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samedi 14 mars 2020

Didier Daeninckx en rogne (entretien)

Erik Ketezer, vétérinaire installé en Normandie, est originaire de Courvilliers, dans la banlieue parisienne. Le meurtre de son beau-frère en Thaïlande, où il se rend pour procéder aux formalités de rapatriement du corps, le ramène vers les lieux de sa jeunesse. Ils ont bien changé. Artana ! Artana !, le titre du roman de Didier Daeninckx réédité au format de poche, est le cri d’alerte des dealers pour signaler l’approche d’un danger. Mais les plus grands dangers se trouvent peut-être au cœur des mécanismes socio-politiques que l’auteur démonte en romancier. [Cet entretien a été réalisé en 2018.]

Courvilliers, est-ce La Courneuve, où se trouve la Cité des 4000, et Aubervilliers, ville à laquelle vous êtes très lié ?
Courvilliers est une ville imaginaire composite qui me permet de rendre compte de la banlieue où je vis depuis toujours, une espace dévolu pendant plus d’un siècle à l’industrie lourde, la sidérurgie, la chimie, et qui aujourd’hui vit une mutation très difficile après l’effacement progressif de la classe ouvrière. J’ai créé cette ville il y a plus de trente ans dans Le Bourreau et son double, puis l’ai réutilisée récemment dans Une oasis dans la ville ainsi que dans de nombreuses nouvelles. Si le nom est une contraction de La Courneuve et Aubervilliers, la description de la faillite de ces espaces emprunte aussi à ma ville natale, la royale Saint-Denis et pour cette fois à Bagnolet dont une partie de l’administration communale a été prise en main par les trafiquants au début des années 2010. C’est même cette dégradation morale accélérée de cette commune qui m’a incité à écrire Artana ! Artana ! lorsque les responsables du garage municipal ont été arrêtés par la police après la découverte de 6 kilos de cocaïne et d’armes de guerre dans les locaux. D’autant que ces personnages avaient également pour fonction de protéger le maire communiste de cette cité.
A priori, un vétérinaire installé en Normandie ne semble pas la personne la mieux indiquée pour comprendre un meurtre en Thaïlande. Pourquoi lui ?
Je pars toujours de mes expériences propres pour décider des décors et des personnages. Je me déplace en France en louant des gîtes dans lesquels je m’installe pendant plusieurs semaines pour écrire un texte. Là, les hasards de la location par internet m’ont fait loger dans une chaumière normande appartenant à un couple de vétérinaires, et j’ai découvert ce métier. Dans le secteur, mes balades m’ont conduit dans les vestiges de l’utopie agricole mise en place par le constructeur automobile Renault, en bord de Seine, à un jet de caillou d’un autre espace historique, le Moulin d’Andé  où fut tourné le film Jules et Jim et fréquenté par Georges Perec, Roland Barthes et des dizaines d’autres têtes pensantes.
Quelle est la part la plus intime dans « Artana ! Artana ! » ?
Le regard que porte mon personnage de vétérinaire sur la déliquescence de cette fraction de la banlieue est directement connecté au mien. Je me « raconte «  également en fin de volume à travers le personnage d’un comédien arménien censuré par les édiles pour son franc-parler.
En revenant à Courvilliers, Erik Ketezer n’y reconnaît rien. Et vous ?
J’ai vu les choses se dégrader et s’installer progressivement, et la coupure temporelle de mon personnage permet de confronter deux images radicalement différentes d’un même espace. Aujourd’hui, le territoire que je décris va accueillir les Jeux Olympiques et de plus en plus il sera raconté par les médias sous cet angle principal. Le fait que ce même espace soit le plus imprégné par le commerce industriel de la drogue et par la corruption massive des rapports sociaux est relégué en fond de tableau. On aura bientôt les Jeux les plus « propres » dans l’enceinte des compétitions elles-mêmes posées sur un océan de came.
Quelles sont les caractéristiques de cette dérive ?
Actuellement, selon les études sociologiques, le commerce de cannabis sur le territoire de la Seine Saint Denis procure du « travail » à 50 000 personnes au minimum. Cette économie parallèle est nécessaire à l’équilibre des territoires. On évite de voir cette réalité en face, mais une interdiction dure de ce commerce priverait des quartiers entiers de ressources. Aujourd’hui on se tire dessus entre les cités des Malassis et de la Capsulerie à Bagnolet, mais c’est moindre mal. Une répression décidée conduirait inévitablement à des émeutes qui feraient passer celles de 2005 pour un aimable carnaval. La légalisation me paraît être la seule alternative devant l’échec tragique des politiques menées depuis trente ans.
La corruption est-elle le principal fléau dont peut souffrir une démocratie ?
Dans les territoires que je décris, la démocratie est un souvenir. Dans une ville comme Aubervilliers, qui compte 85 000 habitants, il devrait y avoir 55 000 inscrits sur les listes électorales. Il y en a 25 000 et sur ce chiffre, aux élections municipales, il y a 60 % d’abstention. On peut décrocher le poste de maire avec 5 000 voix soit 7 % de représentativité. Et le maire mal élu d’Aubervilliers a démissionné au bout de deux ans, remplacé par une ambitieuse dont personne ne veut ! Pareil à Saint Denis (110 000 habitants) ou à L’Île Saint-Denis. Dans un tel contexte, c’est le clientélisme, le communautarisme et les « incitations » qui font la différence.
La politique et l’usage qui en est fait, les idées peu reluisantes traduites par les titres des livres dans le bureau d’un candidat de gauche, la violence jusqu’au meurtre, etc. Vous avez toujours des raisons d’être en colère ?
Les rafales d’armes automatiques visant des élus ne sont pas de l’ordre de la fiction. À Noisy-le-Sec, en Seine-Saint-Denis, un premier adjoint a été « jambisé » à coup de Kalachnikov et a accusé le maire qui a porté plainte pour diffamation ! L’un des moteurs du ralliement communautaire est, dans ces territoires, la référence systématique à la Palestine et l’utilisation malsaine des conflits du Moyen-Orient. A Aubervilliers, par exemple, on retrouve l’un des maires-adjoints, ancien responsable du Parti de Gauche mélenchonien et aujourd’hui proche du micro-parti de Clémentine Autain, en discussion sur internet, pendant quatre heures d’affilée, avec des proches d’Alain Soral et Dieudonné. Les séquences sur Youtube s’intitulent « La Gauche dialogue avec la Résistance ». On en est là, et il y a de quoi être en rogne.

