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lundi 25 juin 2018

Virginie Despentes, la trilogie complète au format de poche

Troisième et dernier volume de Vernon Subutex, vaste roman où Virginie Despentes explore notre société à travers quelques personnages qui en occupent les marges, à commencer par celui qui donne son nom à l’ensemble. L’ancien disquaire, passé par le statut peu enviable de SDF, est devenu une sorte de gourou sans autre autorité que son pouvoir de séduction. Des « convergences » s’organisent autour de lui, au cours desquelles les corps et les esprits sublimés par la musique atteignent une dimension spirituelle inconnue jusqu’alors. Les plus sceptiques sont les premiers étonnés de percevoir leur capacité à découvrir la transe pure, sur un chemin qui les coupe du monde, au moins pour un temps. En l’absence de tout réseau de communication, le camp se suffit à lui-même, grâce quand même aux capacités de quelques-uns à organiser les lieux.
Mais les perturbations guettent. La Hyène, dont la présence est indispensable au fonctionnement du camp, « sentait, elle aussi, un nuage sombre se former au-dessus de leur tête, un danger encore imprécis. » Le danger prend deux formes.
L’argent, d’abord, menace de pourrir les relations du groupe où la gratuité était la règle : un don important modifie la donne, et Vernon Subutex n’a rien de plus pressé que de s’enfuir pour échapper aux éventuelles responsabilités de la gestion de cette petite fortune.
Et puis, mais peut-être aurait-il fallu la mettre au premier rang, il y a la violence du terrorisme. Le premier volume de Vernon Subutex est paru le jour de l’attentat contre Charlie Hebdo (et donc aussi le jour où sortit Soumission, de Michel Houellebecq). Deux ans plus tard, les choses ne se sont pas vraiment arrangées et Virginie Despentes n’envisage pas que cela se calme,  en juger par les dernières pages.
De loin en loin, exprimées par différents personnages, se glissent des réflexions que l’on se gardera d’attribuer à l’auteure mais qui font leur nid dans l’esprit du lecteur. A propos de la forme des attentats, une phrase terrible renvoie l’Occident à ses propres tares : « L’esthétique du massacre, c’est Hollywood qui en a fixé les règles. » Ou bien, à propos des règles de sécurité imposées en divers lieux par crainte des attentats : « La sécurité est annexe, là-dedans. Tout le monde sait qu’on ne peut jamais la garantir. Ce qui compte c’est la discipline. »
Voilà qui nous prépare un bel avenir, et nous ne pourrons pas dire que nous n’avons pas été prévenus.

mardi 8 mars 2016

Virginie Despentes, tranches de société

Depuis Baise-moi, il y a un peu plus de vingt ans, Virginie Despentes cultive une noirceur contemporaine dans laquelle bat, parfois souterrainement, le pouls de notre société. Celle-ci n’est pas en très grande forme, la romancière le confirme dans Vernon Subutex, premier épisode d’une trilogie dont le dernier volume reste à paraître. Impossible, par conséquent, de l’aborder sans une grande prudence. Ainsi, par exemple, il serait hasardeux d’anticiper la place que prendra ou non, dans l’avenir, tel ou tel personnage rencontré ici. Ils sont nombreux, très typés pour la plupart – leurs attitudes et opinions sont rarement nuancées –, à entourer, de près ou de loin, le Vernon Subutex du titre qui, malgré son nom de médicament, n’est pas un substitut aux drogues tirées de l’opium.
Vernon est disquaire. Plus exactement, il l’a été quand ce métier était encore florissant et qu’une boutique comme Revolver, la sienne pendant plus de vingt ans, représentait pour les fous de musique un lieu de rencontres, d’écoutes inédites, de découvertes. Au temps où les disques n’étaient encore dématérialisés. Revolver a fermé, Vernon n’a pas retrouvé de travail, a perdu les indemnités qui lui permettaient de survivre, a été expulsé de son appartement, a été saisi, a trouvé quelques canapés, et plus si affinités, à squatter chez amis et connaissances, puis c’est la rue. De disquaire à SDF, la dégringolade est rude.
Pourtant, Vernon Subutex est assis, sans s’en douter vraiment, sur un trésor : quatre heures d’une auto-interview filmée qu’Alex Beach, chanteur à succès qui vient de mourir, lui a laissée. Il n’a jamais regardé les cassettes, persuadé que le délire habituel de l’artiste populaire devenu incapable d’écrire une chanson en occupe toute la durée. D’autres personnes, au contraire, pour des raisons très diverses, cherchent à mettre la main sur cet enregistrement. Et donc à retrouver Vernon qui a, forcément, disparu des radars après avoir lancé quelques appels au secours sur Facebook. Un réseau devenu un endroit peu recommandable : « Vernon traîne sur son réseau Facebook comme il errerait dans un cimetière, les derniers occupants des lieux sont des zombies furieux, qui vocifèrent comme s’ils étaient des cobayes enfermés dans leurs cellules, écorchés vifs et les plaies passées au gros sel. »
On attendra pour savoir ce que deviennent les cassettes et leur propriétaire aux multiples incarnations dans les deux dernières pages du livre, plus fortes que toutes celles qui les ont précédées. De quoi nourrir quelques regrets. Car, si le découpage en tranches, personnage après personnage, des différentes manières d’envisager le monde, offre quelques moments savoureux, il est aussi très mécanique : une facette, puis une autre, et une autre encore…

