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vendredi 20 mars 2020

Coetzee remet Elizabeth Costello en scène

J.M. Coetzee n’aime rien tant que brouiller les pistes, transgresser la norme. Jamais de manière ostentatoire. Il ne clame pas : je veux vous étonner. Il se contente d’aller son chemin, de préférence à côté des sentiers habituels. Elizabeth Costello avait déjà été utilisée à cette fin dans le roman auquel son nom donnait le titre – en 2003, l’année où le Nobel de littérature avait couronné l’écrivain sud-africain. Elizabeth Costello se présentait comme une succession de discours à travers lesquels se dessinait la biographie de la romancière australienne, qui avait fait une première apparition en 1999 dans l’œuvre de Coetzee, avec un livre bref composé de deux chapitres repris ensuite dans le roman. L’abattoir de verre, sans en être une suite, prolonge l’histoire de cette femme et ressemble à un recueil de sept nouvelles qui ont d’ailleurs publiées en différents endroits de 2003 à 2017.
« Le chien », la première partie, décrit la tentative manquée d’une femme pour s’éviter le désagrément biquotidien d’être menacée par un chien quand elle passe devant la maison où, heureusement, il est retenu derrière le portail. Elle aurait voulu expliquer aux propriétaires de l’animal que, si elle pouvait lui être présentée, son agressivité perdrait toute raison d’être.
Dans la dernière, une des plus longues, qui donne son titre au livre, le fils de l’écrivaine, pas nommée cette fois mais on suppose qu’il s’agit toujours d’Elizabeth Costello, reçoit un coup de téléphone de sa mère qui lui expose le projet de construire un abattoir en verre. « Histoire de montrer ce qui se passe dans un abattoir. Un carnage. Il m’est venu à l’esprit que les gens toléraient le massacre d’animaux parce qu’ils n’avaient aucune occasion d’en voir un. Ni d’en voir, ni d’en entendre, ni d’en sentir un. » Malgré l’avis négatif du fils, elle insiste en lui envoyant un dossier fait de pièces éparses sur le sujet, pour qu’il voie s’il peut en faire quelque chose. Mais quoi ? Les pages qu’il lit ne l’aident pas à y voir clair. C’est lors d’une autre conversation avec sa mère que l’explication survient : elle se sent vieillir. « J’oublie même parfois qui je suis. Une sinistre expérience. Je perds la boule. Il fallait s’y attendre. […] Pour l’essentiel, je ne sais plus à quoi je crois. Mes croyances semblent avoir été recouvertes par le brouillard et la confusion. »
Voilà ce qui court à travers tout le livre : la prise de conscience de l’âge. De la crainte non justifiée d’un chien, au moins tant qu’il reste enfermé, à l’incertitude sur ses idées les mieux arrêtées, en passant par le souvenir d’un adultère, les cheveux teints, la résistance à un emménagement dans une résidence pour personnes âgées ou la place incongrue des chats (et de Pablo) dans une vie presque solitaire – sous deux angles différents –, tout converge vers cette question : qu’est-ce que vieillir ? S’il y a une réponse, mais ce n’est pas sûr, elle va vers un constat d’impuissance.

jeudi 23 janvier 2020

Jaume Cabré du roman à la nouvelle

Comme beaucoup d’autres lecteurs, nous avons découvert l’écrivain barcelonais Jaume Cabré avec la traduction de Confiteor, un roman ample et époustouflant de maîtrise technique autant que de finesse. Cette admiration a cependant un effet pervers : avant d’ouvrir la réédition en poche de Voyage d’hiver, on craignait la déception. Car comment pourrait-il réussir, en quatorze nouvelles, à reproduire la qualité d’émotion née du roman ? Plus étonnant, l’auteur lui-même a eu cette crainte, mais il le dit à la fin du volume et il a eu le temps de nous reconquérir : « Ce qui est curieux, c’est que je ne les ai jamais réussies du premier coup. […] Bien des fois, le thème, l’air et le conflit étaient les bons, définitifs : mais le ton était encore faux. Pendant des années, je me suis affairé avec une certaine perplexité à ce qui allait devenir ce livre, parce que j’avais des histoires ou des idées, mais ce que j’en tirais de concret ne parvenait pas à me convaincre. » Il a même cru qu’il n’était pas fait pour les nouvelles. Mais il a bien fait d’insister. Sans brasser les longs fleuves tumultueux qui se croisent dans Confiteor, Voyage d’hiver fait courir souterrainement des thèmes, des échos. Tout cela résonne en permanence et de plus en plus intensément au fil de la lecture.
La résonance est d’autant mieux audible qu’il est, d’abondance, question de musique. Dès le titre, on pense à Schubert. Et le voici, au premier rang d’une salle de concert, écoutant le récital du très contemporain Pere Bros. En voyant Schubert, le pianiste a bouleversé le programme, commençant par le dernier morceau qu’il devait interpréter. Celui où le compositeur méditait sur la mort (« la mort qui vient des brumes du Danube, d’abord lointaine puis terriblement proche »). Ce soir, on assiste peut-être à la fin d’un artiste : à l’entracte, Pere Bros annonce à son agent qu’il ne jouera plus après ce concert. Le contrat signé pour le Vatican, ce sera non aussi. La musique cède devant la place prise par son ami Zoltán. Elle cédera au moins après la deuxième partie, encore plus inattendue que la première : Contrapunctus, de Fischer, une pièce ni tonale ni modale, en sept variations, les audaces de Schönberg au temps de Mozart et de Beethoven…
Plus loin, dans d’autres textes, on retrouve Fischer. Et le Vatican. Et Schubert, à travers un de ses biographes. Gottfried Heinrich Bach, le simple d’esprit de la famille, capable lui aussi d’intuitions musicales géniales, ajoute un autre contrepoint. Zoltán, l’ami de Pere, le découvreur de la partition de Fischer, clôt le recueil, avec une incroyable histoire d’amour manqué.
Sous le signe du Voyage d’hiver naissent d’autres intrigues, dont aucune n’est totalement étrangère aux autres. C’est un collectionneur de livres n’intéressant personne, bientôt supplanté par sa femme de ménage devenue son assistante, qui compulse un traité sur les sons présent aussi chez les Bach, ceux-ci utilisant un marque-page qui chemine à travers le temps. C’est un Rembrandt devenu l’enjeu d’une lutte sans merci, symbolisée par Zéro, Un, Deux et Trois ignorant tous quel rôle ils jouent dans un contrat qui les lie à jamais.
Chaque nouvelle tient debout seule, elle n’a pas besoin des autres pour être admirable. Mais l’effet produit par un ensemble profondément irrigué de veines où courent la vie et la mort, l’art et la corruption, est une saisissante réinvention du réel. Jaume Cabré est aussi fait pour les nouvelles, c’est désormais une évidence.

mardi 7 mai 2019

Le Goncourt de la nouvelle à Caroline Lamarche

Il n'y avait pas qu'un Goncourt aujourd'hui, il y en avait trois. Celui du premier roman pour Marie Gauthier (Court vêtue, Gallimard). Celui de la poésie pour Yvon Le Men. Et celui de la nouvelle, sur lequel je m'attarde, pour Caroline Lamarche (Nous sommes à la lisière, Gallimard). Avec le souvenir d'une conversation, en 2012 sur le Silon à Saint-Malo, au cours de laquelle elle et moi parlions de chiens sans savoir combien ce thème animalier serait d'actualité sept ans plus tard...

