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jeudi 10 octobre 2019

Prix Nobel de littérature : Olga Tokarczuk et Peter Handke

Je ne reste pas longtemps ici, je vous glisse à toute vitesse deux débuts de livres récents des lauréats.

On commence par Olga Tokarczuk et Les Livres de Jakob, roman traduit du polonais par Maryla Laurent.
Le bout de papier avalé se coince dans la trachée à la hauteur du cœur, la salive l’imprègne, l’encre noire, spécialement conçue pour cette missive, se dissout lentement et les lettres perdent figure. Dans le corps humain, le mot se divise alors en substance et en essence. Tandis que la première disparaît, la seconde, privée de forme, se laisse capter par les cellules du corps parce que, étant essence, elle est toujours en recherche d’un support matériel, même si cela doit se faire au prix de nombreux malheurs.
En ce qui concerne Peter Handke, voici le premier paragraphe d'Essai sur le fou de champignons, traduit par Pierre Deshusses.
« Et de nouveau ça devient sérieux », me disais-je tout à l’heure malgré moi, avant de me mettre en chemin vers ma table où je suis assis maintenant avec l’intention d’apporter une certaine – ou incertaine – clarté à l’histoire de mon ami disparu, le fou de champignons. Et dans le même temps, je me disais malgré moi : « Ce n’est pas possible ! Tout ce sérieux au moment d’aborder et d’écrire une chose qui, quoi qu’il en soit, ne va pas changer la face du monde ; une histoire qui, en préambule (mot qui, pour une fois, est à sa place) à cet essai, m’a fait revenir à l’esprit le titre d’un film italien remontant à plusieurs dizaines d’années, avec Ugo Tognazzi dans le rôle-titre : La Tragédie d’un homme ridicule – pas le film lui-même, juste le titre. »

mercredi 24 juillet 2019

Double Nobel de littérature, les cotes de confiance des éditeurs

Les plus attentifs s'en souviennent peut-être, il n'y a pas eu de Nobel de littérature l'an dernier, histoire d'apaiser les esprits pollués par une affaire de prédation sexuelle doublée de forts soupçons de fuites sur quelques lauréats les années précédentes - il suffisait de voir comment certaines cotes s'était mises à grimper chez les parieurs quelques heures avant la proclamation pour se douter qu'il y avait quelque chose de pourri au royaume de Suède.
Donc, en 2019, le jeudi 3 ou la semaine suivante, le 10, deux noms (au moins, car il a parfois existé des situations de partage du Nobel de littérature, même si c'est moins fréquent que dans les domaines scientifiques) seront annoncés.
Dans le monde entier, les éditeurs sont évidemment attentifs à l'événement et tentent souvent de l'anticiper. Car, s'il est presque impossible de prédire les noms des lauréats ou lauréates, il en est qui, souvent cités depuis des années, sur lesquels les projecteurs restent fixés en permanence. Et, puisque l'attribution d'un Nobel dope les ventes d'un livre qui vient de sortir (les ventes des livres précédents aussi, bien sûr, quoique dans une moindre mesure), on se presse en rangs serrés pour proposer, en septembre et début octobre, des ouvrages signés d'écrivains et écrivaines nobélisables. Les paris des éditeurs sont intéressants à observer. En voici quelques-uns.

Depuis le succès international de la série télévisée La servante écarlate, plus personne n'ignore le nom de Margaret Atwood. L'autrice canadienne est connue des lecteurs depuis un temps bien plus long - le roman était d'ailleurs paru en 1985 pour sa version originale et deux ans plus tard en français (traduit par Sylviane Rué chez Robert Laffont). Cette année, nous aurons droit à la suite de son roman le plus célèbre. Il sort le 10 septembre aux Etats-Unis (en Italie le même jour, en Espagne deux jours plus tard) et était programmé en français pour le 7 novembre chez Robert Laffont. Mais la date de mise en vente vient d'être avancée au 10 octobre, une belle marque de confiance plutôt que de la précipitation, envers une écrivaine qui ne déparerait pas le palmarès du Nobel où il n'y a d'ailleurs pas tant de femmes... On pourra donc lire dès ce moment Les Testaments. Et rattraper en même temps La servante écarlate si on ne l'avait pas lu, puisqu'il ressort en même temps avec une préface inédite dont l'éditeur a bien voulu donner un extrait:
J’ai commencé [La Servante écarlate] à Berlin Ouest, en 1984 – oui, George Orwell regardait par-dessus mon épaule –, sur une machine à écrire allemande que j’avais louée. Le Mur était tout autour de nous. De l’autre côté, il y avait Berlin Est, et aussi la Tchécoslovaquie et la Pologne, que j’ai visités tous les trois à l’époque. Je me souviens de ce que me disaient les gens, et de ce qu’ils ne me disaient pas. Je me souviens des pauses significatives. Je me souviens que j’étais moi-même obligée de faire attention à ce que je disais, de peur de mettre quelqu’un en danger par inadvertance. Tout cela s’est retrouvé dans mon livre.

Un nouveau roman de Salman Rushdie est annoncé le 3 septembre chez Random House, aux Etats-Unis. Quichotte est, ce n'est difficile à imaginer, inspiré du classique de Cervantès. Replacé, bien entendu, à notre époque, où je me demande bien quels seront les moulins à vent contre lesquels il aura à combattre avec sa triste figure. Sauf erreur, c'est le quatorzième roman d'un auteur qui a retrouvé toute sa place dans la galaxie littérature après que celle-ci avait été un peu occultée par une fatwa envahissante à la parution des Versets sataniques - et bien qu'il ne s'en soit jamais totalement débarrassé.
A ma connaissance (mais on ne me dit pas tout), il n'y a pas de traduction française annoncée pour tout de suite.

Le Hongrois Laszlo Krasznahorkai n'est pas très connu du grand public, c'est dommage. Lauréat de nombreux prix littéraires, il a publié des romans impressionnants comme Seiobo est descendue sur terre, le dernier traduit en français (par Joëlle Dufeuilly, chez Cambourakis) ou Guerre & Guerre. Les nouvelles de Sous le coup de la grâce (traduites par Marc Martin chez Vagabonde) sont au même niveau d'intelligente sinuosité. En français, Cambourakis publiera le 4 septembre, dans une traduction de Joëlle Dufeuilly, une longue nouvelle, Le dernier loup, en même temps que la collection de poche d'Actes Sud, Babel, rééditera Seiobo est descendue sur terre.
Et, puisqu'il n'y a pas que la langue française, il est bon de savoir qu'en septembre paraîtra chez New Directions la traduction en anglais de Baron Wenckheim's Homecoming.

On n'oubliera pas de remarquer combien les Editions Belfond continuent de croire aux chances de Haruki Murakami, souvent cité, candidat malheureux jusqu'à présent. Le 3 octobre paraîtra Profession romancier, un ouvrage publié au Japon en 2015.
Et on ajoutera celles et ceux auxquels je n'ai pas pensés mais que l'Académie suédoise n'aura peut-être pas oubliés...

jeudi 5 octobre 2017

Prix Nobel de littérature : Kazuo Ishiguro

J'ai beaucoup lu Kazuo Ishiguro - et souvent beaucoup aimé. Nos chemins se sont croisés trois fois - mais je n'ai plus de traces écrites de la première. Voici ce que mes archives ont conservé, précieuse mémoire pas si morte qu'on le dit parfois, à l'occasion d'un Prix Nobel de littérature qui, forcément, me réjouit. (Même si j'avais préparé autre chose.)

