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jeudi 5 décembre 2019

Bernard Pivot à la retraite

Bernard Pivot tweete aussi. Plus finement que Donald Trump, cela va sans dire (même s’il a dû rattraper récemment ce qui avait été considéré comme un dérapage, passons sur l’anecdote). Le voici donc démissionnaire de l’académie Goncourt, dommage pour elle, tant mieux pour lui, à l’en croire.
© Librairie Mollat

Pour célébrer une vie tout entière consacrée au livre, j’exhume deux vieux articles. Le premier célébrait l’homme de télévision, il y a un quart de siècle. Le second était un entretien téléphonique à l’occasion de la Foire du livre de Bruxelles dont il allait être, quelques jours plus tard, l’invité d’honneur lors de la soirée inaugurale. Retour vers le futur, en 1993.

Vingt ans de gourmandises culturelles

On parle encore de « l’effet Apostrophes ». Malgré leur compétence et leur volonté, les animateurs d’autres émissions littéraires n’ont pas pu remplacer la grand-messe du vendredi soir au cours de laquelle un pourcentage curieusement élevé (pour ce type d’émission) de téléspectateurs communiait autour de la valeur littéraire, vraie ou fausse, parvenant presque à faire croire au monde entier que la France était toujours une nation où le Livre ne s’écrivait pas sans majuscule.
Ce n’était pourtant pas un miracle. Ou alors, ce miracle a un nom, qu’il porte toujours, et à nouveau le vendredi soir, sur France 2. Bernard Pivot est l’intermédiaire par lequel bien des lecteurs ont découvert des auteurs, et sa passion de découvreur, élargie désormais à tout ce qui lui paraît culturel, n’a pas fini de faire naître des vagues de bonheur.
D’« Ouvrez les guillemets » à « Bouillon de culture », en passant donc par l’inévitable « Apostrophes » – ce qui, on le notera, constitue un bien petit nombre d’émissions pour vingt ans de carrière –, Bernard Pivot a promené, et continue de promener son regard pétillant, son étonnement calculé, sa mine réjouie sur un univers qui se marie généralement assez mal avec la télévision.
Secret n° 1
S’il est parvenu à faire pénétrer le livre dans bien des foyers, c’est d’une part, en restant simple et d’autre part, en privilégiant les rencontres avec des personnages.
La simplicité est indispensable pour faire croire au téléspectateur qu’on n’en sait pas plus que lui et qu’on a, comme lui, encore tout à apprendre – c’est vrai, d’ailleurs, mais bien des animateurs préfèrent laisser entendre, au contraire, qu’ils ont tout compris. Pas Bernard Pivot. Bien sûr qu’il a lu les livres, vu les films, les spectacles, bien sûr qu’il s’est documenté et qu’il est mieux armé que le grand public pour interroger ses invités. Mais il a l’art de ne pas le faire sentir et de rester au niveau du curieux moyen, qui a envie de savoir. Avec lui, on n’a pas peur d’apprendre. D’autant que, comme tout le monde, il aime le vin et le foot. Alors, Bernard, entre un coup de rouge et un tir au but de Papin, pourquoi pas un bouquin, finalement ? Cela ne doit pas faire plus mal à la tête qu’un pinard mal dégrossi…
Secret n° 2
L’art de l’interview, la manière de mettre en valeur les invités, tel est le deuxième secret de Bernard Pivot. Si Modiano est devenu une vedette grâce à « Apostrophes », et malgré la difficulté qu’il a à terminer ses phrases, c’est que cet être aussi peu télégénique que possible est « passé », comme on dit, tout entier à travers l’écran, avec sa personnalité dans tout ce qu’elle peut avoir de complexe et d’intéressant. Lui, et beaucoup d’autres, peuvent être reconnaissants à Bernard Pivot de les avoir laissés s’exprimer, en prenant le temps qu’il fallait pour le faire, et en recevant, quand c’était nécessaire, l’aide d’une perche bien tendue, ni trop complaisante ni trop visible. Du coup, les personnages sont devenus les moyens du succès de Bernard Pivot. Il en avait tant et tant à sa disposition, il ne s’est pas privé de puiser dans une telle réserve ! Bien sûr, cette pratique engendre quelques inévitables malentendus. Le téléspectateur oublie qu’il découvre une personne et croit souvent que son œuvre sera évidemment du même ordre, alors que les différences sont généralement sensibles. Combien d’exemplaires des livres de Claude Hagège, savant linguiste qui fit un jour un tabac face à Raymond Devos, ont-ils été lus ? Bien moins, en tout cas, que ceux qui avaient été achetés par un public croyant trouver un mode d’emploi simple à une matière complexe…
Que Bernard Pivot soit devenu une personnalité incontournable du monde culturel, c’est évident. Il est beaucoup plus connu que la plupart des créateurs qu’il invite sur son plateau. Il le regrette d’ailleurs. Mais peut-on lui reprocher d’avoir du talent ? Et faudrait-il en venir à regretter qu’un homme de goût et talentueux ait du succès ? Non, bien sûr. Alors, bon anniversaire, Monsieur Pivot, et longue vie télévisuelle !

Sur le livre et la Foire du livre (de Bruxelles)

Une Foire du livre, est-ce important ?
Toutes les manifestations, qu’elles relèvent de la télévision, des prix littéraires, de la foire ou de la fête, sont importantes. Le livre est fragile, et ce qui permet de le mettre à la une de l’actualité doit être encouragé.
Depuis vingt ans, l’attitude des gens par rapport au livre a-t-elle changé ?
Ce qui n’a pas changé, c’est que le livre comme cadeau fait toujours autant plaisir. En revanche, le livre est moins présent dans l’actualité. On parle plus de la télévision, qui parle d’elle-même d’ailleurs, on parle peut-être plus de cinéma. Les rubriques consacrées au livre ont eu tendance à rétrécir dans la presse ou à la télévision.
N’y a-t-il pas, pour le grand public, un problème d’argent ?
Oui, c’est sûr. J’entends des jeunes, notamment, dire qu’ils liraient davantage si le livre était moins cher. C’est pourquoi d’ailleurs le livre de poche marche très bien au détriment de la nouveauté. En même temps, il ne faut pas être dupe de ce discours. Souvent, le prix du livre est un alibi. On ne veut pas faire l’effort. Mais on ne se privera pas d’un bon repas, même s’il est très cher.
À propos du prix du livre, précisément, vous receviez, vendredi soir, Jacques Toubon à « Bouillon de culture » et il n’a pas été question de la loi Lang qui oblige depuis 1981 à vendre les livres au prix fixé par l’éditeur. Cette loi reste-t-elle donc considérée comme une bonne chose ?
Oui, mais ce serait facile s’il n’y avait que des bons arguments d’un côté et que des mauvais de l’autre. On peut dire que, grâce au prix unique, les libraires ont pu subsister en France. Certains ont disparu mais, s’il n’y avait pas eu la loi Lang, le nombre de librairies fermées serait beaucoup plus grand aujourd’hui. En même temps, les partisans de la liberté du prix font remarquer que le livre serait moins cher s’il était possible de faire un rabais de 20 %. Et on en vendrait peut-être davantage. Contre cela, argument suprême : ce qui se vendrait moins cher, ce serait évidemment les best-sellers et les ouvrages qui ont un public d’avance, au détriment des livres confidentiels. Tous les arguments se retournent et renvoient les uns aux autres.
Estimez-vous que votre travail est un privilège ?
Le mot est exact, oui : c’est un vrai privilège que de pouvoir visiter une exposition l’après-midi, aller voir un film en projection privée à 18 heures, aller au théâtre à 20 h 30, regarder une émission de télévision, et terminer la journée en lisant un livre.
Avez-vous l’impression d’avoir réussi à faire partager ce privilège ?
On peut me faire certains reproches mais, en général, les gens s’accordent pour dire que j’ai pu faire partager le plaisir de la découverte des livres, aujourd’hui du théâtre et du cinéma, et que, si j’ai une qualité, c’est l’enthousiasme communicatif.
Si vous deviez recommencer, vous referiez la même chose ?
Oui, je pense que je recommencerais par une émission sur les livres. Mais trouverais-je aujourd’hui une chaîne qui accueillerait « Apostrophes » ?
Vous avez lancé, il y a quelques années déjà, et sur une idée belge, des championnats d’orthographe. Vous les abandonnez, vous organisez les « Dicos d’or », mais les Belges ne peuvent plus y participer !
Non seulement les Belges, mais les Suisses, les Canadiens… C’était l’arrêt total ou le repli sur l’Hexagone, pour des raisons purement économiques.
Pensez-vous nécessaire de continuer à défendre la langue française ?
Je n’emploierais pas le mot « défendre », je dirais qu’il faut continuer à illustrer la langue française, par des livres, par des bons films, des pièces de théâtre, par la création. Une langue se porte bien lorsqu’elle véhicule des œuvres d’art.

