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mercredi 13 novembre 2019

Prix du livre européen: Jonathan Coe et Laurent Gaudé

Le dernier ouvrage de Laurent Gaudé, Nous, l'Europe, banquet des peuples (Actes Sud), devait attirer l'attention des journalistes européens, réunis sous la présidence de Barbara Hendrickx, pour leur Prix du livre. Ce texte en vers (que je n'ai pas lu) reçoit le prix de l'essai.
Côté roman, celui de Jonathan Coe, Le cœur de l'Angleterre (Gallimard), en plein feuilleton du Brxit, avait également de solides arguments à faire valoir. Prix du roman, donc.
Jonathan Coe l’explique dans une note à la fin de son nouveau roman, Le cœur de l’Angleterre : il n’avait pas l’intention de continuer la série d’ouvrages dans lesquels il avait mis en scène les Trotter – le premier, traduit en 2002, portait pour titre original The Rotters’ Club (Bienvenue au club en français), le deuxième semblait boucler la boucle dans Le cercle fermé (2006). Mais une adaptation théâtrale du premier et un commentaire chaleureux sur le second ont remis en selle Benjamin Trotter et sa sœur Lois.
Les circonstances sont aussi celles d’un moment politique singulier : après la victoire de son parti aux élections parlementaires de 2015, David Cameron tient sa promesse d’organiser un référendum par lequel la population décidera de rester dans l’Union européenne ou de la quitter. On sait comment les choses se sont passées, on sait moins comment elles finiront et on ignore en général quels ont été les dessous de l’affaire. Peut-on faire confiance à un roman pour les révéler ? Peut-être pas. On peut en revanche faire confiance à Jonathan Coe pour en fournir une version comique.
Elle se présente lors d’une des rencontres qu’ont à intervalles irréguliers Doug, éditorialiste de gauche, forcément de gauche, et Nigel, d’abord sous-directeur adjoint de la communication dans le gouvernement de coalition en 2010 puis de plus en plus proche de Cameron. En 2016, la conversation où ils abordent la question du Brexit vire à l’absurde : « Je croyais que ça s’appelait le Brixit », dit Nigel en affirmant que, de « Dave » (Cameron) à tous les membres de l’équipe, ils utilisent ce mot. Bel exemple d’improvisation politique sur un terrain que le Premier ministre croit maîtriser alors qu’il n’en a qu’une vision très floue. Il n’envisage pas un instant que les électeurs puissent décider une sortie de l’Union européenne. Devant Doug, Nigel se livre à une « logique acrobatique » d’une confondante légèreté : « C’est un pari, oui, un pari colossal. L’avenir du pays décidé sur un coup de dés. Dave est prêt à prendre ce pari et c’est ce qui fait de lui un leader fort et résolu. »
Il y a bien d’autres aveuglements dans Le cœur de l’Angleterre, au plus haut niveau du pouvoir ainsi que, surtout, dans des sphères privées. Au sein des familles, y compris la famille Trotter, l’atmosphère est pesante et reflète l’état profond d’un pays où gronde une colère sourde. Sophie, la fille de Lois, voit ainsi grandir la faille idéologique qui la sépare de son mari Ian. Elle est mue par de généreux principes, il s’enferme dans la logique d’un protectionnisme teinté d’un racisme qui ne se cache plus guère. Au cours d’un repas, Sophie craque : « Est-ce que tu te rends compte que tu passes ta vie à m’accuser, moi comme le reste du monde, d’être trop politiquement correcte pour ton goût, ces temps-ci ? Ça tourne à l’obsession chez toi. En plus, je soupçonne que tu ne sais même pas ce que ça veut dire. »
Benjamin et Lois, les deux personnages principaux, semblent se tenir en retrait du débat permanent qui agite la société. Du début, en 2010, à l’enterrement de leur mère, à la fin, en 2018, ils ont surtout à résoudre leurs propres contradictions. Elles ne sont cependant pas extérieures au monde qui les entoure et auquel, qu’ils le déplorent ou s’en réjouissent selon les cas, ils appartiennent.
Le cœur de l’Angleterre est un roman d’une redoutable lucidité. La fiction prouve une fois de plus qu’elle a les moyens, quand elle est construite par un écrivain de talent, de nous éclairer sur le présent autant que sur ce que nous sommes. Omniprésent, l’humour en rend la lecture jubilatoire.