dimanche 26 juillet 2015

70 ans de Série noire 1980-1984

Un nouvel auteur français appelé à un bel avenir signe un roman noir: Didier Daeninckx. Et, au sujet de l'avenir, celui du roman de Marc Behm, Mortelle randonnée, qui trouve sa place dans cette huitième tranche de notre plongée dans la Série noire, n'est pas mal non plus, grâce au cinéma.

Pierre Siniac, L'unijambiste de la cote 284 (n° 1773, 1980)
— Ils étaient cinq dans la guimbarde… Quand je dis la guimbarde… C’était un bon camion, aménagé exprès pour ces messieurs… Couvertures… paniers de victuailles… C’est tout juste si on ne leur avait pas remis des bouillottes et une chaufferette pour leurs pieds, à cause des courants d’air… C’était aussitôt après la première vague de l’offensive Nivelle. Moi, vous comprenez, j’en revenais… Je n’étais à Paris que depuis six jours… Là-bas, à Craonne, au Chemin des Dames, j’avais vu des tas de pauvres types se faire trouer la peau… Des morts et des morts ! On avait tout de suite su que c’était pire qu’à Verdun… Parce que, cette fois, ça mènerait où ? C’est d’ailleurs là que mes deux frangins se sont fait bouziller. Un à la mi-avril, le deuxième onze jours après ! C’est vous dire que j’étais pas chaud pour retourner là-haut. Faut vous préciser que j’avais été détaché exceptionnellement à Paris. Un général – je vous dirai pas son nom – devait quitter son P.C. sur le front et se rendre à Paris. Pour quelle raison ? Je l’ai jamais su. Mais c’était important. Bref, voilà que la veille du départ du général, son chauffeur se fait bêtement buter par un éclat de shrapnell, juste devant Berry-au-Bac… « Fallioux, vous conduirez le général à Paris », me dit mon pitaine, comme ça, brusquement. Il savait que j’étais chauffeur de maître dans le civil… Et faut dire qu’ils n’avaient personne d’autre sous la main, rapport à l’hécatombe toute récente qui avait décimé presque complètement le régiment. Me voilà donc parti au volant d’une voiture, le général derrière avec deux cantines pleines de paperasses. Pour moi, vous pensez, c’était l’aubaine la plus inattendue et la plus belle ! Je pris la route de Soissons, direction l’arrière, et en voyant les pauvres gars qui montaient au front, dans le sens inverse, j’avais le cœur serré, je vous le dis. On entendait tonner le canon, et je compris que Nivelle allait remettre ça. Comme si y avait pas eu assez de sang !