jeudi 14 novembre 2019

Goncourt, la marque qui déchire

Quel est en France le prix littéraire d’automne qui génère le plus grand nombre de ventes ? Le Goncourt. 367.100 exemplaires en moyenne de 2014 à 2018, selon les chiffres de l’Institut GFK. Et ensuite ? Le Goncourt, aussi, mais celui des Lycéens. 314.000 exemplaires. Joli doublé qui consacre une marque venue de loin et qui a su se renouveler pour rester au-devant de l’actualité : le premier Prix Goncourt a été attribué en 1903 à John-Antoine Nau et, depuis 1985, cette récompense unique a fait des petits.
À l’initiative de l’académie Goncourt elle-même, le Goncourt de la nouvelle a été créé en 1974, celui de la biographie en 1980 (à présent Goncourt de la biographie Edmonde Charles-Roux). Puis vinrent en 1985 celui de la poésie, ajoutant depuis en légitime hommage à l’auteur d’une monumentale Histoire de la poésie qui siégeait en son sein le nom de Robert Sabatier à son appellation, et en 1990 celui du premier roman. Ils n’étaient, à leurs débuts, que des Bourses Goncourt, ils ont franchi l’épreuve du temps et ont été revalorisés en autant de Prix Goncourt. Sans atteindre, et de loin, la notoriété de celui que vient de recevoir Jean-Paul Dubois. (Auquel, car je n’aurai peut-être plus l’occasion de le faire, j’applaudis encore une fois.)
Entre-temps, la Fnac, qui était en 1988 la plus importante enseigne à la fois culturelle et commerciale de France, avait eu l’idée de génie de créer le Goncourt des Lycéens, « avec la bienveillance de l’académie Goncourt », dit la notice Wikipédia. Académie Goncourt qui, néanmoins, a dû se sentir suffisamment gênée un temps par l’aspect commercial du projet pour tenter de retrouver son indépendance et promouvoir elle-même, un temps, une Bourse Goncourt jeunesse. La puissance de feu de la Fnac et le succès croissant du Goncourt des Lycéens a eu raison de celle-ci, toute gêne est oubliée.
Rectificatif: il n'y avait dans la Bourse Goncourt jeunesse que du plaisir et aucune gêne vis-à-vis d'une enseigne marchande, comme me le signale un message d'un juré actuel. Je le cite: «créée à l’initiative de Michel Tournier, elle était remise à l’auteur d’un album jeunesse pour les petits, avec l’appui de la ville de Fonvieille, lieu de naissance d’Alphonse Daudet. Le jour où celle-ci s’est retirée, ça s’est arrêté, voilà tout.» Dont acte.
Sur base de la première sélection Goncourt annoncée en septembre, des comités locaux rassemblant près de 2.000 lycéens lisent et commentent, sélectionnent à leur tour (huit titres cette année) en vue du vote final qui a couronné cette année, vous le savez déjà, le roman de Karine Tuil, Les choses humaines, couronné hier par le Prix Interallié.
Les chiffres de ventes fournis pour le Goncourt des Lycéens mériteraient d’être analysés plus finement, en particulier pour les années concernées. Car le cumul de 2019 est loin d’être une première et l’effet du prix des jeunes lecteurs s’est additionné avec celui du Renaudot en 2014 et 2015 (David Foenkinos et Delphine de Vigan), du roman Fnac en 2016 (Gaël Faye) ainsi que du Prix littéraire du Monde en 2017 (Alice Zeniter).
L’académie Goncourt elle-même, sollicitée un peu partout, parraine depuis 1998 des Choix Goncourt dans différents pays. La Pologne avait ouvert en 1998 une série qui a, depuis, gagné d’autres territoires : l’Orient, la Serbie, l’Italie, la Roumanie, la Tunisie, la Belgique, la Suisse, la Slovénie, l’Espagne, la Bulgarie, l’Algérie, la Chine, le Brésil, le Royaume-Uni, l’Autriche, la Grèce, la République tchèque, le Maroc et la Géorgie. J’en oublie peut-être.
Ils essaiment, les académiciens Goncourt…

mardi 5 janvier 2016

Un homme et une femme, des nouveaux chez Goncourt

L'académie Goncourt avait la tâche ardue de choisir deux nouveaux membres, aujourd'hui. La chose n'est jamais simple, il y faut des miracles d'équilibre entre la personnalité des écrivains appelés et ceux qui sont déjà là, ces derniers cooptant les noms de celles et ceux qu'ils désirent voir siéger parmi eux. Pour décerner, certes, le prix littéraire le plus couru de l'année, mais pas seulement. Ils se voient chaque mois, ils attribuent d'autres prix (le premier roman, la poésie, la nouvelle, la biographie), ils doivent posséder un minimum d'affinités entre eux. Et le temps n'est plus où, c'était en réalité plus simple, le poids des grandes maisons d'édition entrait en compte pour une élection. C'était plus simple, certes, mais c'est moins moral.
Pour respecter les traditions anciennes, je vais quand même vous dire que Virginie Despentes publie chez Grasset et Eric-Emmanuel Schmitt, chez Albin Michel. Mais, en fait on s'en fout.
Ce qui est plus important, c'est que Virginie Despentes, l'année dernière, a sorti l'an dernier les deux premiers volumes de Vernon Subutex, sous les applaudissements quasi unanimes de la critique et des lecteurs. Et qu'Eric-Emmanuel Schmitt a dû publier, comme chaque année ou presque, deux ou trois nouveaux livres, monter et/ou écrire deux ou trois pièces de théâtre, et faire tout cela sous l'admiration inaltérable de ses nombreux lecteurs, bien que dans l'indifférence générale du côté de la critique...
Les deux profils sont donc très différents. Personnellement, je me demande un peu ce qu'Eric-Emmanuel Schmitt vient faire là-dedans. Mais, bon, il a peut-être, humainement, des qualités dont j'ignore tout. En revanche, je m'imaginais Virginie Despentes trop sauvage pour entrer dans un cercle aussi fermé.
Il semble bien que j'avais tort sur toute la ligne.
Tant mieux, probablement.
Voici en tout cas, pour chacun des deux nouveaux membres de l'académie Goncourt, un article sur le dernier livre que j'ai lu.