Les titres des neuf nouvelles de Caroline Lamarche dans Nous sommes à la lisière nomment leurs personnages, le plus souvent des animaux : Frou-Frou, Mensonge, Ulysse, Elie, Horatio, Tish, Merlin, Rudi. Une cane, un cheval, un hérisson, un papillon, un rat, un chat, un merle (peut-être), un écureuil. (Si vous avez compté, vous aurez constaté qu’il en manque une, on y viendra.)
Encore ces noms leurs sont-ils venus par des détours parfois complexes. Ulysse, par exemple, est d’abord l’Ulysse de Joyce, un roman que la presque compagne de Zoran n’a jamais réussi à lire alors que ce livre est, ce soir-là, avec le professeur Meyer, au centre de la conversation. Quant à elle, elle préfère éviter le sujet « car il me paraît épineux. Epineux, oui, hérissé de piquants, un peu comme un hérisson qu’on ne sait par quel côté saisir – cela arrive pour les livres aussi. »
Un hérisson, précisément, elle en a croisé un sur la route la veille, en venant chez Zoran (le couple n’en est pas tout à fait un, leur vaisselle est aussi dépareillée que le sont l’homme et la femme). L’animal gambadait sur le macadam, au mépris du danger, et elle a freiné pour ne pas l’écraser. Elle est sortie de la voiture, a ramassé le hérisson et a cherché un endroit où elle pourrait le déposer à l’abri des véhicules.
Depuis, elle se demande si elle a bien fait ou si, au contraire, le lieu qu’elle a choisi n’allait pas pousser le hérisson à reprendre la direction de la route. « Bref, je pensais à cet animal comme à moi-même : quelqu’un qui se hâte avec ardeur vers un but (mais lequel ?) et que la vie, sans cesse, contrarie ou place dans des situations potentiellement périlleuses. » Qu’est-il advenu de lui ?
Ulysse, le roman, elle sait : l’exemplaire qu’elle avait acheté en se disant qu’il était temps de découvrir ce chef-d’œuvre universellement salué comme tel a fini, projeté par sa lectrice exaspérée de n’y rien comprendre, dans la Méditerranée. Remplacé désormais, dans l’esprit de la narratrice, par le hérisson auquel elle continue à penser avec inquiétude : « Je décide de l’appeler Ulysse. Mon Ulysse. Qui n’a pas sombré, lui, dans une mer corrosive, mais que j’aime à imaginer, en ce doux soir d’été où je voudrais être loin d’ici, blotti sous le ventre bienveillant d’une vache. »
La lisière entre le monde animal et les sentiments humains est aussi le lieu imaginaire dans lequel se développent les autres nouvelles. Elles installent la confusion dans la manière dont le monde se révèle, parfois se trouble comme une eau obscurcie par la vase.
C’est vrai aussi pour le texte dont le titre renvoie à des prénoms de personnes. Lin, Clet, Clément, Sixte, Corneille et Cyprien sont des saints désormais oubliés dans la liturgie, devenus aussi indifférenciés que les fourmis dérangées par des enfants en promenade. Et encore : peut-être seul le grouillement des insectes est-il la cause de notre possible aveuglement devant une humanisation qui serait présente malgré tout.

jeudi 23 août 2018

«Les jours rouges», de Ben Arès

Communiqué de presse
de la Bibliothèque malgache

À Toliara et alentours, Malgaches, Karana et Vazaha se croisent, se mêlent et s’emmêlent pour le meilleur et pour le pire. On nage. Dans le cours imprévisible, les remous, la mêlée, parfois hors des flots. On vit en ville comme au village. Dans les gargotes, sur les routes de goudron éclaté et les pistes de sable. Comme chez soi en dur, en tôles ou en vondro. Reclus ou en ribote. On improvise. Aux détours d’un zébu, d’un fou, d’un trépassé ou d’un éloquent soudard. Dans le charivari infernal, le vif des traditions locales, les êtres marchent au charbon ou flottent, dévient malgré eux de foutaises en désespoirs, de malentendus en traquenards ou états de grâce. On se chamaille. On palabre pour un bien commun, un canard qu’on déplume ou un sort venu de nulle part. On s’étripe pour le sel et la terre, on rouscaille, chante la guigne ou la poisse, on s’esclaffe, se dégage, rit de l’homme, la femme qui n’a pas fini d’en voir. Et si au final les genres, les classes, les origines se confondaient pour laisser planer tous les doutes ? Et si, pétris et navigués, dénudés, au lieu de fuir, nous acceptions que tous étions du même cru, de la même trempe, sans distinction ? Qu’il en déplaise à Dieu, aux illustres Aînés, aux arrogants et férus du langage sinistré, il nous est offert de boire la vie jusqu’à la lie, la lune nouvelle et l’art de résonner du tsapiky au soleil de l’amour noir.
B. A.

Mise en vente le 23 août 2018
Édition exclusivement numérique, 3,99 € (12.000 ariary à Madagascar)
ISBN : 978-2-37363-074-9


Les premières lignes

Nous l’attendions, elle si rare, si précieuse dans notre sud aride, déshérité par les eaux divines et les coins de verdure. Depuis des lunes et des lunes, pas une goutte n’était tombée des cieux ! Les prières des plus grands sorciers, de nos plus illustres ombiasy n’étaient, semble-t-il, point entendues.
Le soleil, chaque jour, nous assommait, conduisait nos corps de commerçants des rues – gargotiers, vendeurs de soupes, d’ailes ou de cuisses grillées, tireurs de posy posy, conducteurs de charrettes à bras ou à zébus, réparateurs de bicyclettes ou de chaussures, porteurs, légumières, bouchers de saucisse, de porc ou de bœuf et poissonnières étalant des crabes, poulpes, crevettes, calmars, mérous, cabots, thons, marguerites et capitaines parmi les colonies de mouches tournoyant autour des jus, du sang, de la saumure et des sueurs, charbonniers parmi les sacs, le charbon étendu pour être débité, trié à proximité du tas d’ordures, dépotoir fumant du quartier, vendeuses de mangues, citrons, sambos ou ces beignets triangulaires fourrés d’oignon, de pomme de terre et de viande hachée, soky ou pâtés d’oursin, démerdeurs, ivrognes, filles traînant ci et là à l’affût de quelque picaille – à l’état d’inertie.

L’auteur


Ben Arès est né le 28 mars 1970 à Liège en Belgique. Dans les années 2000, il attacha beaucoup d’importance à la place du poète dans sa ville et fut l’animateur de revues littéraires et de lectures publiques en divers viviers de la cité avec David Besschops et Antoine Wauters. Fin 2009, sous l’impulsion d’une motivation singulière et intime, il quitta la Belgique pour aller vivre à Toliara au sud-ouest de Madagascar où une vie au corps à corps l’attendait. Il partage désormais son temps entre l’enseignement de l’Histoire-Géographie et des Arts plastiques au Collège Français, sa vie de famille dense, pleine de surprises, et l’écriture. Il est soucieux de plus en plus de dépeindre les tableaux de la vie courante et les sentiments des êtres appelés à s’en sortir par-delà le Bien et le Mal.