Marc Behm, Mortelle randonnée (n° 1811, 1981)
Le bureau de l’Œil se trouvait dans un coin, près de la fenêtre. L’unique tiroir contenait son nécessaire de couture, son rasoir, ses stylos et ses crayons, son .45, deux chargeurs, un recueil de mots croisés en édition de poche, son passeport, un tube de colle, une minuscule bouteille-échantillon de whisky et une photo de sa fille.
La fenêtre donnait sur un parc de stationnement, deux étages plus bas. Il y avait onze autres bureaux dans la pièce. Il était neuf heures et demie.
Il était occupé à recoudre un bouton sur sa veste, tout en observant le parc de stationnement où un vieux mec en salopette dévalisait une Toyota jaune. Ce salaud, qui semblait avoir des clés ouvrant toutes les portières, avait déjà visité une Monza V8, une DS Citroën et une Mustang 11. Il était en train de sortir une cartouche de cigarettes de la Toyota jaune dont il referma la portière à clé. De la rue, personne ne pouvait le voir car il se tenait à quatre pattes. Il s’approcha d’une Jaguar XJ6C.
L’Œil remit son nécessaire de couture dans le tiroir, enfila sa veste, décrocha le combiné et appela le sous-sol. Quelques minutes plus tard, trois costauds de l’équipe de sécurité coinçaient le vieux voleur. Ils lui confisquèrent son butin et ses clés, lui jetèrent un seau d’eau à la figure et le virèrent du parc de stationnement.

Jay Cronley, La java des loquedus (n° 1861, 1982)
Grimm ne se sentait pas dans la peau d’un clown mais il donna quand même un ballon au gosse.
— C’est une ampoule électrique, sur ton nez ? demanda le môme.
— Fous le camp, dit Grimm.
— C’est pas comme ça que les clowns parlent.
— Tu veux le ballon, oui ou non ?
— T’es le plus méchant clown que j’aie jamais vu.
— Écoute, môme. Tu me fais suer.
Le costume était chaud et le maquillage sentait la térébenthine, il aurait été plus facile de marcher avec des raquettes de tennis aux pieds qu’avec ces longs souliers, mais un plan est un plan.
Une des choses sur lesquelles Grimm n’avait pas compté, c’était le nombre d’enfants avides qui le suivaient sur le trottoir. On ne peut pas penser à tout. Les enfants ne pourraient pas le suivre dans la banque, ça c’était sûr.
— Hé, monsieur le clown, mets-toi debout sur un doigt !
Grimm prit une poignée de monnaie dans une de ses poches et la jeta dans l’herbe devant la banque ; la question des enfants était réglée : ils se précipitèrent sur l’argent.
Il entra dans la banque, exactement comme ça avait été tracé sur le papier.
On ne vole pas simplement une banque. Si on essaye, sans plan bien conçu, on se fait cribler de balles. À moins d’être électrocuté d’abord. Dans une banque moderne, il y a des fils reliés à des plantes et des caméras derrière les pendules.
Le plan, c’est ce qui distingue le professionnel de l’amateur.