Virginie Despentes, Vernon Subutex 2
Dans le volume 2 de Vernon Subutex, Virginie Despentes balance très vite, en quelques pages d’ouverture, un index des personnages apparus dans le tome 1. Les renseignements succincts ne valent cependant pas la lecture du volet initial, où Vernon Subutex se trouvait au centre d’un réseau social physique : disquaire, il côtoyait de vraies personnes avec lesquelles il échangeait, par l’intermédiaire de la musique, beaucoup plus que le goût de celle-ci.
Paradoxalement, le centre de cette nébuleuse dont toutes les composantes ne se connaissent pas a disparu, en même temps que son métier s’évaporait quelque part dans le nuage, la plupart des disques s’étant dématérialisés. La dernière ligne du premier tome était un autoportrait poétique mais qui s’achevait sur une note prosaïque : « je suis un clodo sur un banc perché sur une butte, à Paris. »
Voici donc Vernon Subutex en SDF, coupé de son monde d’avant et se créant de nouveaux points de repère, de nouvelles relations. Il ne se lave pas et pue, il ne se ressemble plus. Il s’y fait, surpris lui-même d’avoir basculé dans des jours sans aucun des besoins qui lui semblaient auparavant aller de soi. Vernon est zen.
Il ignore donc le brouhaha qui entoure sa disparition. Car il faut parler de disparition bien qu’il soit toujours à Paris : il n’y a pas de point de contact entre ce qu’il vit et ce qu’il a vécu, celles et ceux qui appartiennent à son passé sont donc longtemps incapables de le retrouver, bien qu’ils en aient envie. Ils éprouvent un peu de culpabilité. Comment l’ont-ils si facilement, dans une unanimité non concertée, laissé tomber ? Certains sont cependant motivés par l’intérêt que suscite la confession enregistrée par Alexandre Bleach, des bandes supposées de grande valeur, dangereuses peut-être pour un producteur, et dont Vernon Subutex était le dépositaire.
Virginie Despentes installe une sorte d’intrigue dans son gros roman – qui se terminera par un troisième tome. Elle est cependant assez lâche et ne sert qu’à faire tenir ensemble les pans les plus intéressants de son entreprise : la confrontation entre des personnes qui ne devraient rien avoir à faire ensemble mais que rapproche, pour des raisons multiples, le désir de savoir ce qu’Alexandre Bleach a bien pu raconter dans l’enregistrement.
L’écrivaine réussit en tout cas à articuler plusieurs logiques autour de l’évanescent pivot qu’est son personnage principal. Mieux que dans le premier tome où elle semblait prendre plaisir à aligner trop systématiquement les points de vue des différents protagonistes, elle les mêle cette fois-ci dans une société dont les structures se sont défaites sans avoir été remplacées par d’autres.
Devenir SDF est un drame humain qui peut, Vernon Subutex en est l’exemple, devenir une mise à distance salutaire de bien des contraintes. Mais tout le monde n’est pas capable de la souplesse intellectuelle nécessaire à le comprendre. Et c’est une sorte de panique qui secoue le réseau social physique dont nous parlions au début. Comme un système solaire que le soleil aurait cessé d’éclairer et de chauffer, et dont les planètes seraient amenées à nouer entre elles des relations inédites. Pour le meilleur ou pour le pire, d’ailleurs.
Vernon Subutex 2 est un roman assez secoué, et qui secoue. Passé à la moulinette de la fiction, avec une ironie toujours renouvelée, le réel prend des couleurs étranges. Celles, peut-être, que nous refusons de voir de peur d’en être blessés. Virginie Despentes n’a aucune crainte de blesser ni d’être blessée. Attention les yeux !

Eric-Emmanuel Schmitt, Le sumo qui ne pouvait pas grossir
Jun a quinze ans, pas de famille, pas d’ami. Sur le trottoir de Tokyo où il est vendeur à la sauvette, un homme l’a pourtant remarqué, qui l’imagine plus épais et futur lutteur de sumo. Jun n’est pas intéressé, d’ailleurs il est mince et semble devoir le rester. Un peu malgré lui, il est placé sur un chemin qui lui permettra de s’accepter. Un sujet à la Paulo Coelho qui fait craindre le pire, mais traité avec assez de finesse pour qu’on ne rejette pas la proposition de ce court roman.

mardi 5 mai 2015

Trois Goncourt et l'anniversaire de Bernard Pivot

Bernard Pivot fête aujourd'hui son quatre-vingtième anniversaire. Il était, tout à l'heure, en compagnie de ses pairs chez Drouant pour décerner, avec l'académie Goncourt, trois prix littéraires d'un coup, histoire que les nouvelles, le premier roman et la poésie ne passent pas inaperçus. Il fut un temps où il ne s'agissait que de bourses Goncourt, attribuées au fil de l'année dans l'un ou l'autre Festival du livre, selon les thèmes et les affinités. Rapatrier en un même lieu et le même jour une trilogie de ces récompenses ne fait pas que renforcer le parisianisme du monde de l'édition française. Cela permet aussi d'appâter les journalistes et de donner un plus grand éclat à des lauréats trop souvent relégués au deuxième rang en d'autres occasions.
Donc, c'était tout à l'heure, un peu après midi (donc avec un peu de retard sur l'horaire annoncé), et voici les noms des z-heureux-z-élus:
  • Goncourt du premier roman: Kamel Daoud. Meursault, contre-enquête (Actes Sud)
  • Goncourt de la nouvelle: Patrice Franceschi. Première personne du singulier (Points)
  • Goncourt de la poésie/Robert Sabatier: William Cliff
Le premier roman de Kamel Daoud avait beaucoup fait parler de lui au moment du "grand" Goncourt d'automne, il n'est pas vraiment surprenant qu'il n'ait pas été oublié aujourd'hui.
Quand on est algérien, comme l’est Kamel Daoud, comment lit-on L’étranger d’Albert Camus ? Avec le sentiment d’un manque flagrant : Meursault, le narrateur, a un nom, une mère, bref, une identité. Quand il devient un assassin, sur la plage, la victime est – et restera – un « Arabe », sans autre précision. Le déséquilibre est total. Encore fallait-il le percevoir et penser à rétablir une équivalence entre la victime et l’assassin.
C’est ce que fait Kamel Daoud dans Meursault, contre-enquête, un roman paru en 2013 aux éditions algériennes barzakh et réédité en mai 2014 chez Actes Sud afin de lui offrir la diffusion qu’il méritait. L’initiative était excellente : le livre vient de recevoir coup sur coup les Prix François Mauriac et des Cinq Continents de la Francophonie, sans oublier sa présence dans les premières sélections des Prix Goncourt et Renaudot.
La première phrase de L’étranger est celle-ci : « Aujourd’hui, maman est morte. » Celle de Meursault, contre-enquête « Aujourd’hui, M’ma est encore vivante. » Mais c’est d’après La chute, un autre roman d’Albert Camus, que se structure, dans un bar, un récit en forme de monologue qui se transforme en aveux.
Surtout, le narrateur fait mine de croire que l’auteur de L’étranger est Albert Meursault, c’est-à-dire l’assassin lui-même. Du roman qu’il a lu et relu après que Meriem, dont il était amoureux, lui en a donné un exemplaire, il fait ce résumé à l’attention de son interlocuteur (et à la nôtre) :
« Un Français tue un Arabe allongé sur une plage déserte. Il est quatorze heures, c’est l’été 1942. Cinq coups de feu suivis d’un procès. L’écrivain assassin est condamné à mort pour avoir mal enterré sa mère et avoir parlé d’elle avec une trop grande indifférence. Techniquement, le meurtre est dû au soleil ou à de l’oisiveté pure. Sur la demande d’un proxénète nommé Raymond et qui en veut à une pute, ton héros écrit une lettre de menace, l’histoire dégénère puis semble se résoudre par un meurtre. L’Arabe est tué parce que l’assassin croit qu’il veut venger la prostituée, ou peut-être parce qu’il ose insolemment faire la sieste. Cela te déstabilise, hein, que je résume ainsi ton livre ? C’est pourtant la vérité nue. Tout le reste n’est que fioritures, dues au génie de ton écrivain. Ensuite, personne ne s’inquiète de l’Arabe, de sa famille, de son peuple. A sa sortie de prison, l’assassin écrit un livre qui devient célèbre où il raconte comment il a tenu tête à son Dieu, à un prêtre et à l’absurde. »
Des faits, en revanche, il donne une version beaucoup plus personnelle. Non seulement la victime avait bien un nom, Moussa, mais en outre il était son frère. Il n’y a pas de sœur dans l’histoire vraie – censée être vraie – qu’il raconte. Et, vingt ans plus tard, en 1962, le futur bavard s’ôtera un poids de la conscience en tuant un Français. Retour à un certain équilibre, au moment de l’accession du pays à l’indépendance, ce qui fait accepter plus aisément un certain nombre d’actes violents…
Kamel Daoud propose au lecteur européen, ou nourri exclusivement de culture européenne, le miroir dans lequel il n’avait jamais vu L’étranger. Le retournement de perspective est salutaire et son premier roman frappe les esprits avec des moyens littéraires à la hauteur du projet. Ce journaliste né en 1970 à Mostaganem travaille au Quotidien d’Oran où il a été rédacteur en chef. Il avait précédemment publié des récits dont plusieurs avaient été rassemblés dans Le Minotaure 504, Prix Mohammed Dib du meilleur recueil de nouvelles en 2008. Il ne devrait pas en rester là.