Le troisième roman de Kazuo Ishiguro commence par étonner, puis il laisse une impression de perfection. Cet écrivain anglais d’origine japonaise s’était, dans ses deux premiers livres, construit un Japon mythique. Et le voici occupé à décrire une Angleterre tout aussi mythique, par l’intermédiaire d’un majordome, Stevens, qui assume tous les clichés d’une civilisation où le service a été élevé au rang d’un art et d’un devoir. On s’attache à ce Stevens qui réfléchit à sa condition et à son passé pendant un petit voyage qu’il fait pour retrouver Miss Kenton, une gouvernante avec laquelle il a travaillé et qui est probablement sa seule faille : il ne se l’est jamais avoué, mais elle lui manque, et ils auraient pu partager ensemble autre chose que le sens de leur mission presque sacrée.
Kazuo Ishiguro raconte tout cela avec un naturel d’autant plus extraordinaire qu’il est évidemment une pose – mais elle est devenue une seconde nature chez Stevens, qui ne s’imagine de toute manière pas différent.
Stevens n’a presque jamais quitté Farlington Hall et il a même survécu à son patron, Lord Darlington, remplacé maintenant par un Américain, ce qui est évidemment très différent puisque ce Mr. Farraday n’a aucun sens des rapports qu’il devrait établir entre lui-même et son majordome. Sans avoir voyagé ni être sorti dans le monde, Stevens a le sentiment d’avoir eu beaucoup de chance : il a côtoyé, en effet, avant la Deuxième Guerre mondiale, de grands hommes politiques que Lord Darlington, poussé par on ne sait quel idéal pacifiste né de ses remords après la victoire de 1918, cherchait à rapprocher par-dessus la séparation entre l’Allemagne et la Grande-Bretagne. La naïveté de Stevens au sujet des agissements de son patron est totale. Il n’a d’ailleurs pas à y réfléchir, comme il le dira à Lord Darlington un jour où celui-ci, assailli de doutes, aura la faiblesse de demander conseil à Stevens.
Ce majordome pense avoir approché de la perfection le jour d’une grande réunion politique organisée par Lord Darlington. Ce jour-là, le service devait être plus irréprochable que de coutume afin de ne pas troubler la reconstruction du monde. Mais le père de Stevens, qui avait été son modèle avant de beaucoup décliner, au point qu’il avait fallu le réduire à un rôle subalterne, a eu la mauvaise idée de mourir. Il n’aurait pu choisir plus mal son moment. Stevens, en revanche, fut parfait, comme le montre cet invraisemblable dialogue qu’il eut avec Miss Kenton lorsqu’elle lui demanda, à propos de son père à l’agonie :
« Voulez-vous monter le voir ?
— Je suis très occupé pour le moment, Miss Kenton. Dans un petit moment, peut-être.
— Dans ce cas, Mr. Stevens, me permettrez-vous de lui fermer les yeux ?
— Je vous en serais très reconnaissant, Miss Kenton. »
Le choix du personnage, un majordome très ancré dans une certaine tradition britannique, a de quoi surprendre de la part d’un écrivain d’origine japonaise.
J’ai choisi ce majordome pour illustrer une tendance à essayer de dissimuler ses émotions, à ne pas montrer ce qu’on ressent. Il symbolise un peu, en le caricaturant à l’extrême, le dévouement dont on peut faire preuve à l’égard d’une carrière, à l’égard d’un engagement professionnel. Ce dévouement est tel qu’il entraîne ce majordome à nier complètement sa capacité à exprimer l’amour, la chaleur, la tendresse, les sentiments humains.
La seconde raison pour laquelle j’ai choisi ce personnage, c’est l’aspect de fable politique du livre. J’ai voulu montrer les rapports qui existent entre les petits personnages humains ordinaires que nous sommes et le pouvoir politique. Evidemment, ça se greffe un peu sur mon histoire personnelle. J’étais étudiant à la fin des années soixante et dans les années soixante-dix, à une époque à laquelle on sentait qu’on avait une certaine responsabilité par rapport au monde et qu’on était tenu d’essayer de changer les choses pour les améliorer.
En fait, il se peut très bien que, comme le majordome du livre, nous faisons tous notre petite tâche, chacun de notre côté, du mieux que nous pouvons, en pensant que nous contribuons à quelque chose de très grand parce que nous travaillons pour quelqu’un qui nous dépasse peut-être et que nous contribuons de cette manière à l’histoire. Mais en dernier recours, on ne sait pas vraiment ce que ça donne…
Etes-vous un écrivain très ambitieux ?
Ce n’est pas une question d’ambition. Je suis tout à fait au début de ma carrière, j’ai l’impression qu’il y a énormément de choses que je n’ai pas encore faites et que je dois faire. Je ne cherche pas à me comparer avec d’autres écrivains, donc dans ce sens-là je ne suis pas ambitieux. Mais je suis très ambitieux par rapport à moi-même, je me fixe personnellement des objectifs : explorer des choses que je n’ai pas encore faites. C’est peut-être une chance d’avoir récolté des prix littéraires si tôt, parce que maintenant j’en suis débarrassé. Je n’ai pas envie de continuer à écrire les mêmes livres toute ma vie sous prétexte que je le fais bien et qu’on me l’a dit. Mon admiration va plutôt à des gens, à des artistes qui justement changent tout le temps et ne s’obstinent pas à faire toujours les choses pour lesquelles on a dit qu’ils étaient bons. C’est pour ça que j’admire Miles Davis qui a eu le courage de changer, Dylan aussi, bien que maintenant ça se dégrade un peu, Picasso, etc.
Vous inscrivez-vous dans le renouveau de la littérature britannique dont Salman Rushdie est un exemple ?
On ne peut pas évoquer l’affaire Rushdie ici, c’est trop compliqué, mais il est une figure importante de la littérature contemporaine. Il n’écrit pas uniquement pour des lecteurs britanniques. C’est une tendance qu’on retrouve chez tous les écrivains de cette nouvelle génération. Par exemple, en voyageant comme je le fais maintenant, je me rends compte qu’il y a un tas de petits détails qui ont une signification pour des lecteurs d’autres pays. Et je pense que les écrivains de ma génération font de même. Ils ont une expérience de la vie aux Etats-Unis, ou dans les pays d’Asie, par exemple, et ils en tiennent compte dans leur écriture. Tout cela va dans le sens d’une ouverture beaucoup plus grande.

Kazuo Ishiguro a gardé son air d’étudiant attardé. Ni le temps ni le succès (celui des Vestiges du jour) ne paraissent avoir de prise sur lui. L’écrivain a, certes, un peu plus de quarante ans, il a gagné en maturité et peut-être aussi en lucidité sur son propre travail. Alors, qu’est-ce qui a changé ? La réponse est, bien sûr, dans L’inconsolé. Et peut-être un peu aussi dans ce que Ishiguro nous a expliqué il y a quelques jours, lors d’un bref passage à Paris à l’occasion de la sortie en français de son dernier roman.
Vos premiers romans étaient japonais, vous avez écrit un roman très britannique, et voici un roman très européen. Peut-on dire les choses ainsi ?
Peut-être. Mais, bien que cela se situe en Europe de l’Est, cela pourrait être n’importe où. Le livre n’est pas lié à un endroit spécifique. Dans mes livres précédents, j’avais fait beaucoup de recherches documentaires pour me renseigner sur les époques et les lieux, mais l’essentiel était dans la psychologie des personnages, malgré la plus grande précision du contexte que pour L’inconsolé. Je voulais, ici, créer un paysage imaginaire de manière à ce que le lecteur puisse croire que les choses arrivent chez lui.
Inévitablement, on pense quand même à une partie de l’Europe…
J’ai été obligé de choisir un endroit pour donner des noms aux rues. Cela aurait pu être des noms scandinaves, ou français, ou italiens. Finalement, c’étaient des noms allemands… J’étais déjà très loin dans l’écriture, et je n’avais pas encore décidé de situer le roman en Europe de l’Est. C’est arrivé très tard. J’avais besoin d’une liste de noms allemands, et je cherchais un annuaire de téléphone allemand. Mais, en fait, c’était difficile à trouver à Londres. En revanche, j’avais sous la main beaucoup de livres sur le football, et il y a toujours eu des équipes allemandes. Les noms des personnages secondaires de L’inconsolé viennent de là. J’aurais aussi bien pu prendre des noms dans des équipes belges, et donner des noms flamands aux personnages secondaires. C’est volontairement que je n’ai pas voulu entrer dans les problèmes politiques. J’ai donc évité de situer les choses dans un ex-pays communiste. Par ailleurs, je sens bien que les émotions de mes personnages ne correspondent pas à celles des Latins, ou des Français…
Au fur et à mesure que vous écriviez le livre, la ville a-t-elle pris dans votre esprit une réalité topographique ?
En fait, non. La ville change tellement dans le livre qu’il est impossible d’en dessiner un plan. Il était beaucoup plus important pour moi d’imaginer et de comprendre les lois qui géraient ce monde et cette ville. Je ne parle pas seulement des lois de l’espace, mais aussi des comportements humains. Evidemment, ces lois-là sont différentes de celles qui régissent le monde où nous vivons. Et je sentais qu’il fallait quand même des règles.
Ce monde possède donc sa propre logique ?
Oui, exactement. Si Monsieur Ryder, au milieu du livre, devenait un éléphant ou un oiseau, il n’y aurait pas de logique pour le lecteur. Ce serait aussi peu correct que si cela arrivait dans un roman réaliste. Souvent, je me posais des questions de ce genre-là en écrivant le livre. Je voulais sentir une logique interne, et que le roman ait un sens, comme un roman réaliste. Un roman où n’importe quoi peut arriver induit l’idée que la vie n’a pas de sens…
Quand Ryder arrive dans cette ville, le lecteur ignore qu’il la connaît déjà. De votre côté, le saviez-vous ?
Oui. Je savais tout de son passé, de son avenir, de ses angoisses. Mais, au lieu de me servir de flash-back, comme dans mes livres précédents où on découvrait la vie du héros à travers ses souvenirs, ici, les choses se découvrent de manière plus onirique. Ryder trouve des échos de son passé, de son enfance, dans les rencontres bizarres qu’il fait dans ce monde bizarre. Cela fonctionne un peu comme les rêves. Ce soir, je pourrais faire un rêve dans lequel il y aurait le portier de nuit de l’hôtel, parce que l’image de son visage est entrée récemment dans ma tête. Et il se peut qu’il joue le rôle de quelqu’un qui a beaucoup plus d’importance dans ma vie, simplement parce que son visage était disponible et que je m’en suis servi. L’idée, ici, c’est que vous découvrez la vie de Ryder à travers une méthode similaire.