Didier Daeninckx, Meurtres pour mémoire (n° 1945, 1983)
La pluie se mit à tomber vers quatre heures. Saïd Milache s’approcha du bac d’essence afin de faire disparaître l’encre bleue qui maculait ses mains. Le receveur, un jeune rouquin qui avait déjà son ordre de mobilisation en poche, le remplaçait à la marge de l’Heidelberg.
Raymond, le conducteur de la machine, s’était contenté de ralentir la vitesse d’impression et il revenait maintenant à la cadence initiale. Les affiches s’empilaient régulièrement sur la palette, rythmées par le bruit sec que faisaient les pinces en s’ouvrant. De temps à autre Raymond saisissait une feuille, la pliait, vérifiait le repérage puis il glissait son pouce sur les aplats pour s’assurer de la qualité de l’encrage.
Saïd Milache l’observa un moment et se décida à lui demander l’une des affiches de contrôle. Il s’habilla rapidement et sortit de l’atelier. Le gardien faisait les cent pas devant la grille. Saïd lui tendit l’autorisation d’absence obtenue le matin en prétextant la maladie d’un proche. Trois motifs en moins de dix jours ! Il était temps que cela se termine.
Le gardien prit le papier et le mit dans sa poche.
— Eh bien Saïd, on dirait que tu les fabriques ! Si ça continue tu n’auras même plus besoin de venir jusqu’ici, tu enverras tes bons de sortie par la poste !
Il se contraignit à sourire. Les relations avec ses compagnons de travail restaient amicales tant qu’il s’efforçait de fermer son esprit à leurs incessantes remarques.

Robin Cook, Les mois d'avril sont meurtriers (n° 1967, 1984)
1
Je frappai à la porte d’un appartement au deuxième étage d’une maison lugubre, parmi les quelque deux cents d’une rue lugubre, Catford Street.
Au bout d’un moment j’entendis des pas de l’autre côté de la porte.
— McGruder ?
— Qui c’est ? répondit une voix d’homme. Qui me demande ?
— Moi, fis-je. Ouvre. Police.
2
Plus tard, j’appris ceci. À sept heures et demie, par une soirée froide et ensoleillée d’avril 1983, le 13, Billy McGruder s’approcha d’un passant à Hammersmith.
— Excusez, m’sieur. Vous connaissez un pub qui s’appelle le « Saut de Trois Mètres » ?
— Le « Saut » ? Bien sûr. Vous traversez Broadway, là, vous remontez King Street, vous tournez à gauche à Ravenscourt Road dans Tofton Avenue et c’est sur la droite. Dix minutes à pied. Vous ne pouvez pas le rater. Une espèce de grande caserne.
— Merci.