Je n'ai pas lu le livre de Patrice Franceschi, Goncourt de la nouvelle, mais je note avec plaisir qu'il s'agit d'un inédit au format de poche - ce format qui n'a plus rien de dépréciateur même aux yeux des académiciens Goncourt.

Quant à William Cliff, il prend place parmi les récents lauréats belges du Goncourt de la poésie, rebaptisé Robert Sabatier depuis la mort de celui-ci (Guy Goffette en 2010, Jean-Claude Pirotte en 2012). William Cliff n'est pas seulement poète, bien qu'il le soit jusque dans sa chair et son sang, et c'est d'ailleurs bien un recueil de poèmes qu'il publie demain, heureuse coïncidence: Amour perdu. Sa bibliographie s'est ouverte en 1973 avec Homo sum, voici quelques points de répère plus récents.

Le passager (2003)
William Cliff est un voyageur paradoxal. Présent il y a peu à la Foire du livre de Bruxelles, il se montrait très impatient de rentrer à Gembloux : « J’ai besoin de la terre », disait-il de son ton si particulier, mi-sincère, mi-ironique.
Mais voyageur malgré tout, jusque dans sa poésie dont on vient de rééditer les deux premiers recueils – trente ans déjà pour le premier, Homo sum – parfaite introduction à une œuvre aussi marquée par une voix que l’homme lui-même.
Le passager, son nouvel ouvrage, qui porte curieusement la mention de « roman » sur la couverture (mais pas en page de titre… intéressant !), est un double récit de voyage en Allemagne. Le premier, de loin le plus long, donne son titre au livre et est un long parcours où les trains et les gares sont les points de repère d’un personnage qui se laisse transporter. Le second, plus anecdotique, relate une de ces rencontres collectives au cours desquelles les écrivains d’un pays peuvent se voir autrement que chez eux et lancer sur leurs congénères (car c’est d’une étrange race qu’il s’agit) les flèches qu’ils méritent évidemment. C’était à Berlin, et il y a de quoi faire sourire les initiés.
Le parcours du Passager est plus intéressant, même s’il est parfois gâté par certains tics d’observation et d’écriture.
Côté observation, l’œil acéré de Cliff repère tout ce qui lui semble laid, si bien qu’on se demande parfois à quoi bon voyager pour être confronté à tant de visions désagréables. Cela commence dès la gare de Bruxelles-Central, toute bête et laide qu’elle est, pour arriver quelques lignes plus loin dans les laideurs de la ville de Liège. Et ce n’est qu’un début.
Les phrases prêtent souvent des actions à des choses habituellement inanimées. Un exemple, parmi beaucoup d’autres possibles : « Sur un plan affiché au mur se voyaient la configuration de la ville et la direction à prendre pour gagner le port. »
Il serait pourtant réducteur de ne voir le nouveau « roman » de William Cliff que sous ces deux aspects. Car autre chose donne au récit un rythme soutenu dont on ne se déprend pas : le passage de lieu en lieu, de gare en gare, avec à peine le temps de visiter, de retourner dans un endroit qui semblait sympathique. Les villes sont traversées à toute allure, survolées d’un regard vif qui va à l’essentiel et ne s’attarde que dans des cas exceptionnels : ainsi, trois pages pour un office dominical à Stralsund à la fin duquel les fidèles tardent à quitter l’église en raison d’une forte averse. L’auteur y met la sensibilité de l’homme arrêté, pour un instant. Car, ensuite, c’est la gare, un autre train… Les itinéraires se font et se défont au gré des fantaisies et selon les contraintes des horaires.
Brême, Lübeck, Rostock, Stralsund, Sassnitz font un aller vers les croupes lacustres de la Baltique, ces confins de l’ex-Allemagne de l’Est, voyage si peu couru que le retour se fait plus vagabond sur des terrains plus connus.
Et si William Cliff était, plus qu’un voyageur, un vagabond ?

Autobiographie, suivi de Conrad Detrez (réédition 2009)
La poésie de William Cliff coule en flot continu. Joue une musique entêtante. Puise au concret des souvenirs, les plus triviaux comme les plus exaltés. Plaies et bosses marquent le corps et le cœur, au fil de découvertes qui permettent de répondre à la question : qui suis-je ? Un enfant en colère devenu un homme lucide. Le texte consacré à Conrad Detrez fait un superbe contrepoint à l’Autobiographie, dans un amical irrespect.

U.S.A. 1976 (2010)
Séduit par la beauté, l’élégance, la force des soldats et des marins américains qu’il voyait à Louvain et à Barcelone, William Cliff s’en fut, par-delà l’océan, aussi angoissé qu’excité, visiter « l’île rêvée de Manhattan » et quelques autres lieux exotiques où, lui avait-on dit, régnait le banditisme.
Une bonne trentaine d’années plus tard, son récit de voyage éclaté en chapitres brefs possède le double charme d’une découverte dont la richesse dépasse les mots, et d’une écriture inquiète, sans cesse en alerte, portée par le mouvement même qui l’a suscitée. Le temps n’a rien changé aux sensations exacerbées par l’impression d’être en situation d’infériorité. Parce que les Américains étaient chez eux et lui, non. Aussi parce que les Américains représentaient pour le jeune homme un idéal inaccessible auquel il ne pouvait qu’espérer se frotter. Il se frotta, certes, éprouvant à parts égales, ou presque, joie et déception. Et ne masquant, dans ces pages, ni l’une ni l’autre. Même l’ennui perce parfois au détour d’une ligne.
U.S.A. 1976 est marqué par de brefs éblouissements sur lesquels l’auteur ne s’appesantit jamais, préservant la spontanéité avec laquelle ils furent reçus. A moins que la spontanéité ne soit le résultat d’un talent de prosateur affirmé avec constance depuis une dizaine d’années – auparavant, William Cliff ne publiait que des poèmes. « Roman », dit encore une fois la couverture. Aurait-il tout imaginé ? Peu probable. Même s’il s’écarte de choses vues et de moments vécus, il a dû les utiliser d’abondance.
Après tout, laissons au futur biographe de Cliff le soin de faire le tri, s’il y a lieu. L’essentiel est dans un livre, vrai ou faux roman, qui transmet avec enthousiasme la puissante envie d’aller voir ailleurs pour vérifier si les rêves peuvent se concrétiser.