mercredi 31 décembre 2014

Le 31 décembre, nous sommes déjà en 2015

La distribution des nouveautés chez les libraires, c’est une logistique lourde et complexe destinée à mettre en place les « offices », c’est-à-dire l’ensemble des volumes publiés en même temps, le jour de leur parution. Le client fidèle à son libraire voit donc arriver, chaque mercredi et jeudi pour le gros de la troupe, les volumes fraîchement imprimés dans lesquels il attendait de se plonger. Quand les choses se passent normalement.
Car les jours fériés bouleversent parfois ce bel ordonnancement. Parmi eux, le premier de l’année tombe, la prochaine fois, et donc presque tout de suite, un jeudi. Impossible, en pratique, de fournir le 1er janvier votre enseigne préférée : elle sera probablement fermée. Donc, ce sera le lendemain ou, dans un accès de prudence, la semaine suivante. Sauf pour quelques cas, et non des moindres : des nouveautés de 2015 devraient être en librairie dès aujourd'hui. Gallimard, plusieurs éditeurs du groupe et d’autres distribués par ses équipes ont donc choisi de gagner un jour sur le calendrier plutôt que d’en perdre un.
De sorte que la traduction du roman avec lequel Eleanor Catton a reçu l’année dernière le Man Booker Prize, Les luminaires (Buchet-Chastel), devrait être disponible pour celles et ceux qui, solitaires au réveillon de Nouvel An, désirent l’occuper à la lecture. Avec 992 pages, il y a de quoi traverser une nuit blanche, et même plusieurs. Americanah, de Chimamanda Ngozi Adichie (Gallimard), arrivera en même temps. Et, du côté des écrivains français, Jérôme Garcin (Le voyant, Gallimard), Gilles Leroy (Le monde selon Billy Boy, Mercure de France) ou Jean Rolin (Les événements, P.O.L.), pour ne citer que les plus attendus, se présenteront eux aussi avant l’heure.
Ensuite, ce bref moment d’agitation passé, la vie du livre reprendra son cours normal. Avec, bien sûr, d’autres occasions de se précipiter sur, par exemple, dès le 7 janvier, Vernon Subutex, 1, de Virginie Despentes (Grasset), Soumission, de Michel Houellebecq (Flammarion, mais une copie du livre circule déjà sur Internet depuis deux ou trois jours), ou Danser les ombres, de Laurent Gaudé (Actes Sud). Et tous les autres. Le programme est copieux avec 549 ouvrages de fiction annoncés par Livres Hebdo jusqu’au 28 février. La rentrée d’hiver n’est pas frileuse.

P.-S. Je vous souhaite, quelle que soit la date où vous l'ouvrirez, une excellente année de lectures.

lundi 1 septembre 2014

Une autre porte des enfers pour Laurent Gaudé

Josephine Linc. Steelson, une négresse et revendiquée comme telle, têtue, quasi centenaire, qui n’a pas sa langue en poche. Keanu Bearns, harassé par son travail sur une plate-forme pétrolière, de retour sur la terre ferme avec de nouveaux projets. Rose Peckerbye, qui n’obtient aucune pension alimentaire en divorçant et dont les jours à venir s’annoncent difficiles, en compagnie de son fils Byron. Un prêtre exalté, et de plus en plus au fil des pages, qui visite des prisonniers. Les prisonniers eux-mêmes. Et toute une foule constituée par la population, pour l’essentiel sa part la plus démunie, qui n’a pas pu s’éloigner de La Nouvelle-Orléans à l’annonce du passage de Katrina, ouragan de sinistre mémoire.
Le casting est parfait. Le décor, d’enfer. Chacun des personnages principaux fait entendre sa voix, parfois solitaire, souvent mêlée à celle des autres. Et les figurants sont nombreux à ne pas passer inaperçus. Quant aux éléments déchaînés, ils nourrissent de leur colère la peur des habitants, ils griffent la ville comme le ferait un monstre et emportent tout sur leur passage, ils s’acharnent sur les rues devenues des rivières en crue.
Ouragan tient, par sa forme, et même davantage par son matériau, du premier roman de Laurent Gaudé. Dans Cris, l’auteur utilisait son expérience de dramaturge pour faire entendre la parole de combattants dans les tranchées – le livre avait été porté à la scène. Ici, la même technique est renforcée par l’art du romancier qui embrasse une scène d’un coup d’œil, perçoit un mouvement et le décrit en quelques mots, pousse ses personnages les uns vers les autres et leur fait vivre des histoires. Courtes et intenses, incandescentes comme lorsque le danger est omniprésent.
Les pages les plus denses sont celles où tous parlent – ou plutôt, pensent ce qu’ils vivent – en même temps. On est au cœur de la tragédie et avec le chœur qui la chante. On est saisi jusqu’aux tripes par une mélodie âpre d’où se détachent, sur fond de désespoir, des notes d’espérance.
Deux autres romanciers français avaient déjà choisi Katrina comme élément de fictions inscrites dans le réel : Stéphanie Janicot, avec L’œil du cyclone, et Gilles Leroy, avec Zola Jackson. Laurent Gaudé ne sert pas le même plat. Il traverse le cataclysme avec ses propres moyens. Qui sont, on le mesure ici plus encore que dans ses livres précédents, considérables. Jamais il n’a été autant en symbiose avec son sujet, jamais il n’a réussi à porter aussi violemment le choc en nous. On remarquera qu’il obtient ce résultat avec un livre assez bref, preuve qu’il n’est pas toujours nécessaire de noircir des centaines et des centaines de pages. Il suffit (facile à dire !) d’une écriture dans la note juste, même quand elle semble cacophonique, et d’une force intérieure qui ne s’explique pas. Mais se lit intensément.