lundi 23 février 2015

Didier Daeninckx dans le maquis corse

Fidèle à lui-même, Didier Daeninckx reste, comme il nous le disait il y a quelques années, dans l’écriture noire : « La manière noire de dire le monde a gangrené le monde de l’édition et l’a ressourcé avec ses sujets, avec sa manière de prendre l’Histoire à bras le corps. » Têtes de Maures se situe en terrain favorable : la Corse, à distance de la France continentale par les méthodes qui y sont utilisées pour régler les conflits. Seule, dans l’Hexagone, la ville de Marseille compte un nombre équivalent d’assassinats. Le romancier force un peu le trait : pendant les trois semaines qu’il évoque, en juin 2012, chaque livraison du quotidien Corse-Matin livre un nouveau cadavre…
Melvin Dahmani a reçu, à Paris, un faire-part de décès dont il se demande pourquoi il lui a été adressé. Il ne connaît pas cette Lysia Dalersa qu’on enterre à Corto-Bello dans quelques jours. Comme il a passé un peu de temps en Corse onze ans plus tôt, il cherche qui était cette femme. Et arrive à lui redonner le nom qu’il lui a connue quand ils étaient amoureux, Elise : « C’est elle que j’avais perdue, au bord de la Méditerranée, et que je retrouvais sous le nom de Lysia Dalersa alors que tout était déjà joué. »
Le temps de voter, puisque c’est dimanche d’élection, Melvin prend l’avion. Il est intrigué par l’arrivée du faire-part, il est en outre dans le collimateur de la police parisienne pour des trajets fréquents à Londres où il se livre à des activités peu légales. Ce concours de circonstances suffit à le décider. Il ne sait pas ce qu’il cherche, ni même s’il y a quelque chose à chercher. Il part en pèlerinage sur les traces d’un passé heureux, il a envie de rendre hommage à une femme dont il fut le premier amant et qu’il n’a jamais oubliée, pour le reste, on verra.
On ne tarde pas à voir, en effet, en particulier quand un coup de feu claque pendant l’enterrement, blessant légèrement Melvin et tuant un homme à côté de lui. Melvin ne sait pas qui était visé mais il lui deviendra de plus en plus difficile de faire croire qu’il se trouvait là par hasard. Sa curiosité pour le passé d’Elise-Lysia, qui le fait remonter dans le temps après qu’il a trouvé un cahier que la jeune femme avait caché dans un endroit où lui seul pouvait le trouver, éveille les soupçons. Il est entré, sans bien s’en rendre compte, dans un jeu de vengeances où plusieurs grandes familles de l’île sont impliquées et, d’avertissements en menaces, il doit prendre au sérieux un danger qui se rapproche.
Un prologue avait attiré l’attention sur l’importance d’événements survenus en 1931, quand un corps expéditionnaire avait débarqué en Corse pour remettre un peu d’ordre, par la force, sur un territoire où la loi commune semblait s’appliquer de moins en moins. Et Melvin passera des heures à lire de vieux journaux dans lesquels il espère trouver un sens à la succession des faits. Didier Daeninckx superpose les époques, et c’est ainsi qu’il explique les échos qui courent à travers tout le roman, d’une génération à une autre, quand le sang appelle le sang. La démonstration est implacable, on la suit d’un regard horrifié sans arriver à s’en détacher un seul instant.

lundi 16 décembre 2013

Les meilleurs poches de l'hiver (5)

Remplissez, remplissez votre hotte, vous n'en aurez jamais assez - les programmes télé seront nuls à la fin de l'année, comme d'habitude...

Théophile Gautier, Charles Baudelaire

Dédicataire des Fleurs du mal, ami de Baudelaire, Théophile Gautier lui rendait en 1868, après la mort du poète, un vibrant hommage. Il parle de l’homme, qui « avait dans la voix des italiques et des majuscules initiales », mais aussi du poète qui rapproche le beau et l’horrible. Même ses défauts deviennent des qualités : « il peut être mauvais, mais il n’est jamais commun. » C’est un texte sensible, très éloigné de la critique universitaire actuelle et donc tout à fait rafraîchissant.

Violette Leduc, Thérèse et Isabelle

Un amour absolu, frémissant des découvertes du plaisir, entre deux adolescentes au pensionnat. Thérèse et Isabelle ne seront jamais séparées, se répètent-elles. Mais leur naïveté est tempérée d’éclairs de lucidité qui annoncent déjà la fin de leur histoire commune. L’éveil des sens dans la confusion des sentiments échauffe les jeunes corps et porte à incandescence l’écriture de Violette Leduc. Un classique contemporain de l’autofiction quand elle n’était pas encore à la mode, en 1966.

Lydia Flem, La reine Alice

Lydia Flem traverse le miroir en compagnie d’Alice et de la chimiothérapie. Dans « le labyrinthe des agitations vaines », le monde se révèle très différent de ce qu’il était auparavant. La poésie n’adoucit pas le parcours médical mais il l’enracine dans des sens seconds jusqu’à « la Forêt du Pas à Pas de la Convalescence ». On souffre, certes, mais on savoure aussi l’instant grâce aux images qui se superposent à la maladie et à son cortège de soins plus pénibles les uns que les autres.

Didier Daeninckx, Le Banquet des Affamés

Fameux personnage, ce Maxime Lisbonne auquel Didier Daeninckx redonne vie sous la forme d’une autobiographie imaginaire. Communard et ami de Louise Michel, puis journaliste et homme de théâtre, il était surtout mû par un idéal dont il n’a jamais dévié. Il lui a même donné une forme concrète puisque le Banquet des Affamés, qui donne son titre au livre, est, en 1885, le lointain ancêtre des Restos du cœur. Avec, près de la place Pigalle, la création de La Brasserie des Frites Révolutionnaires.

