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dimanche 10 mai 2020

Sortir n’est pas rentrer, et réciproquement

Demain, les librairies sortent, en ordre dispersé et avec les moyens que chacune se donne pour répondre aux contraintes imposées par les circonstances, de leur léthargie – semi-léthargie pour celles qui avaient continué à assurer, tant bien que mal, les besoins en lecture de leurs clients.
Et l’on parle d’une autre rentrée littéraire, histoire de mettre de l’ambiance là où il n’est pas si facile d’exciter l’appétit. On s’apprête à mettre le feu aux éclairages laser, à lancer les bains de mousse et à inviter des DJ. Non, je déconne. Encore que j’en devine qui sont capables de tout pour se faire remarquer. Je leur pardonne : les temps sont durs, et ça ne va pas s’arranger.


L’académie Goncourt, malgré tout, pour adoucir la peine des libraires, participe au déconfinement à sa manière et attribuera, demain, quatre prix d’un coup, d’un seul – c’était prévu pour le mois de juin, mais il n’est pas question de manquer le premier jour de (prudente) respiration (l’annonce étant faire par visioconférence, la contagion ne pourra être que virtuelle).
Nous apprendrons donc, dans vingt-quatre heures et des poussières, qui sera cette année le lauréat du Goncourt de la poésie Robert Sabatier, prix pour lequel aucune sélection n’a été annoncée, ce qui n’empêche pas les jurés, j’imagine, d’avoir leur petite idée sur la question.
Les trois autres lauréats, pour le premier roman, la nouvelle et la biographie, seront choisis dans des listes fournies il y a quelques jours. L’une d’elles est maladroite, je vais vous expliquer pourquoi.
Au Goncourt du premier roman, Maylis Besserie (Le tiers temps, Gallimard), Anne Pauly (Avant que j’oublie, Verdier) et Constance Rivière (Une fille sans histoire, Stock) sont en lice. J’ai beaucoup aimé le livre d’Anne Pauly, je n’ai pas lu les autres, je m’abstiendrai donc de commentaires vagues ou de pronostic hasardeux.
Pour le Goncourt de la biographie Edmonde Charles-Roux, cinq ouvrages sont retenus. Deux d’entre eux sont des biographies des frères Goncourt, belle coïncidence et choix cornélien, à moins de partager la récompense – ce qui serait injuste, car l’ouvrage de Pierre Ménard (Tallandier) est à mes yeux supérieur à celui de Jean-Louis Cabanès et Pierre Dufief (Fayard), bien que celui-ci donne dans l’exhaustivité. Les autres sujets des biographies sont Chamfort, davantage connu pour ses maximes et pensées que pour Manureva, ne confondons pas (par Jean-Baptiste Bilger, au Cerf), Jacques Rigaut, suicidé magnifique (par Jean-Luc Bitton, chez Gallimard), et Hugo Pratt (par Thierry Thomas, chez Grasset), envers qui j’avoue un faible pour de bonnes et une mauvaise raisons (les bonnes : son œuvre et une rencontre inoubliable ; la mauvaise, quoique… mon restaurant préféré est le Corto Maltese, dans ma bonne ville de Toliara).
Et puis, il y a le Goncourt de la nouvelle. Trois livres… dont un seul est paru à ce jour : les Nouvelles, version intégrale, de Vincent Ravalec (Au Diable vauvert). Le recueil d’Anne Serre, Au cœur d’un été tout en or (Mercure de France) ne sortira que le 28 mai. Celui de François Garde, Lénine à Chamonix (Paulsen), le 2 juillet seulement. Ce serait une curieuse façon d’aider les libraires si le Goncourt de la nouvelle allait à un de ces deux ouvrages indisponibles !

mardi 7 mai 2019

Le Goncourt de la nouvelle à Caroline Lamarche

Il n'y avait pas qu'un Goncourt aujourd'hui, il y en avait trois. Celui du premier roman pour Marie Gauthier (Court vêtue, Gallimard). Celui de la poésie pour Yvon Le Men. Et celui de la nouvelle, sur lequel je m'attarde, pour Caroline Lamarche (Nous sommes à la lisière, Gallimard). Avec le souvenir d'une conversation, en 2012 sur le Silon à Saint-Malo, au cours de laquelle elle et moi parlions de chiens sans savoir combien ce thème animalier serait d'actualité sept ans plus tard...