Nocturnes (2010)
Le roman a beaucoup fait pour la notoriété de Kazuo Ishiguro, surtout quand il est passé par le cinéma. Les vestiges du jour, son troisième livre, avait été couronné par le Booker Prize avant qu’Anthony Hopkins incarne à l’écran le majordome du livre – le « butler ». On sait moins que son entrée publique en littérature s’est faite en 1981 par la publication de trois nouvelles dans un ouvrage collectif qui précédait d’un an son premier roman, Lumière pâle sur les collines. Ishiguro revient à la nouvelle avec Nocturnes, un premier recueil personnel très concerté de textes assez longs. C’est un régal.
Le sous-titre, Cinq nouvelles de musique au crépuscule, fournit des indications précises, presque cliniques, sur le livre. Celui-ci regroupe en effet cinq nouvelles qui parlent de musique et de crépuscule – mais parfois au sens figuré, comme dans la vie.
Dans « Crooner », un guitariste de rue polonais, qui travaille aux terrasses de Venise avec différents groupes, rencontre le chanteur américain Tony Gardner. Plus qu’une légende à ses yeux : le consolateur de sa mère qui l’écoutait pour oublier les contraintes du régime communiste. Non seulement ce héros lui parle, mais il lui demande de l’accompagner le soir pour la sérénade qu’il veut donner d’une gondole pour son épouse Lindy, sous la fenêtre de leur chambre. L’honneur est immense. Et la réalité, cruelle. Tony Gardner, qui veut relancer sa carrière, doit divorcer pour revenir sous les projecteurs au bras d’une femme plus jeune et plus jolie…
Ironiquement, l’avant-dernière nouvelle remet Lindy Gardner en scène, après le divorce. Elle est la voisine de chambre de Steve, saxophoniste doué mais au visage ingrat. Le producteur de celui-ci l’a convaincu de la nécessité d’une chirurgie esthétique après laquelle le succès ne devrait pas tarder. Lindy et Steve, le visage bandé, attendent la cicatrisation, font connaissance et tuent le temps. Soumis à la loi des apparences qui semble bien supérieure aux vertus du talent.
Comme ces deux textes, les trois autres mettent face à face, dans une relation conflictuelle, l’ambition artistique d’un musicien et les contraintes de l’existence. L’incompatibilité se vit dans la douleur, et parfois la douleur s’apaise provisoirement, quand une complicité s’établit entre deux personnages. Mais la fragilité est une constante des rapports humains décrits ici, vibrant d’un espoir qui ne se réalisera jamais vraiment.
Ishiguro nouvelliste ne décevra pas les lecteurs de ses romans. Il tient la note juste, chaque fois pendant une cinquantaine de pages. Il plonge au cœur des contradictions et, sans chercher à les résoudre, les éclaire d’une forte empathie pour ses personnages. Si bien que l’on sort de ce recueil à la fois bouleversé et apaisé. Une autre contradiction que l’on ne cherchera pas à comprendre.

Un secret rôde dans le roman d’Ishiguro. On en devine peu à peu la teneur. Ce qui fait de ses personnages des êtres d’exception appartenant à un… élevage particulier. Leur statut n’interdit pas les émotions. Mais ils ne savent pas très bien qui ils sont. Kath, devenue adulte, effectue un retour sur leur enfance. La lumière se fait sur des événements qui étaient restés incompréhensibles. L’écrivain d’origine japonaise avance à petits pas, comme avec incrédulité, vers la connaissance.

Commençons par là, même s’il nous en coûte : le nouveau roman de Kazuo Ishiguro est une déception. Une déception relative, certes, et malgré tout un bon livre. Mais l’auteur des Vestiges du jour et de quelques autres ouvrages très réussis avait habitué à mieux et Le géant enfoui, son premier roman depuis dix ans, était porteur d’un espoir immense – et démesuré.
Ishiguro est un caméléon : il a prouvé à suffisance sa capacité à évoquer des époques et des lieux différents. Le voici lancé dans une épopée post-arthurienne où la magie est un élément naturel de l’environnement et où ce qui nous semble fantastique est intégré au quotidien. Axl et Beatrice, le couple dont les aventures sont au cœur du récit, souffrent ainsi, comme les autres habitants de leur village, d’un effacement de la mémoire. Ils ne savent pas très bien pourquoi, mais une hypothèse prend consistance : depuis longtemps, Querig, une dragonne, hante la région. Elle est vieillissante, moins féroce et dangereuse qu’autrefois, « mais plus d’une force obscure émane de sa présence » et elle serait responsable de la brume de l’oubli…
En route vers le village où habite leur fils, Axl et Beatrice croisent Gauvain, neveu du roi Arthur. Il a été chargé d’éliminer Querig mais, bien qu’il s’en défende – et la manière dont il se défend est la part humoristique du roman –, il peine à mener son entreprise à bien. Lui aussi a vieilli, la trame de la légende est usée, si bien que l’on voit au travers. Et que, malheureusement, les ficelles semblent parfois bien grosses.
Est-ce pour essayer de faire croire à la distance des siècles que le romancier prête à ses personnages des dialogues ampoulés ? On s’amuse, un peu, du mari qui appelle sa femme « princesse » et de Beatrice qui appelle Axl, quand ce n’est pas par son prénom, « époux ». Mais on se lasse assez vite de préciosités qui contaminent aussi d’autres conversations.
Le géant enfoui est un livre qui semble construit de couches superposées mal ajustées, comme si elles ne cessaient de glisser les unes sur les autres et de réclamer leur autonomie. Le contexte des légendes arthuriennes, les paysages, les personnages, la société d’un temps dont nous ne savons pas grand-chose… Tout cela fait un roman attachant par bien des aspects, et irritant par d’autres.

vendredi 17 mars 2017

Derek Walcott, mort d'un Nobel

Je garde une forte impression de ma seule rencontre avec Derek Walcott, Prix Nobel de littérature en 1992. C'était à Saint-Malo, l'année suivante. Et il y avait bien peu de textes traduits en français de cet écrivain venu de Sainte-Lucie, dans les Caraïbes. Le premier d'entre eux, probablement, était paru l'année même du Nobel. Reparlons-en, de la manière dont je l'avais fait alors, pour célébrer l'homme qui vient de disparaître à 87 ans.

Le Royaume du fruit-étoile, traduit par Claire Malroux (1992)

Est-ce de l'incurie? Il est déjà arrivé, en tout cas, que l'édition française attende le prix Nobel de littérature pour traduire un écrivain. On peut tout dire à ce sujet: que l'Académie suédoise chargée de faire un choix prend un malin plaisir à débusquer des auteurs peu traduits; que certains genres littéraires bénéficient de moins de curiosité que d'autres; que personne ne peut tout savoir... Toujours est-il qu'il a fallu compter sur une petite maison d'édition, Circé, pour décider, avant le Nobel, de publier Derek Walcott en français. Que Le Royaume du fruit-étoile soit finalement paru seulement maintenant n'a qu'un rapport lointain avec le prix qui sera remis en décembre. Profitons donc de l'occasion pour rompre une lance en faveur des éditeurs dits «petits» - mais dont les catalogues sont d'une richesse à faire blêmir tout «grand» éditeur digne de ce nom -: ils sont souvent des découvreurs qui prennent des risques en publiant de nouveaux auteurs. Et puis, comme l'édition est un milieu sans davantage de morale que n'importe quel autre secteur économique, un auteur qui devient plus populaire est récupéré par une maison qui dispose de moyens importants. Ce n'est pas que les éditeurs importants ne font pas leur travail, mais il faut reconnaître aux petites structures, souples et dynamiques, une vivacité qui leur permet d'accueillir des signatures inédites en français.
C'était le cas de Derek Walcott, inconnu du public francophone jusqu'à ces derniers jours. Le Royaume du fruit-étoile, pour ne pas donner une idée de l'ensemble de l'oeuvre poétique de Derek Walcott, propose l'intégralité d'un recueil paru en anglais il y a treize ans. On peut discuter du meilleur choix, s'agissant d'un poète à faire découvrir: n'eût-il pas mieux valu proposer une anthologie accompagnée d'une notice présentant l'auteur? Mais c'est là un choix fondamental que personne ne peut remettre en cause. Disons, simplement, que l'anthologie manque encore tandis que nous avons, du moins, un recueil bâti comme Derek Walcott l'a voulu et non comme un anthologiste l'aurait équilibré.
Le Royaume du fruit-étoile n'est cependant pas un livre à sens unique: entre le texte qui donne son titre au recueil et qui plonge au plus profond de l'identité caribéenne, et certains autres poèmes ouverts plus largement sur le monde, l'ouvrage se déploie sur une palette très large qui donne d'ailleurs la dimension d'un poète méritant bien les honneurs.
Un matin la Caraïbe fut découpée / par sept premiers ministres qui achetèrent la mer en coupons - / un millier de milles aigue-marine garnis de dentelle, / un million de mètres de soie citron vert / un mille de violet, des lieues de satin céruléen - / ils la vendirent avec bénéfice aux consortiums.
Et l'on croit entendre le meilleur de Pablo Neruda, autre prix Nobel de littérature qui s'égara parfois dans l'engagement au mépris de la littérature tout en continuant à croire qu'il écrivait de la poésie. À lire ce recueil de Derek Walcott, on n'a pas le sentiment que le même danger le guette: il est trop habité par les odeurs et les bruits, par les personnes et par l'avenir pour être capable de se plier à une quelconque idéologie qui minerait sa poésie de l'intérieur.
Le plus impressionnant dans ce livre, c'est la manière dont Derek Walcott y embrasse, avec le même lyrisme retenu, proche des sensations les plus immédiates, des réalités aussi différentes que celles qu'il situe en Europe ou en Égypte, bien loin par conséquent de Sainte-Lucie, l'île dont il est originaire.
On raconte, à propos de son lieu de naissance, une belle histoire en Suède: la fête de sainte Lucie est l'occasion, là-bas, d'importantes manifestations publiques et il fallait bien que Sainte-Lucie, à condition de donner le jour à un véritable écrivain, reçoive un jour ce Nobel si convoité. L'histoire serait décevante si elle n'avait abouti au couronnement d'un tel tempérament de poète, immédiatement accessible par n'importe quel public, et capable d'embrasser dans le même mouvement des réalités très diverses sans pour autant les réduire à une seule vision. C'est peut-être cela qui impressionne le plus à la lecture: Derek Walcott semble avoir du monde une connaissance intime, quel que soit l'aspect sous lequel il l'aborde. À le lire, on reconnaît même ce qu'on ne connaissait pas. Voici un passeur: écoutons sa voix.