Ses livres

Aux secrets des lèvres, poésie, Tétras-lyre, Liège, 2006
Eau là eau va, poésie, éditions (o), Bordeaux, 2007
Entre deux eaux avec C. Decuyper, poésie, Le Coudrier, Bruxelles, 2007
Rien à perdre, poésie, La Différence, Paris, 2007
Ne pas digérer, roman, La Différence, Paris, 2008
Là où abonde le sel, récit, Boumboumtralala, Liège, 2009
La déferlante, poésie, Maelström, Bruxelles, 2009
Cœur à rebours, poésie, La Différence, Paris, 2009
Sans fil, poèmes, L’Arbre à paroles/Bibliothèque malgache, Amay/Antananarivo, 2009
Ali si on veut, récit, avec Antoine Wauters, Cheyne éditeur, 2010
Naître, adieu, une fuite, compte d’auteur, Tana, 2010
Aux Dianes, long poème, Tétras-lyre, Bruxelles, 2012
Mon nom est Printemps, un triptyque, L’Arbre à paroles, Amay, 2013
Tromba, une transe, Maelström, Bruxelles, 2013
Je brûle encore, nouvelles, Dodo vole, Caen, 2017

dimanche 5 août 2018

Le feuilleton de la rentrée littéraire 11. La Bibliothèque malgache aussi

Je vous avais prévenus: la Bibliothèque malgache s'invite, sans que personne ne l'y ait conviée, dans la cohue de la rentrée littéraire. Pas avec un roman, certes, mais avec un recueil de nouvelles, Les jours rouges, de Ben Arès - auteur déjà d'une quinzaine d'ouvrages chez différents éditeurs, de la défunte Différence à Boumboumtralala, de Tétras-lyre en 2006 à Dovo vole en 2017, en passant par Maelström et L'Arbre à paroles - ainsi que par, déjà, et en coédition avec le dernier nommé, la Bibliothèque malgache pour Sans fil, en 2009.
Ils nous arrive de boire des coups ensemble en refaisant le monde - littéraire seulement, c'est déjà beaucoup, pour le monde malgache, nous y avons renoncé il y a un certain temps déjà. Quant aux autres mondes, nous en sommes trop éloignés pour seulement y penser.
Les nouvelles qu'il m'a fait lire, et qui succèdent à d'autres (Je brûle encore), m'ont immédiatement séduit parce que, ce n'est pas la première fois, il y aborde le milieu où il vit depuis une petite dizaine d'années avec un sens de l'autre grâce auquel des portes s'ouvrent vers des réalités souvent incompréhensibles à l'Européen. Celui-ci, généralement, reste au pas de la porte, jette un coup d’œil et se détourne très vite, choisissant de rester dans ses confortables certitudes. Ici, le terrain est mouvant, on vit dangereusement, il y a des surprises et, aux yeux de certains, il y aura du scandale. Car une société propriétaire de ses propres normes paraît souvent scandaleuse. Alors qu'elle est seulement différente. Et encore...
Bref (je ne voulais pas vous dire tout ça en commençant mais je m'emporte), Les jours rouges est, par ses thèmes autant que par son écriture très personnelle, une œuvre littéraire forte. La langue y chante une mélodie envoûtante. Cela m'a convaincu: il fallait réaliser une édition numérique (la seule que je pratique), dans un premier temps au moins - peut-être une autre maison prendra-t-elle le relais ensuite pour en faire un livre papier.
Nous avons donc travaillé d'arrache-pied pendant une quinzaine de jours, le texte a subi plusieurs allers-retours entre nous, autant de relectures et de corrections, une modification de l'ordre dans lequel se présentaient les nouvelles, une hésitation sur le titre. Le contrat a été signé, le chèque d'avance sur les droits d'auteur encaissé, le distributeur livré, l'ouvrage est en précommande chez de nombreux libraires et sortira officiellement le 23 août. C'est-à-dire en même temps, ce n'est pas tout à fait un hasard, que les deux livres d'Antoine Wauters dont je vous disais l'autre jour tout le bien que je pense - Antoine Wauters dont le premier livre, Ali si on veut (Cheyne, 2010), a été écrit en collaboration avec... Ben Arès!
Là-dessus, l'écrivain et son éditeur avons bu une Chimay bleue, denrée rare à Toliara - mais nous l'avions bien méritée.

vendredi 15 juin 2018

Haruki Murakami et les mystères du couple


La dernière nouvelle donne son titre au recueil qui fait le lien, pour les lecteurs francophones, entre deux romans de Haruki Murakami : Des hommes sans femmes. Mais chacun des sept textes groupés ici (et traduits par Hélène Morita) pourrait, à quelques nuances près, être intitulé de la même manière. Les pages ultimes sont, ceci dit, les plus emblématiques.
Un homme est réveillé une nuit par le téléphone : le mari de sa maîtresse lui annonce le suicide de celle-ci. Pourquoi a-t-il éprouvé le besoin de prévenir son concurrent ? Pourquoi s’est-elle suicidée ? Pourquoi faut-il que ce soit la troisième des femmes avec qui il était lié à avoir choisi cette mort ? L’information qui vient d’arriver engendre plus de questions que de réponses, renvoie en même temps à un passé commun, éveille des échos entre le mari et l’amant qui, ensemble, connaissent la même perte définitive. Une sorte de mystère, qui ne résoudra même pas par la prière, seul moyen cependant que trouve le narrateur pour combler le creux de son existence.
Il y a donc malgré tout des femmes dans ces nouvelles. La première, Misaki, est une conductrice qui véhicule Kafuku, un acteur dont le permis a été retiré. Mais sa présence dans la voiture évoque surtout les trahisons que lui avait infligées son épouse avant de mourir. Et en particulier celle qui l’avait conduite à coucher avec un autre acteur, dont Kafuku se rapproche, dans un mouvement pas si différent de celui du mari téléphonant à l’amant. Car on ne saura pas davantage que Kafuku pourquoi il retourne à ses souvenirs en compagnie d’un homme avec qui il a partagé une femme.
Deux amis, dont l’un respecte trop la fille qu’il aime pour envisager d’aller « jusqu’au bout » avec elle, glissent en direction d’un échange qui ne satisferait évidemment personne. Un homme choisit de s’éteindre faute d’accéder au bonheur d’un véritable amour. Un autre craint sans cesse de perdre les moments de plaisir que lui offre son assistante ménagère non seulement en lui faisant l’amour mais surtout en lui racontant si bien des histoires qu’il l’appelle Schéhérazade…
Le sentiment d’étrangeté qui saisit devant les rapports ambigus entre hommes et femmes naît de décalages souvent subtils. L’insatisfaction est la règle, parfois en raison des contraintes qu’un membre du couple s’est fixées. Et, si l’on est émerveillé par chacune des nouvelles lues séparément, on est troublé par l’ensemble qu’elles constituent : un massif d’incertitudes.