Ferenc Karinthy, Epépé


Un conte absurde et saisissant. Un linguiste, en route pour un congrès à Helsinki, se retrouve dans un pays inconnu où rien ne lui permet de se repérer. Et surtout pas la langue. Elle n’a aucun point commun, ni dans la prononciation ni dans l’écriture, avec la trentaine de celles qu’il connaît plus ou moins. Même le rapprochement avec la femme de l’ascenseur, à l’hôtel, ne lui permettra pas de connaître son nom : Epépé, ou quelque chose qui y ressemble.

mardi 8 octobre 2013

Didier Daeninckx et Maxime Lisbonne

Didier Daeninckx écrit et publie beaucoup. Trop? Ne me faites pas dire ce que je ne pense pas. D’un ouvrage à un autre, des lignes de force se dessinent et se recoupent. Dans Le banquet des affamés, on croise Ataï encore vivant en Nouvelle-Calédonie, avant le départ de son corps pour la France métropolitaine puis, plus tard, Le retour d’Ataï, un autre livre de ses livres.
Il ne s’agit pourtant pas de ressasser, mais plutôt de construire la cohérence d’un vaste ensemble – plus de quatre-vingts titres peuplent sa bibliographie, et chacun y est à sa place, comme le détail d’un tableau qui embrasse notre monde, avec ses zones d’ombre.
Dans Le banquet des affamés, Daeninckx imagine l’autoportrait de Maxime Lisbonne, personnage haut en couleurs mû par un idéal révolutionnaire autant que par le goût du spectacle. Né en 1839 et mort en 1905, il a été militaire, forçat, directeur de théâtres, colonel de la Commune, condamné à mort, déporté en Nouvelle-Calédonie, ami de Louise Michel, puis journaliste et à nouveau homme de théâtre après l’amnistie. Il a inventé l’équivalent des restos du cœur (d’où le titre du livre), il s’est battu toute sa vie pour ses idées et pour faire partager ses plaisirs, il s’est souvent attaqué de front à plus fort que lui.
Son existence était déjà un roman, il n’était pas nécessaire d’intégrer de nouvelles péripéties au milieu de celles qu’il a accumulées tout au long de sa vie. Il fallait, en revanche, leur donner la forme adéquate. L’autobiographie permet à Lisbonne d’insister sur ses convictions et la manière dont il les met en pratique. Il s’enthousiasme pour ses réalisations, incapable de calmer le jeu au moment où cela deviendrait raisonnable. Mais il est le contraire d’un homme raisonnable, heureusement pour le romancier. Et pour nous.

lundi 7 mai 2012

Il y aura aussi de la littérature cette semaine: Daeninckx, León et Mawer

La gueule de bois pour avoir trop fêté la victoire ou pour ne pas avoir digéré la défaite? Mieux que l'Alka-Seltzer, la littérature peut dénouer les neurones fatigués, leur procurer un massage apaisant, quitte à aller vers d'autres combats. Celui de Maxime Lisbonne, Communard et bagnard (ainsi que bien d'autres choses), avec Didier Daeninckx, déjà de retour en librairie quelques jours après son Goncourt de la nouvelle. Ou celui, partagé dans l'intimité de leur vie mexicaine et dans un secret relatif, de Frida Kahlo et de Trotski. Ou encore celui d'un rêve architectural contrarié par les événements.