Une rencontre (1993)

Tout prix Nobel de littérature qu'il soit, Derek Walcott s'est montré, à Saint-Malo, un homme tranquille, parfois certes un peu fatigué de toutes les questions, désireux de prendre un peu de repos sans vouloir paraître pour autant récalcitrant à participer aux multiples activités auxquelles il était convié. Mais il avait bien du mal à trouver un coin où les caméras de la télévision ne le poursuivaient pas, accompagnées de projecteurs qui lui faisaient mal aux yeux.
Au fil des rencontres, on a pu mieux faire le tour d'un écrivain dont l'oeuvre est encore bien mal connue en français mais qui est apparue, dès la première publication d'un de ses recueils, comme forte et habitée, de l'intérieur, par une force qui transparaît aussi dans les propos de Derek Walcott.
Il n'a pas choisi d'être cela, mais son prix Nobel le place un peu en situation de porte-parole d'une littérature venue des pays n'appartenant pas aux grandes civilisations telles que nous en concevons l'image, ici en Europe. Il ne refuse pas de s'exprimer à ce sujet: «Il y a une explosion des voix des peuples qui ont été réprimés par différentes formes de pouvoir. Ces oeuvres sont importantes en ce qui concerne l'art littéraire. Je ne pense pas qu'elles sont publiées à cause d'un sentiment de culpabilité qu'on éprouverait par rapport aux peuples qui les produisent, mais à cause de leur qualité - je ne parle pas de moi, évidemment.»
Mais Derek Walcott apparaît surtout comme un homme prudent pour qui il convient de toujours vérifier les raisons de telle ou telle chose, et en particulier celles de l'intérêt porté aujourd'hui à cette littérature: «Nous autres, écrivains des Caraïbes, devons nous méfier de la manière dont on nous perçoit, parce qu'il est difficile de séparer l'exotisme de ce que nous écrivons. Depuis cinquante ans, les meilleurs écrivains de langue anglaise étaient des Irlandais - Beckett, Yeats, Shaw, Joyce,... -, et la Grande-Bretagne a accepté cela comme un développement naturel. Quand il s'agit des Caraïbes, cela apparaît au contraire comme une menace qui risque de dénaturer la langue. Pourquoi? Partout dans le monde, on chante des chansons de Bob Marley dans le dialecte jamaïcain. On pourrait aussi, un jour, lire des poèmes dans ces dialectes.»
Écrivain noir, Derek Walcott est très attentif à ne pas juger une oeuvre sur d'autres critères que ceux de la littérature. Il fait une comparaison entre deux poètes dont il tient la production pour excellente: Saint-John-Perse et Aimé Césaire. Le premier est un Blanc privilégié de la Guadeloupe, le second un Noir de Martinique. Tous deux sont des grands poètes. «La race ne change pas l'appréciation qu'on peut avoir de leur oeuvre», insiste-t-il. Et, a contrario, il raconte cette histoire un peu triste mais bien réelle qui lui est arrivée alors qu'aux Caraïbes, il parlait à de jeunes Noirs de la poésie de Saint-John-Perse, disant tout le bien qu'il en pensait. On lui a répondu: Oui, mais il est blanc!
Derek Walcott enseigne aussi la littérature, l'art d'écrire, aux États-Unis, ce qui est presque une spécialité locale. L'enseignement de l'écriture, en Europe, est en tout cas beaucoup moins répandu. Derek Walcott n'ignore pas comment c'est perçu d'ici: «En Europe, il y a beaucoup de scepticisme devant le fait qu'on puisse enseigner la littérature et la poésie. Le titre donné à ces cours, «creative writing», est un peu stupide: peut-il y avoir une écriture qui ne soit pas créative? Tout artiste peut acquérir de l'expérience technique avec d'autres écrivains, comme un chanteur d'opéra apprend des choses au conservatoire, ou un peintre quand on lui corrige ses premiers dessins. Je ne donne pas de conseils généraux, je prends chaque individu pour lui-même. Je ne sais pas si, en d'autres circonstances que celles où j'ai vécu, j'aurais moi-même suivi ce genre de cours. Mais il m'est arrivé d'aller chercher des conseils auprès d'autres écrivains. Tout le monde, à un certain moment, cherche des conseils.»
Mesuré dans ses propos, toujours attentif à ne pas paraître un maître qui distille son savoir, Derek Walcott est apparu comme un homme toujours en recherche de ce qu'il est beaucoup plus qu'en quête d'une image précise qu'on pourrait se faire de lui. Le personnage est, en tout cas, bien à la hauteur de la récompense qui l'a rendu célèbre chez nous ainsi que de son unique livre disponible en français.

jeudi 13 octobre 2016

La surprise du chef au Nobel

Et l'année prochaine, ce sera Bruce Springsteen! Sans blague, je ne suis pas spécialiste de Bob Dylan mais je l'écoute depuis toujours et un Nobel de littérature, ça a quand même de la gueule. Bien sûr, on en parlait. Mais, honnêtement, je n'y avais jamais cru une seconde. Peut-être parce que je n'imagine pas les académiciens suédois appréciant Dylan.
Et puis, voilà, je suis bien content de m'être trompé. Du coup, j'ai Like A Rolling Stone plein les oreilles. Et je vous offre quelques minutes de musique, vous l'avez bien mérité.




P.-S. Bob Dylan n'était pas que dans ma discothèque, il est aussi présent dans ma bibliothèque, avec un volume de Chroniques (Fayard), traduites par Jean-Luc Piningre, que j'ouvre, et où je trouve ceci:
Je suis né au printemps 1941. La Deuxième Guerre mondiale faisait rage en Europe et l’Amérique devait bientôt y prendre part. Le monde volait en morceaux, et déjà le chaos fichait son poing dans la figure des nouveaux venus. Si l’on était arrivé à cette époque, si l’on vivait avec les yeux ouverts, on sentait le vieux monde disparaître et le nouveau balbutier. Comme si on avait remis l’horloge à l’heure où av. J.-C. est devenu ap. J.-C. Ceux qui sont arrivés avec moi avaient presque tous un pied de chaque côté. Hitler, Churchill, Mussolini, Staline, Roosevelt étaient de gigantesques figures dont on ne verrait plus l’équivalent, des hommes qui ne connaissaient que leur détermination, pour le meilleur ou le pire. Décidés à agir seuls, indifférents à toute opinion, à la richesse et à l’amour – présidant au destin de l’humanité, réduisant le monde à des décombres. Lointains descendants des Alexandre, des Jules César, des Gengis Khan, des Charlemagne et des Napoléon, ils découpaient le globe comme un mets délicat. Qu’ils aient la raie au milieu ou qu’ils portent un casque de Viking, on ne refuse rien à ces gens et il est impossible de faire sans eux – des barbares violents qui impriment sous leurs pas leur idée de la géographie.