vendredi 3 novembre 2017

La femme aux identités multiples

Bob Shacochis est un écrivain rare. Son premier roman, Sur les eaux du volcan, traduit chez Gallimard en 1996, est paru vingt ans avant le deuxième, La femme qui avait perdu son âme. Un livre épais. Très épais, même. Il nous emporte, en puisant à plusieurs registres, du thriller à la romance, à travers quelques grandes énigmes de l’humanité. Les vraies énigmes, celles qui posent des questions fondamentales sur ce que nous sommes en tant qu’individus ballottés par des événements collectifs, comment et pourquoi une personne, ou disons un personnage, réagit selon son passé, son caractère, ses affinités. Voire ses idéaux, car les grands mots ne font pas peur à Shacochis.
La femme du titre s’appelle Jackie Scott, elle se trouve à Haïti au moment où, au milieu des années 1990, les soldats américains « distribuent la démocratie comme des bonbons ». Tom Harrington, avocat défenseur des droits de l’homme, a rencontré Jackie en 1996, dans des circonstances violentes. Quand le roman commence, Conrad Dolan, négociateur dans des prises d’otages et probablement bien d’autres fonctions moins nettes, lui demande de l’accompagner à Haïti pour une courte mission : Jackie y a été assassinée.
Mais Jackie s’appelle aussi Dorothy ou Renee, selon les moments d’une vie conduite avec une autorité à la fois ferme et tendre, mais quand c’est ferme il n’y a plus de tendresse, par son père. Celui-ci, diplomate en apparence, est très impliqué dans les affaires du monde tel qu’il se déchire entre forces du bien et forces du mal. Son passé nous ramène en Croatie à la fin de la Seconde Guerre mondiale, a fait de lui l’instrument inflexible d’un combat mené sans limites dans les moyens utilisés. Jackie en a, à l’occasion, subi les conséquences.
Cette femme a des raisons de ne plus savoir qui elle est. Au-delà de son identité changeante, elle est manipulée autant qu’elle apprend à manipuler. Perdre son âme est peut-être pour elle la seule manière de survivre à tout ce qui lui arrive. Au moins jusqu’à son assassinat. Si elle est vraiment morte.
Le roman de Bob Shacochis se balade avec naturel entre différentes époques. Mais il ne met pas en évidence les articulations qui les relient. Il les amène comme les éléments d’une longue histoire où les hommes et les femmes sont des jouets fragiles : « l’histoire, sous le fouet du temps, nous piétine tous et parfois nous sentons sa botte sur notre dos, et parfois nous sommes inconscients de son passage, du mouvement de balancier qui fait aller et venir la tristesse et le triomphe à travers l’humanité, la tristesse, et puis, pour finir, un chagrin écrasant qui disparaît pour laisser place à l’obscurité ».
On a toutes les raisons de s’intéresser à un écrivain capable de donner un roman comme celui-ci, qui résonne de toutes les contradictions dans lesquelles nous vivons. Son recueil de nouvelles Au bonheur des îles est aussi disponible en traduction intégrale.

lundi 17 avril 2017

"Solitudes", d'Edouard Estaunié, en édition numérique

Il y a eu plusieurs Solitudes, puisque la première publication du livre, en 1917, a été suivie de rééditions, dans des présentations allant du tirage de luxe au populaire précurseur du livre au format de poche qu’était la collection, plus grande que nos poches, « Le livre moderne illustré ». Quand celle-ci est parue, en 1924, Édouard Estaunié avait été, à la surprise presque générale, élu l’année précédente à l’Académie française alors que sa candidature avait été déposée au dernier moment.
Revenons au début, c’est-à-dire en 1917. L’auteur n’est pas un inconnu, il a reçu le prix Vie Heureuse, futur Femina, en 1908 pour La vie secrète. Ses ouvrages ne passent pas inaperçus et Solitudes, le 11 août 1917, bénéficie d’un entrefilet chaleureux dans Le Journal des débats politiques et littéraires :
Sous le titre : Solitudes, M. Édouard Estaunié publie trois nouvelles infiniment attachantes, où l’on retrouve les belles qualités d’exécution nette et de style sobre qui distinguent ses remarquables romans. Une complication psychologique très raffinée, mais toujours fondée sur la vérité et l’observation humaines, caractérisent ces trois récits de forte originalité et vraiment vivants de la vie de l’âme et de la vie des choses. Ils compteront parmi les meilleures productions de M. Estaunié.
Le 16 septembre 1917, l’ouvrage fait l’objet d’un article plus consistant signé Roland de Marès dans Les Annales politiques et littéraires.
Est-ce à proprement parler un roman ? Non, sans doute. C’est une étude de psychologie très fine portant sur les âmes qui s’isolent dans le monde et vivent totalement repliées sur elles-mêmes. Ibsen a dit que l’homme heureux est celui qui est le plus seul, ce qui constitue une formule impressionnante, dont tout le cœur humain contredit l’orgueilleuse âpreté. M. Estaunié étudie la solitude sous son véritable aspect moral.
[…]
M. Édouard Estaunié raconte simplement, sans éloquence factice dans la phrase ; il fouille les âmes en observateur scrupuleux ; il fixe d’un mot précis le caractère d’un geste ou d’une attitude ; il a l’intuition délicate des souffrances morales les plus subtiles. Son livre est un de ceux qui font méditer sur l’infinie misère de la nature humaine et il constitue par l’ensemble du ton et des développements littéraires une œuvre d’un charme mélancolique et pénétrant.
Il semble bien oublié aujourd’hui, Édouard Estaunié, malgré la réédition, l’an dernier, de L’infirme aux mains de lumière (Éditions Le Festin, préface d’Éric Dussert). Mais découvrir en 2017 un ouvrage paru cent ans plus tôt nous donne une proximité avec ce qui s’écrivait et se lisait cette année-là.

1,99 euros ou 6.000 ariary
ISBN 978-2-37363-057-2


Maurice Barrès
Les Déracinés

Edmond About
De Pontoise à Stamboul

Charles Géniaux
La passion d’Armelle Louanais

Paul Acker
Les exilés

Washington Irving
Kidd le pirate

Sainte-Beuve
De la littérature industrielle, suivi de Honoré de Balzac et la propriété intellectuelle

Manuel du plus que parfait arriviste littéraire

Henri de Régnier
Histoires incertaines

Jules Renard
Lettres à l’amie

Maurice Spronck
L’an 330 de la république

lundi 5 décembre 2016

"Pochades", deux nouvelles d'Alain Jeanpierre

La Bibliothèque malgache a le plaisir et la fierté de publier Alain Jeanpierre, dont les deux longues nouvelles groupées sous le titre Pochades témoignent des qualités d'observation et d'imagination mêlées, ainsi que d'un sens aigu du récit.

Quand Charles descendit de l’avion, il tombait des cordes. Au contrôle des passeports, il était trempé. Lui qui avait prévu de passer l’hiver au soleil, se dit que cela commençait mal. Il récupéra son bagage, passa la douane et se présenta à l’enregistrement pour sa destination finale, le sud. Il eut la désagréable surprise d’apprendre que l’avion aurait une heure de retard. Il en profita pour faire du change. On lui donna des billets neufs ; il ignorait qu’il n’en reverrait plus de sitôt.

Né en 1940 aux portes de Paris, Alain Jeanpierre a quitté la France à douze ans pour la Suisse où il a passé la plus grande partie de son adolescence. Après un baccalauréat de philosophie, dix-huit mois de service militaire et deux ans aux Beaux-Arts de Paris, il a entamé une carrière d’architecte d’intérieur qui l’a mené en Italie, en Afrique et aux Antilles. Depuis 1989, il vit la tête en bas… dans l’hémisphère Sud. On l’a croisé, lui ou son double, comme personnage dans Roman Vrac, de Jean-Claude Mouyon.