Les titres des neuf nouvelles de Caroline Lamarche dans Nous sommes à la lisière nomment leurs personnages, le plus souvent des animaux : Frou-Frou, Mensonge, Ulysse, Elie, Horatio, Tish, Merlin, Rudi. Une cane, un cheval, un hérisson, un papillon, un rat, un chat, un merle (peut-être), un écureuil. (Si vous avez compté, vous aurez constaté qu’il en manque une, on y viendra.)
Encore ces noms leurs sont-ils venus par des détours parfois complexes. Ulysse, par exemple, est d’abord l’Ulysse de Joyce, un roman que la presque compagne de Zoran n’a jamais réussi à lire alors que ce livre est, ce soir-là, avec le professeur Meyer, au centre de la conversation. Quant à elle, elle préfère éviter le sujet « car il me paraît épineux. Epineux, oui, hérissé de piquants, un peu comme un hérisson qu’on ne sait par quel côté saisir – cela arrive pour les livres aussi. »
Un hérisson, précisément, elle en a croisé un sur la route la veille, en venant chez Zoran (le couple n’en est pas tout à fait un, leur vaisselle est aussi dépareillée que le sont l’homme et la femme). L’animal gambadait sur le macadam, au mépris du danger, et elle a freiné pour ne pas l’écraser. Elle est sortie de la voiture, a ramassé le hérisson et a cherché un endroit où elle pourrait le déposer à l’abri des véhicules.
Depuis, elle se demande si elle a bien fait ou si, au contraire, le lieu qu’elle a choisi n’allait pas pousser le hérisson à reprendre la direction de la route. « Bref, je pensais à cet animal comme à moi-même : quelqu’un qui se hâte avec ardeur vers un but (mais lequel ?) et que la vie, sans cesse, contrarie ou place dans des situations potentiellement périlleuses. » Qu’est-il advenu de lui ?
Ulysse, le roman, elle sait : l’exemplaire qu’elle avait acheté en se disant qu’il était temps de découvrir ce chef-d’œuvre universellement salué comme tel a fini, projeté par sa lectrice exaspérée de n’y rien comprendre, dans la Méditerranée. Remplacé désormais, dans l’esprit de la narratrice, par le hérisson auquel elle continue à penser avec inquiétude : « Je décide de l’appeler Ulysse. Mon Ulysse. Qui n’a pas sombré, lui, dans une mer corrosive, mais que j’aime à imaginer, en ce doux soir d’été où je voudrais être loin d’ici, blotti sous le ventre bienveillant d’une vache. »
La lisière entre le monde animal et les sentiments humains est aussi le lieu imaginaire dans lequel se développent les autres nouvelles. Elles installent la confusion dans la manière dont le monde se révèle, parfois se trouble comme une eau obscurcie par la vase.
C’est vrai aussi pour le texte dont le titre renvoie à des prénoms de personnes. Lin, Clet, Clément, Sixte, Corneille et Cyprien sont des saints désormais oubliés dans la liturgie, devenus aussi indifférenciés que les fourmis dérangées par des enfants en promenade. Et encore : peut-être seul le grouillement des insectes est-il la cause de notre possible aveuglement devant une humanisation qui serait présente malgré tout.

vendredi 4 mai 2018

Les Goncourt de printemps

C'est l'autre saison riche de l'académie Goncourt. On en parle moins, on a tort...
Poésie, nouvelle et premier roman trouvent place dans un beau palmarès qui mérite de s'y arrêter un moment.