jeudi 31 mars 2016

Imre Kertész ne voulait pas du Nobel

Encore un contemporain capital disparu, Imre Kertész, qui faisait le lien entre Auschwitz et notre temps. Je ne l'ai pas lu en continu, mais j'avais été frappé, il y a un peu plus de trois ans, par Sauvegarde.
Les années 2001 à 2003, pendant lesquelles Imre Kertész écrit Sauvegarde sous la forme d’un journal, représentent, à plusieurs titres, un tournant essentiel dans son existence.
Commençons par le prix Nobel, même si ce n’est pas le fait le plus marquant. Le 11 octobre 2001 : « On m’a embêté toute la matinée avec le prix Nobel que j’allais recevoir. » Naipaul est couronné, l’écrivain hongrois est soulagé. « J’écris sur Auschwitz ; si j’ai été déporté, ce n’était pas pour recevoir le prix Nobel, mais pour être tué ; tout ce qui m’est arrivé d’autre relève de l’anecdote. Que je n’aie pas eu le prix Nobel est aussi absurde que si je l’avais eu. » Un an plus tard : « La menace du prix Nobel pèse à nouveau. » Cette fois, c’est pour lui. Il le vit comme s’il était un autre, accablé, fatigué par la folie qui « tourbillonne » autour de lui et, en même temps, empli d’une profonde satisfaction : « L’Académie a voté pour des valeurs fragiles, et l’affection unanime avec laquelle cette décision a été accueillie est surprenante. »
D’autres facteurs interviennent dans cette période. Devenu incapable d’utiliser sa main droite pour écrire, Imre Kertész utilise pour la première fois un ordinateur et se demande en quoi cela change son approche du texte. Sa femme est plus gravement malade que lui et il en parle souvent. Il voit aussi, en Hongrie et même en Europe, renaître des signes d’un antisémitisme qui forcément l’inquiète, lui dont toute l’œuvre est habitée par l’expérience fondamentale qu’il fit quand il avait quinze ans – déporté à Auschwitz puis à Buchenwald – et qui continue à s’interroger sans cesse sur cette forme de mal absolu. Jusqu’à, pendant cette période, entreprendre de quitter son pays pour s’installer à Berlin.
C’est d’ailleurs à l’Académie des Arts de Berlin qu’Imre Kertész vient de confier ses archives littéraires, « geste de confiance et de réconciliation », ont commenté les autorités allemandes. Geste fort, en tout cas, de la part d’un Juif hongrois qui a survécu aux camps de la mort. A plus de 80 ans, il est de ces écrivains qui font le bilan au moment où la production littéraire s’achève. Ses précédents livres parus en français étaient, en 2010, un autre volume de journal (Journal de galère) couvrant les années 1961 à 1991 et, en 2008, une autobiographie construite à partir de dialogues (Dossier K.).
Liquidation, qu’il écrivait en même temps que Sauvegarde, restera donc probablement son dernier roman. Sur lequel tout ce qu’il dit ici nous montre l’artiste au travail.

samedi 12 décembre 2015

Alice Munro, des nouvelles comme des romans

Un an avant son Nobel de littérature, Alice Munro avait publié ce qui est, à ce jour, son dernier recueil de nouvelles. Il nous est arrivé en français un an après sa consécration et vient d’être réédité au format de poche. Rien que la vie rassemble quatorze nouvelles dont les quatre dernières contrastent avec la tonalité générale de son œuvre. On pourrait commencer par là.
« Je crois qu’elles sont les premières et dernières choses – et aussi les plus proches – que j’aie à dire de ma propre vie », écrit Alice Munro dans quelques lignes de présentation. Elles se situent dans l’enfance et l’adolescence. La complicité avec Sadie, qui aide sa mère, et la mort de la jeune fille. Le démon de la haine qui lui donne envie de tuer sa sœur, et comment son père l’en libère. Une séance de danse avortée, parce que sa mère ne supporte pas la présence d’une ancienne prostituée. Et, dans la nouvelle qui donne son titre au recueil, la sourde menace représentée par une voisine qui a habité la maison de la narratrice, découverte faite plus tard.
Surgis du lointain, ces souvenirs ne procèdent pas des constructions complexes mises en place habituellement par Alice Munro. Mais, sans atteindre la densité, qui lui est coutumière, de romans brefs, ils ouvrent des pistes de compréhension et des interrogations sur sa manière d’appréhender le monde des humains.
Cette manière, toute de finesse, fait le lien entre le « finale » de l’ouvrage et les dix premières nouvelles. Les êtres trouvent leur place dans le jeu habile de la vie en société, comparable dans certaines situations à la vie de couple. Par deux fois, dans « Jusqu’au Japon » et dans « Dolly », un homme et une femme sont si complices que toute explication entre eux est superflue. Elle leur semblerait porter atteinte à la perfection de leurs liens. Pourtant, cela n’empêche pas les dérapages, comme, précisément, dans une société où des failles discrètes menacent de s’agrandir jusqu’à devenir des gouffres.
Plusieurs nouvelles sont situées pendant la Seconde Guerre mondiale ou dans les années qui la suivent. L’époque est difficile, mais moins qu’en Grande-Bretagne où une femme a essayé de s’installer sans réussir à s’y acclimater.
C’est aussi le temps où on ne soigne la tuberculose que dans un sanatorium, et par des interventions chirurgicales périlleuses. Vivien Cash, engagée comme enseignante dans un sanatorium, ne tarde pas à être séduite par le médecin de l’endroit. Qui lui laisse entrevoir un mariage, dès qu’il aura deux jours de congé. Ils iront même jusqu’à la ville où doit se dérouler, avec discrétion, la cérémonie officielle. Elle n’aura cependant pas lieu, comme Vivien le comprend quelques instants plus tôt, lors d’une conversation, dans la voiture, perturbée par un problème de parking, symbole minuscule d’un problème plus profond.
Pour arriver au sanatorium, Vivian avait pris le train à Toronto. Le trajet, bref, l’avait fait changer d’univers. Si les trains canadiens n’ont pas, dans notre imaginaire collectif, la puissance évocatrice des grandes lignes européennes, Alice Munro en fait un espace aventureux qui déborde des parcours accomplis. A trois reprises, ce moyen de transport joue un rôle essentiel dans la vie de quelques personnages. Tout s’articule à la perfection chez Alice Munro.

jeudi 8 octobre 2015

Le Prix Nobel de littérature à Svetlana Alexievitch

Le moins qu'on puisse écrire, c'est que l'Académie suédoise ne nous a pas surpris cette année en couronnant la Biélorusse Svetlana Alexievitch, citée depuis des années comme possible lauréate du Prix Nobel de littérature, et que les sites de paris en ligne plaçaient largement en tête des pronostics sans que, comme cela s'est parfois produit, des mouvements de dernière minute viennent tout remettre en question.
J'avais déjà, l'an dernier, visité avec insistance deux de ses livres, ceux qui se trouvaient dans ma bibliothèque, et j'avais été frappé par la justesse avec laquelle étaient rendues les voix des témoins qu'elle avait interrogés pour La supplication et La fin de l'homme rouge. Mais la vérité, c'est que je n'ai pas lu complètement un seul de ses livres. Je vais donc sagement me contenter de vous proposer les premières lignes de ces deux-là, même si c'est visiblement dans une vision intégrale qu'on devrait prendre vraiment conscience de leur ampleur. Si cela vous en donne le goût et que vous y allez voir de plus près, cela n'aura pas été inutile.

La supplication : Tchernobyl, chroniques du monde après l'apocalypse (1998)
«Je ne sais pas de quoi parler... De la mort ou de l’amour? Ou c’est égal... De quoi?
Nous étions jeunes mariés. Dans la rue, nous nous tenions encore par la main, même si nous allions au magasin... Je lui disais: “Je t’aime.” Mais je ne savais pas encore à quel point je l’aimais... Je n’avais pas idée... Nous vivions au foyer de la caserne des sapeurs-pompiers où il travaillait. Au premier étage. Avec trois autres jeunes familles. Nous partagions une cuisine commune. Et les véhicules étaient garés en bas, au rez-de-chaussée. Les véhicules rouges des pompiers. C’était son travail. Je savais toujours où il était, ce qui lui arrivait. Au milieu de la nuit, j’ai entendu un bruit. J’ai regardé par la fenêtre. Il m’a aperçue : “Ferme les lucarnes et recouche-toi. Il y a un incendie à la centrale. Je serai vite de retour.”
Je n’ai pas vu l’explosion. Rien que la flamme. Tout semblait luire... Tout le ciel... Une flamme haute. De la suie. Une horrible chaleur. Et il ne revenait toujours pas. La suie provenait du bitume qui brûlait. Le toit de la centrale était recouvert de bitume. Plus tard, il se souviendrait qu’ils marchaient dessus comme sur de la poix. Ils étouffaient la flamme. Ils balançaient en bas, avec leurs pieds, le graphite brûlant... Ils étaient partis comme ils étaient, en chemise, sans leurs tenues en prélart. Personne ne les avait prévenus. On les avait appelés comme pour un incendie ordinaire...

La fin de l'homme rouge ou Le temps du désenchantement (2013)
Nous sommes en train de faire nos adieux à l’époque soviétique. À cette vie qui a été la nôtre. Je m’efforce d’écouter honnêtement tous ceux qui ont participé au drame socialiste…
Le communisme avait un projet insensé : transformer l’homme “ancien”, le vieil Adam. Et cela a marché… C’est peut-être la seule chose qui ait marché. En soixante-dix ans et quelques, on a créé dans le laboratoire du marxisme-léninisme un type d’homme particulier, l’Homo sovieticus. Les uns le considèrent comme une figure tragique, d’autres le traitent de sovok, de pauvre Soviet ringard. Il me semble que je connais cet homme, je le connais même très bien, nous avons vécu côte à côte pendant de nombreuses années. Lui – c’est moi. Ce sont les gens que je fréquente, mes amis, mes parents. J’ai voyagé à travers l’ex-Union soviétique pendant plusieurs années, parce que les Homo sovieticus, ce ne sont pas seulement les Russes, mais aussi les Biélorusses, les Turkmènes, les Ukrainiens, les Kazakhs… Maintenant, nous vivons dans des pays différents, nous parlons des langues différentes, mais on ne peut nous confondre avec personne. On nous reconnaît tout de suite ! Nous, les gens du socialisme, nous sommes pareils à tous les autres, et nous ne sommes pas pareils, nous avons notre lexique à nous, nos propres conceptions du bien et du mal, des héros et des martyrs. Nous avons un rapport particulier à la mort.