vendredi 22 août 2014

La mort d’Alexandre et la fidélité de Dryptéis

Il y a une dizaine d'années, Laurent Gaudé recevait le prix Goncourt des Lycéens pour son deuxième roman, La mort du roi Tsongor (le Goncourt allait suivre, deux ans plus tard, pour Le soleil des Scorta). C’est d’un autre puissant qu’il est question dans Pour seul cortège : Alexandre le Grand, atteint d’un mal qui le prend au beau milieu d’un banquet et se meurt. Autour de lui, l’empire bruisse de complots pour le partage du pouvoir. Une femme, Dryptéis, devient la dernière fidèle d’un disparu qui lui parle encore et elle partage, à proximité d’un cadavre très présent, les événements dramatiques d’un cortège menacé par les ambitions des vivants.
C’est aussi il y a plus de dix ans, nous explique-t-il, que le romancier a rencontré Alexandre : « Ce livre-là est venu de deux choses. La première, c’est que j’avais croisé la route d’Alexandre, si je puis dire, en 2002, avec un petit texte de théâtre, un monologue qui s’appelle Le tigre bleu de l’Euphrate. Et, depuis, le personnage me trotte dans la tête avec le sentiment que je n’en avais pas tout à fait terminé avec lui. Quand j’ai commencé à me replonger dans mes dossiers Alexandre, le livre est vraiment né d’un fait que j’ignorais : cette attaque, qui a réellement eu lieu, du cortège funéraire par Ptolémée. Quand je suis tombé sur ce petit fait-là, tout d’un coup le livre a existé. Je me suis dit : il y a tout, là… »
Laurent Gaudé, happé par l’Histoire, n’a pourtant pas voulu écrire un de ces gros romans historiques qui font les beaux jours des amateurs du genre : « Assez vite, j’ai vu que le roman allait être bref, mais il n’a pas été pensé comme tel. Par contre, il était ramassé dans le dispositif narratif. C’est-à-dire que, en gros, c’est un livre à deux personnages, même si ce n’est pas tout à fait vrai, parce qu’il y en a d’autres. Mais c’est presque un livre à deux voix. Et cela, par contre, est venu très vite : ce sont ces deux-là qui m’intéressent et ce sera une espèce de chant à deux voix. Ca aurait pu faire quand même 500 pages, mais c’était déjà du côté de la réduction, quand même. »
Les voix sont une des constantes de l’œuvre d’un écrivain qui se consacre aussi au théâtre. Elles sont, ici, aussi essentielles – c’est-à-dire dans l’essence même du roman – que les images à partir desquelles travaille l’imaginaire : « Je le constate avec vous, j’ai besoin de visualiser une scène pour avoir l’impression de pouvoir l’écrire, j’ai besoin de la camper visuellement dans ma tête, et ce sont souvent des images qui naissent d’abord. De la même manière que j’ai une mémoire visuelle, je pense que j’ai une écriture, effectivement, qui fonctionne par séquences visuelles. Est-ce que cela vient du théâtre ou pas ? J’ai plus le sentiment que le théâtre est du côté de la voix, l’autre caractéristique, je crois, de mon écriture où il y a une part de visuel et un souci de la voix, de l’oralité. C’est certainement directement lié au théâtre, oui. L’enjeu était, même si ça paraît un peu bizarre de le dire, de faire entendre ce qui est pour moi la voix d’Alexandre. Sa voix, sa fièvre… être au plus près du souffle. Plus que le cadre, plus que l’Histoire, c’était le souffle de ces deux personnages-là qui m’intéressait. »
Les questions de pouvoir ne sont pas totalement absentes du roman. Ce sont d’ailleurs elles, en partie au moins, qui en déterminent le fil narratif. Mais Laurent Gaudé les a résolument placées en arrière-plan : « Bien sûr, il y a le cadre de dislocation de l’empire, d’héritage, de succession. Je ne néglige pas ce thème-là, il m’intéresse. Mais je suis tellement centré sur Alexandre et sur Dryptéis que, pour ces deux personnages-là, la question du pouvoir ne se pose pas. Ils sont en train de le perdre, ou bien ils ne l’ont jamais eu, ou ils l’ont perdu depuis longtemps. D’une certaine manière, je dirais que l’essentiel, c’est plutôt la fièvre de cet homme et puis le désir partagé qu’ils ont, chacun pour des raisons différentes, de disparaître, d’échapper à la grande Histoire. »
Quant au dialogue qui se poursuit, par-delà la mort, entre Alexandre et Dryptéis, il appartient à une liberté que l’auteur a déjà prise souvent : « J’adore faire ça. Dans La mort du roi Tsongor, dans La porte des Enfers, dans quasiment tous mes livres, à dire vrai… C’est quand même une des grandes questions de nos petites vies, le rapport à la mort. Pas forcément de manière philosophique, le néant et tout ça, mais peut-être d’abord le rapport à la mort à travers le deuil et la perte. C’est souvent d’abord par ce biais-là qu’on en fait l’expérience. Comment ce qu’on a perdu continue à nous accompagner, voilà un thème qui m’intéresse. C’est l’un des privilèges de la littérature, de s’affranchir des barrières que nous avons dans nos vies. Et j’aime bien, dans les livres, quand les personnages meurent mais parlent. Jouer avec la frontière entre le monde des vivants et le monde des morts. Au premier degré, ça paraît fantastique ou irréel, mais je crois qu’Alexandre est encore vivant, puisqu’il m’a suffisamment habité pour que j’aie envie d’écrire ce livre, puisqu’il passionne des tas de gens autour du monde. Quelque chose de lui vit encore. »