«Je suis la somme de tous ceux dont j'ai, à distance, l'impression d'avoir endossé le costume. Je me reconnais en tous. Novice sur le pont noir de La Belle Poule, zouave d'opérette devant Sébastopol, soldat bafoué en Algérie, comédien et pourquoi pas saltimbanque, fossoyeur de l'empire, colonel des Turcos de la Commune, compagnon de Louise Michel et metteur en scène de ses œuvres, laissé pour mort sur la barricade du Château-d'Eau, estropié sans pension, condamné à mort, déporté en Calédonie, inventeur du théâtre déshabillé, directeur des Bouffes-du-Nord, gargotier, fondateur de journaux, orateur, dresseur de lions édentés, prétendant à la députation, buraliste en désespoir de cause, mari fidèle et père aimant.»
Ainsi Didier Daeninckx fait-il parler Maxime Lisbonne (1839-1905). On comprend que l'auteur de Meurtres pour mémoire et de Galadio ait été fasciné par ce personnage de réfractaire haut en couleur, héros des barricades de la Commune, homme de théâtre, dur à cuire pétri d'idéaux révolutionnaires, précurseur des Restos du Cœur avec son «banquet des Affamés» et défenseur de la cause canaque alors que la plupart de ses amis bagnards se rangeaient du côté de la brutalité coloniale. Maxime Lisbonne fit de sa vie une succession de fureurs héroïques et de ratages splendides: un vrai roman d'aventures. 
Didier Daeninckx est né en 1949 à Saint-Denis. Il connaît le succès dès son deuxième roman, Meurtres pour mémoire. Ce romancier engagé, inspiré par les faits-divers et la vie quotidienne, a reçu de très nombreux prix dont, en 1994, le Prix Paul Féval de littérature populaire pour l’ensemble de son œuvre, décerné par la Société des gens de lettres. Il a publié une quarantaine de romans et recueils de nouvelles, ainsi que des ouvrages en collaboration avec des dessinateurs comme Jacques Tardi ou des photographes comme Willy Ronis. Dernier roman paru chez Gallimard : Galadio (collection blanche, 2010, Folio n° 5280). 

Un autoportrait de Frida Kahlo a été volé à Mexico. Une jeune détective privée espagnole, Daniela Ackerman, est envoyée sur place pour le retrouver et fait une découverte surprenante: la toile contiendrait un message codé à destination de Léon Trotski, le célèbre révolutionnaire... devenu l'amant de Frida Kahlo pendant l'exil mexicain de celui-ci.
Au même moment, une série de meurtres défraye la chronique: les cadavres de strip-teaseuses sont retrouvés mutilés, l'image de la Santa Muerte – l'Ange de la mort – tatouée sur le sein gauche, tandis que des autels consacrés à cette secte religieuse rivale du Vatican sont détruits.
Daniela se retrouve ainsi plongée dans une enquête mêlant narcotrafiquants, dévots de la Santa Muerte, évêques officieux et curés aux visages d'ange, tueurs à gages en maillot du Real de Madrid et procureures mangeuses d'hommes obsédées par la chirurgie esthétique...
Un polar hispanique explosif qui nous dévoile, à travers une intrigue contemporaine sulfureuse, l'ultime secret de Frida K. et de sa liaison clandestine avec Trotski quelques mois avant son assassinat.
Né à Murcia en 1971, journaliste et écrivain, Gregorio Léon a reçu le Xe Prix International du Roman "Emilio Alarcos Llorach" pour L'Ultime Secret de Frida K. Gregorio Léon croit en Dieu mais encore plus en Billy Wilder et Graham Greene.

Tchécoslovaquie, fin des années 1920. Liesel tombe amoureuse de Viktor Landauer, héritier d'une riche famille juive. Les deux jeunes gens, qui fréquentent la haute société des années folles, rêvent d'une maison moderne. C'est à Venise qu'ils vont rencontrer l'homme capable de mener à bien ce projet, Rainer von Abt, un architecte adepte de Loos, de Mondrian, du Corbusier. Celui-ci va imaginer pour eux un palais de verre, une œuvre d'art entièrement conçue autour des transparences et de la lumière. Plus qu'une maison, c'est un véritable acte de foi dans le siècle nouveau où, les jeunes mariés n'en doutent pas, l'art, la science, la démocratie sauront venir à bout des ténèbres. Mais les espoirs du jeune couple, comme ceux de toute une société, ne vont pas tarder à être mis à mal par les aléas de la vie conjugale et de l'histoire, l'occupation nazie puis soviétique de l'Europe centrale venant bouleverser la donne.
Né en 1948, Simon Mawer, diplômé en zoologie de l’université d’Oxford, enseigne la biologie. Il est l’auteur de huit romans, dont Le Nain de Mendel (Calmann-Lévy, 1998) et L’Évangile selon Judas (Flammarion, 2002).