Un ouvrage numérique en vente dans toutes les bonnes librairies au prix de 1,99 €.

vendredi 21 octobre 2016

La mort de Thom Jones

Thom Jones avait 71 ans, il est mort la semaine dernière après avoir écrit quelques livres en forme de matchs de boxe. Parmi ceux qui ont été traduits, j'avais lu Coup de froid.
Thom Jones est un teigneux. Du moins est-ce l’impression qu’il donne dans ses livres – dans la vie, on n’en sait rien, et peut-être est-il l’homme le plus charmant, le plus policé du monde. Mais dès qu’il imagine une nouvelle autour de quelqu’un, la situation sera poussée jusqu’à l’exacerbation des sentiments, au bord de la folie des hommes.
Comme Tom Bissell, il aime expatrier ses personnages, quitte à raconter ce qui leur arrive après leur retour aux Etats-Unis, et sous l’influence de leur vie à l’étranger.
Dans Coup de froid, c’est plutôt l’Afrique qui les a marqués. Moses Galen a travaillé en Somalie. Richard a pété les plombs à Nairobi. Ad Magic a chopé la malaria au Rwanda. Bobby s’est fait démolir par une mauvaise dope au Congo.
Les thèmes des nouvelles ressemblent aux conséquences d’une guerre. Les éclopés physiques et psychologiques d’après le Vietnam, le syndrome de la guerre du Golfe… Il s’est passé quelque chose de grave dans la vie de ces hommes et ces femmes, il en reste quelque chose à jamais. On est dans le drame profond, d’autant plus difficile à résoudre que ses contours sont flous.
L’humour n’est cependant pas absent de ce recueil. Au fin fond de la forêt équatoriale, Koestler s’est choisi un babouin comme animal de compagnie. Baptisé George Babbitt, le singe est doté d’une intelligence supérieure à celle de ses congénères. Mais il picole presque autant que son maître, ce qui donne lieu à des scènes d’une irrésistible drôlerie. Sous lesquelles perce une infinie tristesse. Si l’animal ne peut pas être meilleur que l’homme (et réciproquement), où allons-nous ?
Thom Jones est trop bon écrivain pour poser ce genre de questions. Il se contente de les insinuer dans ses récits, de nous faire sentir l’absolue nécessité dans laquelle nous sommes de les faire surgir pendant et après la lecture. C’est un art difficile, et ici très maîtrisé.

samedi 20 août 2016

Les retournements de Régis Jauffret

Régis Jauffret l’écrivait en introduction : il a rejoint au printemps 2015 les « terres crépusculaires » de ceux qui ont passé le cap de la soixantaine. D’où ce Bravo lancé seize fois, non sans ironie, à de presque vieillard(e)s dont l’âge est souvent plus avancé. Mais pas tous : le narrateur d’« Une bonne espérance de vie » a seulement 55 ans et en a marre de se faire traiter de vieux. Même si sa femme, 28 ans, prétend le faire par affection.
Voilà le tableau et il faut bien du talent à Régis Jauffret pour en tirer quelque chose de réjouissant. Car Bravo est un livre bourré d’énergie. Parfois celle du désespoir, mais il suffit au lecteur de ne pas être à l’article de la mort pour se sentir très en forme en comparaison avec ce cortège de vieilles peaux.
Dans « Gisèle prend l’eau », un couple de vacanciers pourrait se contenter de prendre le soleil des Seychelles. Mais le mari devait, au point de départ, jouer un autre rôle et trouver le conjoint idéal pour Gisèle, avant de résigner à être celui-là, sans idéal. Piètre consolation : « Gisèle demeurerait belle et fraîche jusqu’à la fin de mes jours. » Fin annoncée dans un an ou deux, le temps, pourquoi pas, de s’offrir un grand frisson dont Gisèle ne sortira pas intacte.
Les blessures ne sont pas toujours, en effet, celles des années accumulées, même si elles contribuent à l’affaiblissement progressif et multiplient les risques de maladies opportunistes, prêtes à fondre sur un corps fatigué pour mieux l’achever. Comme dans « Le pollen du bonheur » où, à 63 ans, une femme n’a trouvé qu’un sens à sa vie. Et encore : sans être vraiment convaincue de sa pertinence. Elle se reproduisait. Dix garçons. Aujourd’hui, elle se sent mieux, elle a retrouvé sa dignité : un cancer.
Pas de quoi prendre un air affligé. Le pire peut devenir le meilleur, il suffit de l’envisager sous le bon angle – comme on photographie un visage asymétrique sous un profil plutôt que l’autre. Les situations les plus explosives fournissent les meilleures occasions de rire : « Une déferlante de haine » raconte une grandiose réception de Noël organisée par de vieux parents pour leur descendance au nombre imprécis. On dira, par euphémisme, que ça tourne mal. A moins que ça tourne très bien, c’est selon.
Car, de retournement en retournement, et même si les os craquent, l’esprit acquiert une souplesse grâce à laquelle il s’adapte à toutes les situations, dans une logique aussi confuse qu’inébranlable. D’où la tentation de voir Bravo comme un « roman mosaïque » plutôt qu’un recueil de nouvelles.
Les faits divers, ça suffit ? Les trois romans consacrés aux affaires Stern, Fritzl et DSK ont beaucoup fait parler d’eux…
Pour moi c’était écrire sur le réel, avec le réel, en essayant de sonder le réel en me rendant sur les lieux. Mais ces livres sont en même temps des fictions à part entière puisque j’investis le psychisme des protagonistes, ce qui est le privilège du romancier. DSK maintient sa plainte contre moi, ce qui devient grotesque après le déballage du procès de Lille. Il doit vraiment haïr la culture de l’écrit, car contrairement à ce qu’il a annoncé, il n’a pas osé porter plainte contre le film de Ferrara, Welcome to New York, dont il avait dit bien pire que de mon livre. 
La forme courte, et même plus courte que les nouvelles de Bravo, vous est familière. Y revenir, est-ce renouer avec un plaisir d’une nature particulière ?
Pas vraiment. Pour moi l’écriture est une. La fiction est toujours la fiction et jusqu’alors je n’ai jamais écrit que de la fiction… Seuls trois de mes livres partent d’événements réels, et j’en ai écrit quand même quelques-uns…
Vos vieux ne sont, dans l’ensemble, pas très sympathiques. Quelques-uns d’entre eux sont même franchement détestables. Ecrivez-vous contre vos personnages ?
Non. Mais les personnages sont des personnages à partir du moment où ils sont forts. Et puis les vieux ne sont ni plus gentils ni plus méchants que les jeunes. Je ne sais trop pourquoi beaucoup de gens pensent le contraire… Un type comme Staline par exemple, a été une ordure toute sa vie, Franco aussi…
Il en est quelques-uns dont les comportements semblent tout à fait invraisemblables. Vous ne vous étiez fixé aucune limite ?
Aucune. Mais l’invraisemblable le plus souvent existe…
Est-ce l’approche de la soixantaine qui vous fait regarder de plus près comment peuvent être les hommes et les femmes qui, devenus vieux, sont malgré tout « plus vivants que les morts » ?
Oui, comme je le dis dans le préambule de mon livre. En même temps, j’ai toujours parlé des vieux dans mes livres car ils contiennent toute une vie…

mardi 28 juin 2016

Chantal Myttenaere vogue ailleurs...