mardi 25 septembre 2012

Les entretiens de la rentrée : Laurent Gaudé

Tout nouveau roman de Laurent Gaudé, lauréat avec des livres précédents du prix Goncourt des Lycéens et du Goncourt, est attendu par ses lecteurs. Pour seul cortège, le septième, n'a pas fait exception à cette règle - une des plus agréables qui soient pour un écrivain. Alexandre le Grand est en train de mourir, il meurt, et seule Dryptéis, revenue près de lui, échappe aux luttes pour le pouvoir qui déchirent les autres proches... Je me suis entretenu avec Laurent Gaudé par téléphone, et une partie de cet entretien a été utilisée dans un article du Soir.
Pourquoi vous êtes-vous tourné vers Alexandre le Grand ?
Ce livre-là est venu de deux choses. La première, c’est que j’avais croisé la route d’Alexandre, si je puis dire, en 2002, avec un petit texte de théâtre, un monologue qui s’appelle Le tigre bleu de l’Euphrate. Et, depuis, le personnage me trotte dans la tête avec le sentiment que je n’en avais pas tout à fait terminé avec lui. Quand j’ai commencé à me replonger dans mes dossiers Alexandre, le livre est vraiment né d’un fait que j’ignorais : cette attaque, qui a réellement eu lieu, du cortège funéraire par Ptolémée. Quand je suis tombé sur ce petit fait-là, tout d’un coup le livre a existé. Je me suis dit : il y a tout, là…
Dans votre esprit, le roman parle-t-il du pouvoir ou de ce que représente symboliquement le pouvoir ?
Oui, bien sûr, c’est sur le pouvoir, parce qu’il y a le cadre de dislocation de l’empire, d’héritage, de succession. Je ne néglige pas ce thème-là, il m’intéresse. Mais je suis tellement centré sur Alexandre et sur Dryptéis que, pour ces deux personnages-là, la question du pouvoir ne se pose pas. Ils sont en train de le perdre, ou bien ils ne l’ont jamais eu, ou ils l’ont perdu depuis longtemps. D’une certaine manière, je dirais que c’est plutôt la fièvre de cet homme et puis le désir partagé qu’ils ont, chacun pour des raisons différentes, de disparaître, d’échapper à la grande Histoire.
Alexandre continue à parler par-delà la mort. Pourquoi ce choix ?
J’adore faire ça. C’est un des privilèges de la littérature, de s’affranchir des barrières que nous avons dans nos vies. Et j’aime bien, dans les livres, quand les personnages meurent mais parlent. Jouer avec la frontière entre le monde des vivants et le monde des morts est quelque chose qui m’intéresse. Au premier degré, ça paraît fantastique ou irréel, mais je crois profondément qu’Alexandre est encore vivant, puisqu’il m’a suffisamment habité pour que j’aie envie d’écrire ce livre, puisqu’il passionne des tas de gens autour du monde. Quelque chose de lui vit encore.
Cette relation avec les morts se retrouve dans plusieurs de vos livres…
Oui, dans La mort du roi Tsongor, dans La porte des Enfers, dans quasiment tous, à dire vrai… C’est quand même une des grandes questions de nos petites vies, le rapport à la mort. Pas forcément de manière philosophique, le néant et tout ça, mais peut-être d’abord le rapport à la mort à travers le deuil et la perte. C’est souvent d’abord par ce biais-là qu’on en fait l’expérience. Comment ce qu’on a perdu à nous accompagner, c’est un thème qui m’intéresse.
C’est même le rapport avec les morts qu’avec la mort en général…
Oui, la présence des morts est quelque chose qui m’intéresse.