mercredi 2 mai 2012

Didier Daeninckx, prix Goncourt de la nouvelle

En attendant LE débat, je lisais L'espoir en contrebande, le recueil avec lequel Didier Daeninckx a décroché, aujourd'hui, le prix Goncourt de la nouvelle. L'information est réjouissante à bien des titres. L'écrivain est souvent étiqueté auteur de polars - ce qu'il est, mais pas que, et quand bien même - et nos belles et grandes institutions littéraires répugnent souvent à respirer les odeurs nauséabondes qui surgissent entre les pages de ce genre de livres. (Ne me dites pas qu'elles ont tort, je le pense souvent moi-même.) Et puis, pour la première fois depuis un certain temps, le Goncourt ne couronne pas un ouvrage publié chez Gallimard comme ce fut le cas pour les derniers Goncourt et Goncourt du premier roman. (Pourtant, Didier Daeninckx publie aussi chez Gallimard, et pas plus tard que la semaine prochaine, d'ailleurs.) Ensuite, et cela ne se discute pas, j'aime beaucoup ce type, comme homme. (Bien que cela ne devrait pas entrer en considération.) Enfin, pour ne pas prolonger à l'excès la liste des bonnes raisons que je trouve à ce prix, L'espoir en contrebande est un livre formidable, plein de cette humanité blessée que Daeninckx décrit si finement depuis un certain temps.
La première nouvelle, presque un bref roman, est représentative de ce que sont les vingt-cinq autres, beaucoup plus courtes. Un détective à la retraite dans le village de sa jeunesse se trouve, en raison de liens anciens, contraint d'enquêter sur la mort de deux fillettes. Il aurait préféré rester solitaire, en compagnie de la musique qu'il écoute sans cesse - des voix, seulement des voix, de toutes les époques et de toutes origines géographiques - mais, d'une certaine manière, il apure une dette. Et retrouve tous ceux qu'il a connus autrefois à l'école ou dans la chorale. Les inimitiés ont été gommées par le temps, ou presque. Il a oublié certains visages, il en reconnaît d'autres, avec des images qui reviennent par bouffées - pas toujours agréables. La toile légère du présent se tisse petit à petit, s'entremêle avec la toile d'autrefois. Et tout s'expliquera, bien sûr, de manière inattendue, brutale, déchirante.
Le ton varie dans la suite de l'ouvrage, mais la ligne est tenue fermement: des hommes, des femmes, un désir d'égalité entre tous ceux qui sont là, nés sur place ou ailleurs, des scènes qui frappent au cœur et aux tripes, à travers lesquelles l'écrivain poursuit son infatigable travail, à la fois littéraire et engagé.
Je ne sais pas si Didier Daeninckx regardera LE débat dans une demi-heure. Mais je sais que je risque, devant l'écran, de penser souvent à lui. Au moins chaque fois que Sarkozy fera un clin d’œil racoleur aux électeurs du Front National. Le bleu marine est tout ce que déteste Didier Daeninckx.

mardi 30 août 2011

Didier Daeninckx entre l'Afrique et l'Allemagne

Il s’appelle Ulrich, vit avec sa mère à Ruhrort, près de Duisbourg, et ne comprend pas, mais alors pas du tout, pourquoi les animaux domestiques des Juifs, décrétés perdus pour l’espèce, sont raflés puis tués par l’armée allemande. Prélude à d’autres rafles et à d’autres exterminations.
Il ne comprend pas davantage pourquoi il est tout à coup interdit de piscine. Ni pourquoi sa peau noire l’exclut d’une société où la pureté de la race est érigée en idéal absolu. Sa mère lui explique alors son amour pour un soldat africain de l’armée française qui a occupé la région en 1921. Et pourquoi il s’appelle aussi Galadio.
D’une situation qui rend la vie impossible au jeune garçon, Didier Daeninckx tire un bref roman sur la quête des origines. Les événements conduisent Galadio en Afrique, avant le retour après la guerre en Allemagne, pour découvrir l’étendue du désastre.
L’écrivain souffre des blessures de son personnage.
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