placée, sur le calendrier, le 16 août, date à laquelle les ouvrages commenceront à envahir les tables de votre libraire préféré. La date officieuse d'arrivée est fixée au 7 novembre, jour de Goncourt (et de Renaudot). Une chance sur quatre pour un premier roman? Bien présomptueux celui qui l'affirmerait.
Mais il est certain que le Prix Stanislas ira à un premier roman, puisque c'est le principe de cette récompense liée à la place du même nom, à Nancy, et au Livre sur la Place, festival littéraire qui s'y tient. Il sera remis dans ce cadre, le 8 septembre - mais le jury aura pris sa décision un peu avant, le 28 août. Premier prix à donner sa première sélection de premiers romans, ça se tient, le Stanislas fera son choix entre les dix titres que voici, parus chez autant d'éditeurs (l'illustration a été choisie, arbitrairement, en fonction de l'ordre alphabétique des auteurs et auteures concernées - accord de proximité autant que de majorité puisque six romancières se retrouvent en compagnie de trois romanciers).
Les mauvaises langues (il m'arrive de l'être) auront remarqué et ne manqueront pas de faire savoir que le rédacteur en chef de Lire, Baptiste Liger, ne semble pas peser lourd dans le jury présidé par Leïla Slimani: dans l'éditorial du numéro de juillet-août qui présente un choix d'extraits de livres à paraître lors de la rentrée (on y reviendra), il parle d'un "premier roman majeur", celui d'Anton Beraber (La Grande Idée, Gallimard) - mais n'a pas convaincu autour de lui puisqu'il n'a pas réussi à le faire entrer dans la sélection du Prix Stanislas.

jeudi 7 décembre 2017

Prix du Livre européen et Femina des Lycéens

Les yeux se tournent vers Bruxelles en cette fin de saison des prix littéraires - et non, non, ça n'a rien à voir avec les origines du père Smet. Dans la journée, le jury du Prix Rossel se réunira pour choisir un ouvrage parmi les cinq retenus dans la sélection. Mais, hier déjà, la capitale belge accueillait les lauréats du Prix du Livre européen. Raffaele Simone, côté essai, pour Si la démocratie fait faillite (Gallimard), ouvrage sur lequel je n'ai pas grand-chose à vous dire. Et, pour la fiction, le mieux connu (de moi au moins) David Van Reybrouck, pour un livre il est vrai à peine romancé, ce qui semble être devenu, après de Goncourt, une spécialité de son éditeur Actes Sud, Zinc (traduit du néerlandais par Philippe Noble).
C’est l’histoire d’un homme né en 1903 dans le minuscule Etat de Moresnet-Neutre où sa mère, domestique de Düsseldorf engrossée par son patron, s’est réfugiée et a accouché. Emil Rixen, confié à quatre ans à des parents adoptifs, ignore alors évidemment tout du passé industriel de ce territoire sur lequel sa vie a commencé et finira. Mais l’Histoire ne tarde pas à jouer avec les frontières. Occupation allemande en 1915, basculement vers la Belgique après le traité de Versailles en 1919, nouvelle occupation allemande de 1940 à 1945, retour à la Belgique, dans la zone géographique germanophone dont les limites sont fixées en 1962…
C’est l’histoire d’un homme qui, en raison de ces soubresauts historiques, a eu cinq nationalités au cours de son existence. « Il n’a pas traversé de frontières, ce sont les frontières qui l’ont traversé », écrit dans Zinc David Van Reybrouck. Qui, à travers le parcours d’Emil Rixen et ses frontières, dessine les contours de quelques folies humaines.