Dans Pour seul cortège, vous parcourez pas mal l’espace, la géographie. Il y a un empire comme décor. Vous aimez bouger dans les livres ?
Oui, j’adore ! Le cadre de Pour seul cortège, qui est réel et historique, la Mésopotamie, Babylone… rien qu’à prononcer ces mots, l’imaginaire se déclenche. Donc, d’une certaine manière, ça a beau être réel et historique, pour moi c’est complètement fantasmagorique. On est dans une Antiquité rêvée, d’une certaine manière. Pour moi, en tout cas. Les terrasses suspendues de Babylone, je décolle tout de suite ! C’est un grand plaisir d’écrire dans ce cadre-là, parce qu’il suscite beaucoup d’images et de désirs d’écriture.
Ce sont des lieux qu’on connaît sans les avoir vus. Les avez-vous vus ?
Non, malheureusement. Je ne suis pas allé au-delà de ce qui aujourd’hui s’appelle la Syrie, le Liban. Ça, je connais un tout petit peu, mais pas l’Iran, pas l’actuel Pakistan. Ce sont des routes qui me font rêver.
Votre roman est très visuel. On a l’impression de voir ce dont vous parlez, même quand il s’agit de personnages qu’on a fréquentés moins que vous. Est-ce dû à votre pratique du théâtre ?
Je ne sais pas. Je le constate avec vous, j’ai besoin de visualiser une scène pour avoir l’impression de pouvoir l’écrire, j’ai besoin de la camper visuellement dans ma tête, et ce sont souvent des images qui naissent d’abord. De la même manière que j’ai une mémoire visuelle, je pense que j’ai une écriture, effectivement, qui fonctionne par séquences visuelles. Est-ce que ça vient du théâtre ou pas ? J’ai plus le sentiment que le théâtre est du côté de la voix, l’autre chose, je crois, qu’il y a dans mon écriture où il y a aussi de visuel et un souci de la voix, de l’oralité. C’est certainement directement lié au théâtre, oui.
Ici, ce sont surtout des voix intérieures, qu’il est difficile de faire entendre sur scène…
Oui. En même temps, par exemple, typiquement sur Alexandre le Grand, je ne me suis jamais dit : tu vas faire un roman historique sur Alexandre le Grand pour donner à entendre comment ça a dû se passer à l’époque. Ce n’était pas ça, l’enjeu. C’était plutôt, même si ça paraît un peu bizarre de dire ça, faire entendre ce qui est pour moi la voix d’Alexandre. Sa voix, sa fièvre… être au plus près du souffle. Plus que le cadre, plus que l’histoire, c’était le souffle de ces deux personnages-là qui m’intéressait.
Si vous aviez penché du côté du roman historique, cela aurait donné au moins 500 pages…
Oui, tout à fait. Assez vite, j’ai vu qu’il allait être bref, mais il n’a pas été pensé comme tel. Par contre, il était ramassé dans le dispositif narratif. C’est-à-dire que, en gros, c’est un livre à deux personnages, même si ce n’est pas tout à fait vrai, parce qu’il y en a d’autres. Mais c’est presque un livre à deux voix. Et cela, par contre, c’est venu très vite : ce sont ces deux-là qui m’intéressent et ce sera une espèce de chant à deux voix. Ça aurait pu faire quand même 500 pages, mais c’était déjà du côté de la réduction, quand même.
Autre chose : vous refusez l’édition numérique de vos livres ?
Pour l’instant, oui.
Pourquoi ?
On est face à quelque chose qui n’a pas encore pris son visage définitif, probablement. Donc personne ne sait très bien encore quelle importance ça va prendre, et je trouve un peu prématuré pour l’instant d’y aller. Ce n’est pas du tout par refus de la modernité, mais je veux y aller à mon rythme.

