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samedi 9 novembre 2019

Non, je n’ai rien contre les cerfs


© Clame Reporter
Pourtant, je n’ai lu ni Les grands cerfs, de Claudie Hunzinger (Grasset), qui a reçu cette semaine le Prix Décembre ni La tentation, de Luc Lang, Prix Médicis du roman français le lendemain. J’avais déjà lu et apprécié auparavant des livres de l’une et de l’autre, la présence de l’animal aux bois fiers n’avait rien pour m’éloigner de leurs nouveaux romans.
Quoiqu’on fasse, on n’arrive décidément pas à tout lire.
(Et je n’ai pas non plus tardé à fournir cette explication parce que j’aurais été embarrassé d’en trouver une, il ne faut mettre ce retard que sur le compte de la fourniture électrique qui a été, ces derniers jours, pire que défaillante. Ce n’est pas la première fois, je me précipite dans ces cas-là sur les travaux les plus urgents, généralement ce qu’attend de moi Le Soir et c’était, hier, pour écrire un article sur le très beau Miss Islande d’Auður Ava Ólafsdóttir, traduit par Éric Bouty, paru chez Zulma et orné désormais d’une bande qui signale le Prix Médicis étranger.)
Mais je voulais vous parler des cerfs, et me défendre de la réputation qu’on pourrait me faire de les fuir, afin de n’être pas en butte à la colère de la prochaine meute de ces animaux que je pourrais rencontrer – encore que, sous les contrées où je vis, la probabilité soit mince…
Je rappellerai donc des faits.
Comment je n’ai pas craint de me loger, le temps de la lecture, à l’Hôtel du Grand Cerf de Franz Bartelt (Seuil), quelque part du côté de la frontière franco-belge, malgré le fantôme d’une actrice morte là quarante ans plus tôt et l’inquiétant remue-ménage qui s’y produit dans l’espace de la fiction.
Comment, avec Caroline Lamarche, j’ai chanté Dans la maison un grand cerf (Gallimard), en chœur avec Berlinde, plasticienne, qui fait de l’animal un usage singulier et très personnel.
Comment, enfin, pour ne pas remonter trop loin dans le temps, j’ai été accompagné par l’image d’un daim blanc (d’accord, il y a une nuance) grâce à Tiens ferme ta couronne, de Yannick Haenel (Gallimard), avec Robert De Niro lui-même.
Tu le vois bien, cerf, petit ou grand, tu es mon ami. Et je serai le tien si tu le désires…

mercredi 27 février 2019

Herman Melville et Michael Cimino, rencontre au sommet

Parfois, c’est assez rare, un roman sort du rang, nous fait un signe qu’on ne comprend pas tout de suite, forcément : il s’agit de se signaler comme différent, hors normes. De se hisser au-dessus de l’art et de la compréhension de la vie. L’ambition ne suffit pas à la réussite, encore faut-il avoir les moyens de mener en solitaire une expérience des limites. Yannick Haenel, avec Tiens ferme ta couronne, manifeste son ambition avec une exigence qui conduit son livre au niveau des monstres convoqués ici : Herman Melville et Michael Cimino, rien de moins. C’est dire qu’on se situe, entre Moby Dick et La porte du paradis, au-delà des recettes du succès, dans la prise de risques maximale. C’est fascinant.
Le scénario auquel travaille le narrateur porte sur un sujet non seulement inhabituel mais aussi peu adéquat pour l’exercice du pitch avec lequel convaincre un producteur : « l’intérieur mystiquement alvéolé de la tête de Melville ». Il le sait, son travail est irrecevable dans l’état actuel du cinéma. Il s’en fout, il poursuit son idée avec l’irrémédiable sentiment d’un échec qui, d’une certaine manière, fait déjà sa fierté.
L’obsession du créateur tourne à la déconfiture. Mais il est grandiose jusque dans ses impasses et pratique la transmutation du vil plomb en or noble avec un art consommé de la pirouette. Son scénario improbable se retrouve malgré tout, par l’intermédiaire d’un producteur français, entre les mains de Cimino lui-même. Leur rencontre à New York, rendez-vous bien sûr manqué devant un tableau de Rembrandt, Le Cavalier polonais, à la Frick Collection de New York, puis sauvé par des retrouvailles devant le musée, est une merveille de littérature épique. Un parcours dans la ville, un restaurant, la statue de la Liberté, tout est mis en relief sous les lumières d’un éclairagiste génial.
Le récit que fera le narrateur de ce moment inoubliable est mis en forme comme un thriller auquel participera, comme elle jouait dans La porte du paradis, Isabelle Huppert, arrivée par hasard dans le restaurant où se sont réunis le scénariste et le producteur français. Elle est une apparition, de la même manière que Lena à d’autres moments, maîtresse du personnage principal, qui conduit celui-ci dans le décor saugrenu du musée de la Chasse et de la Nature. La chasse occupe une place essentielle dans le roman, bien que souvent hors champ : l’image du daim poursuivi par Robert De Niro dans Voyage au bout de l’enfer, un autre film de Cimino, renvoie à « une phrase de Melville qui disait qu’en ce monde de mensonges, la vérité était forcée de fuir dans les bois comme un daim blanc effarouché ».
Les différentes pièces introduites dans le puzzle se mettent en place avec une redoutable efficacité. Il faut dire un mot du chien Sabbat, dont le narrateur a la garde chaque fois que son voisin s’absente, c’est-à-dire souvent, et qui est lui-même un rouage du récit. Tot, le propriétaire du chien, est un chasseur et possède, entre autres armes, une carabine Haenel, dont on rappelle que l’écrivain porte le nom, susceptible d’abattre peut-être un jour un homme qui aurait perdu Sabbat.
Des mystères multiples entourent les personnages, un danger mal défini semble naître des situations les plus incongrues, l’intérieur mystiquement alvéolé d’une tête, celle de Melville ou celle du scénariste, ne se visite pas selon une logique simple. Au contraire, la complexité est à la base de Tiens ferme ta couronne, mais une complexité qui trouve en nous des échos renvoyant à quelque chose de grand, d’impossible même à mesurer vraiment. C’est pourquoi on aime la folie de ce livre.