La poétesse luxembourgeoise Anise Koltz, souvent récompensée par d'autres jurys, reçoit, pour l'ensemble de son oeuvre, le Goncourt de la poésie. A près de 90 ans (elle les aura en juin), il n'était pas trop tard, mais il était temps. Il y a deux ans, la collection Poésie/Gallimard avait publié une anthologie de ses poèmes, sous le beau titre: Somnambule du jour. J'en extrais le début de sa préface:
Dès que j’écris une phrase, je suis désorientée et embarrassée, déjà, j’ai envie de la rejeter pour dire dans la suivante le contraire. C’est que j’ai toujours l’impression que l’essentiel m’échappe. La double face, le côté caché des choses.
Et deux vers sous la simplicité desquels grouille un monde poétique:
Mes poèmes sont des pierres / du mur de lamentation
Le Goncourt de la nouvelle couronne, au premier tour à 6 voix contre 4 pour Hélène Lenoir (Demi-tour, chez Grasset), il aurait pu le faire il y a onze ans pour Microfictions (mais cela avait été, alors le Prix France Culture/Télérama), Régis Jauffret pour Microfictions 2018 (Gallimard), suite (et pas fin?) d'une entreprise gigantesque (étiquetée roman sur la couverture) à travers laquelle l'écrivain entend raconter, par fragments, rien moins que le monde. Un peu plus de mille pages pour moitié moins d'histoires brèves, taillées à l'os, cyniques, sévères, cruelles, et pourtant si tendres.
Je vous confie la chute de la dernière microfiction du volume, en espérant vous donner envie de découvrir tout ce qu'il y a avant:
Installée à la table de la cuisine Karine faisait semblant de corriger le manuscrit pendant que les deux flics me demandaient de les suivre tranquillement pour ne pas les obliger à me passer les menottes devant les enfants.
Le Goncourt du premier roman va, au premier tour à 6 voix contre 4 pour Myriam Leroy (Ariane, chez Don Quichotte), à Mahir Guven pour Grand frère (Philippe Rey), un ouvrage paru lors de la dernière rentrée littéraire d'automne et pas vraiment noyé dans la masse puisqu'il a émergé à la faveur, cette année déjà, des Prix Première, en Belgique, et Régine Deforges, en France. Le début accroche l'attention:
La seule vérité, c’est la mort. Le reste n’est qu’une liste de détails. Quoi qu’il vous arrive dans la vie, toutes les routes mènent à la tombe. Une fois que le constat est fait, faut juste se trouver une raison de vivre. La vie ? J’ai appris à la tutoyer en m’approchant de la mort. Je flirte avec l’une en pensant à l’autre. Tout le temps, depuis que l’autre chien, mon sang, ma chair, mon frère, est parti loin, là-bas, sur la terre des fous et des cinglés. Là où, pour une cigarette grillée, on te sabre la tête. En Terre sainte.

lundi 9 mai 2016

Trois Goncourt intermédiaires

On en parle moins, mais l'académie Goncourt attribue d'autres prix littéraires en supplément du célèbre couronnement de l'automne. Aujourd'hui, pas moins de trois prix étaient attribués - encore un effort pour égaler l'Académie française, qui les donne par brassées entières.
Le Goncourt de la nouvelle va à Hélène Lafon pour Histoires (Buchet-Chastel), que je n'ai pas lu parce qu'il ne m'es pas passé devant les yeux. Et je le regrette, car rien de ce qu'écrit Hélène Lafon ne laisse indifférent.
Le Goncourt du premier roman va à un livre fraîchement paru (la semaine dernière) et qui n'avait pas eu le temps de se trouver dans la sélection publiée il y a un mois: De nos frères blessés, de Joseph Andras (Actes Sud).
Ouvrier communiste et algérien de cœur, Fernand Iveton devient un dangereux terroriste quand, en 1956, pendant les « événements » auxquels on refuse le nom de guerre, il pose une bombe dans son usine. En prenant soin qu’elle ne fasse que des dégâts matériels. Mais l’heure est à la répression, à la condamnation sans appel. Tous les recours contre la peine de mort prononcée resteront vains. Et le destin de cet homme bouleverse.
Enfin, le Goncourt de la poésie, rebaptisé Robert Sabatier, va, pour son oeuvre complète, au... Printemps des poètes. Une première, me semble-t-il, ce couronnement d'une institution plutôt que d'un écrivain.