America, suivi de En Orient (réédition 2012)
William Cliff en poète voyageur, ou vagabond. Ses périples américains et orientaux sont le chant d’un « loup errant qui ne sait où trouver son trou ». Il se frotte à des populations que, souvent, il n’aime pas. Comme Baudelaire en Belgique, c’est la détestation de lui-même qu’il projette sur les autres. Les textes sont aigus comme des rochers sur lesquels on se coupe, poisseux comme la boue qui colle aux pieds et dont l’odeur envahit les narines. Avec, malgré tout, une beauté incongrue.

mardi 28 octobre 2014

La mort de Daniel Boulanger, écrivain polymorphe

C'est par Marie Dabadie, sans qui l'académie Goncourt serait une belle bande d'écrivains désorganisés, que j'apprends la mort, hier, de Daniel Boulanger, qui fut membre de cette honorable compagnie pendant 25 ans. Né en 1922, il a été un auteur prolifique, surtout connu pour ses nouvelles bien qu'il n'ait jamais négligé la poésie, le roman et le théâtre. Son visage et sa silhouette sont connus des cinéphiles, car il a fait quelques apparitions remarquées à l'écran, sous la direction de Godard, Truffaut, Chabrol ou Lelouch (entre autres). Son travail de dialoguiste et de scénariste a aussi marqué quelques films.
Son apparente facilité m'a toujours épaté. Mais je suis comme tout le monde, je n'ai pas lu l'intégralité de son oeuvre. Il était difficile à suivre, publiant en outre souvent ses livres par paires. Retour sur quatre moments où mes lectures ont convergé avec ses ouvrages, en commençant par une rencontre de 1993.