mercredi 29 août 2012

Une autre porte des enfers pour Laurent Gaudé

Josephine Linc. Steelson, une négresse et revendiquée comme telle, têtue, quasi centenaire, qui n’a pas sa langue en poche. Keanu Bearns, harassé par son travail sur une plate-forme pétrolière, de retour sur la terre ferme avec de nouveaux projets. Rose Peckerbye, qui n’obtient aucune pension alimentaire en divorçant et dont les jours à venir s’annoncent difficiles, en compagnie de son fils Byron. Un prêtre exalté, et de plus en plus au fil des pages, qui visite des prisonniers. Les prisonniers eux-mêmes. Et toute une foule constituée par la population, pour l’essentiel sa part la plus démunie, qui n’a pas pu s’éloigner de La Nouvelle-Orléans à l’annonce du passage de Katrina, ouragan de sinistre mémoire.
Le casting est parfait. Le décor, d’enfer. Chacun des personnages principaux fait entendre sa voix, parfois solitaire, souvent mêlée à celle des autres. Et les figurants sont nombreux à ne pas passer inaperçus. Quant aux éléments déchaînés, ils nourrissent de leur colère la peur des habitants, ils griffent la ville comme le ferait un monstre et emportent tout sur leur passage, ils s’acharnent sur les rues devenues des rivières en crue.
Ouragan tient, par sa forme, et même davantage par son matériau, du premier roman de Laurent Gaudé. Dans Cris, l’auteur utilisait son expérience de dramaturge pour faire entendre la parole de combattants dans les tranchées – le livre avait été porté à la scène. Ici, la même technique est renforcée par l’art du romancier qui embrasse une scène d’un coup d’œil, perçoit un mouvement et le décrit en quelques mots, pousse ses personnages les uns vers les autres et leur fait vivre des histoires. Courtes et intenses, incandescentes comme lorsque le danger est omniprésent.
Les pages les plus denses sont celles où tous parlent – ou plutôt, pensent ce qu’ils vivent – en même temps. On est au cœur de la tragédie et avec le chœur qui la chante. On est saisi jusqu’aux tripes par une mélodie âpre d’où se détachent, sur fond de désespoir, des notes d’espérance.
Avant lui, deux romanciers français avaient déjà choisi Katrina comme élément de fictions inscrites dans le réel : Stéphanie Janicot, avec L’œil du cyclone (Albin Michel, 2009), et Gilles Leroy, avec Zola Jackson (Mercure de France, 2010). Laurent Gaudé ne sert pas le même plat. Il traverse le cataclysme avec ses propres moyens. Qui sont, on le mesure ici plus encore que dans ses livres précédents, considérables. Jamais il n’a été autant en symbiose avec son sujet, jamais il n’a réussi à porter aussi violemment le choc en nous. On remarquera qu’il obtient ce résultat avec un livre assez bref, preuve qu’il n’est pas toujours nécessaire de noircir des centaines et des centaines de pages. Il suffit (facile à dire !) d’une écriture dans la note juste, même quand elle semble cacophonique, et d’une force intérieure qui ne s’explique pas. Mais se lit intensément.
On verra s'il en est de même avec son nouveau roman, qui vient de paraître (Pour dernier cortège). Et comment se vivra Isaac, nom de l'ouragan qui, en ce moment même, doit être en train d'atteindre La Nouvelle-Orléans, sept ans après Katrina.