mardi 5 mai 2015

Trois Goncourt et l'anniversaire de Bernard Pivot

Bernard Pivot fête aujourd'hui son quatre-vingtième anniversaire. Il était, tout à l'heure, en compagnie de ses pairs chez Drouant pour décerner, avec l'académie Goncourt, trois prix littéraires d'un coup, histoire que les nouvelles, le premier roman et la poésie ne passent pas inaperçus. Il fut un temps où il ne s'agissait que de bourses Goncourt, attribuées au fil de l'année dans l'un ou l'autre Festival du livre, selon les thèmes et les affinités. Rapatrier en un même lieu et le même jour une trilogie de ces récompenses ne fait pas que renforcer le parisianisme du monde de l'édition française. Cela permet aussi d'appâter les journalistes et de donner un plus grand éclat à des lauréats trop souvent relégués au deuxième rang en d'autres occasions.
Donc, c'était tout à l'heure, un peu après midi (donc avec un peu de retard sur l'horaire annoncé), et voici les noms des z-heureux-z-élus:
  • Goncourt du premier roman: Kamel Daoud. Meursault, contre-enquête (Actes Sud)
  • Goncourt de la nouvelle: Patrice Franceschi. Première personne du singulier (Points)
  • Goncourt de la poésie/Robert Sabatier: William Cliff
Le premier roman de Kamel Daoud avait beaucoup fait parler de lui au moment du "grand" Goncourt d'automne, il n'est pas vraiment surprenant qu'il n'ait pas été oublié aujourd'hui.
Quand on est algérien, comme l’est Kamel Daoud, comment lit-on L’étranger d’Albert Camus ? Avec le sentiment d’un manque flagrant : Meursault, le narrateur, a un nom, une mère, bref, une identité. Quand il devient un assassin, sur la plage, la victime est – et restera – un « Arabe », sans autre précision. Le déséquilibre est total. Encore fallait-il le percevoir et penser à rétablir une équivalence entre la victime et l’assassin.
C’est ce que fait Kamel Daoud dans Meursault, contre-enquête, un roman paru en 2013 aux éditions algériennes barzakh et réédité en mai 2014 chez Actes Sud afin de lui offrir la diffusion qu’il méritait. L’initiative était excellente : le livre vient de recevoir coup sur coup les Prix François Mauriac et des Cinq Continents de la Francophonie, sans oublier sa présence dans les premières sélections des Prix Goncourt et Renaudot.
La première phrase de L’étranger est celle-ci : « Aujourd’hui, maman est morte. » Celle de Meursault, contre-enquête « Aujourd’hui, M’ma est encore vivante. » Mais c’est d’après La chute, un autre roman d’Albert Camus, que se structure, dans un bar, un récit en forme de monologue qui se transforme en aveux.
Surtout, le narrateur fait mine de croire que l’auteur de L’étranger est Albert Meursault, c’est-à-dire l’assassin lui-même. Du roman qu’il a lu et relu après que Meriem, dont il était amoureux, lui en a donné un exemplaire, il fait ce résumé à l’attention de son interlocuteur (et à la nôtre) :
« Un Français tue un Arabe allongé sur une plage déserte. Il est quatorze heures, c’est l’été 1942. Cinq coups de feu suivis d’un procès. L’écrivain assassin est condamné à mort pour avoir mal enterré sa mère et avoir parlé d’elle avec une trop grande indifférence. Techniquement, le meurtre est dû au soleil ou à de l’oisiveté pure. Sur la demande d’un proxénète nommé Raymond et qui en veut à une pute, ton héros écrit une lettre de menace, l’histoire dégénère puis semble se résoudre par un meurtre. L’Arabe est tué parce que l’assassin croit qu’il veut venger la prostituée, ou peut-être parce qu’il ose insolemment faire la sieste. Cela te déstabilise, hein, que je résume ainsi ton livre ? C’est pourtant la vérité nue. Tout le reste n’est que fioritures, dues au génie de ton écrivain. Ensuite, personne ne s’inquiète de l’Arabe, de sa famille, de son peuple. A sa sortie de prison, l’assassin écrit un livre qui devient célèbre où il raconte comment il a tenu tête à son Dieu, à un prêtre et à l’absurde. »
Des faits, en revanche, il donne une version beaucoup plus personnelle. Non seulement la victime avait bien un nom, Moussa, mais en outre il était son frère. Il n’y a pas de sœur dans l’histoire vraie – censée être vraie – qu’il raconte. Et, vingt ans plus tard, en 1962, le futur bavard s’ôtera un poids de la conscience en tuant un Français. Retour à un certain équilibre, au moment de l’accession du pays à l’indépendance, ce qui fait accepter plus aisément un certain nombre d’actes violents…
Kamel Daoud propose au lecteur européen, ou nourri exclusivement de culture européenne, le miroir dans lequel il n’avait jamais vu L’étranger. Le retournement de perspective est salutaire et son premier roman frappe les esprits avec des moyens littéraires à la hauteur du projet. Ce journaliste né en 1970 à Mostaganem travaille au Quotidien d’Oran où il a été rédacteur en chef. Il avait précédemment publié des récits dont plusieurs avaient été rassemblés dans Le Minotaure 504, Prix Mohammed Dib du meilleur recueil de nouvelles en 2008. Il ne devrait pas en rester là.