Par ailleurs, le jury lycéen du Femina a aussi annoncé, hier, son choix pour 2017: le premier roman de Jean-Baptiste Andrea, Ma reine (L'Iconoclaste), qui avait déjà reçu le Prix du Premier roman après avoir été très remarqué dans la rentrée littéraire.
Shell, qu’on appelle ainsi à cause de son blouson, a douze ans et vit dans la station-service de ses parents. Il en a assez d’être traité comme un enfant. Il veut être un homme, faire la guerre, et part vers la montagne. Ses jours difficiles sont illuminés par la rencontre de Viviane, petite séductrice avide de tester son pouvoir. Shell, subjugué, croit tout ce qu’elle dit. C’est beau. Mais il y a du danger à suivre sa reine les yeux fermés.

mardi 7 novembre 2017

Grégoire Bouillier, Prix Décembre

Je le sentais venir, mais le temps manquait pour les 880 pages du Livre 1 du Dossier M, roman de Grégoire Bouillier paru chez Flammarion en août (la suite a été annoncée pour janvier), lauréat aujourd'hui du Prix Décembre.
Les trois ouvrages de la sélection finale disent tous "je", et abondamment, puisque Joann Sfar, avec Vous connaissez peut-être (Albin Michel), et Christophe Honoré, dans Ton père (Mercure de France), pratiquent le roman autobiographique, appelez-le autofiction si vous voulez, comme Grégoire Bouillier dont le livre, sa première partie en tout cas, est annoncé comme une histoire d'amour.
J'en suis malheureusement resté aux pages du début - la fin du Niveau 4 de la première partie, pour vous qui avez peut-être le livre sous les yeux. (Impossible de donner un numéro de page, je lis en numérique et le logiciel que j'utilise affiche la page 50 sur 2172, ce qui n'a pas grande signification.)
Une chose est certaine: ça donne envie. Décidé à ne pas manquer une occasion de prendre du plaisir à la lecture, je vais donc continuer cela sans tarder.

Le Prix du premier roman, car il pleut des lauriers toute la journée, couronne Ma reine, de Jean-Baptiste Andrea.
Shell, qu’on appelle ainsi à cause de son blouson, a douze ans et vit dans la station-service de ses parents. Il en a assez d’être traité comme un enfant. Il veut être un homme, faire la guerre, et part vers la montagne. Ses jours difficiles sont illuminés par la rencontre de Viviane, petite séductrice avide de tester son pouvoir. Shell, subjugué, croit tout ce qu’elle dit. C’est beau. Mais il y a du danger à suivre sa reine les yeux fermés.

mardi 20 octobre 2015

Un autre trio pour le Prix Décembre

Je tremble et me réjouis en découvrant (après un orage qui m'avait coupé du monde www) la dernière sélection du Prix Décembre, attribué le 2 novembre.
Mais, d'abord, un mot pour tous ceux dont on ne reparlera plus dans ce cadre puisqu'ils viennent d'être éliminés: ils sont douze (pour onze livres, car l'un d'eux porte une double signature) et s'appellent Pierre Adrian, Jean-Michel Delacomptée, Stéphanie Hochet, Jérôme Leroy, Simon Liberati, Laure Murat, William Marx, Patrick Roegiers, Sébastien Rutés et Juan Hernandez Luna, Monica Sabolo ainsi que Gilles Sebhan. Un seul des favoris désignés avant le départ de la longue course d'obstacles de la saison figure au nombre de ces recalés, il s'agit de Simon Liberati.
Mais il n'y a aussi, dans la dernière sélection, qu'une des grandes figures ayant fait parler d'elle avant même la rentrée: Christine Angot (éliminée du Goncourt et du Femina où elle avait fait une apparition dans les premières sélections, toujours en lice pour le Goncourt des Lycéens), pour Un amour impossible (Flammarion). C'est elle qui me fait trembler, parce que je n'ai pas compris ce qui s'est dit partout, à savoir qu'elle avait cette année donné un roman différent de ceux qui l'avaient précédé. J'y ai, pour ma part, trouvé la même médiocrité d'écriture que d'habitude.
En revanche, je me réjouis bruyamment, applaudissez avec moi, de la présence de Michaël Ferrier. pour des raisons sentimentales, certes, parce que Mémoires d'outre-mer (Gallimard) est un livre qui se déroule dans le pays où je vis et que j'aime. Mais pas seulement: il en parle merveilleusement, brasse des thèmes aussi variés qu'essentiels et embrasse l'ensemble - le pays, les personnages, les sujets de réflexion - avec un talent fou.
A dire vrai, je ne serais même pas déçu si le jury décidait de couronner le troisième ouvrage retenu, Victor Hugo vient de mourir, de Judith Perrignon. Car je l'ai aussi beaucoup aimé, ce flux dans lequel, sur lequel même, est emporté le poète finissant. Dans les moments qui précèdent sa mort comme dans ceux qui la suivent, la romancière s'ébat comme coulant dans une rivière torrentueuse dont elle prend le temps de scruter chaque accident de parcours.
Mais je vote quand même pour Michaël Ferrier, vous l'aurez compris.