mardi 5 janvier 2016

Un homme et une femme, des nouveaux chez Goncourt

L'académie Goncourt avait la tâche ardue de choisir deux nouveaux membres, aujourd'hui. La chose n'est jamais simple, il y faut des miracles d'équilibre entre la personnalité des écrivains appelés et ceux qui sont déjà là, ces derniers cooptant les noms de celles et ceux qu'ils désirent voir siéger parmi eux. Pour décerner, certes, le prix littéraire le plus couru de l'année, mais pas seulement. Ils se voient chaque mois, ils attribuent d'autres prix (le premier roman, la poésie, la nouvelle, la biographie), ils doivent posséder un minimum d'affinités entre eux. Et le temps n'est plus où, c'était en réalité plus simple, le poids des grandes maisons d'édition entrait en compte pour une élection. C'était plus simple, certes, mais c'est moins moral.
Pour respecter les traditions anciennes, je vais quand même vous dire que Virginie Despentes publie chez Grasset et Eric-Emmanuel Schmitt, chez Albin Michel. Mais, en fait on s'en fout.
Ce qui est plus important, c'est que Virginie Despentes, l'année dernière, a sorti l'an dernier les deux premiers volumes de Vernon Subutex, sous les applaudissements quasi unanimes de la critique et des lecteurs. Et qu'Eric-Emmanuel Schmitt a dû publier, comme chaque année ou presque, deux ou trois nouveaux livres, monter et/ou écrire deux ou trois pièces de théâtre, et faire tout cela sous l'admiration inaltérable de ses nombreux lecteurs, bien que dans l'indifférence générale du côté de la critique...
Les deux profils sont donc très différents. Personnellement, je me demande un peu ce qu'Eric-Emmanuel Schmitt vient faire là-dedans. Mais, bon, il a peut-être, humainement, des qualités dont j'ignore tout. En revanche, je m'imaginais Virginie Despentes trop sauvage pour entrer dans un cercle aussi fermé.
Il semble bien que j'avais tort sur toute la ligne.
Tant mieux, probablement.
Voici en tout cas, pour chacun des deux nouveaux membres de l'académie Goncourt, un article sur le dernier livre que j'ai lu.