samedi 28 mars 2015

Tomas Tranströmer, la mort d'un poète

Un poète, le premier à recevoir le Prix Nobel de littérature depuis Wislawa Szymborska, quatorze ans plus tôt. Et un Suédois, ce qui n’était pas arrivé depuis le partage de 1974 entre Eyvind Johnson et Harry Martinson. Tomas Tranströmer, né en 1931 à Stockholm, et dont on vient d'apprendre la mort, fut donc le lauréat 2011 du prix Nobel de littérature car, selon les termes du communiqué officiel, « par des images denses, limpides, il nous donne un nouvel accès au réel. »
Son œuvre, traduite dans le monde entier, est une de celles qui inspirent les autres poètes. Joseph Brodsky, autre lauréat du Nobel, a reconnu avoir « volé plus d’une métaphore » à Tomas Tranströmer. Les lecteurs francophones, ce n’est pas toujours le cas, ont accès à ses ouvrages, grâce à Jacques Outin qui l’a traduit et fait connaître. D’abord par une anthologie puis par des œuvres complètes. Les deux livres, publiés en 1989 au Castor Astral et en 2004 dans la collection de poche Poésie/Gallimard, portent le même titre : Baltiques.
Dans un recueil de proses poétiques à forte connotation autobiographique, Les souvenirs m’observent (Castor Astral, 2004), Tranströmer aide à comprendre sa démarche : « Ma vie. Quand je pense à ces mots, je vois devant moi un rayon de lumière. Et, à y regarder de plus près, je remarque que cette lumière a la forme d’une comète et que celle-ci est pourvue d’une tête et d’une queue. Son extrémité la plus lumineuse, celle de la tête, est celle de l’enfance et des années de formation. Le noyau, donc sa partie la plus concentrée, correspond à la prime enfance, où sont définies les caractéristiques les plus marquantes de l’existence. J’essaie de me souvenir, j’essaie d’aller jusque-là. Mais il est difficile de se déplacer dans cette zone compacte : cela semble même périlleux et me donne l’impression d’approcher de la mort. Plus loin, à l’arrière, la comète se dissout dans sa partie la plus longue. Elle se dissémine, sans toutefois cesser de s’élargir. Je suis maintenant très loin dans la queue de la comète : j’ai soixante ans au moment où j’écris ces lignes. »
Deux faits, bien qu’ils ne soient pas essentiels : il a été psychologue jusqu’en 1990, quand il fut victime d’une attaque cérébrale. Depuis, il était hémiplégique. Et une confidence de son traducteur : son goût pour la littérature ne lui est venu qu’à l’âge de seize ans, en même temps qu’il commençait à s’intéresser à d’autres arts. La musique, notamment, très présente dans son œuvre. Auparavant, les sciences naturelles, l’histoire et la géographie avaient suscité son intérêt. Si bien que, transposant ses passions d’adolescents dans sa poésie d’adulte, Tranströmer en est venu à utiliser les mots au plus près du concret, proche parfois des haïkus dont il a adopté la forme dans La grande énigme (Castor Astral, 2004).
On trouve dans Baltique, sous des aspects différents, des vers aussi forgés de matière et de rêve que le sont ceux du haïku : « Je suis sur la montagne et contemple la baie. / Les bateaux reposent à la surface de l’été. » Ou : « A deux heures du matin : clair de lune. Le train s’est arrêté / au milieu de la plaine. Au loin, les points de lumière d’une ville / qui scintillent froidement aux confins du regard. »
Il y a quelque chose de glissant et de prégnant dans la poésie de Tomas Tranströmer. Les images défilent et se fixent, les lieux s’imposent, habités à la fois par l’homme et par une voix puissante.

samedi 27 décembre 2014

Bilan 2014 : bof ! ou presque

© Frankie Fouganthin
Avouons-le : quand on lit en français, on se sent plus proche d’un écrivain qui utilise la même langue et le sacre d’un Patrick Modiano (notre photo) par le Nobel, comme celui d’un Le Clézio il y a huit ans, a tout pour nous réjouir. Surtout quand l’œuvre est à la hauteur de la récompense, comme c’est le cas pour l’un et l’autre. Modiano, c’est un univers romanesque construit dans le brouillard, dans lequel on se perd parfois, mais avec délices. De nombreux détails concrets rendent le Paris des années d’occupation aussi proche que si nous y avions vécu, en même temps que les pistes ouvertes dans les fausses enquêtes constituant souvent la trame romanesque se dissolvent. Toute l’ambiguïté de son art est dans la distance qu’il place entre des narrateurs, qui lui ressemblent sans être vraiment lui-même, et d’autres personnages dont les silhouettes se précisent et s’estompent dans un seul mouvement. L’écriture est souveraine, elle est la valeur suprême sans laquelle il n’y a pas de création littéraire. Le succès public du nouveau roman de Modiano, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, est donc très réjouissant.
Pourtant, les fausses valeurs dominent, et de loin, les classements des meilleures ventes. L’année a commencé avec un élan d’enthousiasme, dont on se demande encore ce qui le justifiait, pour le premier roman d’Edouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule. Ou comment réussir à affirmer son homosexualité dans un milieu provincial qui n’est pas prêt à l’accepter. Le sujet et les prises de position fracassantes de l’auteur ont fait oublier la facture médiocre de l’ouvrage, porté aux nues et devenu emblématique. Un sujet d’étonnement, au moins.
Moins étonnant est le succès, devenu habituel, des auteurs qui publient, comme des métronomes, un nouveau livre au printemps, leur assurant une vie confortable jusqu’aux migrations d’été vers les plages. Il s’agit de Guillaume Musso (Central Park) et de Marc Levy (Une autre idée du bonheur), abonnés aux gros tirages. Mais ils ont été, cette année, rejoints, parfois même dépassés, par les trois volumes dans lesquels Katherine Pancol a étiré Muchachas, roman dont nous aurions pu nous passer aussi facilement que ceux de Musso ou Levy.
L’été septentrional passé, nous allions, pensions-nous, renouer avec des ouvrages plus proches de l’idéal littéraire que chacun nourrit, plus ou moins consciemment, au plus profond de soi. D’ailleurs, la rentrée avait bien commencé, avec le volumineux et ambitieux roman d’Emmanuel Carrère, Le Royaume, où la fondation du christianisme était évoquée de manière bien plus fine et intelligente que dans des productions à grand spectacle dont Hollywood a le secret.
Mais personne, ou presque, n’avait vu venir Valérie Trierweiler et son livre en forme de règlement de comptes avec un président infidèle. Merci pour ce moment est devenu un incompréhensible phénomène de société. Quoique, en réfléchissant un peu, il est aisé de constater que le livre prolonge, selon la même logique du voyeurisme à succès, la ruée vers Closer quand ce magazine à la réputation construite sur les « paparazzades » avait publié, en janvier, les premières photos de François Hollande et de Julie Gayet.
On n’avait pas trop vu venir non plus l’emballement autour du nouvel essai d’Eric Zemmour, Le suicide français. Quoique, même sans réfléchir, il est aisé de voir quelle direction l’opinion publique a prise dans ce pays.
Faut-il pour autant désespérer ? Non. La littérature, à laquelle n’appartiennent pas les derniers livres cités, n’est pas morte. Le Goncourt à Lydie Salvayre pour Pas pleurer redonne foi dans la lecture de qualité.

