Affichage des articles dont le libellé est Lydia Flem. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Lydia Flem. Afficher tous les articles

lundi 31 mars 2014

Quand l’oiseau quitte le nid

Lydia Flem repart en exploration vers les rapports entre les générations. Dans Comment j’ai vidé la maison de mes parents, elle inscrivait les objets dans le cours de la vie, les rattachait à des souvenirs, leur fixait une place dans le deuil. Il est encore question de séparation dans son nouveau livre, au titre en écho : Comment je me suis séparée de ma fille et de mon quasi-fils évoque le moment où les enfants quittent le foyer familial pour voler de leurs propres ailes.
Alice au pays des merveilles ponctue l’ouvrage : en passant de l’autre côté du miroir, Lydia Flem dit la confiance qu’elle place dans la littérature, dont « on ne sort jamais indemne. » Elle ajoute : « L’art nous transforme. » Mais il faut bien, malgré tout, tenir compte du principe de réalité et offrir à sa fille de se frotter au monde, de découvrir ses forces et ses faiblesses pour s’en faire des armes. Pousser l’oiseau hors du nid, un acte nécessaire et difficile. La raison le commande. Le cœur le refuse, qui transmet curieusement sa révolte à… l’estomac : il « produisait des larmes acides à se tordre de douleur. »
Sophie part donc en Angleterre. Les adieux sont brefs, à peine vingt minutes avec la famille d’accueil. « Tels deux marionnettes, deux automates sans volonté propre, nous sommes sortis. Nous ne nous appartenions plus, flottants comme dans un rêve absurde. Mrs. Smith referma la porte derrière nous. Nous étions dehors, notre fille dedans. »
Ensuite, la douleur de l’absence. Et, pour l’évacuer au moins en partie, une tentative d’écrire au plus près les sensations de cette période difficile. « Je ne voulais ni tenir un journal ni rédiger un roman, mais inventer une autre forme, hybride, plus ouverte, plus insaisissable, souple, comme les plis de la pensée, vivante comme les perceptions en mouvement, qui relieraient les mots aux émotions. Une sorte de non-fiction novel, un roman qui ne serait pas une fiction, une vérité qui serait de la littérature. »
L’écrivaine revient aux premiers temps de sa maternité, cite des pages écrites à deux voix, avec le père de Sophie, reprend d’un livre précédent (La voix des amants) des paragraphes qui appartenaient déjà à sa fille. Ancré dans les années passées, le texte se nourrit à la fois du quotidien et de la signification profonde de gestes simples. Acheter un nouveau portefeuille, c’est retrouver dans le précédent des papiers dont on ne savait même plus qu’ils s’y trouvaient. Parmi eux, le carnet de vaccination de Sophie, rangé parmi d’autres documents depuis presque vingt ans. « Etait-il donc si difficile de renoncer à ce lien archaïque, de protection, d’attention incessante, de complicité sans fin ? »
Lydia Flem s’interroge sans cesse. Son expérience l’amène à se demander quelle mère elle a été, est et sera. Quelle fille aussi, envers sa propre mère, tant les liens perdurent au-delà des disparitions. En scrutant avec attention les aspérités de l’existence, en les redessinant par les mots, elle trouve le moyen de tenir les larmes à distance. Et probablement consolera-t-elle ses lecteurs ou, davantage, ses lectrices, plus sensibles à la complicité des mères.
D’autant que l’histoire, puisque c’en est une, finit plutôt bien : « Nous savions désormais que se séparer, ce n’était pas se perdre. »
Quant au « quasi-fils », plus âgé que Sophie, il est beaucoup moins présent que celle-ci. Sa silhouette passe néanmoins de temps à autre, dans un identique mouvement d’éloignement qui n’en est pas un. Familles, je vous aime.

lundi 16 décembre 2013

Les meilleurs poches de l'hiver (5)

Remplissez, remplissez votre hotte, vous n'en aurez jamais assez - les programmes télé seront nuls à la fin de l'année, comme d'habitude...