Virginie Despentes, Vernon Subutex 2
Dans le volume 2 de Vernon Subutex, Virginie Despentes balance très vite, en quelques pages d’ouverture, un index des personnages apparus dans le tome 1. Les renseignements succincts ne valent cependant pas la lecture du volet initial, où Vernon Subutex se trouvait au centre d’un réseau social physique : disquaire, il côtoyait de vraies personnes avec lesquelles il échangeait, par l’intermédiaire de la musique, beaucoup plus que le goût de celle-ci.
Paradoxalement, le centre de cette nébuleuse dont toutes les composantes ne se connaissent pas a disparu, en même temps que son métier s’évaporait quelque part dans le nuage, la plupart des disques s’étant dématérialisés. La dernière ligne du premier tome était un autoportrait poétique mais qui s’achevait sur une note prosaïque : « je suis un clodo sur un banc perché sur une butte, à Paris. »
Voici donc Vernon Subutex en SDF, coupé de son monde d’avant et se créant de nouveaux points de repère, de nouvelles relations. Il ne se lave pas et pue, il ne se ressemble plus. Il s’y fait, surpris lui-même d’avoir basculé dans des jours sans aucun des besoins qui lui semblaient auparavant aller de soi. Vernon est zen.
Il ignore donc le brouhaha qui entoure sa disparition. Car il faut parler de disparition bien qu’il soit toujours à Paris : il n’y a pas de point de contact entre ce qu’il vit et ce qu’il a vécu, celles et ceux qui appartiennent à son passé sont donc longtemps incapables de le retrouver, bien qu’ils en aient envie. Ils éprouvent un peu de culpabilité. Comment l’ont-ils si facilement, dans une unanimité non concertée, laissé tomber ? Certains sont cependant motivés par l’intérêt que suscite la confession enregistrée par Alexandre Bleach, des bandes supposées de grande valeur, dangereuses peut-être pour un producteur, et dont Vernon Subutex était le dépositaire.
Virginie Despentes installe une sorte d’intrigue dans son gros roman – qui se terminera par un troisième tome. Elle est cependant assez lâche et ne sert qu’à faire tenir ensemble les pans les plus intéressants de son entreprise : la confrontation entre des personnes qui ne devraient rien avoir à faire ensemble mais que rapproche, pour des raisons multiples, le désir de savoir ce qu’Alexandre Bleach a bien pu raconter dans l’enregistrement.
L’écrivaine réussit en tout cas à articuler plusieurs logiques autour de l’évanescent pivot qu’est son personnage principal. Mieux que dans le premier tome où elle semblait prendre plaisir à aligner trop systématiquement les points de vue des différents protagonistes, elle les mêle cette fois-ci dans une société dont les structures se sont défaites sans avoir été remplacées par d’autres.
Devenir SDF est un drame humain qui peut, Vernon Subutex en est l’exemple, devenir une mise à distance salutaire de bien des contraintes. Mais tout le monde n’est pas capable de la souplesse intellectuelle nécessaire à le comprendre. Et c’est une sorte de panique qui secoue le réseau social physique dont nous parlions au début. Comme un système solaire que le soleil aurait cessé d’éclairer et de chauffer, et dont les planètes seraient amenées à nouer entre elles des relations inédites. Pour le meilleur ou pour le pire, d’ailleurs.
Vernon Subutex 2 est un roman assez secoué, et qui secoue. Passé à la moulinette de la fiction, avec une ironie toujours renouvelée, le réel prend des couleurs étranges. Celles, peut-être, que nous refusons de voir de peur d’en être blessés. Virginie Despentes n’a aucune crainte de blesser ni d’être blessée. Attention les yeux !

Eric-Emmanuel Schmitt, Le sumo qui ne pouvait pas grossir
Jun a quinze ans, pas de famille, pas d’ami. Sur le trottoir de Tokyo où il est vendeur à la sauvette, un homme l’a pourtant remarqué, qui l’imagine plus épais et futur lutteur de sumo. Jun n’est pas intéressé, d’ailleurs il est mince et semble devoir le rester. Un peu malgré lui, il est placé sur un chemin qui lui permettra de s’accepter. Un sujet à la Paulo Coelho qui fait craindre le pire, mais traité avec assez de finesse pour qu’on ne rejette pas la proposition de ce court roman.

mercredi 31 décembre 2014

Le 31 décembre, nous sommes déjà en 2015

La distribution des nouveautés chez les libraires, c’est une logistique lourde et complexe destinée à mettre en place les « offices », c’est-à-dire l’ensemble des volumes publiés en même temps, le jour de leur parution. Le client fidèle à son libraire voit donc arriver, chaque mercredi et jeudi pour le gros de la troupe, les volumes fraîchement imprimés dans lesquels il attendait de se plonger. Quand les choses se passent normalement.
Car les jours fériés bouleversent parfois ce bel ordonnancement. Parmi eux, le premier de l’année tombe, la prochaine fois, et donc presque tout de suite, un jeudi. Impossible, en pratique, de fournir le 1er janvier votre enseigne préférée : elle sera probablement fermée. Donc, ce sera le lendemain ou, dans un accès de prudence, la semaine suivante. Sauf pour quelques cas, et non des moindres : des nouveautés de 2015 devraient être en librairie dès aujourd'hui. Gallimard, plusieurs éditeurs du groupe et d’autres distribués par ses équipes ont donc choisi de gagner un jour sur le calendrier plutôt que d’en perdre un.
De sorte que la traduction du roman avec lequel Eleanor Catton a reçu l’année dernière le Man Booker Prize, Les luminaires (Buchet-Chastel), devrait être disponible pour celles et ceux qui, solitaires au réveillon de Nouvel An, désirent l’occuper à la lecture. Avec 992 pages, il y a de quoi traverser une nuit blanche, et même plusieurs. Americanah, de Chimamanda Ngozi Adichie (Gallimard), arrivera en même temps. Et, du côté des écrivains français, Jérôme Garcin (Le voyant, Gallimard), Gilles Leroy (Le monde selon Billy Boy, Mercure de France) ou Jean Rolin (Les événements, P.O.L.), pour ne citer que les plus attendus, se présenteront eux aussi avant l’heure.
Ensuite, ce bref moment d’agitation passé, la vie du livre reprendra son cours normal. Avec, bien sûr, d’autres occasions de se précipiter sur, par exemple, dès le 7 janvier, Vernon Subutex, 1, de Virginie Despentes (Grasset), Soumission, de Michel Houellebecq (Flammarion, mais une copie du livre circule déjà sur Internet depuis deux ou trois jours), ou Danser les ombres, de Laurent Gaudé (Actes Sud). Et tous les autres. Le programme est copieux avec 549 ouvrages de fiction annoncés par Livres Hebdo jusqu’au 28 février. La rentrée d’hiver n’est pas frileuse.