Daniel Boulanger est une des « têtes » de la littérature française d’aujourd’hui. Et pour cause ! Non content d’arborer un visage et un crâne reconnaissables entre tous, il les a traînés dans quelques films qui l’ont fixé dans les mémoires des spectateurs les plus distraits. Mais, ce qui passionne le plus cet académicien Goncourt, c’est l’écriture qu’il pratique sous toutes les formes adaptées à son imagination fertile : la nouvelle, dont il est un maître, le roman, le théâtre et la poésie. La publication simultanée d’un roman et d’un recueil de « retouches » valait bien un regard plus large sur son abondante production.
Savez-vous combien de livres vous avez publiés ?
Ça doit faire une quarantaine, non? Peut-être pas…
En tout cas, vous en êtes à deux chaque année, maintenant !
Oui, mais ce sont des choses tout à fait différentes. Il y a d’un côté des récits et de l’autre de très courts essais. Ce ne sont même pas des essais : des maximes, des images, une contraction de tout ça.
Pourquoi ne dites-vous pas : poésie ?
Parce que la poésie, pour moi, est une chose mesurée, dans un cadre bien précis. On fait un sonnet, un triolet, tout ce qu’on veut. Parfois, j’ai un ou deux vers, oui, un octosyllabe, un décasyllabe, ce sont des choses qui arrivent, et je les garde parce que ça sonne bien. Mais ce n’est pas mon but.
Certaines de vos retouches ressemblent à des haïkus. Est-ce volontaire ?
Non. Ce sont des raccourcis, dans lesquels je voudrais à la fois mêler la contemplation, la prière, la pensée, l’apophtegme, une morale, une maxime, tout ça sous un titre.
Et puis, vous rangez ces titres dans l’ordre alphabétique, tout simplement…
Oui. Dans ma bibliothèque, mes livres sont aussi rangés par ordre alphabétique. Je trouve cela tellement facile, tellement commode. Je fais quelque chose sur la mélancolie, je mets la lettre « M ». Voilà.
La poésie – appelons ça ainsi, malgré tout – occupe-t-elle une place quotidienne dans votre vie ?
C’est absolument régulier, mais avec des trous. J’y pense tout le temps, mais il y a des jours où ça ne va pas. En ce moment, par exemple, ça ne va pas fort. J’ai du papier sur ma table, la plume, et puis, non, je balance ça à la corbeille, ça ne vaut pas un clou.
Est-ce quelque chose que vous savez tout de suite ?
Oui. Et il y en a dont on sait tout de suite que ça aura lieu, que ça existera, même si on l’a raté, parce qu’il manque très peu de chose, alors je cherche et ça finit par venir. Mais si, au départ, je me sens mal à l’aise, si c’est quelconque, alors: corbeille! On passe à autre chose.
Avez-vous certaines heures pour faire ça ?
Je suis un type du matin, je l’ai toujours été. Mais, avec l’âge, ce n’est plus du tout cinq heures et demie, ce serait plutôt huit heures, maintenant.
Parce que c’était cinq heures et demie ?
Oui, depuis ma tendre jeunesse, parce qu’au séminaire – au petit séminaire, de la sixième à la première –, le réveil était à cinq heures et demie. C’est une très bonne habitude, que j’ai gardée.
Cette formation vous a-t-elle marqué positivement ou négativement ?
Je ne sais pas. Si c’est négatif, c’est que je ne le mérite pas. Quand une chose est négative dans votre vie, faites attention à ce que ce ne soit pas de votre faute ! Finalement, c’est positif, tout ça, même si je ne crois plus depuis longtemps, si je ne pratique plus depuis encore plus longtemps. Mais c’est positif. Je regrette même de ne pas avoir inculqué ça à mes enfants, le lever très tôt. Peut-être ai-je eu tort, je n’en sais rien. Mais ce n’est plus comme ça, maintenant, dans ma famille.
Nous parlions des retouches. Il s’agit d’un travail court, ce qui correspond bien à votre manière de faire puisque vous êtes nouvelliste. Écrivez-vous rapidement une nouvelle, ou bien est-ce qu’au contraire c’est long ?
Il me manque le temps pour faire court ! Mes manuscrits sont raturés, gribouillés. Il y a trois, quatre, cinq lignes tout à coup qui viennent bien. Mais, en gros, c’est très raturé.
Quand vous commencez une nouvelle, à quel moment la terminez-vous ?
Le plus tôt possible. Quand c’est commencé, j’aime bien finir. Il n’y a pas vraiment de loi mais, une nouvelle commencée, je la finis avant de passer à autre chose. Rien n’existe à côté. Quand j’écrivais un scénario ou des dialogues de film, je ne faisais non plus rien d’autre. Et les retouches – j’aimerais tellement imposer ce nom-là, ça fait un bel ensemble, maintenant ! –, ce n’est pas du tout quelque chose que je fais entre deux nouvelles ou un soir… Il m’est arrivé d’en écrire dans les trains, en revanche. Il m’arrive aussi de lire dans un train. Non, je fais une chose, et pas deux. Voilà.
À propos de scénarios et de dialogues, le cinéma vous a aussi beaucoup requis. Est-il toujours aussi présent dans votre travail ?
Il y a quinze ans que je n’ai plus fait de films, alors que j’ai travaillé sur plus de cent films. On m’en a proposé un, ce n’est pas vieux, il y a quarante-huit heures. Mais je ne sais pas, j’achève le livre. Je ne l’ai pas terminé dans la nuit, c’est un mauvais signe…
Pourquoi quinze ans sans films? 
Je n’ai pas été bien. Vous me direz : ça ne vous a pas empêché de faire des livres. Je voulais faire des livres, et je le veux toujours. J’en cherche un pour l’an prochain, j’ai deux ou trois idées, deux ou trois pistes. Et si je me décidais, disons après-demain, je ne ferais pas de film.
Les livres passent-ils donc toujours avant les films ?
Oui, toujours.
Quand même : auriez-vous écrit davantage de livres si vous n’aviez pas travaillé autant pour le cinéma ?
Je ne sais pas. C’est une gymnastique tellement différente et amusante, ça me distrait. En plus, elle vous fait vivre, enfin, moi, elle me fait vivre mieux. Je ne vivrais pas avec les livres.
Et si vous étiez devenu acteur à temps plein ?
Ça, ce sont des camarades qui m’ont demandé de venir jouer. J’aurais pu faire une carrière, mais j’ai passé mon temps à dire non.
Vous connaissez donc, et sous plusieurs angles, le monde de l’édition et celui du cinéma. Y a-t-il des points communs entre eux ?
Non. Pour la nouvelle, la retouche, le roman, je suis seul à ma table, responsable de tout. Tandis qu’un scénario, je l’écris évidemment seul, et puis on me dit : non, là, tu sais, il faudrait faire ceci… Ce n’est jamais un produit fini, même si j’ai eu la chance d’avoir des acteurs et des actrices qui ont dit parfaitement et scrupuleusement des dialogues que j’avais écrits.
Parlons donc du roman, puisque vous en êtes le maître d’œuvre. Dans Ursacq, le livre que vous venez de publier, le personnage principal, Monsieur Louis, vous ressemble au moins par un aspect : il aime soulever les toits des maisons et connaître les histoires des gens. Vous aussi, non ?
Tout à fait. C’est un homme qui a mon âge, exactement (j’ai 71 ans), et dont je raconte toute la vie, avec tout ce qui se passe: comment il a traversé la guerre, comment il vit, quels sont ses amours… Je l’envie assez : il n’a jamais quitté Ursacq, il n’en a jamais éprouvé le besoin. Mais il est à la fois moi et pas moi, parce que je ne lui ressemble en rien. La guerre, il la passe comme je la raconte, tranquillement. Moi pas. Pendant qu’il gardait les vaches et qu’il regardait passer Pierre Laval, moi j’étais en taule à dix-huit ans. Il n’est pas marié, il n’a pas d’enfants. Moi, je me suis marié, j’ai des enfants. Je n’ai jamais eu de maîtresse et je n’ai jamais été client d’un bordel. Finalement, il n’est pas client de bordel, c’est beaucoup mieux que ça : il a des rapports avec une fille publique mais qui est aussi la filleule de la maîtresse de la maison…
Monsieur Louis n’est pas marié, il n’a pas de femme. Mais il est quand même tenté par l’idée de vivre avec Divine, dont il se dit qu’il ne la verrait pas mourir, puisqu’elle est plus jeune que lui. La mort est-elle très présente dans son esprit ?
C’est la base même du livre. Mais c’est d’une cocasserie mélancolique : il voudrait que Divine, puisqu’elle s’appelle comme ça, devienne une œuvre. Alors il lui dit : tu n’as qu’à décrire toutes les passes avec tes clients. C’est plein de moquerie, j’espère que ça se voit. Toute l’astuce était de ne pas tomber dans les travers d’aujourd’hui : on ne lit plus que des choses plutôt sales, et personnellement ça me dégoûte. Ici, c’est suggéré tout à fait innocemment.
Vous avez donc cherché à éviter des scènes « osées » ?
Oui : choisir ce sujet-là et ne jamais en parler, c’était ça mon astuce. Monsieur Louis dit à Divine que ce qu’elle écrit est tellement fort – toutes les fantaisies abominables des hommes, toutes les perversions – qu’il faut aérer, mettre un bouquet là, décrire le bouquet, parce qu’elle aime les fleurs et que Monsieur Louis lui apporte des fleurs. Donc, il y aura des descriptions de bouquets qui feront des transitions entre les passes. Et puis, il dit : mets quelques prières aussi.
C’est le petit séminaire qui revient à la surface ?
Si vous voulez. Mais, bon, on a tous envie de faire une prière de temps en temps, même si on ne sait pas à qui. Le juron est une prière, une prière retournée…
Monsieur Louis avait-il décelé chez Divine, en plus de ce qu’elle avait à raconter, un véritable talent ?
Oui. J’ai souvent été frappé par une espèce de richesse de certains êtres non pas disgraciés mais auxquels on ne prête pas attention. Il suffit de les faire parler et vous vous apercevez que, tiens, celui-là, ou celle-là… Cela m’est arrivé plusieurs fois.
Vous aimez bien faire parler les gens ?
Oui, mais je n’ai aucun mérite. Je prends le train, j’ai un changement, j’ai trois quarts d’heure que je passe au buffet de la gare : s’il y a trois, quatre gars au bar, il y en a deux qui me racontent leur vie. Je ne sais pas pourquoi. Ça a toujours été comme ça. Et hop ! ça y est : des histoires ! Vous piquez, une incidente, là, et ça repart… Formidable !
Vous arrive-t-il d’utiliser ces histoires ?
Je les ai utilisées. Prenons un exemple, si vous voulez. Un jour, je sors dans ma rue, qui est une rue très étroite, de la largeur d’une voiture, la rue du Heaume, et je tombe sur une vieille, avec son cabas noir. Je lui dis : Ah ! c’est lourd, hein? Tout bêtement, c’est idiot. Et je me dis : qu’est-ce que ça sent ? Ça puait. C’était une partie des restes de ses chats qu’elle « dés-enterrait ». Elle m’a expliqué : son petit jardin, au pied des remparts, allait devenir je ne sais quoi, peu importe, elle s’était dit qu’ils n’auraient pas son pommier, ni ses chats. Elle avait huit, dix chats, qu’elle avait enterrés au pied de son pommier, et elle les désenterrait. J’ai su comme ça l’histoire de cette malheureuse, et j’en ai fait une nouvelle. Ça démarre comme ça. Il faut être un peu curieux, bien sûr…
On n’imaginerait pas ce genre d’histoire à Paris, ça ne peut arriver qu’en province, des choses comme ça…
Je vous arrête : j’ai été vingt-cinq ans à Paris, dans une maison, avec deux arbres. Dans ma rue, qui était le prolongement de la Villa d’Alésia, je connaissais toute la vie des gens des immeubles d’en face, et j’en ai tiré deux ou trois nouvelles formidables. Il y avait une femme que je voyais avec ses hauts talons, son manteau assez long avec une petite fourrure au bas, toujours très bien coiffée, un peu espagnole, un peu forte, avec son gros sac, ses grosses lèvres rouges, ses yeux faits… J’ai pensé un moment qu’elle était professeur de piano, mais je n’entendais pas de piano. Et puis, un jour, boulevard des Italiens, je la vois qui fait la retape ! C’était elle, elle allait travailler là-bas et puis elle rentrait chez elle, dans ma petite rue, avec son air de professeur de piano. Vous comprenez, j’ai fait une nouvelle de ça !
Au fond, vous vous intéressez aux gens !
Mais oui ! À quoi voudriez-vous que je m’intéresse ? Je préfère les gens aux chats, aux chiens…
C’est votre secret ?
Oui. Et puis, je me dis toujours : quelle tête est-ce que j’ai pour celui-là ? Pour qui me prend-il ? Qu’est-ce qu’il croit que je fais ? Et, quand j’ai fait quelque chose de pas bien, je me dis : mais qu’est-ce qu’on pense de toi ? Donc, je m’intéresse aux autres…