Théophile Gautier, Charles Baudelaire

Dédicataire des Fleurs du mal, ami de Baudelaire, Théophile Gautier lui rendait en 1868, après la mort du poète, un vibrant hommage. Il parle de l’homme, qui « avait dans la voix des italiques et des majuscules initiales », mais aussi du poète qui rapproche le beau et l’horrible. Même ses défauts deviennent des qualités : « il peut être mauvais, mais il n’est jamais commun. » C’est un texte sensible, très éloigné de la critique universitaire actuelle et donc tout à fait rafraîchissant.

Violette Leduc, Thérèse et Isabelle

Un amour absolu, frémissant des découvertes du plaisir, entre deux adolescentes au pensionnat. Thérèse et Isabelle ne seront jamais séparées, se répètent-elles. Mais leur naïveté est tempérée d’éclairs de lucidité qui annoncent déjà la fin de leur histoire commune. L’éveil des sens dans la confusion des sentiments échauffe les jeunes corps et porte à incandescence l’écriture de Violette Leduc. Un classique contemporain de l’autofiction quand elle n’était pas encore à la mode, en 1966.

Lydia Flem, La reine Alice

Lydia Flem traverse le miroir en compagnie d’Alice et de la chimiothérapie. Dans « le labyrinthe des agitations vaines », le monde se révèle très différent de ce qu’il était auparavant. La poésie n’adoucit pas le parcours médical mais il l’enracine dans des sens seconds jusqu’à « la Forêt du Pas à Pas de la Convalescence ». On souffre, certes, mais on savoure aussi l’instant grâce aux images qui se superposent à la maladie et à son cortège de soins plus pénibles les uns que les autres.

Didier Daeninckx, Le Banquet des Affamés

Fameux personnage, ce Maxime Lisbonne auquel Didier Daeninckx redonne vie sous la forme d’une autobiographie imaginaire. Communard et ami de Louise Michel, puis journaliste et homme de théâtre, il était surtout mû par un idéal dont il n’a jamais dévié. Il lui a même donné une forme concrète puisque le Banquet des Affamés, qui donne son titre au livre, est, en 1885, le lointain ancêtre des Restos du cœur. Avec, près de la place Pigalle, la création de La Brasserie des Frites Révolutionnaires.

Ferenc Karinthy, Epépé


Un conte absurde et saisissant. Un linguiste, en route pour un congrès à Helsinki, se retrouve dans un pays inconnu où rien ne lui permet de se repérer. Et surtout pas la langue. Elle n’a aucun point commun, ni dans la prononciation ni dans l’écriture, avec la trentaine de celles qu’il connaît plus ou moins. Même le rapprochement avec la femme de l’ascenseur, à l’hôtel, ne lui permettra pas de connaître son nom : Epépé, ou quelque chose qui y ressemble.

mercredi 7 décembre 2011

L'actualité littéraire (54) - Geneviève Damas et Lydia Flem, deux beaux prix Rossel

Peut-être faudrait-il écrire: "deux belles prises du Rossel" puisque, comme l'an dernier, ce sont deux romancières qui sont couronnées. Et, comme l'an dernier, le jury du Rossel historique, créé en 1938, va à un premier roman.
Détaillons.