P.-S. Je vous souhaite, quelle que soit la date où vous l'ouvrirez, une excellente année de lectures.

lundi 8 novembre 2010

Houellebecq, donc, et Virginie Despentes

Il n'y a pas eu de surprise. Et, comme moi qui l'annonçais avec quelques heures d'avance sur le résultat officiel, l'académie Goncourt a brûlé les étapes: 1'29" de délibération, un prix attribué au premier tour (comme l'an dernier, où Bernard Pivot faisait la gueule parce qu'il n'y avait pas eu de débat) dès 12h47 (au lieu de 13 heures, pour faire l'ouverture des journaux télévisés) à Michel Houellebecq.
Le prix Renaudot était moins prévisible. Et les jurés se sont presque écharpés. Il a fallu 11 tours de scrutin pour que Virginie Despentes et son Apocalypse bébé soit couronnée avec quatre voix, de justesse devant Dolce Vita 1959-1979, de Simonetta Greggio, trois voix - dommage, je viens de le lire, et c'est formidable -, et deux voix encore à ce qui semblait presque un gag, le roman autoédité d'Edouard Nabe, L'homme qui arrêta d'écrire.
Il y avait deux autres prix Renaudot.
Pour l'essai, Mohammed Aïssaoui est le lauréat avec L'affaire de l'esclave Furcy.
Et, pour le livre de poche, c'est Fabrice Humbert avec L'origine de la violence.
Tout cela fait un beau palmarès, n'était le cas de Michel Houellebecq dont je vous ai longuement entretenu tout à l'heure. (Et, si vous l'avez manqué, c'est ci-dessous.)

mardi 2 novembre 2010

Les prix, c'est l'inflation : trois Femina, deux Virilo

Trois Femina, deux Virilo, c'est le tarif du jour pour les prix littéraires. Et la saison se poursuit plutôt agréablement après le Grand Prix du roman de l'Académie française de la semaine dernière.

Certes, je n'ai pas lu La vie est brève et le désir sans fin, de Patrick Lapeyre, prix Femina du roman français (avec près d'une demi-heure de retard sur l'horaire annoncé, les débats ont dû être serrés). Mais tout ce que j'en ai entendu dire me donne à penser que j'aurai du plaisir à le découvrir le moment venu. Quand il sortira au format de poche, probablement.
Et je ne sais rien, malheureusement de l'Elisée Reclus de Jean-Didier Vincent qui lui vaut le prix Femina de l'essai.

Mais Purge, de Sofi Oksanen, qui avait déjà reçu le prix Fnac, et qui double la mise avec le prix Femina du roman étranger, est un livre formidable. Il y est question de l'Estonie, à l'Histoire complexe et liée à celle de l'URSS autant que de l'Allemagne (pour les années d'occupation pendant la seconde Guerre mondiale). Une jeune femme qui a vécu l'horreur de l'esclavage sexuel alors qu'elle croyait trouver la richesse découvre, dans la maison où a vécu sa famille, ce qu'il reste du souvenir de celle-ci, par Aliide, chargée des secrets du passé. L'atmosphère est aussi lourde que les gestes peuvent être légers, les époques se croisent - des années quarante aux années quatre-vingt-dix. Et la réussite est complète pour cette jeune auteure dont il s'agit du premier livre traduit en français.

Face aux dames du Femina, les moustachus du Virilo ont imposé leurs moustaches (postiches) autant que leurs choix depuis la création de leur prix. Double prix, en réalité.
Le prix Virilo proprement dit récompense le meilleur roman francophone de l'année et va à Emmanuel Dongala pour Photo de groupe au bord du fleuve - paradoxalement couronné pour, je cite le jury, "la description féministe d'une Afrique contemporaine démunie et violentée mais pleine d'espoir et d'humanité."
Et le prix Trop Virilo, qui récompense "la poussée de testostérone littéraire de l'année" va à... une femme, Virginie Despentes, pour Apocalypse bébé. Je cite encore le jury qui justifie ainsi son choix: "Jusqu'à sa fin explosive, le roman tend à prouver que le seul moyen pour devenir complètement femme, c'est d'emprunter les codes virils du mâle."
Je me garderai bien de faire mienne cette interprétation. Et je me contenterai de la satisfaction de voir couronnés deux excellents livres - que j'ai lus et appréciés.