Une citation de son premier roman, L'ancre de Chine, accompagne l'annonce du décès de Chantal Myttenaere, cinéaste et écrivaine belge: «Elle est allée vers le grand fleuve, s’est approchée des vagues. Ses yeux touchent l’infini.» Chantal Myttenaere, malgré quelques prix littéraires en Belgique, a accompli un parcours relativement discret dans le monde des lettres. C'est que son parcours n'était pas uniquement axé sur une création qui plongeait d'ailleurs dans la vie et tous les ailleurs, géographiques ou humains. Le livre d'elle que je regrette le plus de ne pas avoir lu s'intitule Le voyage en Cargo. Paru en 2002, il s'inspire d'un voyage qu'elle fit vraiment sur un cargo mixte, vers l'océan Indien. Celui qui me manque aussi, et où elle relate son dernier combat, en 2010, est un autre voyage - au pays du cancer: Ce n'était rien, c'est devenu tout!
Elle avait du talent, elle ne l'a probablement pas toujours exploité au mieux, mais je veux me souvenir d'elle et de son enthousiasme communicatif jusque dans les moments les plus difficiles, à travers les quatre ouvrages que voici.

Chantal Myttenaere n’était jusqu’à présent connue que comme cinéaste, pour avoir réalisé il y a un peu plus d’un an un court métrage de grande qualité, Le Moulin de Dodé. Elle y explorait déjà le domaine de la mémoire, qu’on retrouve élargi dans son premier roman, L’ancre de Chine. Un livre étonnant, dans lequel d’emblée une voix se fait entendre. Trois voix, pourrait-on même avancer : celle de la narratrice, celle de Marie, la grand-mère qui raconte sa vie, et bien entendu celle de Chantal Myttenaere dont l’entrée en littérature (grâce au prix RTL/TVi obtenu pour ce roman) est plus étonnante encore que l’entrée en cinéma.
La mise à plat d’une existence dont les événements sont aussi nombreux qu’extraordinaires se fait en effet, dans ce roman, avec une telle assurance dans l’écriture que le sentiment de la vérité naît dès les premières pages. Puis le lecteur est aspiré comme on peut l’être par une narration sans failles, confronté aux souvenirs qui remontent à la surface et dessinent des images dont le mouvement devient celui de la vie même. L’amour, la mort, la joie, la souffrance, quelques autres vérités fondamentales encore, l’essentiel en somme – mais qui est le plus difficile à dominer dans une fiction – se trouve au cœur du roman. Et ce cœur bat, profondément, au rythme de voyages dans le temps, dans l’espace, parmi les êtres.
Marie a voulu échapper à son horizon. Celui, sombre, très sombre, des mines de la région de Charleroi. Celui du souvenir, déjà, de son frère César, blessé à mort par la peur de la guerre – celle de 14-18. Elle a épousé Albert, peut-être parce qu’il vient d’Alsace et qu’il voudra un jour partir avec elle, bien qu’il travaille à la mine. Elle a un amant, plus doux que son mari, peut-être pour se donner une deuxième chance. C’est cependant avec Albert, invité à travailler en Chine, qu’elle part à la découverte du monde. Qu’elle est séduite par le luxe du bateau qui les transporte. Qu’elle découvre la griserie de l’alcool. Qu’elle croit rencontrer ses rêves.
La déchirure, entre ceux-ci et la réalité, sera douloureuse. Il y aura un autre amour, infini, parfaitement partagé, avec un chirurgien chinois. Mais Marie n’ose pas quitter Albert. En Chine, c’est la guerre. Les enfants sont confiés au frère d’Albert, en Belgique. La guerre les rattrape eux aussi, et les mauvais traitements de leur oncle. Marie, blessée dans sa chair de mère…
On n’en finirait pas de suivre Marie, d’épouser chacun de ses pas, de trembler avec elle, de partager son malheur en espérant lui ôter une partie de son poids douloureux. C’est le travail de la Petite, la seule de la famille à éprouver pour Marie autre chose que de l’agacement, qui écoute et qui raconte la vérité, sans la transposer dans un roman comme sa grand-mère le lui a demandé.
Tout cela, écrit au présent, bouleverse comme peut le faire une grande passion. Celle d’écrire, menée jusqu’à ce résultat bouleversant par Chantal Myttenaere.

Le voleur de fenêtres (1992)
Chantal Myttenaere apprécie visiblement les fins de mondes. Son premier roman, L’ancre de Chine (prix RTL-TVi 1988), poussait jusqu’aux confins de l’Asie. Celui-ci part vers le nord – on imagine cela quelque part aux confins de l’Écosse, à moins que ce soit l’Islande, mais peu importe. Seuls comptent, dans le paysage, le froid et la neige. Mais l’essentiel tient surtout à une caractéristique moins matérielle, à une volonté très claire de pousser jusqu’au bout des terres, parce que cela correspond à d’autres volontés extrêmes.
Elisa, dont le père est parti depuis longtemps, et qui garde envers lui une profonde rancœur, parce que sa mère s’est suicidée ensuite, est appelée là où il vit, dans un pays très peu hospitalier où règne, en outre, une curieuse anarchie. Elle tombe dans cet univers étrange avec le sentiment de ne pas pouvoir s’y sentir chez elle mais elle sera très vite contaminée par l’atmosphère.
Le sujet est intéressant, les ambiances variées – du bonheur serein au tragique burlesque –, l’écriture souvent serrée, et pourtant la sauce ne prend pas vraiment.
D’où vient qu’on s’ennuie si souvent ici ? Il semble qu’une longue nouvelle aurait été la bonne dimension d’un récit qui ne méritait pas d’être tiré en longueur sans autre matériau que celui brièvement décrit.
Chantal Myttenaere, qui n’est pas seulement romancière mais aussi cinéaste, c’est évident, possède de véritables moyens, elle les avait déjà laissé percer dans son premier roman. Mais, ici, elle les noie dans une accumulation qui ralentit l’action et lui fait perdre une bonne partie de son intérêt. Le rendez-vous est fixé au prochain essai…

La trisomie du silence et La vie désertée (1997)
La tendresse de Chantal Myttenaere a quelque chose de désespéré dans La trisomie du silence, l’histoire d’une trahison. Philae a été quittée par Venise qui a pris un amant. Elle souffre, dans sa chair et dans son âme, de cet éloignement qui correspond pour elle à un véritable arrachement, comme si lui manquait dorénavant une partie d’elle-même.
Venise, la personne, se confond avec la ville du même nom et c’est à l’existence matérielle de cette ville que Philae se raccroche pour survivre et parvenir à oublier. « A Venise, j’irai fleurir la tombe de notre amour. A chaque date anniversaire, j’irai déposer des bouquets d’immortelles tombant en poussière. J’exténuerai mes sens à force de vent marin. A coup de fatigue, je dévaliserai notre amour. »
La langue est belle mais le texte est un peu long, étiré dans une certaine complaisance de la douleur. Ce qui touche, au début, exaspère à d’autres moments.
Dans les nouvelles de La vie désertée, en revanche, Chantal Myttenaere a trouvé la bonne distance pour dire la difficulté de partager des morceaux de vie. Les peurs avec lesquelles il faut bien continuer à avancer sont les cailloux d’un chemin escarpé. La route se divise et, à chaque carrefour, on y rencontre des personnages attachants, avant de passer à un autre…

samedi 2 janvier 2016

Camille Lemonnier, ses mots patois, ses termes bizarres

Un troisième ouvrage de Camille Lemonnier fait son apparition dans la collection "Bibliothèque belgicaine" de la Bibliothèque malgache. Après Au cœur frais de la forêt et L'hallali, voici donc Ceux de la glèbe. Une édition numérique disponible dans toutes les bonnes librairies, au prix modique de 1,99 €.