Le prix Rossel, attribué par un jury d'écrivains, a donc fait le choix d'un premier roman et peut-être surtout, au même titre qu'en 2010 d'ailleurs, d'une écriture singulière qui s'impose naturellement en même temps qu'elle impose un univers tout aussi singulier. La fois précédente, c'était Caroline de Mulder et son Ego tango. Aujourd'hui, c'est Geneviève Damas avec Si tu passes la rivière.
Dès son premier roman, Geneviève Damas manifeste le désir de sortir des sentiers battus et de trouver une voix originale. Celle de François Sorrente qui, à dix-sept ans, ne connaît rien du monde sinon la violence de sa famille et le sentiment de perte créé par le départ de sa sœur. La rivière, qu’il est interdit de traverser, est le symbole d’une frontière au-delà de laquelle se situent tous les dangers mais aussi toutes les expériences. Un curé à la vie paradoxale et une femme généreuse renforceront sa volonté de comprendre qui il est et quel est son destin. Probablement pas en compagnie des cochons qui étaient auparavant ses seuls amis, parce qu’ils ne le trahissaient pas.
Je note au passage que, réservé aux écrivains belges ou habitant en Belgique, le prix Rossel n'avait pas, depuis 17 ans, salué un livre publié sur le territoire de ce petit pays qui renoue donc, en même temps qu'avec un gouvernement, avec l'édition de création reconnue comme telle.
Pour goûter le ton de Geneviève Damas, rien de mieux que de lire les premières lignes de son roman:
«Si tu passes la rivière, si tu passes la rivière, a dit le père, tu ne remettras plus les pieds dans cette maison. Si tu vas de l’autre côté, gare à toi, si tu vas de l’autre côté.» J’étais petit alors quand il m’a dit ça pour la première fois. J’arrivais à la moitié de son bras, tout juste que j’y arrivais et encore je trichais un peu avec les orteils pour grandir, histoire de les rejoindre un peu mes frères qui le dépassaient d’une bonne tête, le père, quand il était plié en deux sur sa fourche. J’étais petit alors, mais je m’en souviens. Il regardait droit devant, comme si la colline et la forêt au loin n’existaient pas, comme si les restes des bâtisses brûlées c’était juste pour les corbeaux, si rien n’avait d’importance, plus rien, et que ses yeux traversaient tout.
«Arrête de me crier dessus comme une vache, que je lui ai dit, arrête de crier. Je ne veux rien savoir de l’autre côté. Jamais. Tu n’as pas à te biler. Ton François, il restera. Il n’y aura jamais autre chose.»
Le prix Rossel des jeunes, composé d'un jury de lycéens, couronne, de son côté, une écrivaine à l’œuvre déjà importante et à la carrière impressionnante. Psychologue, psychanalyste pour enfants, Lydia Flem a travaillé avec Françoise Dolto et Ménie Grégoire. Elle a connu le succès dès 1986 avec son deuxième livre, La vie quotidienne de Freud et de ses patients - on était loin du roman, comme on voit. Elle a, depuis, publié une dizaine d'autres ouvrages, parmi lesquels Comment j'ai vidé la maison de mes parents. Et, au début de cette année, La reine Alice - à qui la couronne va bien, forcément.
L’autre côté du miroir, pour Alice, est la découverte d’un cancer. Et le chemin initiatique qu’elle fait avec la maladie. Celle-ci ouvre sur des mondes inattendus, où il faut vaincre des périls sans nombre. Chaque étape, teintée d’un merveilleux à la fois sombre et lumineux, la rapproche d’elle-même et d’un trésor secret, que les autres lui envient sans connaître la vérité.
C'est un livre magnifique, dans lequel la réalité est transfigurée grâce ou à cause de (ou plus probablement les deux) ce basculement dont il est question dès le début:
Quelque chose avait basculé.
Un instant plus tôt rien n'était arrivé, un instant plus tard tout était bouleversé.
Alice aimait revenir en songe au Pays des Merveilles; sa phrase favorite était: «Faisons semblant.»
Mais ce soir-là, à la veille des vacances, au moment d'aller se coucher, il se passa un événement tout à fait inattendu. Alors qu'elle se regardait dans la glace, essayait l'une après l'autre ses robes d'été, elle passa réellement de l'autre côté.
Il n'y avait plus de semblant. Le verre se brouilla, devint aussi inconsistant que de la gaze, se changea en une sorte de vapeur qu'il était aisé de traverser; hélas, il ne s'agissait en rien d'un jeu d'enfant. Ce n'était nullement merveilleux d'entrer dans la Maison du Miroir.
– Ce n'est pas du jeu, murmura Alice en découvrant ce qu'elle découvrit.
Comment nommer ce qui venait de se passer, de surgir comme la bête dans la jungle, elle ne le savait pas.