Mais où va-t-il chercher tout ça ? Daniel Boulanger a écrit un nombre incroyable de nouvelles qui sont autant d’histoires souvent fortes, avec des personnages et des événements propres à marquer les mémoires, et un savoir-faire qui est beaucoup plus qu’une technique : la marque d’un talent dont chacun s’accorde à reconnaître qu’il n’en est guère de cette qualité dans le paysage littéraire français aujourd’hui. Sa réserve de sujets paraît inépuisable et, quand un de ceux-ci se présente à lui avec une richesse de variations thématiques suffisante, il n’hésite pas à en tirer un vrai roman. Caporal supérieur est, après tout, son vingtième roman, ce qui nuance pour le moins son étiquette de nouvelliste. Disons qu’il est un formidable raconteur d’histoires, et qu’on ne se lasse pas de partir en sa compagnie dans l’exploration des petits et grands secrets sur lesquels se construit l’équilibre précaire d’une petite ville de province, comme c’est le cas ici.
Saint-Bastin, sur la côte picarde, n’a rien de très exceptionnel. Un peu plus d’habitants l’été, parce que s’ajoutent, à ceux qui vivent là toute l’année, un certain nombre de vacanciers. Mais, dans le récit qui nous occupe, leur place reste complètement en dehors. Ils sont à peine un élément du décor. En revanche, les habitants de Saint-Bastin forment une communauté dont la mémoire collective est riche en événements plus ou moins reluisants, plus ou moins avouables.
Léa Chambourd a d’étranges lectures. Pensez donc : des vies d’Héliogabale, de Néron, de personnages certes hauts en couleur mais que l’Histoire a marqués du sceau de l’infamie, malgré leur caractère flamboyant. Cette veuve de soixante ans n’a pas l’âge de ses artères. D’ailleurs, plusieurs de ses anciens amants continuent de lui faire une cour assidue dont son orgueil paraît s’accommoder assez bien. Il se dit même, mais c’est une rumeur, et que voulez-vous, dans les petites villes, les rumeurs… il se dit même que la petite Solange, cette paysanne encore mal dégrossie dont les seize ans égaient sa maison cossue, serait bien venue lui apporter un regain d’ardeur avec un genre d’amour plus purement féminin. Mais les mauvaises langues rapportent tant de choses. Et Daniel Boulanger, omniscient, de nous montrer la réalité, plus simple, plus simplement pure…
Pas de quoi s’inquiéter, donc. En revanche, ce qui est inquiétant, c’est la disparition d’un, puis de deux, puis de trois figures locales. La première fois, toutes les hypothèses étaient recevables. Une disparition, cela relève de la fugue aussi bien que du meurtre, et il n’y a guère de raison de privilégier une explication plutôt que l’autre tant que les faits n’auront pas apporté une certitude. Mais deux disparitions, trois… C’est assez pour ouvrir les secrets de Saint-Bastin à un inspecteur de police venu de l’extérieur.
Lamentin n’a pas de véritable méthode, sinon de prendre son temps. Laisser émerger des pans de vérité, comme des cadavres finissent par remonter à la surface. Il plonge dans cet univers opaque sans chercher à en comprendre immédiatement ce qui le structure. Au risque, d’ailleurs, de finir par s’en faire une image qui ne ressemble pas du tout à la réalité. Mais qu’importe, si une logique est respectée, chaque cadavre à sa place, d’un côté les victimes, de l’autre un coupable ?
Daniel Boulanger pratique le récit comme Lamentin mène son enquête : sans avoir l’air de s’y intéresser de trop près. Il a ses personnages, ceux-ci racontent des morceaux d’histoires, et puis on va voir ailleurs, comme dans une digression sans rapport direct avec ce qui précédait. Un amateur paresseux de puzzles placerait ainsi les pièces devant lui, sans trop se préoccuper de leur situation dans l’espace, sans avoir l’air de vouloir reconstituer le résultat auquel il est censé aboutir. Et, à la fin, toutes les pièces sorties, on aurait quand même devant soi l’image complète, par un coup de baguette magique qui s’apparente au génie.
En fait, chaque information est utile, bien sûr, comme chaque pièce du puzzle est nécessaire à son achèvement. Si elle ne nous fait pas directement avancer dans l’explication de ce qui se passe, elle nous introduit dans l’intimité d’un personnage, et c’est en étant plus proche de celui-ci que nous devinons, plutôt que nous comprenons, quelle doit être la vérité. Nous le devinons mieux, en tout cas, que l’inspecteur délégué sur les lieux pour éclaircir l’affaire. Il est vrai que notre guide est le meilleur qui puisse être : c’est lui qui a tout inventé !
Caporal supérieur est un régal, à déguster comme son auteur le fait avec un de ces cigares qu’il affectionne : bouffée après bouffée, en laissant à l’oxygène le temps, entre deux volutes, de raviver le goût.
En même temps, fidèle au genre le plus bref qui soit après l’aphorisme (et dont il doit être, sauf erreur, l’inventeur), Daniel Boulanger donne une nouvelle série de retouches : Sous-main. De petits traits qui éclairent un moment, une idée. Une autre promenade paresseuse à travers le réel transfiguré par l’écrivain. Dont la paresse ressemble décidément beaucoup à un véritable travail de fond !


Daniel Boulanger s’amuse. On le devine, humant le vent, scrutant les portes fermées, devinant à un regard le début d’une histoire – quand ce n’est pas un début et une fin, avec un milieu entre les deux… Et le voilà à sa table, travaillant à une retouche, une nouvelle, un roman ou une pièce de théâtre. Année après année, les livres s’accumulent – plus de soixante aujourd’hui – sans le lasser, puisqu’il trouve toujours de nouveaux fils sur lesquels tirer jusqu’à dévider parfois une pelote entière. Et le lecteur s’amuse avec lui de la manière dont la pelote se défait, surveille les mouvements de chat d’une écriture si souple qu’on croit sans cesse qu’elle va se briser – mais elle rebondit d’un autre côté, et l’esprit la suit avec gourmandise, attrapant des reflets de fausse réalité qui sont authentique fiction…
S’agissant de reflets, Le miroitier, un des deux livres qu’il a publiés au début de l’année, en offre jusqu’à l’éblouissement.
C’est une petite commune qui ne se pousse pas du col : Aussoy-sur-Orbe. Le jour où il en sera question dans une émission radiophonique intellectualisante, Au niveau du suivi, pour en faire un modèle franco-français, les touristes commenceront bien à y débarquer. Mais la marée montante refluera très vite devant l’absence d’intérêt présenté par les lieux comme par les habitants. Jules-Ambroise Niqué, animateur de cette émission, aurait mieux fait, avant de tresser des louanges qu’il devra ensuite ravaler, d’écouter ce qui s’était dit dans un programme certes plus populaire, un jeu radiophonique au cours duquel un couple s’était furieusement moqué de la manière dont la petite ville cultivait sa platitude, avec néanmoins une certaine suffisance, et peut-être même ce qui se fait de mieux en narcissisme.
Du moins le couple déçu (c’est peu dire) par son passage à Aussoy-sur-Orbe a-t-il percé un des secrets les mieux gardés de cette étrange communauté : « Les grigris de cette peuplade sont des morceaux de verre, et nous ne nous avançons pas en précisant qu’elle a un gourou dans la personne d’un miroitier. »
Médard n’est peut-être pas un gourou, mais il a, par l’intermédiaire de son commerce de miroirs mené à sa manière très personnelle, la mainmise sur la plus grande partie de la population. Pas question pour lui de vendre n’importe quoi à n’importe qui. Ses miroirs sont presque des êtres vivants, et les reflets qu’il y voit ont en tout cas le pouvoir de révéler davantage que la réalité elle-même. Pouvoir mystérieux, inquiétant, dont il tâche de faire le meilleur usage possible sans trop intervenir dans les événements qui doivent survenir. Sans toucher non plus aux liens illégitimes qui se sont noués entre des habitants dont aucun ne mériterait d’être dit cocu tant la situation paraît normale aux yeux de tous, et est en tout cas acceptée comme telle. Seul le miroitier lui-même, le jour où il décèle une lueur nouvelle chez sa danseuse de femme, se met à trembler inconsidérément… Grazyna, qui s’est échappée d’une troupe polonaise en tournée et s’est réfugiée dans les bras de Médard, possède pourtant bien des talents, et pas seulement celui de donner ses cours de danse – devant des miroirs, cela va de soi – au risque de détourner la jeunesse de l’église.
Cela, et tout le reste dont il est impossible de rapporter la complexité rendue simple par le génie du romancier, n’est sans doute qu’une rêverie. Mais nous y participons avec ferveur, jouant le jeu que Daniel Boulanger nous propose sans nous l’imposer, jusqu’à miner le terrain des références : le chevalier d’Aiguisy, narrateur du roman, est aussi l’auteur supposé du texte placé en épigraphe de Taciturnes, son dernier volume de « retouches » – dans lequel on trouve pas moins de trois retouches au miroir, dont celle-ci :
« Le jour rêve sur toi
Lac où vit l’ombre des signes »