Quand il publie, en 1889, les nouvelles de Ceux de la glèbe, Camille Lemonnier n’est plus, depuis quelques années déjà, un inconnu. Philippe Gille signale, dans Le Figaro du 6 février, un livre qu’il a peut-être feuilleté distraitement – il n’y compte que six nouvelles, alors qu’il y en a sept –, comptant probablement sur la notoriété de l’auteur pour s’épargner une lecture plus fouillée. Ces nouvelles sont, se contente-t-il de dire, « écrites avec la haute couleur, la franchise, j’allais dire la brutalité des œuvres de ce romancier de grand talent. » Fermez le ban.
Le Livre y consacre, le 10 mars, un article plus consistant : « Il y a une singulière poésie dans la Genèse, la nouvelle qui ouvre le nouveau volume de Camille Lemonnier ; on y sent comme un reflet de la Bible, une Bible moderne, au langage plus rapproché de nous ; la figure de la vieille Ka, enfantant sans cesse pour peupler la terre, a une allure grandiose qui impressionne et saisit. Tout le livre est composé d’études puissantes sur les gens de la terre, ceux qui en vivent, ceux qui se la disputent jusqu’au crime, ceux qui la fouillent de l’outil et des ongles pour en tirer le pain de chaque jour ; mélange de tragique et de comique, peignant, sans adoucissement, les êtres rudes, aussi rudes qu’ils le sont, le volume va toujours, sans pitié, sans pruderie hypocrite, déroulant sa grasse et vivante peinture de l’humanité des champs. On y retrouvera les qualités de force et de sincérité qui ont fait de Camille Lemonnier le chef de l’École naturaliste belge. »
Belge ? Oui, et revendiqué par la langue que parlent plusieurs personnages. Elle est très éloignée du français châtié accessible à Albert Cim qui, dans Le Radical du 5 mars, a bien compté sept nouvelles mais pour en souligner les excès, en particulier quand il s’y sent perdu : « Il y a ici une telle profusion de mots patois, de termes bizarres, inconnus à la langue courante et à tous nos dictionnaires, qu’on finit par n’y plus rien comprendre. C’est – je veux bien le croire ! – du patois flamand qu’on a sous les yeux, mais pour sûr ce n’est pas du français. Puisque la première et indispensable qualité de tout homme qui parle ou qui écrit est de se faire comprendre, ces sortes de livres, dont je ne méconnais d’ailleurs pas les mérites et les attraits, devraient rigoureusement être terminés par un glossaire. Sans cela, autant ouvrir un volume de chinois ou de persan. »


Camille Lemonnier. Au cœur frais de la forêt
Camille Lemonnier. L’hallali
André Baillon. Chalet 1
André Baillon. Un homme si simple
André Baillon. Par fil spécial

samedi 12 décembre 2015

Alice Munro, des nouvelles comme des romans

Un an avant son Nobel de littérature, Alice Munro avait publié ce qui est, à ce jour, son dernier recueil de nouvelles. Il nous est arrivé en français un an après sa consécration et vient d’être réédité au format de poche. Rien que la vie rassemble quatorze nouvelles dont les quatre dernières contrastent avec la tonalité générale de son œuvre. On pourrait commencer par là.
« Je crois qu’elles sont les premières et dernières choses – et aussi les plus proches – que j’aie à dire de ma propre vie », écrit Alice Munro dans quelques lignes de présentation. Elles se situent dans l’enfance et l’adolescence. La complicité avec Sadie, qui aide sa mère, et la mort de la jeune fille. Le démon de la haine qui lui donne envie de tuer sa sœur, et comment son père l’en libère. Une séance de danse avortée, parce que sa mère ne supporte pas la présence d’une ancienne prostituée. Et, dans la nouvelle qui donne son titre au recueil, la sourde menace représentée par une voisine qui a habité la maison de la narratrice, découverte faite plus tard.
Surgis du lointain, ces souvenirs ne procèdent pas des constructions complexes mises en place habituellement par Alice Munro. Mais, sans atteindre la densité, qui lui est coutumière, de romans brefs, ils ouvrent des pistes de compréhension et des interrogations sur sa manière d’appréhender le monde des humains.
Cette manière, toute de finesse, fait le lien entre le « finale » de l’ouvrage et les dix premières nouvelles. Les êtres trouvent leur place dans le jeu habile de la vie en société, comparable dans certaines situations à la vie de couple. Par deux fois, dans « Jusqu’au Japon » et dans « Dolly », un homme et une femme sont si complices que toute explication entre eux est superflue. Elle leur semblerait porter atteinte à la perfection de leurs liens. Pourtant, cela n’empêche pas les dérapages, comme, précisément, dans une société où des failles discrètes menacent de s’agrandir jusqu’à devenir des gouffres.
Plusieurs nouvelles sont situées pendant la Seconde Guerre mondiale ou dans les années qui la suivent. L’époque est difficile, mais moins qu’en Grande-Bretagne où une femme a essayé de s’installer sans réussir à s’y acclimater.
C’est aussi le temps où on ne soigne la tuberculose que dans un sanatorium, et par des interventions chirurgicales périlleuses. Vivien Cash, engagée comme enseignante dans un sanatorium, ne tarde pas à être séduite par le médecin de l’endroit. Qui lui laisse entrevoir un mariage, dès qu’il aura deux jours de congé. Ils iront même jusqu’à la ville où doit se dérouler, avec discrétion, la cérémonie officielle. Elle n’aura cependant pas lieu, comme Vivien le comprend quelques instants plus tôt, lors d’une conversation, dans la voiture, perturbée par un problème de parking, symbole minuscule d’un problème plus profond.
Pour arriver au sanatorium, Vivian avait pris le train à Toronto. Le trajet, bref, l’avait fait changer d’univers. Si les trains canadiens n’ont pas, dans notre imaginaire collectif, la puissance évocatrice des grandes lignes européennes, Alice Munro en fait un espace aventureux qui déborde des parcours accomplis. A trois reprises, ce moyen de transport joue un rôle essentiel dans la vie de quelques personnages. Tout s’articule à la perfection chez Alice Munro.

samedi 20 juin 2015

L'atterrissage final de James Salter

Pilote de guerre: c'est un titre de Saint-Exupéry, je l'avais choisi en forme de citation discrète pur un article paru ce matin dans Le Soir à propos du dernier livre paru en français de James Salter, Pour la gloire. Dans sa préface à une réédition de ce roman déjà ancien (sa première publication date de 1956); James Salter cite d'ailleurs Saint-Exupéry.


La loi des séries, qui fait de ce blog, depuis une semaine, un véritable cimetière (Alain Nadaud, puis Jean Vautrin viennent aussi de mourir), se teinte d'une légère ironie: j'étais en train de charger la version PDF du Soir d'aujourd'hui quand, picorant sur des sites d'info, j'ai appris la mort, à 90 ans, de James Salter... Je n'ai pas lu toute son oeuvre. Chacun des livres que j'ai lus m'a impressionné. En voici trois autres.