Je n'ai pas lu le livre de Patrice Franceschi, Goncourt de la nouvelle, mais je note avec plaisir qu'il s'agit d'un inédit au format de poche - ce format qui n'a plus rien de dépréciateur même aux yeux des académiciens Goncourt.

Quant à William Cliff, il prend place parmi les récents lauréats belges du Goncourt de la poésie, rebaptisé Robert Sabatier depuis la mort de celui-ci (Guy Goffette en 2010, Jean-Claude Pirotte en 2012). William Cliff n'est pas seulement poète, bien qu'il le soit jusque dans sa chair et son sang, et c'est d'ailleurs bien un recueil de poèmes qu'il publie demain, heureuse coïncidence: Amour perdu. Sa bibliographie s'est ouverte en 1973 avec Homo sum, voici quelques points de répère plus récents.

Le passager (2003)
William Cliff est un voyageur paradoxal. Présent il y a peu à la Foire du livre de Bruxelles, il se montrait très impatient de rentrer à Gembloux : « J’ai besoin de la terre », disait-il de son ton si particulier, mi-sincère, mi-ironique.
Mais voyageur malgré tout, jusque dans sa poésie dont on vient de rééditer les deux premiers recueils – trente ans déjà pour le premier, Homo sum – parfaite introduction à une œuvre aussi marquée par une voix que l’homme lui-même.
Le passager, son nouvel ouvrage, qui porte curieusement la mention de « roman » sur la couverture (mais pas en page de titre… intéressant !), est un double récit de voyage en Allemagne. Le premier, de loin le plus long, donne son titre au livre et est un long parcours où les trains et les gares sont les points de repère d’un personnage qui se laisse transporter. Le second, plus anecdotique, relate une de ces rencontres collectives au cours desquelles les écrivains d’un pays peuvent se voir autrement que chez eux et lancer sur leurs congénères (car c’est d’une étrange race qu’il s’agit) les flèches qu’ils méritent évidemment. C’était à Berlin, et il y a de quoi faire sourire les initiés.
Le parcours du Passager est plus intéressant, même s’il est parfois gâté par certains tics d’observation et d’écriture.
Côté observation, l’œil acéré de Cliff repère tout ce qui lui semble laid, si bien qu’on se demande parfois à quoi bon voyager pour être confronté à tant de visions désagréables. Cela commence dès la gare de Bruxelles-Central, toute bête et laide qu’elle est, pour arriver quelques lignes plus loin dans les laideurs de la ville de Liège. Et ce n’est qu’un début.
Les phrases prêtent souvent des actions à des choses habituellement inanimées. Un exemple, parmi beaucoup d’autres possibles : « Sur un plan affiché au mur se voyaient la configuration de la ville et la direction à prendre pour gagner le port. »
Il serait pourtant réducteur de ne voir le nouveau « roman » de William Cliff que sous ces deux aspects. Car autre chose donne au récit un rythme soutenu dont on ne se déprend pas : le passage de lieu en lieu, de gare en gare, avec à peine le temps de visiter, de retourner dans un endroit qui semblait sympathique. Les villes sont traversées à toute allure, survolées d’un regard vif qui va à l’essentiel et ne s’attarde que dans des cas exceptionnels : ainsi, trois pages pour un office dominical à Stralsund à la fin duquel les fidèles tardent à quitter l’église en raison d’une forte averse. L’auteur y met la sensibilité de l’homme arrêté, pour un instant. Car, ensuite, c’est la gare, un autre train… Les itinéraires se font et se défont au gré des fantaisies et selon les contraintes des horaires.
Brême, Lübeck, Rostock, Stralsund, Sassnitz font un aller vers les croupes lacustres de la Baltique, ces confins de l’ex-Allemagne de l’Est, voyage si peu couru que le retour se fait plus vagabond sur des terrains plus connus.
Et si William Cliff était, plus qu’un voyageur, un vagabond ?

Autobiographie, suivi de Conrad Detrez (réédition 2009)
La poésie de William Cliff coule en flot continu. Joue une musique entêtante. Puise au concret des souvenirs, les plus triviaux comme les plus exaltés. Plaies et bosses marquent le corps et le cœur, au fil de découvertes qui permettent de répondre à la question : qui suis-je ? Un enfant en colère devenu un homme lucide. Le texte consacré à Conrad Detrez fait un superbe contrepoint à l’Autobiographie, dans un amical irrespect.