Il faut saluer comme il se doit le talent du rédacteur qui a mis la dernière main à la quatrième page de couverture du dernier roman de Daniel Boulanger : de ces deux cent cinquante et quelques pages de pétillement ininterrompu, il est parvenu à tirer la substance d’un résumé qui a l’air de raconter une histoire. Ne nous faites pas dire ce que nous n’avons pas écrit : une histoire, il y en a bien une, que l’on peut suivre à peu près comme elle est réduite en quelques lignes dans le prière d’insérer. Sauf qu’il est permis de vagabonder dans ses marges et qu’elle n’est sans doute pas ce qui retient l’attention. À tel point que l’envie vient de commencer par la fin ou presque, un bout de dialogue dans la dernière page :
« — […] Le monde est petit, monsieur…
— … et tourne sur lui-même. C’est le titre et la forme de mon étude, dit le violoniste en ôtant d’un coup de dent le crin qui pendait à son archet. »
On ne fait pas pour autant, dans Les mouches et l’âne, un tour pour rien. Daniel Boulanger, dont l’imagination déverse à flot continu, depuis un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, nouvelles, romans, poèmes (dits : retouches), pièces de théâtre, et encore passe-t-on sur son travail pour le cinéma (quand il ne fait pas l’acteur), Daniel Boulanger donc, reprenons notre souffle, peut tout se permettre. Y compris de commencer un roman par la représentation d’une pièce moins bonne que les siennes, mais où un beau jeune homme frappe un esprit féminin.
« On ne sait pas
toujours qui parle,
mais on parle »
Ce n’est qu’un début. S’il y a un âne, ce serait le président de la République et, autour de lui, les mouches vont et viennent, affairées semble-t-il à montrer qu’elles vivent plutôt qu’à toute autre activité. Pour prouver leur existence, elles s’agitent, discutent, se disputent, philosophent ou croient le faire comme au zinc du bistrot, voire préparent un attentat qui leur donnerait peut-être le statut d’âne, celui qui est au centre, c’est-à-dire nulle part…
Une succession de brefs tableaux souvent dialogués produit l’effet d’accumulation recherché. On ne sait pas toujours qui parle, mais on parle, à la manière du perroquet Fakir, « personnage » dont on évoque ici la mémoire tout en déplorant la pauvreté de son répertoire. Il n’a répété qu’une phrase au long de sa vie : « Je n’ai rien contre, je n’ai rien contre. » Pour utiliser davantage de mots, il est des humains dont le discours, tel qu’il est imaginé par Daniel Boulanger, sonne bien plus creux.
On va donc, dans ce roman qui masque sa structure sous l’abondance des digressions, en écoutant les uns et les autres, futiles qui se donnent de l’importance, et toute la condition humaine, à la fin de ce tour qui, en effet, n’était pas pour rien, s’en trouve mise à nu, impitoyablement.
Plus nus encore sont les poèmes de Daniel Boulanger dont, sauf erreur, Le tremble et l’acacia est le vingtième volume. Le premier, qui reçut en 1970 le prix Max-Jacob, s’intitulait Retouches. Le mot est resté pour désigner des textes brefs, rangés par ordre alphabétique des sujets et qui redessinent, de manière aussi minimaliste que précise, des choses, des moments, des sentiments que l’on croyait avoir vus, vécus, connus cent fois. Les voilà comme neufs sous l’œil du poète.
Deux lignes pour la « Retouche au souvenir » :
« Toujours en plus petit
Dans sa poupée russe »
Trois fois plus, ce qui reste bien peu, pour la « Retouche à la visite », la dernière dans l’ordre alphabétique et donc dans le recueil:
« Dans un dimanche vieux
Face à la porte ouverte
Sur le dallage sans dessin
La chaise vide attend le voyageur
Son chapeau à la main
Dont l’intérieur est aux initiales de Dieu »

Ainsi va Daniel Boulanger, de livre en livre, moins étonné sans doute par le monde qu’il aimerait le faire croire, et beaucoup plus lucide qu’il le montre.

jeudi 5 juin 2014

L'académie Goncourt nous ment

L'académie Goncourt a bien bossé, cette semaine. La réunion mensuelle, qui s'est tenue mardi, a débouché sur l'attribution du Goncourt de la biographie à Notre Chanel, de Jean Lebrun. C'est peut-être très bien, mais voici un livre qui n'appartient pas trop au territoire de mes lectures, et il y a donc toutes les chances pour que je ne puisse jamais vous en dire davantage. Ce qui ne vous empêche pas, bien entendu, de vous précipiter si, au contraire de moi, vous vous sentez attiré par le sujet.
Avant de partir en vacances (ou presque, cela demande quelques explications complémentaires que je vais me faire un plaisir de vous fournir dans un instant), les académiciens Goncourt ont aussi publié une liste de conseils de lecture pour l'été. Vous en ferez, là aussi, ce que vous voudrez. La biographie primée appartient à cette liste, ainsi que le Goncourt du premier roman. Et il y a là-dedans quelques titres qui appartiennent à mes envies actuelles. Mais l'envie ne suffit pas, il faut aussi trouver le temps. Voici les quinze titres conseillés:
  • Alain Absire, Mon sommeil sera paisible (Gallimard)
  • Nicolas Cavaillès, Vie de Monsieur Leguat (Le Sonneur)
  • Eric Fottorino, Chevrotine (Gallimard)
  • Sylvie Giono, La Provence gourmande de Jean Giono (Belin)
  • Roger Grenier, Instantanés II (Gallimard)
  • Maylis de Kerangal, A ce stade de la nuit (Guérin)
  • Hala Kodmani, La Syrie promise (Actes Sud)
  • Gilles Lapouge, L’Ane et l’abeille (Albin Michel)
  • Jean Lebrun, Notre Chanel (Bleu Autour)
  • Bernard Maris, L’homme dans la guerre: Maurice Genevoix face à Ernst Jünger (Grasset)
  • Catherine Millet, Une enfance de rêve (Flammarion)
  • Yves Ravey, La fille de mon meilleur ami (Minuit)
  • Philippe Routier, Noces de verre (Stock)
  • Emmanuel Ruben, La ligne des glaces (Rivages)
  • Frédéric Verger, Arden (Gallimard)


Pourquoi donc vous disais-que que l'Académie Goncourt nous ment?
D'abord parce que j'ai eu l'idée de donner ce titre à la note de blog que je suis en train d'écrire, mais avant d'en avoir pensé le premier mot. (Leçon de journalisme: le titre correspond généralement mieux à l'article quand il est écrit ensuite.) Je me disais que cela allait titiller la curiosité - pourquoi ne pas l'avouer?
Encore faut-il maintenant trouver le moyen de le justifier.
Donc, non plus pourquoi vous disais-je que, etc., mais pourquoi l'académie Goncourt nous ment-elle?
Parce que ses honorables membres ne vont pas suivre leurs propres conseils - forcément, ils conseillent des livres qu'ils ont déjà lus. Mais qu'ils vont, qu'ils sont déjà en train de renifler voire, pour les plus courageux, de lire les romans de la prochaine rentrée littéraire. Dans lesquels je ne vais pas tarder à me plonger aussi.
(D'accord, le raisonnement pour expliquer le titre de cette note est un peu tordu, mais je n'ai pas trouvé mieux. Si, j'aurais pu signaler qu'il y avait une erreur dans la liste, l'ouvrage de Catherine Millet étant, pour les Goncourt, publié chez Grasset alors qu'il est paru chez Flammarion, mais c'est une erreur de détail qui ne troublera pas votre libraire si vous lui demandez cet ouvrage.)