jeudi 9 novembre 2017

Yannick Haenel, Prix Médicis

Encore un bon prix pour un excellent roman français - l'année est presque exceptionnelle.
Yannick Haenel est le lauréat du Prix Médicis. Une information comme je les aime...
Parfois, c’est assez rare, un roman sort du rang, nous fait un signe qu’on ne comprend pas tout de suite, forcément : il s’agit de se signaler comme différent, hors normes. De se hisser au-dessus de l’art et de la compréhension de la vie. L’ambition ne suffit pas à la réussite, encore faut-il avoir les moyens de mener en solitaire une expérience des limites. Yannick Haenel, avec Tiens ferme ta couronne, manifeste son ambition avec une exigence qui conduit son livre au niveau des monstres convoqués ici : Herman Melville et Michael Cimino, rien de moins. C’est dire qu’on se situe, entre Moby Dick et La porte du paradis, au-delà des recettes du succès, dans la prise de risques maximale. C’est fascinant.
Le scénario auquel travaille le narrateur porte sur un sujet non seulement inhabituel mais aussi peu adéquat pour l’exercice du pitch avec lequel convaincre un producteur : « l’intérieur mystiquement alvéolé de la tête de Melville ». Il le sait, son travail est irrecevable dans l’état actuel du cinéma. Il s’en fout, il poursuit son idée avec l’irrémédiable sentiment d’un échec qui, d’une certaine manière, fait déjà sa fierté.
L’obsession du créateur tourne à la déconfiture. Mais il est grandiose jusque dans ses impasses et pratique la transmutation du vil plomb en or noble avec un art consommé de la pirouette. Son scénario improbable se retrouve malgré tout, par l’intermédiaire d’un producteur français, entre les mains de Cimino lui-même. Leur rencontre à New York, rendez-vous bien sûr manqué devant un tableau de Rembrandt, Le Cavalier polonais, à la Frick Collection de New York, puis sauvé par des retrouvailles devant le musée, est une merveille de littérature épique. Un parcours dans la ville, un restaurant, la statue de la Liberté, tout est mis en relief sous les lumières d’un éclairagiste génial.
Le récit que fera le narrateur de ce moment inoubliable est mis en forme comme un thriller auquel participera, comme elle jouait dans La porte du paradis, Isabelle Huppert, arrivée par hasard dans le restaurant où se sont réunis le scénariste et le producteur français. Elle est une apparition, de la même manière que Lena à d’autres moments, maîtresse du personnage principal, qui conduit celui-ci dans le décor saugrenu du musée de la Chasse et de la Nature. La chasse occupe une place essentielle dans le roman, bien que souvent hors champ : l’image du daim poursuivi par Robert De Niro dans Voyage au bout de l’enfer, un autre film de Cimino, renvoie à « une phrase de Melville qui disait qu’en ce monde de mensonges, la vérité était forcée de fuir dans les bois comme un daim blanc effarouché ».
Les différentes pièces introduites dans le puzzle se mettent en place avec une redoutable efficacité. Il faut dire un mot du chien Sabbat, dont le narrateur a la garde chaque fois que son voisin s’absente, c’est-à-dire souvent, et qui est lui-même un rouage du récit. Tot, le propriétaire du chien, est un chasseur et possède, entre autres armes, une carabine Haenel, dont on rappelle que l’écrivain porte le nom, susceptible d’abattre peut-être un jour un homme qui aurait perdu Sabbat.
Des mystères multiples entourent les personnages, un danger mal défini semble naître des situations les plus incongrues, l’intérieur mystiquement alvéolé d’une tête, celle de Melville ou celle du scénariste, ne se visite pas selon une logique simple. Au contraire, la complexité est à la base de Tiens ferme ta couronne, mais une complexité qui trouve en nous des échos renvoyant à quelque chose de grand, d’impossible même à mesurer vraiment. C’est pourquoi on aime la folie de ce livre.

Le Médicis du roman français va à Paolo Cognetti, double prix Strega en version originale, avec Les huit montagnes (Stock)
Et le Médicis essai à Shulem Deen pour Celui qui va vers elle ne revient pas (Globe).