mercredi 9 septembre 2015

Le Prix Renaudot fait son marché

L'année dernière, le jury du Prix Renaudot avait dévoilé sa première sélection deux jours avant celle du Goncourt. Il a donc pris un peu de retard cette année, mais la récolte est copieuse: 18 romans (un de plus que l'an dernier), 8 essais (deux de mieux) et, s'agissant du roman français, trois titres seulement en commun avec la liste du Goncourt. Il y en avait six en 2014, les choix du couple de jurys, qui se retrouveront le 3 novembre au moment de la proclamation, ouvrent donc l'horizon de la lecture, ce dont personne, et surtout pas moi, ne songera à se plaindre.
Les romans sélectionnés dans les deux listes sont ceux de Simon Liberati, Boualem Sansal et Delphine de Vigan. Laurent Binet n'a pas été oublié par le Renaudot, où l'on a jugé plus sage d'écarter les deux qui m'avaient énervé dans la sélection du Goncourt, Christine Angot et Alain Mabanckou. En revanche, il est dommage, je trouve, de n'avoir pas retenu Mathias Enard.
Du côté des essais, on note la belle percée des Editions de l'Iconoclaste qui occupe un quart de la sélection. Dont voici l'intégralité:

Romans
  • Yves Bichet, L'Eté contraire (Mercure de France)
  • Laurent Binet, La septième fonction du langage (Grasset)
  • Christophe Boltanski, La Cache (Stock)
  • Charles Dantzig, Histoire de l'amour et de la haine (Grasset)
  • Agnès Desarthe, Ce coeur changeant (L'Olivier)
  • Delphine De Vigan, D'après une histoire vraie (Lattès)
  • Fabrice Guénier, Ann (Gallimard)
  • Eric Holder, La Saison des bijoux (Le Seuil)
  • Philippe Jaenada, La petite femelle (Julliard)
  • Aram Kebabdjian, Les Désoeuvrés (Le Seuil)
  • Arnaud Leguern, Adieu aux espadrilles (Le Rocher)
  • Jérôme Leroy, Jugan (La Table ronde)
  • Simon Liberati, Eva (Stock)
  • Cherif Madjalani, Villa des femmes (Le Seuil)
  • Frank Maubert, Les Uns contre les autres (Fayard)
  • Patrick Roegiers, L'autre Simenon (Grasset)
  • Boualem Sansal, 2084 (Gallimard)
  • Alice Zeniter, Juste avant l'oubli (Flammarion)
Essais 
  • Pierre Adrian, La Piste Pasolini (Les Equateurs)
  • Patrick Besnier, Henri de Régnier (Fayard)
  • Serge Bramly, La Transparence et le reflet (Lattès)
  • Sony Labou Tansi, Encre, sueur, salive et sang (Le Seuil)
  • Frédéric Pajak, Manifeste incertain 4 (Noir sur blanc)
  • Judith Perrignon, Victor Hugo est mort (L'Iconoclaste)
  • Jean-Michel Ribes, 1001 morceaux (L'Iconoclaste)
  • Gilles Sebhan, Retour à Duvert (Le Dilettante)
P.-S. A la demande générale (d'au moins une lectrice), un document reprenant l'essentiel des prix littéraires de saison et regroupant, avec mises à jour, les sélections, a été créé. Il est accessible à tous, sous le titre Prix littéraires 2015.