lundi 8 décembre 2014

Patrick Modiano à Stockholm



J'ai commencé, hier soir, à regarder en direct le discours de Patrick Modiano à l'occasion de son Nobel de littérature (oui, bien sûr, de littérature - quoi d'autre?). Avant de m'interrompre par prudence devant la violence de l'orage (chez moi, pas à Stockholm) et de mettre le texte intégral de côté pour le savourer ce matin. Mais je suis content de l'avoir vu, ce grand et merveilleux empoté, au début d'une séance qui ne ressemblait, pour lui, à rien de ce qu'il avait vécu. Il a d'ailleurs presque commencé par là. Sans surprise, puisqu'on sait sa maladresse à l'oral.
C’est la première fois que je dois prononcer un discours devant une si nombreuse assemblée et j’en éprouve une certaine appréhension. On serait tenté de croire que pour un écrivain, il est naturel et facile de se livrer à cet exercice. Mais un écrivain – ou tout au moins un romancier – a souvent des rapports difficiles avec la parole. Et si l’on se rappelle cette distinction scolaire entre l’écrit et l’oral, un romancier est plus doué pour l’écrit que pour l’oral. Il a l’habitude de se taire et s’il veut se pénétrer d’une atmosphère, il doit se fondre dans la foule. Il écoute les conversations sans en avoir l’air, et s’il intervient dans celles-ci, c’est toujours pour poser quelques questions discrètes afin de mieux comprendre les femmes et les hommes qui l’entourent. Il a une parole hésitante, à cause de son habitude de raturer ses écrits.
Comment le livre semble se détacher de son auteur quand il arrive à la fin, comment le lecteur fait ensuite exister le roman, comment les livres se suivent en se ressemblant sans être jamais les mêmes... Sur ce dernier point, Patrick Modiano m'avait un jour expliqué son sentiment presque douloureux d'insatisfaction après avoir terminé d'écrire un livre, qui le pousse à en commencer un nouveau avec l'espoir, chaque fois déçu, de réussir mieux. (Ou de rater mieux, aurait dit Beckett.) Il en a parlé aussi, en d'autres termes.
Le manque de lucidité et de recul critique d’un romancier vis-à-vis de l’ensemble de ses propres livres tient aussi à un phénomène que j’ai remarqué dans mon cas et dans celui de beaucoup d’autres : chaque nouveau livre, au moment de l’écrire, efface le précédent au point que j’ai l’impression de l’avoir oublié. Je croyais les avoir écrits les uns après les autres de manière discontinue, à coups d’oublis successifs, mais souvent les mêmes visages, les mêmes noms, les mêmes lieux, les mêmes phrases reviennent de l’un à l’autre, comme les motifs d’une tapisserie que l’on aurait tissée dans un demi-sommeil. Un demi-sommeil ou bien un rêve éveillé. Un romancier est souvent un somnambule, tant il est pénétré par ce qu’il doit écrire, et l’on peut craindre qu’il se fasse écraser quand il traverse une rue. Mais l’on oublie cette extrême précision des somnambules qui marchent sur les toits sans jamais tomber.
Il a cité des écrivains, dessinant un paysage qui est le sien, lisant un poème de Yeats, glissant les noms de Baudelaire, Mallarmé, Balzac, Dickens, Tolstoï, Dostoïevski, d'autres encore, comme en fraude. Dévoilant quelques détails de sa biographie, sans en dire trop cependant - il reconnaît d'ailleurs qu'il hésite toujours avant de lire la biographie d'un écrivain. Il me plaît infiniment dans sa tentative de définition de la place de l'écrivain, de la distance à laquelle il se tient de ce qu'il raconte.
J’ai toujours cru que le poète et le romancier donnaient du mystère aux êtres qui semblent submergés par la vie quotidienne, aux choses en apparence banales, – et cela à force de les observer avec une attention soutenue et de façon presque hypnotique. Sous leur regard, la vie courante finit par s’envelopper de mystère et par prendre une sorte de phosphorescence qu’elle n’avait pas à première vue mais qui était cachée en profondeur.
Modiano tel qu'en lui-même, plongé dans des anciens annuaires de Paris, explorant après Baudelaire "les plis sinueux des grandes capitales" et s'y dissolvant presque. Mais pas tout à fait:
Mais c’est sans doute la vocation du romancier, devant cette grande page blanche de l’oubli, de faire resurgir quelques mots à moitié effacés, comme ces icebergs perdus qui dérivent à la surface de l’océan.

jeudi 9 octobre 2014

Le Prix Nobel de littérature à Patrick Modiano

Je n'y crois pas... je suis content!!!
Et j'y reviens tout à l'heure, merci de me laisser le temps de me retourner...
Mais je vous renvoie déjà à une note sur L'horizon.
A un long entretien réalisé en 1992 au moment de la sortie de Voyage de noces.
Et à une autre note sur L'herbe des nuits.

Pour compléter, voici l'article que j'avais publié samedi dans Le Soir sur son nouveau roman.

Deux larmes ponctuent le nouveau roman de Patrick Modiano. Elles sont discrètes, car les sentiments s’extériorisent peu chez un écrivain qui présente les choses de biais plutôt que de face et qui cite, en exergue, cette phrase de Stendhal : « Je ne puis donner la réalité des faits, je n’en puis présenter que l’ombre. » La première larme est « à peine visible ». La deuxième, dans le dernier paragraphe, est « si petite qu’on la voit à peine ». Annie Astrand, qui les verse, est une silhouette du passé de Jean Daragane. Il croyait ce passé totalement évanoui, la perte d’un carnet d’adresses et la rencontre avec celui qui l’a trouvé l’ont obligé à en reconstituer quelques pans. Des bribes qui ne composent pas une image globale, mais des détails émergent d’un brouillard qu’on tente, avec lui, de percer.
Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier est un livre dont la magie opère dès les premiers mots, en raison peut-être de leur caractère anodin : « Presque rien. » En effet, ce n’est presque rien, cette histoire d’un carnet perdu et retrouvé. Mais elle s’accompagne d’une sourde menace présente dans la voix de Gilles Ottolini, l’homme qui téléphone à Daragane pour le lui restituer. Il dira, quand ils se verront, qu’il s’est permis de feuilleter le carnet et qu’il y a trouvé un nom qui l’intéresse. Si Daragane pouvait lui donner quelques renseignements sur lui, ils seraient les bienvenus.
Guy Torstel. Le nom ne dit rien à Daragane, le numéro de téléphone à sept chiffres est ancien. Tout cela est vraiment trop loin. Et pourquoi Ottolini s’intéresse-t-il à ce Torstel ? Modiano a tiré sur un fil, le tricot doit maintenant se défaire maille après maille, jusqu’à retrouver un malaise ancien. Et les deux larmes d’Annie. Elles ne ponctuent pas seulement le roman. Elles correspondent à des tournants dans la vie de Daragane, à une enfance dont il a souffert et dont on comprend qu’il aurait préféré la tenir à l’écart.
Dans le dossier constitué par Ottolini, il y a le premier roman de Jean Daragane, écrit comme un message personnel adressé à quelqu’un qui n’a jamais réagi. Ce texte peut-il, des années plus tard et à contretemps, avoir un effet ? Daragane, qui ne lit plus que Buffon, ne se posait pas la question. Et la voici de retour après avoir franchi une faille temporelle à travers laquelle les époques entrent en collision.
Le travail de la mémoire s’apparente à la visite d’un grenier poussiéreux où on ne sait plus ce qu’on a rangé, et moins encore selon quelle logique. Le propriétaire de cette mémoire va donc de surprise en surprise au fur et à mesure que des indices le renvoient à ce qu’il était autrefois. Les traces ne sont pas tout à fait effacées mais il faut, pour les retrouver, décrypter des signes ténus, les relier entre eux, deviner leur signification jusqu’à y superposer une possible réalité. Celle-ci n’est jamais assez solide pour croire vraiment à son existence, les doutes ne sont levés qu’en partie. Et, de cette enquête hésitante, Patrick Modiano fait un grand livre.

lundi 21 juillet 2014

Pour ne pas oublier Nadine Gordimer

J'étais absent - en province et peu connecté - quand j'ai appris la mort de Nadine Gordimer, à un âge certes respectable. Malgré une actualité qui, hors littérature surtout, avait tout pour secouer tout le monde, c'est sur cet événement que je veux m'arrêter au moment de reprendre le cours normal des jours. A travers un article que j'avais écrit en 1998 (la date est importante pour situer les allusions au présent... d'alors) sur L'arme domestique, un roman qui venait d'être traduit chez Plon, a été réédité un peu plus tard en poche chez 10/18 et est, semble-t-il, épuisé sous l'une et l'autre forme aujourd'hui. Peut-on espérer le voir resurgir ou faudra-t-il que des pirates s'en emparent?
Nadine Gordimer, qui vient d'être nommée ambassadrice du programme des Nations unies pour le développement, n'en aura jamais fini avec son pays, l'Afrique du Sud. Bien sûr, la situation y a considérablement changé depuis la fin de l'apartheid. Mais celui-ci est encore trop inscrit dans le passé de ceux qui l'ont vécu pour ne pas laisser des traces dans les comportements. Des comportements que la romancière explore, dans L'arme domestique, en exploitant la situation particulière dans laquelle se trouvent quelques personnes.
Les Lindgard sont un couple de blancs bien tranquilles. Harald est administrateur dans une société qui octroie des prêts aux sans-abri pour leur permettre de se loger. Claudia est médecin. Ils n'ont jamais milité, au temps de l'apartheid, dans les mouvements qui luttaient contre lui. Ils ne se sont jamais non plus, semble-t-il, comportés comme ceux de leur race qui estimaient que le pouvoir et les richesses leur étaient dus. Malgré tout, ils ont vécu dans une société emplie de préjugés par lesquels ils n'ont pas été complètement épargnés. Leur fils, Duncan, a évolué plus vite et plus loin. Il vit en compagnie de Natalie, qu'il a sauvée d'un suicide, et partage une existence presque communautaire avec elle et trois homosexuels de couleurs diverses.
Un soir, un ami de Duncan débarque chez ses parents, porteur d'une mauvaise nouvelle: le jeune homme est en prison, accusé d'avoir tué un des trois hommes qui habitaient avec lui, au lendemain de l'avoir surpris occupé à faire l'amour avec Natalie. Les faits sont accablants, Duncan les reconnaît d'ailleurs, et c'est une véritable bombe qui explose sur la tête des Lindgard. Passé le premier moment de stupéfaction pendant lequel ils n'arrivent pas à y croire, ils ne pensent plus qu'à assurer la meilleure défense possible à leur fils. Duncan a déjà, en fait, choisi son avocat dont il dit qu'il est un ami. Cet ami, Hamilton Motsamaï, est noir... Harald et Claudia ne peuvent s'empêcher de craindre qu'il ne soit pas à la hauteur. Les fameux préjugés... Il leur faudra du temps pour être apprivoisés par un homme brillant, intelligent et bon.
Encore n'est-ce pas là pour eux le plus difficile. Si leur fils leur a toujours semblé un être raisonnable, ils ont maintenant à le connaître plus complètement, en fonction du travail accompli par une justice qui, sous les apparences, cherche à savoir qui il est, et découvre quelques aspects cachés qui ne sont pas toujours des plus plaisants. Sa relation avec Natalie était, par exemple, marquée par une volonté de pouvoir assez forte pour que la jeune femme - elle n'est pas une sainte non plus - en ait souvent souffert. Au point de pouvoir dire qu'entre l'eau où elle voulait se noyer et la vie avec Duncan, elle a choisi cette dernière car elle ressemblait plus sûrement à un suicide. Par ailleurs, Duncan avait eu, plus tôt, une relation homosexuelle avec l'homme qu'il a tué, et cela ne simplifie pas les choses.
Et puis, il y a l'arme, L'arme domestique qui donne son titre au roman. Un revolver qui se trouvait posé sur la table du salon, comme un objet familier, et que Duncan a saisi sans s'y être préparé pour abattre son ami. La présence de l'arme au milieu de la vaisselle témoigne d'un climat d'insécurité régnant dans l'Afrique du Sud aujourd'hui. Tous les problèmes ne sont donc pas résolus, loin de là, et la violence ambiante pèse lourdement sur les personnages du roman.