U.S.A. 1976 (2010)
Séduit par la beauté, l’élégance, la force des soldats et des marins américains qu’il voyait à Louvain et à Barcelone, William Cliff s’en fut, par-delà l’océan, aussi angoissé qu’excité, visiter « l’île rêvée de Manhattan » et quelques autres lieux exotiques où, lui avait-on dit, régnait le banditisme.
Une bonne trentaine d’années plus tard, son récit de voyage éclaté en chapitres brefs possède le double charme d’une découverte dont la richesse dépasse les mots, et d’une écriture inquiète, sans cesse en alerte, portée par le mouvement même qui l’a suscitée. Le temps n’a rien changé aux sensations exacerbées par l’impression d’être en situation d’infériorité. Parce que les Américains étaient chez eux et lui, non. Aussi parce que les Américains représentaient pour le jeune homme un idéal inaccessible auquel il ne pouvait qu’espérer se frotter. Il se frotta, certes, éprouvant à parts égales, ou presque, joie et déception. Et ne masquant, dans ces pages, ni l’une ni l’autre. Même l’ennui perce parfois au détour d’une ligne.
U.S.A. 1976 est marqué par de brefs éblouissements sur lesquels l’auteur ne s’appesantit jamais, préservant la spontanéité avec laquelle ils furent reçus. A moins que la spontanéité ne soit le résultat d’un talent de prosateur affirmé avec constance depuis une dizaine d’années – auparavant, William Cliff ne publiait que des poèmes. « Roman », dit encore une fois la couverture. Aurait-il tout imaginé ? Peu probable. Même s’il s’écarte de choses vues et de moments vécus, il a dû les utiliser d’abondance.
Après tout, laissons au futur biographe de Cliff le soin de faire le tri, s’il y a lieu. L’essentiel est dans un livre, vrai ou faux roman, qui transmet avec enthousiasme la puissante envie d’aller voir ailleurs pour vérifier si les rêves peuvent se concrétiser.

America, suivi de En Orient (réédition 2012)
William Cliff en poète voyageur, ou vagabond. Ses périples américains et orientaux sont le chant d’un « loup errant qui ne sait où trouver son trou ». Il se frotte à des populations que, souvent, il n’aime pas. Comme Baudelaire en Belgique, c’est la détestation de lui-même qu’il projette sur les autres. Les textes sont aigus comme des rochers sur lesquels on se coupe, poisseux comme la boue qui colle aux pieds et dont l’odeur envahit les narines. Avec, malgré tout, une beauté incongrue.

mardi 7 avril 2015

Les sélections du Goncourt

L'académie Goncourt a repris le travail. Pas encore en vue de l'automne, il sera bien temps d'y voir de plus près pendant la rentrée littéraire, mais pour les trois prix qu'elle attribuera le mardi 5 mai, et pour lesquels elle vient de fournir ses sélections.
Allons-y donc, elles méritent qu'on les regarde de près.

Goncourt du premier roman
  • Miguel Bonnefoy. Le voyage d'Octavio (Rivages)
  • Kamel Daoud. Meursault, contre-enquête (Actes Sud)
  • Kiki Herrero. Sauve qui peut Madrid (P.O.L.)
  • Jean-Noël Orengo. La fleur du capital (Grasset)

Goncourt de la nouvelle
  • Patrice Franceschi. Première personne du singulier (Points)
  • Régis Jauffret. Bravo (Seuil)
  • Christophe Langlois. Finir en beauté (L'Arbre vengeur)
  • Bernard Quiriny. Histoires assassines (Seuil)

Goncourt de la poésie/Robert Sabatier
  • William Cliff
  • Pierre Oster
  • Frank Venaille