James Salter n’a pas la biographie classique d’un écrivain : né en 1927, il a été pilote dans l’US Air Force avant de se consacrer à la littérature. Pourtant, les deux livres qui ont été traduits en français depuis le début de l’année dernière ne tirent parti de son expérience que pour installer, souvent dans American Express, un recueil de nouvelles, et toujours dans Un sport et un passe-temps, un roman, un cadre européen vu par un œil américain.
C’est la France dans le roman qui vient d’être traduit, mais une France visitée par un narrateur américain dont les sentiments doivent beaucoup à ceux qu’éprouva l’auteur lui-même au début des années soixante. Ce rapprochement entre une expérience vécue et la fiction doit avoir une certaine importance puisque James Salter prend la peine de l’effectuer dans une brève introduction : « C’était il y a longtemps. J’avais si peu de cheveux gris que je pouvais les couper un par un avec de petits ciseaux. C’était l’hiver et il faisait froid. Je rentrais tard du bar ou du restaurant et m’asseyais seul, ténèbres alentour, et j’écrivais. Presque tout ce que je ressens et chéris à propos de la France me vient de cette année-là – pour moi le millésime du siècle, pourrait-on dire. »
Le titre fait référence à une citation du Coran : « N’oubliez pas que la vie en ce monde n’est qu’un sport et un passe-temps, mais on a tendance à l’oublier au fur et à mesure qu’on avance dans une histoire où ce sont l’amour et le désir qui paraissent représenter ce sport et ce passe-temps. » Le narrateur observe en effet la vie que mène un de ses amis en compagnie d’une jeune femme par laquelle il est violemment attiré. Il est assez curieux de lire des descriptions très intimes faites par quelqu’un qui n’est pas censé assister aux scènes les plus chaudes. Pourtant, il les détaille de manière presque entomologique, et le pouvoir de son imagination fait vaciller la raison qui ne sait plus à quel effet de réel se fier.
Dean, l’amant magnifique, passe à travers ces pages comme un héros que rien ne peut atteindre. Il est l’archétype d’une virilité jamais prise en défaut et dont se repaît, avec un naturel charmant, une maîtresse plus exigeante qu’il y paraît.
Pourtant, il faudra bien que le roman s’achève, sur une note qui, malgré le silence définitif installé après elle, n’a rien de désespérant. James Salter mène ce récit qui ressemble à une montée vers l’orgasme avec une sûreté qui doit beaucoup à son sens de la brièveté. Quelques mots, en apparent décalage avec ce qu’il veut dire, suffisent à un décor, un climat, et le lecteur n’a qu’à se laisser faire pour participer à cette belle réussite littéraire, dont l’auteur fixe haut l’ambition dans son introduction : « Mon ambition était d’écrire un livre dont chaque page pourrait séduire, un livre qui serait flagrant mais délibéré, composé d’images et d’obsessions impérissables, et avant tout un livre qui mettrait en contraste l’ordinaire avec – quelque illicite que ce puisse paraître – le divin. » Objectif atteint, sans trembler un seul instant…
On avait pu, l’année dernière déjà, mesurer les qualités de James Salter. American Express est une collection de moments au cours desquels, parfois, il ne se passe presque rien, mais qui laissent tous une impression forte, et des traces profondes dans l’esprit du lecteur.
Deux exemples très différents peuvent donner une idée du ton de ce livre.
Dans « Akhnilo », un homme qui a été alcoolique se lève une nuit en ayant cru entendre un bruit. Il ne verra rien, mais renouera un instant avec ses peurs anciennes, sans raison. Sa déroute arrive sans avoir été annoncée, et crée un effet plus terrifiant sans doute que le mérite ce moment d’égarement. Mais c’est tout l’art de Salter : frapper violemment l’esprit de son lecteur.
Dans « Le cinéma », on prépare le tournage d’un film. Des relations personnelles se nouent entre différents acteurs, mais celui qui retient l’attention n’a qu’un rôle de deuxième plan. Il se trouve là, un peu comme le personnage d’Un sport et un passe-temps, en situation de voyeur, bien qu’il n’ait pas ici le statut de narrateur. Mais ce qui se passe autour de lui influence sa propre trajectoire, jusqu’à une sorte d’extase finale.
Chacune des nouvelles possède la force de l’évidence, ce qui leur permet d’atteindre un degré de réussite très rare.


Depuis 1997 et la traduction française d’Un bonheur parfait (publié vingt ans auparavant en version originale), les lecteurs de James Salter s’accordaient à peu près pour en faire le sommet de son œuvre. Mais voici qu’avec Et rien d’autre, il donne à près de 90 ans un des sommets de la rentrée littéraire qu’il semble observer, dans l’espace du livre, avec une parfaite compréhension. Et pour cause : Philip Bowman, qu’on suit pendant quatre décennies, de la fin de la Seconde Guerre mondiale aux années 80, est éditeur.
Il est donc bien placé pour rendre compte, de l’intérieur, de l’évolution d’une profession où le flair financier a souvent remplacé le goût et où le rôle des agents est devenu prépondérant. On était pourtant encore loin d’Amazon, mais les fonds littéraires se revendaient déjà comme des biens immobiliers. Aussi, quand un agent doté d’un beau portefeuille d’auteurs cesse ses activités, tout se négocie avec le repreneur, venu d’une maison d’édition : « Delovet prenait sa retraite, un associé et lui allaient racheter l’affaire, expliqua-t-il. Ils s’étaient mis d’accord sur un prix et sur quels livres Delovet continuerait à toucher une partie des commissions. »
Le décor d’Et rien d’autre est bâti sur la culture et l’argent, l’amour de la littérature et celui du gain. Il reste néanmoins un décor à l’intérieur duquel Philip Bowman, plus soucieux des textes que de son compte en banque, se bat avec ses propres démons.
Un démon, en particulier : celui de l’amour, avec son cortège d’espoirs d’autant plus déçus qu’ils étaient grands. Vivian, qu’il épousera, est définitivement la femme de sa vie : « Il se rendit compte combien il était amoureux d’elle. Si elle le souhaitait, elle pourrait lui offrir des trésors de bonheur. Quand ils se dirent au revoir à la gare, il eut l’impression que quelque chose de définitif s’était passé entre eux. Malgré ses doutes, il était habité par une certitude qui ne le quitterait jamais. »
Philip n’est pas un véritable naïf. La littérature et les dangers de la guerre lui ont formé le caractère. Bien que les pièges sentimentaux soient d’une autre nature et qu’il y tombe avec une facilité déconcertante. Jusqu’à subir une véritable arnaque, plus tard, dans un couple reformé et sur lequel il compte à nouveau, quand il sera dépossédé de la maison qu’il a achetée. Mais sa vengeance sera terrible, s’il s’agit bien d’une vengeance. Peut-être s’est-il seulement laissé entraîner par une possibilité nouvelle avec une jeune femme qu’il avait, un temps, considéré comme sa fille…
Le mélange, chez lui, de force et de faiblesse, est saisissant. Il n’est pas un personnage tout d’une pièce, des failles s’ouvrent sous ses pieds et il est assez lucide pour comprendre qu’il les a lui-même provoquées – mais il ne parvient pas à s’en empêcher.
Amoureux des femmes sans prendre la mesure exacte du monde qui l’entoure, malgré l’observation précise des autres couples, amoureux de l’amour dans lequel il continue à croire, il finit par prouver qu’il n’avait pas complètement tort. D’être passé par les pires difficultés n’aura, au fond, rien empêché. Son apaisement tardif et enfin heureux, si la sérénité s’apparente au bonheur, en est la preuve.