Un roman qui a quelque chose d'américain, dans la grande tradition des ouvrages de fiction consacrés à des procès dont toute la procédure constitue l'essentiel de la trame romanesque, mais qui s'inscrit aussi dans le regard d'un écrivain attaché à rendre compte de ce qui se passe dans son voisinage proche. Les êtres décrits ici sont contraints par les circonstances de se situer plus exactement dans une société où ils se trouvaient jusqu'alors démunis de toute conscience profonde. On les suit, dans cette plongée en eux-mêmes, avec l'attention passionnée que l'on met à considérer les bonheurs et les malheurs d'amis proches.

dimanche 17 novembre 2013

La mort de Doris Lessing, Prix Nobel à vies multiples

Il y a six ans, Doris Lessing avait reçu le Prix Nobel de littérature. Elle est morte aujourd'hui, à l'âge de 94 ans.Voici l'article que j'avais écrit au moment de l'attribution du Nobel en 2007.


Doris Lessing a été longtemps considérée comme l’égérie du communisme. Puis comme celle du féminisme. Ses mises au point ont provoqué d’énormes déceptions et des vagues d’admiration. «La conteuse épique de l’expérience féminine, qui avec scepticisme, ardeur et une force visionnaire scrute une civilisation divisée», comme le dit le comité Nobel, est riche de plusieurs vies. Et d’une seule œuvre, mais protéiforme, dans laquelle elle utilise ses propres expériences autant qu’elle crée des personnages de fiction. Pour avoir confondu souvent ceux-ci avec l’écrivaine, bien des commentateurs se sont égarés dans des interprétations oubliant de prendre en compte le goût de la romancière pour la surprise. Ses livres les plus récents, en particulier, découragent tout amalgame simplificateur.
Née en 1919 de parents britanniques dans un Iran qui s’appelait alors la Perse, Doris Lessing a cinq ans quand sa famille s’installe en Rhodésie du Sud (le Zimbabwe d’aujourd’hui). Son goût pour l’indépendance se manifeste assez tôt: à quinze ans, elle quitte l’école et ses parents. Elle se mariera deux fois mais semble penser depuis qu’elle n’était pas faite pour être une épouse: «Le mariage est un état qui ne me convient pas», dit-elle en toute franchise – franchise, un mot qui semble lui convenir assez bien.
L’écriture, quant à elle, l’a saisie dès l’enfance. Très jeune, elle publie quelques textes. Et sa carrière littéraire commence vraiment en 1949, en même temps que son installation à Londres, quand elle publie son premier roman, Vaincue par la brousse, sorte de préface aux Enfants de la violence (1952-1969). Comme l’œuvre initiale, cette vaste suite romanesque est largement inspirée de son expérience africaine. Doris Lessing a d’ailleurs, plus tard, confirmé son intérêt pour la matière autobiographique, à travers deux livres (Dans ma peau et La marche dans l’ombre) qui retracent sa vie jusqu’en 1962. Pour les années postérieures, peu désireuse de trahir les secrets de personnes toujours vivantes, elle renvoie à la fiction (Le rêve le plus doux).
À cette époque, elle n’était déjà plus la militante communiste qu’on avait connue jusqu’au milieu des années cinquante. Cette femme idéaliste avait adhéré à une idéologie qui l’avait séduite, et s’en était détachée en constatant combien la confrontation avec le concret pouvait se révéler rude. Et aussi, probablement, comment les destins individuels – le sien, ceux de ses personnages, beaucoup d’autres – s’inscrivaient mal dans des trajectoires collectives.
Le carnet d’or (1962) résume un peu tout cela, sous une forme novatrice qui rappelle à quel point elle est attachée à l’écriture, à ses techniques, à tout ce qui lui permet de restituer la réalité à travers une architecture élaborée. Une femme, assez semblable à Doris Lessing, tient plusieurs journaux qui reflètent autant les différentes périodes de sa vie que ses engagements successifs. Le communisme y a sa place, ainsi que le féminisme. D’où un malentendu: Doris Lessing n’a jamais prétendu être le porte-drapeau d’un mouvement dont elle n’est cependant pas éloignée.
Au fond, elle a toujours été une militante de base, sans revendiquer un rôle de chef de file. Pour le communisme, un temps. Pour une juste place de la femme de la société. Contre l’apartheid. Contre, résolument contre, le colonialisme. Et pour la littérature. Dont elle explore également ce qu’on tient souvent pour les marges en donnant un cycle romanesque de science-fiction, Canopus in Argos, cinq volumes autour d’une civilisation hypothétique.
Elle a aussi écrit, entre autres choses, un livret d’opéra pour Philip Glass. Il est difficile, on le comprend, de la résumer en quelques clichés. Cette forte personnalité du monde littéraire témoigne d’une formidable capacité à se renouveler en même temps que d’un souffle apparemment inépuisable. Elle aura 88 ans dans quelques jours. Tous ceux qui l’ont rencontrée récemment, notamment à Paris où elle présentait la dernière traduction française d’un de ses livres, relèvent, avec des mots différents, sa présence.

Insaisissable, souvent là où on ne l’attend pas, Doris Lessing apparaissait depuis si longtemps sur les listes des favoris au prix Nobel que tout le monde était persuadé qu’elle ne l’obtiendrait jamais. Voilà, c’est fait. Elle-même ne s’y attendait plus: elle faisait des courses, hier, à l’heure où était diffusé le communiqué de presse. Elle n’a pourtant pas caché sa joie, l’emballant seulement dans une de ces phrases qui n’appartiennent qu’à elle: «J’ai remporté tous les prix en Europe, tous ces foutus prix, alors je suis ravie de les avoir remportés. C’est un flush royal.»

Mes cinq coups de cœur

Le Carnet d’or. C’est le journal éclaté d’une femme qui écrit. Elle consacre un carnet à chaque aspect de sa vie. Un carnet noir pour la vie en Afrique. Rouge pour le communisme. Jaune pour une rupture amoureuse. Bleu pour des émotions plus intimes. Quant au Carnet d’or, il tente le lien entre tous ces éléments. De montrer comment cette apparente disparité représente une seule et même personne. Une belle allégorie qui résume tout Doris Lessing.

Journal d’une voisine. Ce roman a une histoire. Doris Lessing a envoyé à son éditeur un manuscrit sous un pseudonyme. Comme c’est arrivé à d’autres, le texte a été refusé. Il s’agit pourtant d’un basculement psychologique majeur dans la vie de Janna, une journaliste égoïste tombant sous le charme d’une vieille dame. Et commençant soudainement à s’intéresser aux autres. Les bons sentiments d’un auteur inconnu n’ont pas séduit l’éditeur. Qui, depuis, a dû s’en mordre souvent les doigts.

Dans ma peau. Première partie de son autobiographie, dont elle a écrit un autre volume (La marche dans l’ombre). Les engagements de Doris Lessing surgissent dès l’enfance en Afrique, contre le colonialisme. Elle y restera fidèle à sa façon, en dénonçant plus tard l’apartheid et les dictatures, au point d’être indésirable dans certains pays. L’adolescente grandit, s’installe en Angleterre et fait ses choix. Contre les idées reçues, elle développe une personnalité forte qui explique, peut-être, ce qu’elle est devenue.

Vaincue par la brousse. Son premier roman (1949), traduit tardivement en français (1982). L’Afrique du Sud, proche de la Rhodésie de son enfance, y est le cadre d’une confrontation sociale et raciale sans fards. Toute la complexité de ce monde bâti sur des règles imposées par une minorité apparaît dans une intrigue menée avec finesse. Doris Lessing semble dire : même en Afrique du Sud, il est impossible de dessiner le réel en noir et blanc. Le début d’une œuvre.

Les grand-mères. Une « novella », comme disent les Anglo-saxons d’un court roman. Presque un conte. Mais basé sur des histoires d’amour croisées et inhabituelles. Deux femmes aujourd’hui grand-mères sont amies. Elles ont chacune un fils. Chaque fils a une fille. Et tout cela est un magnifique embrouillamini dont on sort séduit par l’art de la romancière.