mardi 4 mars 2014

Les Goncourt bousculent le calendrier

L'académie Goncourt a-t-elle décidé de prendre prochainement des vacances? Le calendrier de l'année était bien établi: aujourd'hui, elle décernait son prix du premier roman, plus tard ce serait le temps de la nouvelle, sélection le 1er avril, attribution prévue le 6 mai. Et puis non, pas du tout, grand coup d'accélérateur entre la poire et le fromage: les deux prix ont été annoncés tout à l'heure.
A rebours de bien des pronostics et pour ma plus grande joie, Frédéric Verger est le lauréat pour le premier roman, avec son magnifique Arden, dont je vous ai dit en janvier tout le bien que je pensais. Je vous renvoie donc à cette note de blog, je n'ai pas changé d'avis...
Mais j'en entends déjà qui se demandent pourquoi Edouard Louis et son Pour en finir avec Eddy Bellegueule ne l'ont pas emporté. Alors que le livre marche si bien (en tête du classement des meilleures ventes de littérature chez Datalib devant, excusez du peu, Katherine Pancol), que la presse lui a offert des placards entiers de publicité d'articles, qu'il agite un profond débat de société sur ce qui différencie l'accueil, ici ou là, de l'homosexualité d'un fils et comment celui-ci le vit.
Ce n'est pas important ça? Si, c'est important.
Et ça ne méritait pas le Goncourt du premier roman? Non.
Non, parce que, littérairement, Edouard Louis n'a pas trouvé, malgré tout ce qu'on prétend, la bonne distance par rapport à son sujet - vous me direz: c'est lui-même son sujet, ce n'est pas facile, d'accord, mais il n'était pas obligé, après tout. Pour en finir avec Eddy Bellegueule est un livre intéressant et un roman pas très intéressant.
Dans ce que j'imagine (à tort peut-être) un débat entre la force d'un sujet et celle d'une écriture, comment voulez-vous que je ne me réjouisse pas puisque c'est l'écriture qui a, pour une fois, pris le dessus?
Quant au Goncourt de la nouvelle, il va à la Vie de monsieur Leguat, de Nicolas Cavaillès, dont je suis incapable de vous dire quoi que ce soit, puisque je ne l'ai pas lu.

mercredi 2 mai 2012

Didier Daeninckx, prix Goncourt de la nouvelle

En attendant LE débat, je lisais L'espoir en contrebande, le recueil avec lequel Didier Daeninckx a décroché, aujourd'hui, le prix Goncourt de la nouvelle. L'information est réjouissante à bien des titres. L'écrivain est souvent étiqueté auteur de polars - ce qu'il est, mais pas que, et quand bien même - et nos belles et grandes institutions littéraires répugnent souvent à respirer les odeurs nauséabondes qui surgissent entre les pages de ce genre de livres. (Ne me dites pas qu'elles ont tort, je le pense souvent moi-même.) Et puis, pour la première fois depuis un certain temps, le Goncourt ne couronne pas un ouvrage publié chez Gallimard comme ce fut le cas pour les derniers Goncourt et Goncourt du premier roman. (Pourtant, Didier Daeninckx publie aussi chez Gallimard, et pas plus tard que la semaine prochaine, d'ailleurs.) Ensuite, et cela ne se discute pas, j'aime beaucoup ce type, comme homme. (Bien que cela ne devrait pas entrer en considération.) Enfin, pour ne pas prolonger à l'excès la liste des bonnes raisons que je trouve à ce prix, L'espoir en contrebande est un livre formidable, plein de cette humanité blessée que Daeninckx décrit si finement depuis un certain temps.
La première nouvelle, presque un bref roman, est représentative de ce que sont les vingt-cinq autres, beaucoup plus courtes. Un détective à la retraite dans le village de sa jeunesse se trouve, en raison de liens anciens, contraint d'enquêter sur la mort de deux fillettes. Il aurait préféré rester solitaire, en compagnie de la musique qu'il écoute sans cesse - des voix, seulement des voix, de toutes les époques et de toutes origines géographiques - mais, d'une certaine manière, il apure une dette. Et retrouve tous ceux qu'il a connus autrefois à l'école ou dans la chorale. Les inimitiés ont été gommées par le temps, ou presque. Il a oublié certains visages, il en reconnaît d'autres, avec des images qui reviennent par bouffées - pas toujours agréables. La toile légère du présent se tisse petit à petit, s'entremêle avec la toile d'autrefois. Et tout s'expliquera, bien sûr, de manière inattendue, brutale, déchirante.
Le ton varie dans la suite de l'ouvrage, mais la ligne est tenue fermement: des hommes, des femmes, un désir d'égalité entre tous ceux qui sont là, nés sur place ou ailleurs, des scènes qui frappent au cœur et aux tripes, à travers lesquelles l'écrivain poursuit son infatigable travail, à la fois littéraire et engagé.
Je ne sais pas si Didier Daeninckx regardera LE débat dans une demi-heure. Mais je sais que je risque, devant l'écran, de penser souvent à lui. Au moins chaque fois que Sarkozy fera un clin d’œil racoleur aux électeurs du Front National. Le bleu marine est tout ce que déteste Didier Daeninckx.